Au dix-huitième siècle, l'intérieur de la plupart des églises de

Würzbourg a été gâté par ce style rococo, si bien à sa place dans les

élégances d'un palais. Ce ne sont que festons, ce ne sont

qu'astragales! Les voûtes gothiques disparaissent sous des guirlandes de

fleurs, sous des nuages, des draperies, des anges suspendus, en plein

relief, des entrelacs de chicorées, le tout en plâtre et couvert de

dorures. Les autels sont souvent entièrement dorés. C'est une profusion

de fausse richesse. Dans la ville, quelques façades de maison sont des

types achevés de ce style Pompadour. Était-ce le rayonnement des

magnificences de Versailles qui portait l'Allemagne à habiller ses

monuments et ses demeures à la française, même après que l'astre était

couché?

De mes fenêtres, qui s'ouvrent sur la place de la Résidence, je vois

passer un bataillon qui se rend à l'exercice. Les gardes, à Berlin, ne

marchent pas plus automatiquement. Les jambes, en mouvement, s'emboîtent

exactement. Les bras gauches se meuvent tous parallèlement, comme mus

par un même fil. Les fusils, sur l'épaule, sont tenus de la même façon,

de sorte que le reflet des canons forme un cordon d'acier étincelant,

parfaitement droit. Les files de soldats sont absolument rectilignes. Le

tout se meut d'une seule pièce, comme sur un rail. C'est la perfection.

Que d'efforts, que de soins pour arriver à un pareil résultat!

Évidemment, les Bavarois ont tout fait pour égaler ou même dépasser les

Prussiens. Ils ne veulent plus que les gens du Nord les appellent des

buveurs de bière, lourds et mous. Cet automatisme, qui fait si bon effet

à la parade, est-il aussi utile sur le champ de bataille, où l'on

s'attaque aujourd'hui en ordre dispersé? Je n'ose décider, mais ce qui

est certain, c'est que sous cette discipline rigoureuse et minutieuse,

le soldat s'habitue à l'ordre et à l'obéissance, deux qualités

essentielles, surtout en temps de démocratie. C'est quand la main de fer

de l'État despotique fait place à l'autorité des lois et des magistrats

que les hommes doivent apprendre à obéir. L'école et le service

militaire ont mission de donner cette instruction aux citoyens des

républiques. Plus la main du pouvoir se relâche, plus l'homme libre doit

se plier spontanément à ce qu'exige le maintien de l'ordre. Sinon, on

marche à l'anarchie, d'où renaît forcément le despotisme, car l'anarchie

est intolérable.

Le soir, le son des fanfares éclate: c'est la retraite pour les troupes

de la garnison. Cela est mélancolique comme un adieu au jour qui s'en

va, et religieux comme un appel au repos de la nuit qui commence. Hélas!

ces trompettes qui sonnent si harmonieusement le couvre-feu donneront un

jour le signal des batailles et des égorgements! Les hommes sont restés

aussi féroces que les fauves, et ils le sont sans motif, car ils ne

dévorent plus ceux qu'ils tuent.

Je fais partie de trois ou quatre sociétés qui prêchent la paix et

recommandent l'arbitrage. On ne nous écoute guère: on préfère se battre.

J'admets que quand la sécurité ou l'existence d'un pays sont en jeu, il

ne peut s'en remettre aux décisions d'un arbitre, quoique ses décisions

seraient au moins aussi justes que celles de la force et du hasard. Mais

il est des cas que j'appelle «des oreilles de Jenkins»[5] depuis que

j'ai lu le _Frederick the Great_ de Carlyle. Dans ces cas, qui n'ont

d'autre importance que celle qu'y mettent l'amour-propre, l'entêtement,

et, tranchons le mot, la stupidité des peuples, l'arbitrage pourrait

éloigner plus d'un conflit.

[Note 5: Le 20 avril 1731, le navire anglais _Rebecca_, capitaine

Jenkins, est visité par les gardes-côtes de la Havane, qui l'accusent

d'avoir à bord de la contrebande de guerre. Ils n'en trouvent pas; mais

ils maltraitent le capitaine. Ils le pendent d'abord à une vergue avec

un mousse suspendu à ses pieds. La corde casse; alors, ils lui coupent

une oreille, en lui disant: Apporte cela a ton roi. Revenu à Londres,

Jenkins demande vengeance. Pope fait un vers sur son oreille. Mais

l'Angleterre ne veut pas se brouiller en ce moment avec l'Espagne. Tout

paraît oublié. Huit ans après, les vexations infligées par les Espagnols

aux navires anglais font réapparaître l'oreille de Jenkins. Il l'avait

conservée dans de l'ouate. Les matelots circulent dans Londres avec

cette inscription sur leur chapeau: _Ear for Ear_, oreille pour oreille.

