une de ces rues étroites et obscures de l'ancien Vienne. Grands
appartements, corrects et nus; mobilier solennel et simple, mais pur
XVIIIe siècle. C'est la demeure d'une famille à qui il faut de l'ordre
pour balancer ses comptes. Quelle différence avec les ministères de
Paris, où le luxe s'étale en lambris ultra-dorés, en brocarts de Lyon,
en plafonds peints, en immenses et splendides escaliers, comme, par
exemple, aux Finances et aux Affaires étrangères! Je préfère la
simplicité des bâtiments officiels de Vienne et de Berlin. L'État ne
doit pas donner l'exemple et le ton de la prodigalité. Le comte Taaffe
est en habit et cravate blanche: il se rend à une audience de
l'Empereur. Néanmoins, il fait le meilleur accueil à la lettre
d'introduction qu'une de ses cousines m'avait donnée pour lui, appuyée
d'ailleurs par mon ami Neumann, qui a été le professeur de droit public
de Son Excellence. De sa conversation, je retiens ce qui suit et j'y
trouve l'explication de sa politique actuelle: Quel est le meilleur
moyen d'engager plusieurs personnes à rester habiter la même maison?
N'est-ce pas de les laisser libres de régler comme elles l'entendent
leurs affaires de ménage. Obligez-les de vivre, de parler et de se
divertir toutes de la même manière, elles se disputeront et ne
chercheront qu'à se séparer. Pourquoi les Italiens du Tessin ne
songent-ils pas à s'unir à l'Italie? Parce qu'ils se trouvent très
heureux dans la Confédération suisse. Rappelez-vous la devise de
l'Autriche: _Viribus unitis_. L'union véritable naîtra de la
satisfaction générale. Le moyen de satisfaire tout le monde, c'est de ne
sacrifier les droits de personne.
--«En effet, répliquai-je, faire sortir l'unité de la liberté et de
l'autonomie, c'est la rendre indestructible.
Le comte Taaffe incline depuis longtemps vers les idées fédéralistes.
Lors du ministère Taaffe-Potocki, il avait esquissé, en 1869, tout un
plan de réformes qui avaient pour but d'accroître les attributions des
autonomies provinciales[6], et dans des articles que j'ai publiés ici
même en 1868-1869, j'ai essayé de montrer que c'est là la meilleure
solution. Le comte Taaffe est encore jeune: il est né le 24 février
1833. Il descend d'une famille irlandaise et il est pair d'Irlande avec
le titre de viscount Taaffe de Covren, baron of Ballymote. Mais ses
ancêtres se sont expatriés et ont perdu leurs propriétés en Irlande, à
cause de leur attachement aux Stuarts. Ils sont alors entrés au service
des ducs de Lorraine, et l'un d'eux s'est distingué au siège de Vienne
en 1683. Le comte Edouard, le ministre actuel, est né à Prague. Son père
était président de la cour suprême de justice. Quant à lui, il a
commencé sa carrière dans l'administration en Hongrie, sous le baron de
Bach. Celui-ci, voyant ses aptitudes et son assiduité au travail, lui
procura un avancement rapide. Taaffe devint successivement
vice-gouverneur de Bohême, gouverneur de Salzbourg et enfin gouverneur
de la Haute-Autriche. Appelé au ministère de l'intérieur en 1867, il
signa le fameux acte du 21 décembre, qui constitue le dualisme actuel.
Après la chute du ministère, il est nommé gouverneur du Tyrol, qu'il
administre pendant sept ans, à la satisfaction générale. Revenu au
pouvoir, il reprend le portefeuille de l'intérieur, auquel s'ajoute la
présidence du conseil; et il recommence sa politique fédéraliste avec
plus de succès qu'en 1869. A Vienne, on s'étonne et on s'afflige de
toutes les concessions dont il comble les Tchèques. Il les fait, dit-on,
pour obtenir leur votes en faveur de la revision de la loi de
l'enseignement primaire dans le sens réactionnaire et clérical. On
oublie qu'il a donné des gages aux idées fédéralistes depuis plus de
seize ans. Ce qui peut étonner davantage, c'est la contradiction qui
existe entre la politique du gouvernement autrichien à l'intérieur et à
l'extérieur. A l'intérieur, on favorise manifestement le mouvement
slave. Ainsi, en Galicie et en Bohême, on lui concède tout, sauf le
rétablissement du royaume de saint Wenceslas, dont on prépare cependant
les voies. A l'extérieur, au contraire, et notamment au delà du Danube,
on lutte contre le mouvement slave, et on essaye de le comprimer, au
risque d'augmenter, à un point inquiétant, la popularité et l'influence
de la Russie. Cette contradiction s'explique ainsi: Le ministère commun
de l'empire est entièrement indépendant du ministère de la Cisleithanie.
