Ce que je vois en remontant le Rhin me fait réfléchir sur ce qui

caractérise particulièrement l'administration prussienne. Les travaux

qui ont eu pour résultat de «domestiquer» si merveilleusement le fleuve

et d'en faire le type parfait de ce que Pascal appelle «un chemin qui

marche», ont duré trente ou quarante ans, et ils ont été poursuivis

systématiquement, continuellement, scientifiquement. Dans ses travaux

publics, comme dans ses préparatifs militaires, la Prusse a su réunir

deux qualités qui souvent s'excluent: l'esprit de suite et l'avidité, la

passion des perfectionnements, poursuivis jusque dans les moindres

détails. Ordinairement, l'esprit de suite, la tradition conduisent à la

routine, laquelle rejette les innovations.

Avoir toujours en vue le même but, mais choisir et appliquer sans retard

les moyens les meilleurs pour l'atteindre, cela donne une grande force

et augmente beaucoup les chances de succès. J'ai déjà montré, ailleurs,

en parlant du régime parlementaire, que le manque d'esprit de suite est

une cause de faiblesse pour les démocraties. Il faut pourvoir à cette

lacune là où elle se fait sentir, sous peine d'infériorité.

Voici encore quelques menus faits qui montrent que les Prussiens sont en

même temps aussi amoureux des nouveautés utiles et des perfectionnements

pratiques que les Américains. Sur le Rhin, aux passages d'eau, les

anciens bacs sont remplacés par des mouches à vapeur qui constamment

font le va-et-vient. Je remarque l'emploi, au chemin de fer, de

brouettes en acier, plus légères et plus solides que celles qu'on voit

autre part. Le système de chauffage est incomparablement mieux entendu

qu'ailleurs: on chauffe les voitures du dehors, par des tuyaux qui

circulent sous les bancs, et le voyageur règle la température en

promenant une aiguille, sur un disque, du _Kalt_ (froid) au _Warm_

(chaud).--Au haut de la tour de l'hôtel de ville de Berlin, se trouvent

rangées, par ordre, les hampes des drapeaux dont on la pavoise, les

jours de fêtes. Tout autour de la dernière galerie, des anneaux de fer

sont fixés extérieurement pour y planter ces hampes; chacune de

celles-ci porte un numéro correspondant au numéro de l'anneau destiné à

la recevoir. La rapidité et la régularité du service se trouvent ainsi

assurées. L'ordre et la prévoyance mènent sûrement au but et ce sont des

qualités que l'étude fait acquérir.

Je comptais aller voir, à Stuttgart, Albert Schäffle, ancien ministre

des finances en Autriche, aujourd'hui adonné tout entier aux études

sociales. Il a écrit des livres très connus, tels que _Capitalismus und

Socialismus: Bau und Leben des socialen Körpers_ (Construction et vie du

corps social), qui le font ranger dans l'extrême gauche du socialisme de

la chaire. Malheureusement, il est aux bains dans les montagnes de la

Forêt Noire. Je m'en dédommage en m'arrêtant à Wurzbourg, pour

rencontrer Ludwig Noiré. C'est un philosophe et un philologue qui a

daigné s'occuper d'économie politique. La vue de l'impasse socialiste où

la route de la démocratie conduit les sociétés modernes, amène beaucoup

de philosophes à s'occuper de nos grossiers problèmes de la pâture à

donner à la bête. Ainsi, en France, Jules Simon, Paul Janet, Taine,

Renouvier; en Angleterre, Herbert Spencer, William Graham et jusqu'à

l'esthéticien du Préraphaélisme, Ruskin.

J'estime qu'il faut rattacher l'économie politique à la philosophie, à

la religion, à la morale surtout; mais comme je ne puis m'élever par

moi-même dans ces hautes sphères de la pensée, je suis très heureux

quand un philosophe veut bien m'avancer un bout de corde, pour me

hisser un peu au-dessus de notre terre-à-terre habituel. Ludwig Noiré a

publié un volume qui fait admirablement mon affaire, et dont j'espère

pouvoir parler plus longuement bientôt. Il est intitulé _Das Werkzeug_

(l'Outil). Il montre la profondeur de ce mot de Franklin: _Man is a

tool-making animal_ «L'homme est un animal fabriquant des outils.» Noiré

rattache l'origine de l'outil aux origines de la raison et du langage.

