est simple, mais ample et commode. C'est une grande facilité d'y
trouver, comme partout de l'autre côté du Rhin, un restaurant où l'on
entre librement sans billet. Dans la voiture où je prends place, la
moitié des voyageurs sont des officiers qui retournent dans leurs
garnisons; on s'aperçoit que l'Autriche est toujours un État militaire.
Ils offrent un échantillon curieux des différentes races de l'empire:
il s'y trouve un Allemand de Vienne, un Tyrolien de Meran, un Hongrois,
un Polonais de la Galicie et un Tchèque. Je l'apprends par leur
conversation, car ils se le disent en allemand, qui est l'idiome commun.
L'officier tchèque se rend à Sarajevo. Il me raconte qu'on envoie de
préférence en Bosnie des employés et des officiers parlant un dialecte
slave qui leur permet de se faire comprendre des habitants. J'espérais
obtenir quelques détails sur mon voyage, mais il est de la catégorie des
voyageurs _no, no_, comme les appelle Töpffer, c'est-à-dire des non
communicatifs et des bourrus.
A Neustadt, le train quitte la ligne du Sömering, pour s'engager sur
celle qui se dirige vers Agram et vers la Save. Nous passons au sud du
grand lac Balaton. J'en avais autrefois visité la partie nord pendant un
séjour que je fis au château de Palota, chez le comte Waldstein,
président de l'Académie des beaux-arts de Pesth et descendant du grand
Wallenstein. Il est mort depuis. Je me réveille aux environs de Kanisza.
L'aspect du paysage me fait comprendre que je suis en Hongrie. Dans de
vastes prairies, parsemées de vieux chênes et qui ont l'air d'un beau
parc négligé, se promène un troupeau de deux à trois cents chevaux. Des
gardiens à cheval les surveillent. Des acacias bordent les champs et les
routes. Les habitations rurales ne sont plus dispersées au milieu des
terres cultivées, comme entre Linz et Vienne. Elles forment un
«aggloméré». Ce village est constitué d'après ce que les économistes
allemands appellent le _Dorf-system_. Les toits sont en chaume, au lieu
d'être en tuiles plates ou en écailles de bois. Les maisons ont leur
pignon antérieur vers la rue et la façade avec la porte vers la cour.
Cette façade est précédée d'une vérandah que soutiennent des colonnettes
en bois. Derrière la demeure viennent les dépendances et, au fond de la
cour, les étables. Un grillage en bois ou parfois une haie de branches
mortes sépare l'enclos du grand chemin, qui est extrêmement large. Des
poules, des canards, des oies, des porcs et des veaux vaguent dans cette
cour. J'en conclus que le cultivateur hongrois peut encore mettre la
poule au pot et qu'il n'en est pas réduit à une nourriture exclusivement
végétale, comme la plupart des paysans italiens et flamands. La terre,
divisée en très longues bandes de 30 à 40 mètres de largeur, est
emblavée en seigle, en froment et en pommes de terre. Pas de mauvaises
herbes dans les récoltes; tout a été bien sarclé. Pour le pays, c'est de
la petite culture, exécutée par le cultivateur propriétaire.
Voici un tableau de Rosa Bonheur. Six charrues, attelées chacune de
quatre boeufs blanc rosé, avec d'énormes cornes, comme ceux de la
campagne romaine, retournent une belle terre luisante, qui fume au
soleil du matin. Les laboureurs portent une toque noire en feutre, à
bords retroussés, une chemise blanche prise dans un pantalon flottant, à
si larges plis qu'on dirait un jupon, et de grandes bottes. L'homme qui
les surveille a mis au-dessus de ce costume une houppelande brune,
brodée de soutaches rouge et noir et doublée de peau de mouton. Voilà de
la grande culture. Elle est bien conduite ou la terre est excellente,
car les froments sont magnifiques, bien droits, serrés, plus hauts que
la ceinture et avec des feuilles d'un vert intense. Les seigles sont si
forts qu'ils ont versé. Près des maisons, je vois la grange à maïs,
particulière à tout l'Orient danubien. On dirait un colossal panier en
lattes tressées à clairevoie. Cela est long de quatre à six mètres,
suivant l'importance de l'exploitation, large de deux, couvert d'un toit
de chaume et supporté par quatre ou six pieux à un mètre de terre. Les
épis de maïs y sont accumulés, à l'abri des mulots et des porcs, et ils
y sèchent parfaitement, parce que le vent passe librement à travers les
interstices du clayonnage. La siccité complète du maïs prévient la
_pellagra_, qui est occasionnée, croit-on, dans le Lombard-Vénitien, par
la farine du maïs humide. Cette maladie est inconnue ici.