Les commerçants et les armateurs prennent feu. William Pitt et le peuple

veulent la guerre à l'Espagne; Walpole est forcé de la déclarer, le 3

novembre 1739. On en sait les conséquences. Le sang coule dans le monde

entier, sur terre et sur mer. L'oreille de Jenkins est vengée. Si le

peuple anglais avait eu l'esprit poétique, dit Carlyle, cette oreille

serait devenue une constellation, comme la chevelure de Bérénice.]

Mais si l'homme est toujours méchant pour l'homme, il est devenu plus

doux pour les animaux. On s'efforce d'interdire de les faire souffrir

inutilement. J'en note ici un exemple touchant. Je veux monter à la

citadelle, d'où l'on a une vue très étendue sur toute la Franconie. Je

traverse le pont sur le Main. Dans une rue dont les pignons bizarres et

les enseignes criardes feraient la joie des peintres, j'aperçois une

guérite en bois, sur laquelle est écrit en grands caractères:

_Thierschutzverein_ (Association protectrice des animaux). Un cheval y

est remisé. Pourquoi? Pour être mis à la disposition des charretiers qui

ont à gravir la rampe du pont sur le Main, et pour les empêcher ainsi

de maltraiter leur attelage. Ceci est plus ingénieux et aussi plus

efficace que de les mettre à l'amende.

Würzbourg n'est pas une ville d'industrie; on ne m'indique aucune raison

pour que la population et la richesse y augmentent rapidement, et

cependant, tout autour de la vieille ville, se sont élevés des quartiers

avec des squares, de jolies promenades formant boulevard et de larges

rues bordées de très belles maisons et de villas. Ici encore apparaît

cet important phénomène économique de notre temps, qui frappe les yeux

en tout pays: l'accroissement du nombre des familles aisées et leur

enrichissement. Si cela continue, «les masses» ne seront plus composées

de gens qui vivent du salaire, mais de gens qui vivent sur le profit,

l'intérêt ou la rente. Une révolution deviendra impossible, car l'ordre

établi aura plus de défenseurs que d'assaillants. Ces innombrables

maisons confortables, ces édifices de toute espèce qui surgissent

partout, avec les objets d'ameublement de toute sorte qui s'y

accumulent, tout cet épanouissement du bien-être est le résultat de

l'emploi de la machine. La machine augmente la production et épargne la

main-d'oeuvre. Mais la journée de ceux qui travaillent n'ayant guère

diminué, le nombre de ceux qui ont pu cesser de travailler s'est accru.

Würzbourg a une vieille université, installée dans un très curieux

bâtiment du XVIe siècle, au centre de la ville. Comme elle m'a fait

récemment l'honneur de m'envoyer le diplôme de _doctor honoris causa_,

je cherche à voir le recteur pour le remercier, mais je ne le rencontre

pas. Sur les boulevards, on a construit des instituts spéciaux et

isolés pour chaque science: pour la chimie, pour la physique, pour la

physiologie. Ce que l'on a dépensé pour ces instituts dans les

universités allemandes est inouï. Récemment, l'éminent professeur de

chimie à Bonn, M. Kekulé, me faisait visiter le palais que l'on a édifié

pour sa branche d'enseignement.

Ce monument, avec sa colonnade grecque, est plus grand que toute

l'université ancienne. Les sous-sols, consacrés à la chimie

industrielle, ressemblent à une vaste fabrique. Le logement du

professeur est plus somptueux que ceux des premières autorités de la

province. Le gouverneur, l'évêque, le général lui-même n'ont rien de

pareil. Dans les salons et dans la salle de danse, on peut réunir toute

la ville. L'Institut de chimie a coûté plus d'un million. On pense avec

raison, en Allemagne, que tout professeur qui a des expériences à faire

doit être logé dans les locaux où se trouvent les laboratoires et les

auditoires. C'est ainsi seulement qu'il peut suivre des analyses

exigeant une surveillance continue, poursuivie pendant la nuit même.

L'anatomie comparée et la physiologie ont également leurs palais.