Au début, si haut que l'on remonte, l'homme a dû agir sur la matière

pour en tirer de quoi se nourrir. Cette action sur la nature, dans le

but de satisfaire le besoin, c'est le travail. Les hommes vivant en

famille et même en tribu, le travail s'est fait en commun. Celui qui

accomplit un effort musculaire émet spontanément certains sons en

rapport avec la nature de l'effort. Ces sons, répétés et entendus par

tout le groupe, ont dû représenter l'acte dont ils étaient

l'accompagnement spontané. Et ainsi le langage est né de l'activité en

vue du besoin, et le verbe, représentant l'action, a précédé tous les

autres mots parce qu'il caractérisait l'effet qui durait et donnait lieu

à l'intuition commune.

L'effort pour se procurer l'utile développe le raisonnement et bientôt

nécessite l'emploi de l'outil. Partout où l'on trouve trace de l'homme

préhistorique l'outil de silex se rencontre. Ainsi la raison, le

langage, le travail, l'outil, toutes ces manifestations de

l'intelligence capable de progrès ont apparu et se sont développées en

même temps. Noiré a exposé ceci dans un autre livre, _Ursprung der

Sprache_ (Origine du langage). Quand il a paru, Max Müller, dans la

_Contemporary Review_, a déclaré que cette théorie, quoique trop

exclusive, à son avis, était cependant très supérieure à celle de

l'onomatopée et de l'interjection et qu'elle était, somme toute, la

meilleure et la plus probable. Depuis lors, il semble l'avoir adoptée

complètement dans son livre: _Origine et développement de la religion_.

Je ne puis que m'incliner devant cette appréciation.

Noiré est un Kantien convaincu et un enthousiaste de Schopenhauer. Il

veut former un comité pour élever une statue en l'honneur de l'Héraclite

moderne. Il compte sur Renan, sur Max Müller, sur le fameux romaniste

Ihering, sur Hillebrand, sur Brahms, et il désire que je donne aussi mon

nom. «Il faut, dit-il, un comité international, car si l'écrivain est

allemand, le philosophe appartient au monde entier.»

Je suis très flatté de la proposition; mais j'y fais deux objections.

D'abord, un humble économiste n'a pas le droit de s'inscrire en si docte

compagnie. En second lieu, disciple d'Huet, je suis un platonicien

endurci, et je crains que Schopenhauer ne soit pas assez spiritualiste à

la façon de l'école cartésienne. Je suis persuadé qu'il faut, comme base

aux sciences sociales, ces deux notions aujourd'hui très démodées,

paraît-il: l'idée de Dieu et celle de l'immortalité de l'âme. Celui qui

ne voit en tout que la matière ne peut s'élever à la notion de «ce qui

doit être», c'est-à-dire à un idéal de droit et de justice. Cet idéal ne

se conçoit que dans le plan d'un ordre divin, qui s'impose moralement à

l'homme. La science positive, telle qu'on la veut maintenant, «a pour

objet, dit-on, non ce qui doit être, mais ce qui est. Elle se borne à

chercher la formule du fait. Si elle parle de ce qui doit être, c'est

dans le sens de pure futuration. Elle est étrangère à toute idée

d'obligation ou de prescription impérative.» (_Revue philosophique_,

octobre 1882.) Ceci est la mort du devoir. Je suis assez platement

utilitaire pour croire que l'espoir de la vie future est indispensable

comme mobile du bien à accomplir. Le matérialisme prépare

l'affaiblissement du sens moral et, par conséquent, la décadence.

--«Oui, me répond Noiré, voilà le problème. Comment, à côté de l'absolue

nécessitation de la nature ou de l'omnipotence divine, y a-t-il place

pour la personnalité et pour la liberté humaine? C'est ce que personne,

ni chrétien, ni naturaliste, n'a pu nous dire. De là sont venus, d'une

part, la prédestination des calvinistes et le _de servo arbibrio_ de

Luther; de l'autre, le déterminisme et le matérialisme. Le premier

mortel qui ait abordé cette question sans frayeur et qui y a trouvé une

réponse satisfaisante, c'est Kant. Il a plongé dans l'abîme, et il en

est sorti vainqueur des monstres des ténèbres, portant à la main la

coupe d'or, où désormais l'humanité peut boire le divin breuvage, la

vérité. Comme rien ne nous intéresse plus que la solution de ce

problème, jamais notre reconnaissance n'égalera le service rendu par ce

prodigieux effort de l'esprit humain. Kant nous a fourni la seule arme

avec laquelle on peut combattre le matérialisme; il est temps de nous en

servir, car cette détestable doctrine mine partout les fondements de la

société humaine. Ce qui me fait révérer le nom de Schopenhauer, c'est

qu'il a donné à la vérité révélée par Kant une expression plus vivante,

plus pénétrante.»

