Schwarzenberg, qui est la plus belle partie du Ring. Escalier monumental
en marbre blanc; bureaux immenses et confortables; salons de réception
velours et or; quel contraste entre ces splendeurs du luxe moderne et la
simplicité des locaux ministériels! C'est le symbole d'une profonde
révolution économique: l'industrie primant la politique. M. de Serres
étale une carte détaillée sur la table: «Voyez, me dit-il, voilà le
chemin de fer direct de Pesth à Belgrade, qui passe le Danube à
Peterwardein, puis la Save à Semlin. Il y a là deux grands ponts
construits par la Société Fives-Lille. La section Belgrade-Nich sera
inaugurée prochainement. A Nich, bifurcation: une ligne vers Sophia, une
autre qui rejoindra celle de Salonique-Mitrovitza, déjà exploitée.
Celle-ci suivra la haute Morava par Lescovatz et Vrania. Il n'y aura à
franchir qu'un très court faîte de partage, pour atteindre Varosh, sur
la voie ferrée qui aboutit à Salonique. Cet embranchement se terminera
vite et il est de première importance: c'est le plus court chemin vers
Athènes et même vers l'Égypte et l'extrême Orient. C'est par là qu'on
pourra battre non seulement Marseille, mais Brindisi. Le rêve du consul
autrichien von Hahn se trouvera réalisé.
«L'embranchement de Nich à Sophia et Constantinople offre dans sa
première section de grandes difficultés. D'abord, pour arriver à Pirot,
il faut passer par un effroyable défilé, le long de la Nichava. Nos
ingénieurs n'ont rien vu de plus sauvage. Puis, pour s'élever de Pirot
jusqu'au plateau de Sophia, en franchissant un prolongement des Balkans,
on l'aura dur, car les terrains sont mauvais. Dans la plaine de Sophia,
la construction peut se faire en courant, et de là à Sarambey, terminus
des chemins ottomans, la ligne a été à moitié faite par les Turcs, il y
a dix ans. Quinze à seize mois suffiraient pour l'achever. En résumé,
nous irons en mai 1884, par rail, jusqu'à Nich, en traversant toute la
Serbie. Ensuite, si l'on commence sans tarder, un an plus tard à
Salonique et deux ans après à Constantinople.» Je remerciai M. de Serres
de ces détails si précis.--«L'achèvement de ces lignes, lui dis-je, sera
pour l'Orient un événement capital. Ce sera le signal de sa
transformation économique, qui est autrement importante que toutes les
combinaisons politiques et qui, d'ailleurs, hâtera l'accomplissement de
celle qui est imposée par la nature des choses, je veux dire par le
développement de la race dominante. Votre réseau et l'Autriche-Hongrie
en profiteront d'abord, mais bientôt l'Europe entière prendra sa part
des avantages résultant de la civilisation et de l'enrichissement de la
péninsule balkanique.
Je me rends chez M. de Kállay. Je me félicite de le voir, car on me dit
de tous côtés que c'est l'un des hommes d'État les plus distingués de
l'empire. Il est du plus pur sang magyare: il descend d'un des
compagnons d'Arpad, entré en Hongrie à la fin du IXe siècle. Famille de
bons administrateurs, car ils ont su conserver leur fortune: précédent
précieux pour un ministre des finances. Jeune encore, Kállay se montre
avide de tout savoir. Il travaille comme un _privat-docent_, apprend les
langues slaves et orientales, traduit en magyar la _Liberté_, de Stuart
Mill, et ainsi devient membre de l'Académie hongroise. Ayant échoué
comme député aux élections de 1866, il est nommé consul général à
Belgrade, où il reste huit ans. Son temps n'y est pas perdu pour la
science. Il réunit les matériaux d'une histoire de la Serbie. En 1874,
il est nommé député à la Diète hongroise, et prend place sur les bancs
du parti conservateur, qui est devenu la gauche modérée actuelle. Il
fonde un journal, le _Kelet Népe_ (le peuple de l'Orient), où il trace
le programme du rôle que la Hongrie doit jouer dans l'Europe orientale.
Arrive la guerre turco-russe (1876), suivie de l'occupation de la
Bosnie. On se rappelle que les Magyars manifestèrent alors de la façon
la plus bruyante, leur sympathie pour les Turcs, et l'opposition attaqua
l'occupation avec la dernière violence.