Ce ministère commun, que préside le chancelier, n'est composé que de
trois ministres: celui des affaires étrangères, celui des finances et
celui de la guerre; il a seul le droit de s'occuper de l'extérieur, et
les Hongrois y dominent.
[Note 6: J'en ai donné le résumé dans mon livre _La Prusse et
l'Autriche depuis Sadowa_, t. II, p. 265.]
Le comte Taaffe a son principal domaine et sa résidence à Ellishan, en
Bohême. Bailli de l'ordre de Malte, il a la Toison d'or, distinction
très rare. Il est donc, de toute façon, un grand personnage. Il a épousé
en 1860 la comtesse Irma de Csaky de Keresztszegh, qui lui a donné un
fils et cinq filles. Il a ainsi un pied en Bohême et un autre en
Hongrie. Nul ne conteste ses aptitudes de travailleur infatigable et
d'administrateur habile; mais à Vienne, on lui reproche d'aimer trop
l'aristocratie et le clergé. A Prague, on lui élèvera probablement une
statue aussi haute que la cathédrale du Hradshin, s'il amène l'Empereur
à s'y faire couronner.
A trois heures, je me rends chez M. de Kálnoky, au ministère des
affaires étrangères, Ballplatz. Celui-ci au moins est bien situé, en
pleine lumière, près de la résidence impériale et en vue du Ring. Grands
salons solennels et froids. Fauteuils dorés, lambris blanc et or,
tentures et rideaux de lampas rouge, parquet brillant comme une glace et
sans tapis. Au mur, de grands portraits de la famille impériale. En
attendant que l'huissier m'annonce, je pense à Metternich; c'est ici
qu'il résidait; en 1812, c'est l'Autriche qui a décidé la chute de
Napoléon. C'est elle encore qui tient en ses mains les destinées de
l'Europe; suivant qu'elle se porte au nord, à l'est ou à l'ouest, la
balance penche, et celui qui dirige la politique extérieure de
l'Autriche est le ministre que je vais voir. Je m'attendais à me trouver
en présence d'un personnage majestueux à cheveux blancs. Je suis
agréablement surpris d'être reçu, de la manière la plus affable, par un
homme qui semble ne pas avoir quarante ans, vêtu d'un costume de matin,
en cheviot brune, avec une petite cravate bleu clair. Le visage ouvert,
l'expression cordiale et l'oeil pétillant d'esprit. Tous les Kálnoky en
ont, prétend-on. Il a cette distinction sobre, fine, modeste et toute
simple du lord anglais, et il parle le français comme un Parisien, ainsi
que le font souvent les Autrichiens des hautes classes. Cela provient,
j'imagine, de ce que, s'exprimant également bien en six ou sept langues,
les accents particuliers de celles-ci se neutralisent. Les Anglais et
les Allemands, même quand ils connaissent à fond le français, conservent
d'ordinaire un accent étranger. M. de Kálnoky me demande quels sont mes
plans de voyage. Quand il apprend que je compte suivre le tracé du
chemin de fer qui reliera Belgrade, par Sophia, à Constantinople:
«C'est là, me dit-il, notre grande préoccupation pour le moment. En
Occident, on nous prête des intentions de conquête. C'est absurde. Il
nous serait difficile d'en faire qui contentassent les deux parties de
l'empire, et nous avons d'ailleurs le plus grand intérêt au maintien de
la paix. Mais il est pourtant des conquêtes que nous rêvons et
auxquelles, en votre qualité d'économiste, vous applaudirez. Ce sont
celles que peuvent faire notre industrie, notre commerce et notre
civilisation. Mais pour qu'elles se réalisent, il faut des chemins de
fer en Serbie, en Bulgarie, en Bosnie, en Macédoine, et surtout la
jonction avec le réseau ottoman qui reliera définitivement l'Orient à
l'Occident. Les ingénieurs sont à l'oeuvre, et les diplomates aussi.