Plusieurs professeurs de sciences naturelles m'ont dit qu'il y avait

excès. Ils sont écrasés par l'étendue et les complications de leurs

installations, surtout par les soins et les responsabilités qu'elles

entraînent. N'importe, s'il y a exagération, c'est du bon côté. Le mot

de Bacon: _Knowledge is power_ devient chaque jour plus vrai. La science

appliquée est la principale source de la richesse et, par conséquent, de

la puissance. Donc, ô États! voulez-vous être puissants et riches?

Encouragez les savants.

Je m'arrête en passant pour revoir Nüremberg, la Pompéi du moyen âge. Je

ne parlerai point de ses églises, de ses maisons, de ses tours, de la

chambre des tortures, ni même de son effroyable Vierge de fer, toute

hérissée à l'intérieur de pointes de fer, qui, en se refermant,

transperçait le supplicié et, en s'ouvrant de nouveau, laissait tomber

le cadavre dans le torrent coulant à cent pieds au-dessous, dans les

ténèbres. Rien de plus terrifiant, rien qui fasse mieux comprendre la

cruauté raffinée de ces sombres époques. Mais je ne veux pas refaire

Bædeker.

Sur la place, devant la cathédrale, je remarque un petit monument

moderne, de style gothique, rappelant, pour la forme, la fameuse colonne

romaine d'Igel, près de Trèves. Il est carré. Aux quatre faces, il y a

de grandes niches fermées par des glaces. Dans ces niches, au lieu de

statues de saints, on voit dans la première un thermomètre, dans la

seconde un hygromètre, dans la troisième un baromètre, dans la quatrième

les bulletins quotidiens et les cartes météorologiques de

l'Observatoire. Les appareils sont énormes--un mètre et demi au

moins--afin qu'on puisse en apercevoir facilement les indications. J'ai

trouvé de ces bornes météorologiques dans plusieurs villes d'Allemagne

et en Suisse, à Genève, dans les jardins du Rhône, à Vevey, près de

l'embarcadère, à Neuchâtel, sur la promenade au bord du lac. Je prêche

partout pour que toutes les villes en établissent. La dépense est

minime: mille francs, si l'on se contente du nécessaire; deux à trois

mille francs, si on veut du style. Cela amuse beaucoup la population, en

l'instruisant. C'est une leçon de physique de tous les jours et pour

tous. L'ouvrier, le campagnard apprennent ainsi, et bien mieux que par

une leçon de l'école primaire, l'usage de ces instruments, qui sont très

utiles pour l'agriculture et pour les précautions hygiéniques.

Je me dirige à pied, à minuit, vers la gare pour y prendre l'express de

Vienne. Le vieux château profile sa masse noire sur le reste de la

ville, dont les toits blanchissent sous la lueur argentée de la lune.

C'est de là, me disais-je, que sont partis les Hohenzollern. Quel chemin

ils ont fait depuis! Vers 1170, Conrad de Hohenzollern devient Burggraf

de Nüremberg, et son descendant, Frédéric, premier électeur, quitte

cette ville, en 1412, pour prendre possession du Brandebourg, que le

magnifique et dépensier empereur Sigismond lui avait vendu pour 400,000

florins d'or hongrois. Il avait emprunté la moitié de cette somme à

Frédéric, économe comme la fourmi, et lui avait même donné l'électorat

en hypothèque. Ne pouvant rembourser ses emprunts et ayant à payer les

frais d'un voyage en Espagne, il cède, sans nul regret, cette marche

inhospitalière du Nord, «les sables du marquis de Brandebourg», dont se

moquait Voltaire. Le glorieux empereur ne pouvait prévoir que de ce

petit burgrave et de ces sables naîtrait quelqu'un qui ceindrait la

couronne impériale. Economie, vertu mesquine des petites gens, mais qui

de peu tire beaucoup: _Molti pocchi fanno un assai_. Beaucoup de petits

riens font un grand tout. Vertu trop oubliée partout de ceux qui

gouvernent, et qui pourtant est plus nécessaire encore aux États qu'aux

citoyens.