Les Hongrois y étaient passionnément hostiles, parce qu'ils y voyaient
un accroissement du nombre des Slaves. Le parti gouvernemental lui-même
n'osait pas appuyer ouvertement la politique Andrassy, tant il la
sentait impopulaire. Alors Kállay se lève au sein de la Chambre pour la
défendre. Il montre à son parti qu'il est insensé de se prononcer en
faveur des Turcs. Il prouve clairement que l'occupation de la Bosnie
s'impose en raison des convenances géographiques et même au point de vue
hongrois; car elle sépare, comme un coin, la Serbie du Monténégro et
empêche ainsi la formation d'un grand État jougo-slave, qui exercerait
une attraction irrésistible sur les Croates de même langue et de même
race. Il expose, en même temps, son idée favorite et parle de la mission
commerciale et civilisatrice de la Hongrie en Orient. Cette attitude
d'un homme connaissant à fond la péninsule des Balkans et toutes les
questions qui s'y rattachent, irrita vivement son parti, qui resta
quelque temps encore turcophile; mais elle fit une impression profonde
en Hongrie et modifia le courant de l'opinion.
Le comte Andrassy le désigna comme représentant de l'Autriche au sein de
la commission bulgare. Revenu à Vienne, Kállay est nommé chef de section
au ministère des affaires étrangères et il publie son histoire de la
Serbie en hongrois; elle est traduite en allemand et en serbe, et à
Belgrade même on reconnaît que c'est la meilleure qui existe. Il fait
paraître aussi une brochure importante en allemand et en hongrois sur
les aspirations de la Russie en Orient depuis trois siècles. Sous le
chancelier Haymerlé, il devient secrétaire d'État et son autorité
grandit rapidement. M. de Szlavy, ancien ministre hongrois très capable,
mais connaissant peu les pays transdanubiens, était ministre des
finances de l'Empire et, comme tel, administrateur suprême de la Bosnie.
L'occupation donnait de tristes résultats. Grandes dépenses; les impôts
rentraient mal; l'argent, disait-on, restait collé aux doigts des
employés, comme au temps des Turcs. De là déficit et mécontentement des
deux Parlements trans et cisleithans. M. de Szlavy donne sa démission.
L'Empereur tient énormément à la Bosnie, en quoi il n'a pas tort; c'est
son idée, sa chose à lui. Sous son règne, le Lombard Vénitien a été
perdu et l'empire diminué. La Bosnie fait compensation, et avec ce grand
avantage qu'elle peut être assimilée à la Croatie, et ainsi soudée au
reste de l'État, ce qui, pour les provinces italiennes, était à jamais
impossible. L'Empereur chercha donc l'homme qu'il fallait pour remettre
en bonne voie les affaires de Bosnie. M. de Kállay était indiqué. Il
fut nommé en remplacement de Szlavy. Aussitôt, il se rend dans les
provinces occupées, dont il parle toutes les langues. Il s'entretient
directement avec tous, catholiques, orthodoxes et mahométans. Il rassure
les propriétaires turcs, inspire patience aux paysans, réforme les abus,
chasse les voleurs du temple; réduit les dépenses et, par suite, le
déficit. Travail énorme: curer les étables d'Augias dans un vilayet
ottoman.
Il a procédé avec infiniment de tact et de ménagement, mais aussi avec
une fermeté impitoyable. Pour faire marcher une montre, il n'y a rien de
tel que d'en bien connaître tous les rouages. Récemment, on l'avertit
qu'un nuage se forme du côté du Monténégro. On craint une nouvelle
insurrection. Il part aussitôt; mais pour ne pas éveiller de défiance,
il emmène sa femme. Celle-ci est aussi intelligente que belle et aussi
brave qu'intelligente: qualité de race. Comtesse Bethlen, elle descend
du héros de la Transylvanie, Bethlen Gabor. Leur voyage à travers la
Bosnie est une idylle. Mais, tout en se promenant d'ovation en ovation,
il met le pied sur la mèche qui allait mettre le feu aux poudres. Depuis
lors, tout va, dit-on, de mieux en mieux là-bas. C'est ce que je compte
aller vérifier sur place. En tout cas, le déficit a disparu;
aujourd'hui, l'Empereur est enchanté, et chacun m'affirme que si l'on
peut conserver la Bosnie, ce sera à M. de Kállay qu'on le devra et qu'un
rôle prédominant lui est réservé dans la direction future de l'empire.