Nous aboutirons bientôt, j'espère. Le jour où un Pulman-car vous
conduira confortablement de Paris à Constantinople en trois jours, j'ose
croire que vous ne nous en voudrez pas. C'est pour vous, Occidentaux,
que nous travaillons.»
On dit que la parole a été donnée aux diplomates pour déguiser leur
pensée. Je crois cependant que quand les hommes d'État autrichiens
repoussent toute idée de conquête ou d'annexion en Orient, ils expriment
les vraies intentions du gouvernement impérial. J'ai entendu tenir le
même langage par le précédent chancelier, M. de Haymerlé, quand je l'ai
vu à Rome, en 1879, et il m'a écrit dans le même sens peu de temps avant
sa mort. Or, M. de Haymerlé connaissait l'Orient et la péninsule
balkanique mieux que personne et il en parlait parfaitement toutes les
langues. Il y avait résidé longtemps, d'abord comme drogman de
l'ambassade d'Autriche, puis comme envoyé.
Toutefois, on ne peut se dissimuler qu'il est certaines éventualités qui
forceraient l'Autriche à faire un pas en avant. Telles seraient, par
exemple, une insurrection triomphante en Serbie ou des troubles graves
en Macédoine, menaçant la sécurité du chemin de fer de
Mitrovitza-Salonique. L'Autriche, occupant la Bosnie jusqu'à Novi-Bazar,
ne permettra pas que la péninsule soit livrée à l'anarchie ou à la
guerre civile. Quand on s'engage dans les affaires orientales, on va
plus loin qu'on ne veut: voyez l'Angleterre en Égypte. C'est là le côté
grave de la situation prédominante que l'Autriche a prise dans la
péninsule balkanique.
Voici quelques détails sur le chancelier actuel: Le comte Gustave
Kálnoky de Kôrospatak est d'origine hongroise, comme son nom l'indique,
mais il est né en Moravie, à Lettowitz, le 29 décembre 1832, et c'est
dans cette province que se trouvent la plupart de ses biens, parmi
lesquels on me cite les terres de Prodlitz, d'Ottaslawitz et de
Szabatta. Il a plusieurs frères et une soeur très belle, qui a épousé
d'abord le comte Jean Waldstein, veuf d'une Zichy et âgé déjà de 62 ans,
puis, devenue veuve à son tour, le duc de Sabran. La carrière du
chancelier Kálnoky a été très extraordinaire. Il quitte l'armée en 1879,
avec le grade de colonel-major, et entre dans la diplomatie. Il obtient
le poste de Copenhague, où il semble appelé à jouer un rôle assez
effacé. Mais peu de temps après, il est nommé à Saint-Pétersbourg, poste
diplomatique le plus important de tous, et à la mort de Haymerlé, il est
appelé au ministère des affaires étrangères. Ainsi, en trois ans,
officier de cavalerie brillant et élégant, mais sans nulle influence
politique, il devient le premier personnage de l'empire, l'arbitre de
ses destinées et, par conséquent, de celles de l'Europe. D'où vient cet
avancement inouï, qui fait penser à celui des grands-vizirs dans les
_Mille et une Nuits_? On l'attribue généralement à l'amitié d'Audrassy.