Une courte nuit de juin est vite passée dans un sleeping-car. Au matin,

me voici en Autriche; je m'en aperçois au délicieux café à la crème qui

m'est servi dans un verre, à la gare de Linz, par une jeune fille très

blonde, bras nus, avec une robe d'indienne rose clair. Il vaut presque

celui qu'on boit au _Posthof_, à Carlsbad. Bientôt on voit le Danube du

haut de la ligne, qui la côtoie à distance. Quoi qu'en dise la valse si

connue: _Die blaue Donau_, il n'est pas bleu, mais d'un vert jaunâtre,

comme le Rhin. Mais qu'il est plus pittoresque! Pas de vignobles, pas

d'industrie, très peu de bateaux à vapeur; je n'en ai vu qu'un seul,

remontant péniblement le courant rapide. Les collines qui le bordent

sont couvertes de forêts ou de vertes prairies. Les saules trempent

leurs branches dans l'eau. Les maisons de ferme, isolées, ont un air

rustique et presque montagnard. Peu d'activité, peu de commerce. Le

paysan est encore le principal facteur de la richesse. Par cette belle

matinée, la douce paix de la vie bucolique me pénètre et me séduit. Oh!

qu'il ferait bon vivre ici, près de ces bois de pins et de ces prairies,

où paissent les vaches! mais de l'autre côté du fleuve, où le chemin de

fer ne passe point.

De ce contraste entre le Rhin et le Danube, je vois diverses raisons. Le

Rhin coule vers la Hollande et l'Angleterre, deux marchés depuis trois

cents ans très riches et prêts à payer cher tout ce que le fleuve leur

apporte. Le Danube coule vers la mer Noire, entourée de peuples pauvres,

qui ne peuvent presque rien acheter. Les produits de la Hongrie, même le

bétail vivant, sont transportés vers l'Occident, par chemin de fer,

jusqu'à Londres. Par eau, le trajet est trop long. En second lieu, le

Rhin dispose, à meilleur marché que partout ailleurs, de cette force

illimitée empruntée au soleil et conservée dans les entrailles de la

terre: le charbon, ce pain indispensable de l'industrie moderne. Enfin,

le Rhin a été un centre de civilisation depuis la conquête romaine et

dès les premiers temps du moyen âge, tandis que, hier encore, la partie

du Danube la plus importante pour le trafic était aux mains des Turcs.

J'achète à la gare d'Amstetter la _Neue freie Presse_ de Vienne, qui

est, à mon avis, avec le _Pester Lloyd_, le journal en langue allemande

le mieux composé et le plus agréable à lire. La _Kölnische Zeitung_ est

parfaitement informée, et l'_Allgemeine Zeitung_ est toute une

encyclopédie; mais c'est un effroyable pêle-mêle, sans ordre, où, par

exemple, des paragraphes, _Frankreich_ ou _Paris_, reviennent trois ou

quatre fois, disséminés au hasard dans le corps d'une immense feuille

compacte. J'aime autant lire trois fois le _Times_ qu'une fois la

_Kölnische_, malgré tout le respect qu'elle m'inspire.

J'ai à peine ouvert la _Freie Presse_ que me voilà plongé dans la lutte

des nationalités, comme je l'avais été seize ans auparavant. Seulement,

elle ne sévit plus entre Magyars et Allemands. Le compromis dualiste de

Deak a créé un _modus vivendi_ qui continue à s'imposer. C'est entre

Tchèques et Allemands, d'un côté, entre Magyars et Croates, de l'autre,

que les hostilités sont ouvertes en ce moment. Le ministère Taaffe a

décidé la dissolution de la Diète de la Bohême. De nouvelles élections

vont avoir lieu. Les nationaux tchèques et les féodaux agissent de

concert; les Allemands seront écrasés. Il leur restera à peine le tiers

des voix au sein de la Diète. La _Freie Presse_ en gémit profondément.

Elle prévoit les plus grands désastres: sinon la fin du monde, tout au

moins la dislocation de la monarchie. Cela lui vaut trois ou quatre

saisies par mois, quoiqu'elle soit l'organe de la bourgeoisie

autrichienne. Elle est libérale, mais très modérée, couleur des _Débats_

et du _Temps_. Ces saisies aboutissent presque toujours à des jugements

de non-lieu... après deux ou trois mois. On restitue alors les numéros à

l'éditeur, qui n'a plus qu'à les jeter dans la cuve. Ces

confiscations--en réalité, c'est cela,--opérées par mesure

administrative et sans droit, puisqu'il y a acquittement, rappellent les

mauvais temps de l'empire français. Appliquées à un journal qui défend

les intérêts autrichiens, elles me stupéfient. Je me dis que mon ami

Eugène Pelletan ne réclamerait plus, pour la France, «la liberté comme

en Autriche»; mot fameux en son temps, qui lui valut trois mois de

prison. C'est l'influence tchèque qui obtient, dit-on, ces saisies;

preuve évidente de la violence des conflits de race. Les Viennois avec

qui je voyage m'affirment cependant qu'ils sont moins âpres qu'il y a

quinze ans. Alors, leur dis-je, j'ai parcouru tout l'empire sans

rencontrer un Autrichien. Je suis, me répondait-on, Magyar, Croate,

Valaque, Saxon, Tchèque, Tyrolien, Polonais, Ruthène, Dalmate;