Il rêve de grandes destinées pour la Hongrie, mais il n'est nullement
«chauvin». Il est prudent, réfléchi et connaît les fondrières de la
route. Ce n'est pas pour rien qu'il a couru les grands chemins de
l'Orient. Je vais le trouver à ses bureaux, situés derrière l'hôtel
Münsch, dans une petite rue et à un second étage. On y arrive par un
escalier en bois, étroit et sombre. En le montant, je pensais aux
magnificences du palais de la compagnie des chemins de fer, et j'aimais
mieux ceci.
Je suis étonné de trouver M. de Kállay si jeune: il n'a que 43 ans. Le
vieil empire était autrefois gouverné par des vieillards; il l'est
aujourd'hui par des jeunes gens. C'est ce qui lui imprime cette allure
vive et décidée. Les Hongrois tiennent les rènes et ils ont conservé
dans leur sang l'ardeur des races primitives et la décision du cavalier.
J'ai cru respirer partout en Autriche un air de renouveau. C'est comme
une frondaison de printemps qui couronne un tronc séculaire. M. de
Kállay me parle d'abord des Zadrugas, que je compte aller revoir et
qu'il a lui-même beaucoup étudiées: «Depuis que vous avez publié votre
livre sur la propriété primitive, me dit-il, très exact quand il a paru,
de nombreux changements se sont faits. La famille patriarcale, assise
sur son domaine collectif et inaliénable, disparaît rapidement. Je le
regrette comme vous. Mais qu'y faire?» Il m'engage à pousser jusqu'en
Bosnie. «On nous reproche, ajoute-t-il, de n'y avoir pas encore réglé la
question agraire. Mais ce qui se passe en Irlande prouve combien les
problèmes de ce genre sont difficiles à résoudre. En Bosnie, il se
complique du conflit entre le droit musulman et nos législations
occidentales. Il faut aller sur les lieux et étudier la situation de
près, pour comprendre les embarras qui vous arrêtent à chaque pas.
Ainsi, en vertu de la loi turque, l'État est propriétaire de toutes les
forêts, et je tiens beaucoup à nos droits sur celles-ci, afin de pouvoir
les préserver. Mais, d'autre part, les villageois revendiquent, d'après
la coutume slave, un droit d'usage sur les forêts domaniales. S'ils n'y
prenaient que le bois dont ils ont besoin, il n'y aurait point de mal,
mais ils abattent les arbres sans nul ménagement; puis arrivent les
chèvres, qui mangent les jeunes pousses et qui ainsi empêchent tout
repeuplement. Ces maudites bêtes sont le fléau du pays. Partout où elles
peuvent arriver, on ne trouve plus que des broussailles. Nous ferons une
loi pour la conservation des massifs boisés, si essentiels dans une
contrée aussi montagneuse; mais comment la faire respecter? Il faudrait
une armée de gardes forestiers et des luttes partout et à tout moment.
Ce qui manque à ce beau pays si favorisé par la nature, c'est une
_gentry_, capable, comme celle de la Hongrie, de donner l'exemple du
progrès agricole. Je ne vous citerai qu'un exemple. Dans ma jeunesse, on
n'employait sur nos terres qu'une lourde charrue en bois, remontant à
Triptolème. Après 1848, la corvée est abolie; la main-d'oeuvre est
renchérie; et nous devons cultiver nous-même. Alors nous avons fait
venir les meilleures charrues de fer américaines, et maintenant elles
sont en usage partout, même chez les paysans. En Bosnie, l'Autriche est
appelée à remplir une grande mission, dont l'Europe entière profitera,
plus que nous peut-être. Elle doit justifier l'occupation en civilisant
le pays.
--«Quant à moi, répondis-je, j'ai toujours défendu, contre mes amis les
libéraux anglais, la nécessité d'annexer la Bosnie et l'Herzégovine à la
Dalmatie, et je l'ai démontrée à une époque où on n'en parlait guère[7].
Mais l'essentiel est de faire des chemins de fer et des routes reliant
l'intérieur du pays aux ports de la côte. La ligne Serajevo-Mostar-Fort
Opus est de première nécessité.--«Évidemment, reprend M. de Kállay: _ma
i danari_, on ne peut tout faire en un jour. Nous venons de terminer la
ligne Brod-Sarajevo, ce qui vous permettra d'aller de Vienne au centre
de la Bosnie par rail. Vous ne vous en plaindrez pas, j'imagine. C'est
un des premiers bienfaits de l'occupation et ses résultats seront
énormes.