Mais voici, me dit-on, la vérité vraie, quoique non connue: M. de
Kálnoky manie la plume mieux encore que la parole. Ses dépèches étaient
des modèles achevés. L'Empereur, travailleur infatigable et
consciencieux, s'occupe personnellement de la politique étrangère; il
lit ces dépèches, en est très frappé et note Kálnoky comme devant être
appelé aux plus hautes fonctions. A Saint-Pétersbourg, Kálnoky charme
tout le monde par son esprit et son amabilité. Malgré toutes les
défiances, il devient même _persona grata_ à la cour. En l'appelant à la
chancellerie, l'empereur d'Autriche l'a nommé général-major. On a cru
d'abord que ses attaches avec la Russie l'entraîneraient à s'entendre
avec elle, peut-être aussi avec la France, et à rompre l'alliance
allemande. Mais Kálnoky ne peut oublier qu'il est Hongrois, l'ami
d'Andrassy, et que la politique hongroise a pour pivot, depuis 1866, une
entente intime avec Berlin. Les journaux allemands commencèrent à mettre
en doute la fidélité de l'Autriche. L'opinion publique s'émut à Vienne,
à Pest surtout. Mais bientôt Kálnoky mit fin à ces bruits par son voyage
à Gastein, où l'empereur Guillaume le combla de marques d'affection et
où, dans l'entrevue avec M. de Bismarck, tous les malentendus furent
dissipés. La position de ce jeune ministre est aujourd'hui très forte.
Il jouit de la confiance absolue de l'Empereur et aussi, semble-t-il, de
celle de la nation, car dans la dernière session des délégations
trans-cisleithanes, tous les partis l'ont acclamé, même les Tchèques, qui
dominent en ce moment dans la Cisleithanie. M. de Kálnoky est resté
célibataire, ce qui, dit-on, désole les mères et inquiète les maris.
Je passe la soirée chez les Salm-Lichtenstein. J'avais rencontré
l'Altgräfin à Florence et je suis heureux de faire la connaissance de
son mari, qui est membre du Parlement et qui s'occupe ardemment de la
question tchéco-allemande. Il appartient au parti libéral autrichien et
il blâme vivement la politique Taaffe et l'alliance que les féodaux et,
notamment, presque tous les membres de sa famille et celle de sa femme
ont conclue avec le parti ultra-tchèque. «Leur but, dit-il, est
d'obtenir pour la Bohême la même situation que celle de la Hongrie.
L'Empereur irait à Prague ceindre la couronne de saint Wenceslas. La
Bohême redeviendrait autonome. Elle serait régie par sa Diète, comme la
Hongrie l'est par la sienne. L'empire, au lieu d'être dualiste, serait
triunitaire. Sauf pour les affaires communes, il y aurait trois États
indépendants, réunis seulement par la personne du souverain. C'est le
régime du moyen âge; il était viable quand il existait partout; mais il
ne l'est plus maintenant qu'autour de nous se sont constitués de grands
États unitaires, comme la France, la Russie et l'Italie. J'admets la
fédération pour un petit État neutre, comme la Suisse, ou pour un État
isolé, embrassant tout un continent, comme les États-Unis, mais je la
considère comme mortelle pour l'Autriche, qui, au centre de l'Europe, se
trouve exposée à toutes les complications et aux convoitises de tous ses
voisins.
«Mes bons amis les féodaux, soutenus à fond par le clergé, espèrent que
dans la Bohême autonome et complètement soustraite à l'action des
libéraux du Parlement central, ils seront les maîtres absolus et qu'ils
pourront y rétablir l'ancien régime. Je pense qu'ils se trompent
complètement. Quand les nationaux tchèques auront atteint leur but, ils
se retourneront contre leurs alliés actuels. Ils sont, au fond, tous des
démocrates de nuances diverses, depuis le rose tendre jusqu'au rouge
écarlate; mais tous se lèveront contre la domination de l'aristocratie
et du clergé, et ils s'uniront alors aux Allemands de nos villes, qui
sont presque tous libéraux. Ceux même qui habitent nos campagnes les
suivront. L'aristocratie et le clergé seraient inévitablement vaincus.
Au besoin, les Tchèques ultras en appelleraient aux souvenirs de Jean
Huss et de Zisca. Voyez quelle chose étrange: la plupart de ces grandes
familles qui se sont mises à la tête du mouvement national, en Bohême,
sont allemandes d'origine ou ne parlent pas la langue dont elles veulent
faire l'idiome officiel. Les Hapsbourg, notre capitale, notre
civilisation, la force initiale et persistante qui a créé l'Autriche,
tout cela n'est-il donc pas germanique? En Hongrie, l'allemand, la
langue de notre Empereur, est proscrite; proscrite aussi en Galicie;
proscrite en Croatie; proscrite aussi bientôt en Carinthie, en Carniole
et en Bohême. La politique actuelle est périlleuse de toute façon. Elle
blesse profondément l'élément allemand, qui représente les lumières,
l'industrie, l'argent, toutes les puissances modernes. En Bohême, si
elle triomphe, elle livrera l'aristocratie et le clergé aux entreprises
de la démocratie tchèque et hussite.