Après Kanisza, nous longeons la Drave, qui est déjà un grand fleuve. Il
est vrai qu'il vient de loin; car il a ses sources dans le pays des
Dolomites et dans les glaciers du Grossglockner, le plus haut sommet du
Tyrol, que j'ai visité autrefois en allant à Gastein. Depuis
Franzenstein, dans le Tyrol, point de jonction avec la ligne du Brenner,
jusqu'à son confluent avec le Danube, près d'Essek, une ligne ferrée non
interrompue suit son cours. L'aspect de ses bords montre que la Drave
est encore à l'état de nature. Elle déplace son lit; elle forme des
îles; d'un côté, elle ronge la berge argileuse, coupée à pic; de
l'autre, elle dépose des relais et des bancs. Rien n'a été fait pour
améliorer la navigation. Les saules qui croissent sur ses rives sont le
seul obstacle qui s'oppose à ses déplacements. Quelle différence avec
le Rhin, si parfaitement canalisé! Il est vrai qu'ici la population est
trop peu dense pour exécuter les travaux d'art et pour en profiter.
A Zakany, un pont est jeté sur le fleuve, mais c'est pour livrer passage
à l'embranchement qui, d'ici, se dirige sur Agram; partout ailleurs, on
traverse en ponton. A Barcs, la gare est encombrée d'immenses tas de
douves superposées. Elles viennent des forêts de la Croatie, et beaucoup
vont à Marseille, par la voie de Fiume et de Trieste. L'exploitation des
bois est une des richesses de ces pays-ci; mais on la gaspille
effroyablement. Entre Agram et Sissek, on passe par une superbe forêt.
J'y ai vu, le long de la voie ferrée, de gros chênes abandonnés à la
pourriture, parce que les fibres un peu tordues ne permettaient, pas de
fendre l'arbre de façon à le débiter, en douves. Comme matériaux de
construction, ils ne valaient pas le transport. N'est-ce pas étrange,
quand on songe combien le chêne est devenu rare et cher dans notre
Occident? Presque tous ceux qui ont acheté des forêts en Hongrie et en
Moravie, se sont laissé entraîner par la beauté des arbres. Ils ont mal
calculé les frais d'abatage et de transport, qui s'élèvent très haut
quand on opère en grand, et ils ont perdu de l'argent. Lors de mon
précédent voyage en Hongrie, le comte Waldstein me faisait parcourir une
forêt magnifique qui lui appartenait. J'admirais des chênes d'une
prodigieuse venue qui chez nous auraient valu trois à quatre cents
francs.--«Mais ceci représente une fortune princière,
m'écriai-je.--«Voulez-vous accepter ma forêt, me dit-il, je vous en fais
hommage.--Quelle plaisanterie!
--Nullement, vous me rendrez service. Voilà cinq ans que je n'ai rien pu
vendre et j'ai à payer les impôts, qui, vous le savez, ne sont pas
légers chez nous.»
Un des voyageurs de mon compartiment m'apprend qu'un de mes
compatriotes, M. Charles Lamarche, exploite de grandes forêts en
Croatie. Je lui souhaite bonne chance, mais dans l'intérêt du pays, il
vaudrait mieux conserver ces bois jusqu'au moment où la population
accrue pourra les employer sur place. La dévastation des massifs de
sapins que j'ai vu se poursuivre avec fureur en Suède et en Norvège
n'est pas moins lamentable. L'homme, aiguillonné par la fièvre de
l'industrie, dévore sa planète par les deux bouts: destruction des
forêts, destruction du charbon. Je pense à l'effrayant poème de Byron:
_Darkness_. La terre est plongée dans les ténèbres. Les peuples, pour se
réchauffer, ont tout brûlé, même la charpente de leurs demeures. Deux
êtres humains survivent seuls; ils aperçoivent un brasier près de
s'éteindre; ils s'approchent, ils se reconnaissent; ce sont deux ennemis
mortels; ils se battent et s'égorgent. Ainsi finit une race exécrable.