[Note 7: «De toute nécessité, la côte dalmate doit être réunie à la
Bosnie. Comme le disait un jour un guide monténégrin à Mme Muir
Mackensie, la Dalmatie sans la Bosnie, c'est un visage sans tête, et la
Bosnie sans la Dalmatie, c'est une tête sans visage. Faute de
communications avec les districts qui s'étendent derrière eux, les ports
dalmates, qui portent de si beaux noms, ne sont plus que des bourgs sans
importance, complètement déchus de leur ancienne splendeur. Ainsi
Raguse, jadis république indépendante, a 6,000 habitants, Zara 9,000,
Sebeniko 6,000. Cattaro, situé au fond de la plus belle baie de
l'Europe, où des bassins et des docks naturels se creusent de toutes
parts, assez vastes pour recevoir la marine tout entière d'un puissant
État, Cattaro est une bourgade qui a 2,078 habitants. Dans beaucoup de
ces cités appauvries, des mendiants habitent les palais des anciens
princes du commerce, et le lion de Saint-Marc ouvre encore ses ailes sur
des bâtiments qui tombent en ruines. Cette côte, qui a le malheur de
border une province turque, ne reprendra son antique prospérité que le
jour où de bonnes routes relieront ses beaux ports au territoire fertile
de l'intérieur, dont la plus détestable administration arrête l'essor.»
(_La Prusse et l'Autriche depuis Sadowa_, t. II, ch. 6. 1869.)]
Je parle à M. de Kállay d'un discours qu'il vient de prononcer au sein
de l'Académie de Pest, dont il est membre. Il y développe son idée
favorite, que la Hongrie a une grande mission à remplir. Orientale par
l'origine des Magyars, occidentale par les idées et les institutions,
elle doit servir, d'intermédiaire et de lien entre l'Orient et
l'Occident. Cette thèse a provoqué, dans tous les journaux allemands et
slaves, un débordement d'attaques contre l'orgueil magyare: «Ils
s'imaginent, ces Hongrois, que leur pays est le centre de l'univers, le
monde tout entier: _Ungarischer Globus_. Qu'ils retournent dans leurs
steppes, ces Asiatiques, ces Tartares, ces cousins des Turcs!» Parmi
toutes ces violences, je note un mot qu'on emprunte à un livre du comte
Zay: il peint bien cet ardent patriotisme des Hongrois, qui est leur
honneur et leur force, mais qui, développant en eux un esprit de
domination, les fait détester par les autres races. Ce mot, le voici:
«Le Magyar aime son pays et sa nationalité plus que l'humanité, plus que
la liberté, plus que lui-même, plus que Dieu, plus que son salut
éternel.» La haute intelligence de M. de Kállay le préserve de ces
exagérations du chauvinisme.--«On ne m'a pas compris me dit-il, et on
n'a pas voulu me comprendre. Dans une société littéraire et
scientifique, je n'ai nullement voulu faire de la politique. J'ai
constaté simplement un fait indéniable. Placé au point de jonction d'une
foule de races diverses et précisément parce que nous parlons un idiome
non indo-germanique, asiatique si l'on veut, nous sommes obligés de
connaître toutes les langues de l'Europe occidentale et en même temps,
par ces réminiscences mystérieuses du sang, l'Orient nous est plus
facilement accessible et compréhensible. Je l'ai remarqué bien des
fois: je saisis mieux le sens d'un écrit oriental quand je le fais
passer par le hongrois que quand je le lis dans une traduction allemande
ou anglaise.»
Je ne m'arrête que deux jours à Vienne. Mes visites faites, je parcours
le Ring. Quel prodigieux changement depuis l'époque où, en 1846, du haut
des vieux remparts qui avaient soutenu le fameux siège de 1683, je
voyais se dérouler tout autour, entre la petite cité, resserrée dans ses
murs, et ses grands faubourgs, une vaste esplanade poudreuse, où chaque
soir les régiments hongrois, avec leurs pantalons bleus collants,
venaient faire l'exercice! On a respecté le Volksgarten, où Strauss
jouait ses valses, et le temple grec, qui abrite le groupe de Canova.