--«Tout ce que vous dites, répondis-je, me paraît parfaitement déduit.
Je ne puis objecter que ceci: Il s'établit parfois dans les choses
humaines certains courants irrésistibles. On les reconnaît à cette
marque que rien ne les arrête et que tout leur sert. Tel est le
mouvement des nationalités. Considérez leur prodigieux réveil. On dirait
la résurrection des morts. Ensevelies dans les ténèbres, elles se
relèvent dans la lumière et dans la gloire. Qu'était, au dix-huitième
siècle, la langue allemande, quand Frédéric se vantait de l'ignorer et
se piquait d'écrire le français aussi bien que Voltaire? C'était
toujours, sans doute, la langue de Luther, mais ce n'était pas celle des
classes cultivées et élégantes. Transportons-nous par la pensée quarante
ans en arrière: qu'était le hongrois? L'idiome méprisé des pasteurs de
la Puzta. La langue de la bonne société et de l'administration était
l'allemand, et dans la Diète, on parlait le latin. Le magyare,
aujourd'hui, est la langue du Parlement, de la presse, du théâtre, de la
science, des académies, de l'université, de la poésie, du roman.
Désormais, langue officielle et exclusive, elle s'impose même, dit-on, à
des populations d'une autre race, qui n'en veulent pas, comme en Croatie
et en Transylvanie. Le tchèque est en train de se faire en Bohême la
même place que le magyare en Hongrie. Même chose dans les provinces
croates: naguère encore patois populaire, le croate a maintenant son
université à Agram, ses poètes, ses philologues, sa presse, son théâtre.
Le serbe, qui n'est autre que le croate écrit en lettres orientales, est
devenu aussi, en Serbie, langue officielle, littéraire, parlementaire,
scientifique, tout comme ses aînés l'allemand ou le français. Il en est
de même pour le bulgare en Bulgarie et en Roumélie, pour le finnois en
Finlande, pour le roumain en Roumanie, pour le polonais en Galicie et
bientôt aussi probablement pour le flamand en Flandre. Comme toujours,
le réveil littéraire précède les revendications politiques. Dans un
gouvernement constitutionnel, le parti des nationalités finit par
triompher, parce que, entre les autres partis, c'est à qui lui fera le
plus de concessions et d'avantages pour obtenir l'appoint de ses votes:
c'est même le cas en Irlande.
«Dites-moi, croyez-vous qu'un gouvernement quelconque puisse comprimer
un mouvement aussi profond, aussi universel, ayant sa racine dans le
coeur même des races longtemps asservies et se développant fatalement,
avec les progrès de ce que l'on appelle la civilisation moderne? Que
faire donc en présence de cette poussée irrésistible des races demandant
leur place au soleil? Centraliser et comprimer, comme l'ont essayé
Schmerling et Bach? Il est trop tard aujourd'hui. Il ne vous reste qu'à
transiger avec les nationalités diverses, comme le veut M. de Taaffe,
tout en protégeant les droits des minorités.
--«Mais, reprit l'Altgraf, en Bohême, nous, Allemands, nous sommes
minorité, et messieurs les Tchèques nous écraseront sans pitié.»
Le lendemain, je vais voir M. de V., membre influent du Parlement et
appartenant au parti conservateur. Il me paraît encore plus désolé que
l'Altgraf Salm. «Moi, me dit-il, je suis un Autrichien de la vieille
roche, un pur noir et jaune; ce que vous appelez un réactionnaire dans
votre étrange langage libéral. Mon attachement à la famille impériale
est absolu, parce que c'est le centre commun de toutes les parties de
l'empire. Je suis attaché au comte Taaffe parce qu'il représente les
partis conservateurs; mais je déplore sa politique fédéraliste, qui nous
mène à la désintégration de l'Autriche. Oui, je pousse l'audace jusqu'à
prétendre que Metternich n'était pas un âne bâté. Nos bons amis les
Italiens lui reprochent d'avoir dit que l'Italie n'est qu'une expression
géographique; mais de notre empire qu'il avait fait si puissant et, en
somme, si heureux, il ne restera même plus cela, si on continue à le
dépecer, chaque jour, en morceaux de plus en plus petits. Ce ne sera
plus un État, ce sera un kaléidoscope, une collection de _dissolving
views_. Vous, rappelez-vous ces vers du Dante:
Quivi sospiri, pianti ed alti guai
Risonavan per l'ær senza stelle:
Diverse lingue, orribile favelle,
Parole di solore, accenti d'ira,
Voci alte e fioche; e suon di man con elle?