Le fait est que si les hommes continuent à pulluler et à détruire en
même temps les sources naturelles de la richesse, nous en reviendrons au
régime alimentaire de nos ancêtres préhistoriques, au cannibalisme.
Après Barcs, nous quittons la Drave, que nous retrouverons à Essek. La
voie ferrée doit franchir une crête avant de descendre dans la plaine de
Fünfkirchen. Cette crête est formée de collines sablonneuses, où
poussent de maigres bouleaux. On y a fait des plantations de pins
sylvestres qui viennent mal. Le sol est très maigre; par moments il
n'offre plus que des dunes de sable mouvant. La végétation est celle de
nos landes, sauf qu'il y manque la bruyère que j'ai rencontrée partout,
dans des terrains semblables, depuis le Portugal jusqu'en Danemark.
Cette absence de la bruyère est remarquable dans le paysage de l'Europe
sud-orientale. Je ne l'ai vue nulle part dans les terrains vagues, où
elle aurait abondé ailleurs.
Après Szigetvar, la ligne ferrée descend en plaine. Plus loin, apparaît
Fünfkirchen (cinq églises), en hongrois Pecs. La plupart des localités
ont ici, comme en Transylvanie, trois noms: l'un allemand, l'autre
slave, le troisième hongrois, lequel est le nom officiel. Ceci donne
aussi lieu à des querelles entre les races. Le chemin de fer est
exploité par les Hongrois. Il s'ensuit que dans les gares les
inscriptions sont en magyare. Mais quand on arrive sur un territoire où
les Slaves sont en majorité, ils réclament l'emploi de leur langue.
Parfois, les indications et les noms sont dans les deux idiomes; mais si
alors le hongrois est placé au-dessus, c'est une usurpation, une preuve
nouvelle de l'esprit dominateur et tyrannique des Magyars! Le mieux
serait d'employer les trois langues en mettant les mots sur la même
ligne. Seulement l'allemand est proscrit ici: c'est l'ennemi des deux
autres races. Cette question des inscriptions, qui nous paraît futile,
échauffe tellement la bile des populations de ces régions-ci, qu'elle
provoque des troubles et des insurrections, comme on l'a vu récemment à
Agram, à propos des écussons hongrois placés sur les monuments publics.
Il a fallu les enlever. Il est vrai qu'une allumette tombant à terre
s'éteint aussitôt, qui, dans une poudrière, produit une explosion.
L'hostilité des races est la matière explosible.
Fünfkirchen est une jolie ville dans une situation charmante. Au XVe
siècle sous la dynastie angevine, elle a été un centre de culture
littéraire et artistique. Les clochers de ses églises, qui lui ont valu
son nom, _Cinq Églises_, se détachent sur de gracieuses collines
couvertes de vignobles et de maisons blanches. Au second plan s'élèvent
des montagnes bien boisées. Les routes sont agréablement plantées de
peupliers, de tilleuls et d'acacias. De bonnes habitations, très bien
entretenues, sont éparpillées au milieu de cultures fort soignées.
Beaucoup de champs sont emblavés en maïs, qui sort de terre. A Villany,
arrêt: collines calcaires assez nues, mais où poussent des vignes
donnant un vin excellent et renommé. D'ici part un embranchement du
chemin de fer vers Mohacs, sur le Danube. Mohacs! nom lugubre; le
Waterloo de la Hongrie. C'est à Mohacs que les Turcs brisèrent
définitivement la résistance héroïque des Magyars. Deux archevêques,
cinq évêques, cinq cents magnats et trente mille combattants périrent.
Le 29 août 1526 est un anniversaire de deuil pour tout bon patriote
hongrois. Car la civilisation nationale, si remarquable déjà sous les
princes angevins (1301 à 1380) et sous Mathias (1457 à 1490), disparut
sous le régime abrutissant des Turcs. Malheureuse destinée de tous ces
pays Cis et Transdanubiens! Au moyen âge, ils marchaient presque du
même pas que nous. Ils avaient une culture intellectuelle, un art, une
architecture. Les Ottomans les subjuguent: les voilà replongés dans la
barbarie pour trois ou quatre siècles. Aujourd'hui qu'ils sont
affranchis, il faut qu'ils remontent au niveau qu'ils avaient atteint
déjà avant l'ère moderne. Entre cette date de 1526 et celle du siège de
Vienne 1683, les Turcs se maintinrent à l'apogée de leur puissance. Puis
vient la chute rapide, ininterrompue jusqu'à nos jours. Les vainqueurs
de Mohacs, qui, il y a seulement deux siècles, ont failli prendre Vienne
et inonder l'Autriche et la Pologne, sont acculés aujourd'hui dans
Constantinople.