Sur l'esplanade, on a tracé un boulevard deux fois large comme ceux de
Paris, on a réservé l'espace nécessaire pour construire des monuments
publics et le reste des terrains, vendus à des prix énormes, a permis à
la ville et à l'État d'y élever toute une suite de constructions
splendides, deux magnifiques théâtres, un hôtel de ville style gothique
qui coûtera cinquante millions, un palais pour l'université, deux
musées, un palais pour l'empereur et une chambre du Parlement pour le
Reichstag. Le Ring est bordé, en outre, de palais d'archiducs, d'hôtels,
genre du _Continental_ à Paris, et de maisons particulières avec une
élévation d'étages, un relief des moulures, une opulence de décoration
qui en font autant de monuments. Je ne connais rien de comparable au
Ring dans aucune capitale. Tout cela a dû coûter plus d'un milliard!
D'où est venu l'argent dans cette Autriche qui marche, dit-on, à la
banqueroute?
L'État et la ville ont fait une splendide opération, puisqu'ils ont pu
couvrir presque entièrement leurs dépenses avec le produit de la vente
des terrains de l'esplanade; mais ceux qui ont acheté ces terrains ont
dû les payer, ainsi que les bâtisses si coûteuses qu'ils y ont élevées.
Les centaines de millions que représentent les bâtiments publics et les
maisons particulières sont donc sorties de l'épargne du pays. C'est la
preuve manifeste que, malgré des guerres malheureuses, malgré la perte
du Lombard Vénitien, malgré le _krach_ de 1873, malgré les difficultés
intérieures et le déficit persistant d'année en année, l'Autriche s'est
considérablement enrichie. L'État est toujours gueux, mais la nation
accumule du capital, et celui-ci vient s'épanouir dans les magnificences
du Ring. Comme aux bords du Rhin, c'est toujours l'effet de la machine.
L'homme, se procurant plus facilement de quoi se nourrir et se vêtir,
peut consacrer plus de ses revenus et de son travail à se loger, lui,
ses plaisirs, ses arts, ses gouvernants et ses institutions.
Quoique je ne sois pas venu étudier la situation économique actuelle de
l'Autriche, l'impression que j'en reçois est très favorable. Sans me
laisser éblouir par les splendeurs de Vienne, que je regrette plutôt,
parce qu'elles sont un symptôme de centralisation sociale et de
concentration de la richesse, je constate que l'agriculture et
l'industrie ont fait de grands progrès. Quant à la situation extérieure,
elle paraît excellente. L'Autriche est le pivot des combinaisons de la
politique européenne. Certes, M. de Bismarck mène le jeu, haut la main;
mais l'alliance autrichienne est son principal atout.
L'Autriche a besoin de l'appui de l'Allemagne; mais l'Allemagne a encore
bien plus besoin de celui de l'Autriche, parce que l'empire des
Hohenzollern, nouvellement constitué, a sur les flancs un ennemi certain
à l'Occident et un ennemi possible à l'Orient. Adossé à l'Autriche, il
est de force à faire face des deux côtés à la fois; il ne sera donc pas
attaqué. Mais c'est à condition que l'Autriche lui reste fidèle.
A l'intérieur, l'Autriche dérive manifestement vers la forme fédérative.
Mais loin d'y voir, comme les Autrichiens allemands, un mal et un
danger, je suis persuadé que c'est un bien et pour l'empire lui-même et
pour l'Europe.
Les nationalités en Hongrie, en Bohême, en Croatie, en Galicie ont pris
tant de force et de vie qu'on ne peut plus désormais ni les anéantir, ni
les fusionner. Impossible même de les comprimer, à moins de supprimer
toute liberté, toute autonomie et de les écraser sous un joug de fer.
Quand les nationalités étaient endormies dans un sommeil léthargique,
comme la Belle-au-bois-dormant, sous Marie-Thérèse et sous Metternich,
un gouvernement paternel et doux pouvait préparer insensiblement les
voies à un régime plus unitaire. Aujourd'hui, rien de pareil n'est plus
possible. Tout essai de centralisation rencontrerait des résistances
furieuses, désespérées, et, pour les briser, il faudrait recourir à un
despotisme si impitoyable que, par les haines qu'il susciterait, il
mettrait en péril l'existence même de l'empire. Ainsi la liberté mène
nécessairement au fédéralisme. Il faut donc y applaudir.