Voilà le pandémonium qu'on nous prépare. Savez-vous jusqu'où l'on pousse
la fureur de l'émiettement? En Bohême, les Allemands, pour échapper à la
tyrannie des Tchèques, qu'ils redoutent dans l'avenir, demandent la
séparation et l'autonomie des régions où leur langue domine. Jamais les
Tchèques ne voudront qu'on morcelle le glorieux royaume de saint
Wenceslas, et voilà une nouvelle cause de querelles! Ces luttes de races
sont un retour à la barbarie. Vous êtes Belge et je suis Autrichien; ne
pouvons-nous nous entendre pour gérer en commun une affaire ou une
institution?»
--«Sans doute, lui dis-je, à un certain degré de culture, ce qui
importe, c'est la conformité des sentiments, non la communauté du
langage. Mais au début, la langue est l'instrument de la culture
intellectuelle. La devise de l'une de nos sociétés flamandes dit cela
énergiquement: _De taal is gansch het volk_. «La langue c'est tout le
peuple.» A mon avis, la raison, la vertu sont la chose essentielle. Mais
sans la langue, sans les lettres, le progrès de la civilisation est
impossible.»
Je note un fait curieux, qui montre où en sont arrivées ces animosités
des races. Les Tchèques de Vienne, et ils sont au nombre de trente
mille, dit-on, demandent un subside pour y fonder une école où le
tchèque serait la langue de l'enseignement. Au sein du conseil
provincial, le recteur de l'université de Vienne appuie la requête. Les
étudiants de l'université tchèque de Prague lui envoient une adresse de
gratitude; mais en quelle langue? En tchèque? Non, le recteur ne le
comprend pas; en allemand? jamais; c'est la langue des oppresseurs! En
français, parce que c'est un idiome étranger, et partant, neutre.
L'attitude très justifiable du recteur soulève une telle réprobation
parmi ses collègues, qu'il doit se démettre du rectorat.
Je vais voir ensuite M. de Neuman, qui est l'une des colonnes de notre
Institut de droit international. Il nous y apporte, outre la
contribution de ses connaissances juridiques, la précieuse faculté de
parler, avec le même esprit et le même brio, toutes les langues
indo-européennes et d'avoir à sa disposition un trésor de citations
piquantes empruntées à toutes les littératures. Dans les différentes
villes où l'Institut siège, il répond aux autorités qui nous reçoivent
dans la langue du pays, de façon à faire croire qu'il y est né. M. de
Neuman me conduit à l'Université, dont il est une des illustrations.
Elle est située près de la cathédrale. C'est un vieux bâtiment qu'on
abandonnera bientôt pour le somptueux édifice qu'on construit sur le
Ring. Je rencontre ici le professeur Lorenz von Stein, l'auteur du
meilleur livre que l'on ait écrit sur le socialisme _Der Socialismus in
Frankreich_, et d'ouvrages considérables de droit public et d'économie
politique, qui jouissent de la plus grande autorité dans toute
l'Allemagne. Je suis aussi heureux de saluer mon jeune collègue M.
Schleinitz, qui vient de publier un ouvrage important sur le
développement de la propriété. M. de Neuman me communique une lettre de
M. de Kállay, ministre des finances de l'Empire, qui me recevra avant
mon départ; mais je vais voir d'abord M. de Serres, directeur des
chemins de fer autrichiens, qui doit me donner quelques indications
concernant la jonction des chemins de fer hongrois et serbes avec le
réseau ottoman; question de première importance pour l'avenir de
l'Orient et que je m'étais promis d'étudier sur place.