Autrichien, jamais! La patrie commune était ignorée, niée. La race était

tout. Aujourd'hui, reprennent mes interlocuteurs, il n'en est plus de

même. Vous trouverez d'excellents Autrichiens. En ce moment, ce sont

encore les Magyars. Demain, ce seront les Tchèques.

Le lecteur voudra bien me permettre ici une digression sur cette

question des nationalités. Je la rencontrerai partout; elle me

pénétrera; je vivrai en elle. C'est la principale préoccupation des pays

que je visiterai, des hommes avec qui je m'entretiendrai. En réalité,

c'est le «facteur» qui décidera de l'avenir des populations du Danube et

de la péninsule balcanique. Les Français ne peuvent pas bien comprendre

toute la puissance du sentiment ethnique. Ils ont dépassé ce «moment».

La France est pour eux la Patrie, et la Patrie est une divinité pour

laquelle ils vivent et meurent, s'il le faut. Ce culte de la Patrie est

une religion qui survit même en ceux qui n'en ont plus d'autre. La

France, dans son unité, transfigurée, anthropomorphisée d'abord, puis

apothéosée, s'est tellement emparée des âmes, qu'elle a refoulé et

presque effacé le sentiment de la race, même chez le Provençal, à moitié

Italien, chez le Breton bretonnant, complètement Celte, chez le Flamand

du Nord, qui parle le néerlandais, et, chose plus étonnante, chez

l'Alsacien, un Allemand et appartenant ainsi par ses origines à la

grande race germanique. M. Thiers, qui comprenait tout, n'a jamais bien

saisi la force de ces aspirations des races, qui refont, sous nos yeux,

la carte de l'Europe sur la base des nationalités. Ces deux grands

«réalistes», Cavour et Bismarck, s'en sont rendu compte et ils en ont

tiré ce que l'on sait.

Un soir que Jules Simon m'avait conduit chez M. Thiers, rue

Saint-Honoré, celui-ci me demanda ce qu'était, en Belgique, le mouvement

flamand. Je m'efforçai de le lui expliquer. Il trouva cela puéril et

arriéré. Il avait à la fois tort et raison. Il avait raison, car

l'union véritable est celle des esprits, non celle du sang. Ici

s'applique le mot admirable du Christ: «Ceux-là sont mes frères et mes

soeurs qui font la volonté de mon père». Les nationalités d'élection,

qui, sans tenir compte de la diversité des langues et des races,

reposent, comme en Suisse, sur l'identité des souvenirs historiques, de

la civilisation et des libertés, sont d'un ordre supérieur. Elles sont

l'image et le précurseur de la fusion finale, qui fera de tous les

peuples une famille ou plutôt une fédération. Mais M. Thiers, idéaliste

comme un vrai fils de la Révolution française, avait tort de méconnaître

les faits actuels et les nécessités transitoires.

Le réveil des nationalités est la conséquence inévitable du

développement de la démocratie, de la presse et de la culture

littéraire. Un autocrate peut gouverner vingt peuples divers, sans

s'inquiéter ni de leur langue, ni de leur race. Mais avec le règne des

assemblées, tout change. La parole gouverne. Quelle langue parlera-t-on?

Celle du peuple nécessairement. Voulez-vous instruire le peuple, vous ne

pouvez le faire qu'en sa langue. Le jugez-vous, ce ne peut être en un

idiome étranger. Vous prétendez le représenter et vous demandez son

vote; il faut au moins qu'il vous comprenne. Et ainsi, peu à peu,

parlement, tribunaux, écoles, enseignement à tous les degrés, sont

acquis à la langue nationale. En Finlande, par exemple, la lutte est

entre les Suédois, qui forment la classe aisée habitant les villes de la

côte, et les Finnois, qui constituent la classe rurale. Visitant le pays

avec le fils de l'éminent linguiste Castrèn, qui est mort en allant

chercher jusqu'au fond de l'Asie les origines de la langue finnoise, je

trouvai que celle-ci dominait même dans les faubourgs des grandes

villes, comme Abo et Helsingfors. Les inscriptions officielles y sont

bilingues. L'enseignement primaire se donne presque partout en finnois.