C'est d'ailleurs, théoriquement, le meilleur des régimes. Nous le
rencontrons, au début, parmi les peuples libres, en Grèce et en
Germanie, par exemple, et aujourd'hui chez les nations les plus libres
et les plus démocratiques, aux États-Unis et en Suisse. Cette forme de
gouvernement permet de constituer un État immense, et même indéfiniment
extensible, par l'union des forces, _viribus unitis_, ainsi que le dit
la devise de l'Autriche, sans sacrifier l'originalité spéciale, la vie
propre, la spontanéité locale des provinces qui composent la nation.
Aujourd'hui déjà, les esprits les plus clairvoyants en Espagne surtout,
en Italie et même en France, demandent qu'une grande partie des
attributions du pouvoir central soit restituée aux provinces. Que de
grands et nobles exemples ont donné au monde les Provinces-Unies des
Pays-Bas! Quel développement commercial! Quelle condition heureuse des
citoyens! Dans l'histoire, quel rôle considérable et hors de toute
proportion avec l'étendue du territoire ou le chiffre de la population!
Quel contraste affligeant entre l'Espagne, fédérale avant Charles V,
Philippe II, et l'Espagne centralisée du XVe et du XVIIe siècle! Pour se
défendre, l'Autriche fédéralisée ne perdra rien de sa puissance, tant
que l'armée restera unifiée sous le commandement du chef de l'État. Mais
le gouvernement sera moins prompt à se lancer dans une politique
d'agression, parce qu'il devra tenir compte des tendances des
différentes nationalités qui apporteront dans l'appréciation des
questions extérieures des vues différentes et parfois opposées. Les
progrès du fédéralisme en Autriche auront ainsi pour résultat
d'accroître les garanties de la paix.
Le régime monétaire en Autriche ne s'est guère amélioré. Partout
l'instrument des échanges est composé de billets dépréciés d'environ 20
p. c., avec des coupures ridiculement minimes, même pour la monnaie
d'appoint. J'aurais voulu m'entretenir de cette importante question avec
le savant professeur de géologie de l'université de Vienne, M. Sueiss,
qui a écrit un livre très remarquable sur l'avenir de l'or: _Die Zukunft
des Goldes_. A mon grand regret, j'apprends qu'il est absent. J'expose à
un financier autrichien qu'il dépend de son pays de mettre un terme à la
contraction monétaire qui partout amène la baisse des prix et contribue
ainsi à rendre plus intense la crise économique, tout en ramenant au
pair l'agent de la circulation en Autriche, qui est l'argent. Que
faudrait-il pour restituer à ce métal sa valeur ancienne, soit 60 7/8
pence l'once anglaise ou 200 francs le kilogramme à 9/10 de fin? Il
suffirait que les hôtels des monnaies des États-Unis, de la France et de
l'Allemagne accordent la frappe libre aux deux métaux précieux avec le
rapport légal de 1 à 15-1/2. L'Amérique, la France, l'Espagne, l'Italie,
la Hollande sont prêtes à signer une convention monétaire sur ces bases,
si l'Allemagne consent à y adhérer. Tout donc dépend des résolutions du
chancelier de l'Empire allemand. Si l'Autriche peut entraîner dans cette
voie M. de Bismarck au moyen de quelques concessions douanières et en
entrant elle-même dans l'union bimétallique, elle en retirerait des
avantages incalculables. En s'approvisionnant d'argent, elle pourrait
facilement substituer une circulation métallique à sa circulation
fiduciaire dépréciée. Elle n'aurait plus alors à payer la prime
considérable et croissante sur l'or, qu'elle doit subir pour l'intérêt
des emprunts stipulés en or. Avec l'argent, ramené à son prix ancien,
elle se procurerait l'or sans perte aucune. Elle aurait accompli ainsi,
sans bourse délier, la reconstitution de sa circulation, que l'Italie
n'a obtenue qu'à grands frais.
Je pars à 7 h. 15 du soir pour Essek sur la Drave, par la Südbahn; mais
je me leste d'abord, à l'hôtel Münsch, d'un bon dîner à la viennoise que
je recommande à ceux qui ont des goûts simples: Potage aux écrevisses de
Laybach, _garnirtes Rindfleisch mit Sauce_, c'est-à-dire du boeuf
bouilli, mais exquis, incomparablement supérieur à ce que l'on mange
ailleurs sous ce nom,--garni de légumes variés, avec une sauce blanche,
crème vinaigrée au raifort; _gebackenes Huhn_, poulet frit comme des
beignets; tourte de pâte brisée avec fraises fraîches des montagnes; le
tout arrosé de bière de Vienne et d'une demi _Villanyer Auslese_.