Près d'Essek, la voie se rapproche de la Drave, qu'elle franchit sur un
grand pont de fer. La rivière, arrivée ici près de son confluent avec le
Danube, a tout l'aspect du bas Mississipi. Entre les deux grands cours
d'eau s'étend une vaste plaine, à moitié noyée, coupée de marais et de
«bayous». Dans les crues, cela forme une mer. En ce moment, l'herbe y
est d'un vert intense, relevé par les fleurettes roses du _flos cuculi_
et par les grands pétales jaunes des iris. Les maisons blanches d'Essek
et les murs jaunes de sa forteresse s'enlèvent sur le ciel d'un bleu
cru. De grands troupeaux de cochons et de chevaux errent en liberté dans
ces pâturages, qui se perdent, à l'horizon lointain, dans la brume
bleuâtre, que le soleil de juin pompe des eaux partout épandues. C'est à
Essek que je dois trouver la voiture de l'évêque Strossmayer, qui me
conduira à Djakovo.
CHAPITRE III.
L'ÉVÊQUE STROSSMAYER.
Ainsi que je l'ai dit, l'un des buts de mon voyage est d'étudier à
nouveau ces formes curieuses de propriété primitive, les communautés de
famille ou _zadrugas_, qui se sont conservées parmi les Slaves
méridionaux, et que j'ai décrites en détail dans mon livre sur la
_Propriété primitive_. Je les avais visitées avec soin il y a quinze
ans; mais on m'a dit qu'elles disparaissent rapidement et qu'il faut se
hâter si l'on veut voir encore en vie cette constitution si intéressante
de la famille antique, qui était universelle autrefois et qui, même en
France, a duré jusqu'au XVIIIe siècle. L'illustre évêque de Djakovo, Mgr
Strossmayer, a bien voulu m'engager à venir visiter les zadrugas de son
domaine, et je me rends à son aimable invitation.
I
En descendant du train, je vois s'avancer vers moi un jeune prêtre,
suivi d'un superbe hussard, à moustache retroussée, pantalon collant
brun, couvert de soutache rouge et noir, et dolman à brandebourgs de
mêmes couleurs. L'abbé est l'un des secrétaires de l'évêque Strossmayer,
dont il m'apporte une lettre de bienvenue. «Donnez-moi votre bulletin,
me dit-il, mon pandour soignera vos bagages.--Mais, lui répondis-je, je
n'ai d'autre bagage que cette petite valise et ce sac de nuit que je
porte à la main. C'est le vrai moyen de n'en jamais être séparé. Vous
devez m'approuver de suivre à la lettre la devise du philosophe: _Omnia
mecum porto._»--Sur un signe de l'abbé, le pandour s'approche
respectueusement, me baise la main, suivant la coutume du pays, et prend
mes effets. Je rapporte ce menu détail, parce qu'il me rappelle un mot
de M. de Lesseps. Il y a trois ans, M. de Lesseps était venu à Liège
nous parler du canal de Panama. J'étais délégué pour le recevoir à la
gare. Deux jours avant, il avait parlé à Gand. Dans l'intervalle, il
avait couru à Londres et il en revenait de son pied léger. Il descend de
voiture, portant une valise et un gros paletot, quoiqu'on fût en
juillet. «Veuillez monter en voiture, lui dis-je; j'aurai soin de vos
bagages.--Mais je n'en ai jamais plus que je n'en puis porter moi-même,
répond-il. L'an dernier, votre roi, que j'aime et que je vénère,
m'invite à loger au palais de Bruxelles. Il envoie à ma rencontre un
officier d'ordonnance, une voiture de la cour et un fourgon. Après
m'avoir salué, l'aide de camp m'indique la voiture de service pour mes
gens et mes bagages. Je lui dis: «Mes gens, je n'en ai pas, et quant à
mes bagages, les voilà. Je les porte à la main.» L'officier parut
surpris, mais le roi m'aurait compris.» Domestiques et grosses malles
sont des _impedimenta_. Moins une armée en traîne à sa suite, mieux
elle fait la guerre. Il en est de même du voyageur.