A côté des gymnases suédois, il y en a de finnois. A l'université même,

certains cours se font en finnois. Il y a jusqu'à un théâtre national où

j'ai entendu chanter _Martha_ en finnois. En Galicie, le polonais a

complètement remplacé l'allemand. Mais les Ruthènes réclament à leur

tour pour leur idiome. En Bohême, le tchèque triomphe définitivement et

menace d'expulser l'allemand. A l'ouverture de la Diète, le gouverneur

prononce un discours en tchèque et un autre en allemand. A Prague, à

côté de l'université allemande, on a créé récemment une université

tchèque. Les féodaux et le clergé favorisent ici le mouvement national.

L'archevêque de Prague, le prince de Schwarzenberg, quoiqu'Allemand de

race, ne nomme plus que des prêtres tchèques, même dans le nord de la

Bohême, où l'allemand domine.

Certes, ce sont là des causes de divisions et de difficultés qui

deviennent presque insurmontables dans les régions où deux races sont

entremêlées. Parler l'idiome d'un petit groupe est un désavantage, car

c'est une cause d'isolement. Mieux vaudrait, sans doute, qu'il n'y eût

en Europe que trois ou quatre langues, ou plutôt encore, une seule. Mais

en attendant que se réalise ce comble de l'unité, tout peuple affranchi

et appelé à se gouverner revendiquera les droits de sa langue et tâchera

de s'unir à ceux qui la parlent en même temps que lui, à moins qu'il

n'ait trouvé pleine satisfaction dans une nationalité d'élection, de

convenance et de tradition. Ce sont ces revendications en faveur de

l'emploi de la langue nationale et les aspirations vers la formation

d'États basés sur les groupes ethniques qui agitent en ce moment

l'Autriche et la péninsule des Balkans.

CHAPITRE II.

VIENNE.--LES MINISTRES ET LE FÉDÉRALISME.

Aux approches de Vienne, le pays qu'on traverse devient ravissant. C'est

une série de petites vallées, où coulent de clairs ruisseaux, bordés de

vertes prairies, entre des collines couvertes de bois de sapins et de

chênes. On se croirait en Styrie où dans la Haute-Bavière. Bientôt

cependant apparaissent des résidences d'été, souvent en forme de

châlets, ensevelies sous des rosiers grimpants «gloire de Dijon» et des

clématites. Elles se rapprochent peu à peu, se groupent et, près des

gares de banlieue, forment des hameaux de villas. Nulle capitale, sauf

Stockholm, n'a de plus charmants environs. La nature subalpestre

s'avance jusque près des faubourgs. Rien de plus délicieux que Baden,

Mödling, Brühl, Vöslau et tous ces lieux de villégiature au midi de

Vienne, sur la route du Sömering.

Arrivé à dix heures, je descends à l'hôtel Münsch, ancienne et bonne

maison, très préférable, selon moi, à ces gigantesques et somptueux

caravansérails du Ring, où l'on n'est qu'un numéro. On me remet une

lettre de mon collègue de l'Université de Vienne et de l'Institut de

droit international, le baron de Neumann: elle m'annonce que le

ministre Taaffe me recevra à onze heures et le ministre des affaires

étrangères, M. de Kálnoky, à trois heures.

Il est toujours bon de voir les ministres des pays qu'on visite. Cela

ouvre des portes que l'on désire franchir et des archives que l'on a

besoin de consulter, et, au besoin, vous tirerait de prison, si, par

erreur, on vous y logeait.

Je m'habille en toute hâte; mais au moment où je monte en voiture, le

portier m'arrête: Vous vous êtes coupé, monsieur, votre col est taché de

sang; vous ne pouvez aller ainsi chez Son Excellence. Mais je suis en

retard; et je pars en me disant qu'un ministre qui s'occupe en ce moment

de cette tâche ingrate de satisfaire les Tchèques sans mécontenter les

Allemands, ne verra pas ce qu'a aussitôt aperçu l'oeil maternel de ce

bon portier.

La Péninsule Des Balkans — Tome I Vienne, Croatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie, Roumélie, Turquie, Roumanie · 第 3 / 26 段