Ce prêtre accompagné de ses pandours, c'est bien l'image de la Hongrie
d'autrefois, où magnats et évêques entretenaient une véritable armée de
serviteurs, qui les gardaient en temps de paix, et qui, en temps de
guerre, montaient à cheval avec leurs maîtres; c'étaient là ces fameux
hussards qui ont sauvé la couronne de Marie-Thérèse: _Moriamur pro rege
nostro_, et qui, en 1848, auraient détrôné ses descendants sans
l'intervention de la Russie. A la sortie de la gare, une légère Victoria
découverte nous attend. L'attelage est de toute beauté: quatre chevaux
gris pommelé, de la race de Lipitça, c'est-à-dire de ce haras impérial
situé près de Trieste, en plein Karst, dans cette région étrange, toute
couverte de grandes pierres calcaires qui, éparpillées au hasard,
ressemblent aux ruines d'un édifice cyclopéen. De sang arabe, mais avec
adjonction de sang anglais pour leur donner de la taille, les chevaux
s'y fortifient les poumons à respirer un air sec, qui devient très âpre
quand souffle la bora, et les jarrets à gravir les rochers et les
pentes. On les recherche pour les officiers de cavalerie. Nos quatre
jeunes étalons sont ravissants; la croupe droite, la queue bien
détachée, les jambes sèches et très fines, le paturon haut et flexible,
la tête petite, avec de grands yeux pleins de feu. Ils sont doux comme
des agneaux et complètement immobiles. Mais dès qu'ils voient qu'on se
prépare à partir, leurs naseaux s'ouvrent, leur sang s'agite, ils
piaffent, ils bondissent en avant, et le pandour les contient avec
peine, reproduisant exactement le groupe des chevaux de Castor et de
Pollux sur la place du Quirinal. Nous partons, et les nobles bêtes
s'élancent, joyeuses de faire emploi de leur force et de leur jeunesse.
«Je crains, dis-je à l'abbé, que la traite ne soit un peu
longue.»--Nullement, me répond-il, d'Essek à Djakovo il y a environ 36
de vos kilomètres, il nous faudra deux heures et demie.» L'allure des
chevaux hongrois m'a toujours frappé. Chez nous un bon cheval part plein
d'ardeur; mais, au bout de 10 à 12 kilomètres, il se met volontiers au
pas pour reprendre haleine, et les cochers, au besoin, l'y contraignent.
Ici, l'allure naturelle du cheval attelé est le trot; il ne lui semble
pas qu'il puisse aller au pas; quand il y est forcé, parce que le chemin
est trop mauvais, il se sent humilié, il rechigne et parfois ne veut
plus avancer. Même les maigres haridelles des paysans pauvres trottent
toujours. L'une des causes m'en paraît être l'habitude, qui est générale
dans les pays danubiens, de laisser courir le jeune poulain derrière la
mère, dès que celle-ci est de nouveau attelée. Précisément en sortant
d'Essek, où ç'a été jour de marché, la route est couverte de voitures
retournant dans les villages voisins, et beaucoup d'entre elles sont
accompagnées de poulains qui trottent allègrement à la suite, en faisant
des bonds de chevreaux. Ils prennent ainsi les poumons et l'allure de
leurs parents. L'hérédité confirme l'aptitude.
La charrette des paysans de toute la région sud orientale de l'Europe
est la même, depuis la Leitha jusqu'à la mer Noire, et je l'ai retrouvée
jusqu'au milieu de la Russie. Elle apparaît déjà dans les bas-reliefs
antiques. Rien de plus simple et de mieux en rapport avec les conditions
du pays. Deux larges planches forment le fond de la caisse. Elle est
garnie de chaque côté d'une sorte d'échelle, qui est retenue en place
par des pièces de bois coudées, fixées sur les essieux à l'extérieur des
longs moyeux des roues, de façon à empêcher absolument que celles-ci
s'échappent. Pas de bancs: on s'assied sur des bottes de foin ou de
fourrage vert, dont une partie est destinée à l'attelage. Tout est en
bois. En Hongrie, l'essieu est en fer, mais dans certaines parties de la
Russie et des Balkans, il est également en bois. Les roues sont hautes
et fines, et la charrette pèse si peu qu'un enfant la met en mouvement
et qu'un homme la porte sur son dos. Pour ramener les récoltes, on en a
parfois qui sont un peu plus grandes et plus solides; toutefois, le type
n'est pas modifié.
La route sur laquelle nous roulons est très large. Quoique le milieu
soit macadamisé, les paysans et même notre cocher préfèrent rouler sur
les accotements; c'est qu'ici, l'été, l'argile, tassée et durcie par les
pieds des chevaux, devient comme de l'asphalte. Le pays que nous
traversons est plat et parfaitement cultivé. Les froments sont les plus
beaux que l'on puisse voir; ils ont des feuilles larges comme des
roseaux. Ce qui n'est pas emblavé en céréales, blé ou avoine, est occupé
par des maïs ou par la jachère; pas de fermes éparpillées dans les
campagnes. Les maisons des cultivateurs sont groupées dans les villages.
C'est le _Dorf-system_, comme disent les économistes allemands. Ce
groupement a deux causes: d'abord la nécessité de se réunir pour se
défendre; en second lieu, l'usage ancien de répartir périodiquement le
territoire collectif de la commune entre ses habitants. Si, dans
certains pays, comme en Angleterre, en Hollande, en Belgique, dans le
nord de la France, les bâtiments d'exploitation sont placés au milieu
des champs qui en dépendent, c'est que la propriété privée et la
sécurité y existent depuis longtemps.
L'élégant attelage qui nous entraîne rapidement me rappelle un mot que
l'on m'a conté précédemment à Pest et qui peint la Hongrie d'autrefois.
Un évêque passait le Danube sur le pont de bateaux qui conduit à Bude,
royalement étendu dans un beau carrosse attelé de six chevaux. C'était
un comte Batthiany. Un député libéral lui crie: «Monseigneur, vous
semblez oublier que vos prédécesseurs les apôtres et Jésus votre maître
allaient pieds nus.--Vous avez raison, réplique le comte, comme évêque
j'irais certainement à pied; mais comme magnat hongrois, six chevaux est
le moins que je puisse atteler, et malheureusement l'évêque ne peut
fausser compagnie au magnat.»
J'imagine que Mgr Strossmayer donnerait une meilleure raison. Il dirait
qu'il exploite en régie les terres du domaine épiscopal; qu'il y a
établi un haras dont il vend les produits; qu'il contribue ainsi à
améliorer la race chevaline et qu'il augmente la richesse du pays, ce
qui est de tous points conforme aux prescriptions économiques les plus
élémentaires. Élevant beaucoup de chevaux, il faut bien qu'on, les
promène et qu'on les dresse. Je ne m'en plains pas, car c'est plaisir de
voir trotter ces charmantes bêtes, toujours gaies, heureuses de courir
d'une allure de plus en plus relevée, à mesure qu'elles approchent de
leur écurie.
Nous nous arrêtons quelques moments au village de Siroko-Polje, où
l'abbé désire voir sa mère. Nous entrons chez elle. Veuve d'un simple
cultivateur, elle occupe une maison de paysan un peu mieux soignée que
les autres. A la différence des villages hongrois, les maisons
présentent du côté de la route, non leur pignon, mais la face antérieure
dans le sens de la longueur. La façade, avec la vérandah sur colonnettes
de bois, regarde la cour, où erre la collection habituelle des divers
volatiles. Toutes les habitations du village sont, comme celles-ci,
plafonnées et récemment blanchies à la chaux, de sorte qu'on ne peut
voir si elles sont construites en briques d'argile séchée ou en torchis.
Elles sont toujours posées sur un soubassement en pierres. La chambre où
la veuve nous reçoit est le salon et en même temps la chambre à coucher
des hôtes étrangers. Sur les murs soigneusement blanchis, des gravures
enluminées représentent des saints et des épisodes bibliques. Aux
fenêtres des rideaux de mousseline; deux grands lits avec force matelas,
recouverts d'une grosse courtepointe d'ouate capitonnée en indienne à
ramages rouge et noir; sur la table un tapis de lin brodé de dessins en
laine de couleurs très vives; un grand sopha et quelques chaises en
bois, voilà le mobilier. La veuve ne porte plus le costume pittoresque
du pays, mais une jaquette et un jupon en cotonnade violette, comme les
femmes de la campagne dans la France du Nord. Elle ne parle que le
croate et pas l'allemand. Je l'interroge, par l'entremise de son fils,
sur les zadrugas.