«En France et en Belgique, vous ne connaissez pas bien Schopenhauer.

Foucher de Careil en a parlé il y a longtemps déjà; Caro a écrit à son

sujet des pages éloquentes; on a traduit ses oeuvres; mais nul n'a

vraiment pénétré au fond de sa pensée, parce que, pour comprendre un

philosophe, il faut l'aimer, et l'aimer passionnément, jusqu'à la folie.

«La folie de la croix», mot admirable!»

Pour Schopenhauer, tout sort de la volonté: «Qui dit volonté dit

personnalité et liberté: nous voilà aux antipodes du déterminisme

naturaliste. L'intelligence nous donne le phénomène, non la chose:

_Spiritus in nobis qui viget, ille facit_. Ce qui se meut en nous et

nous est le mieux, le plus intimement connu, c'est la volonté; c'est

notre vraie essence; elle nous donne la clef de la «chose en soi», du

mystère du monde, dont on interdisait à jamais l'accès à la raison

humaine.»

La morale de Schopenhauer est exactement la même que celle du

christianisme; morale d'abnégation, de résignation, d'ascétisme. Il

nomme pitié ce que les chrétiens appellent charité. Combattre la volonté

égoïste, fermer les yeux aux illusions du monde extérieur, chercher la

paix de l'âme, en sacrifiant toutes poursuites qui nous plongent dans le

sensible, dans le variable, voilà ce qu'il recommande, et n'est-ce pas

là aussi le précepte évangélique? Faut-il le rejeter parce qu'il a été

aussi prêché par Bouddha? «Les preuves «empiriques» de la vérité de mes

doctrines, disait Schopenhauer, ce sont ces âmes chrétiennes, qui,

renonçant à la richesse et embrassant la pauvreté volontaire, se vouent

au service des indigents, des délaissés, au soin des blessures les plus

affreuses et des maladies les plus répugnantes. Leur bonheur est dans

l'abnégation, dans le dévouement, dans le détachement des choses

grossières de cette terre, dans la croyance vivante en

l'indestructibilité de leur être, dans l'espérance des félicités

futures.» Le principal objet de la métaphysique de Kant est de fixer les

bornes du cercle que peut embrasser notre raison. Pour lui, nous sommes

comme des poissons dans un étang; ils peuvent pousser jusqu'à la berge

et voir ce qui les emprisonne; mais l'au delà leur échappe. Pour l'homme

cet au delà, c'est le «transcendant». Schopenhauer a été plus loin que

Kant. Sans doute, dit-il, nous n'apercevons le monde que par le dehors,

et comme phénomène; mais il y a une petite fente par laquelle nous

pouvons pénétrer jusqu'au fond des choses et saisir leur réalité

substantielle; c'est par notre propre «moi», qui se dévoile à nous comme

volonté, et ainsi nous avons la clef qui nous ouvre le «transcendant».

«Vous vous dites, cher collègue, un platonicien incorrigible; mais

ignorez-vous que Schopenhauer invoque sans cesse le «divin» Platon et

l'incomparable, le prodigieux, _der erstaunliche_, Kant? Son grand

mérite, c'est d'avoir défendu l'idéalisme contre toutes ces bêtes

féroces que Dante rencontrait dans la forêt obscure, _nella selva

oscura_, où il s'était égaré: le matérialisme, le sensualisme et leur

digne progéniture, l'égoïsme et la bestialité. Une physique sans

métaphysique est ce qu'il y a de plus plat, de plus faux et de plus

dangereux.»

«Et cependant, aujourd'hui, cette vérité, proclamée par tous les grands

esprits, fait rire. L'idée du devoir n'a de fondement que dans la

métaphysique. Rien dans la nature n'en parle, et la physique, ici,

devient muette. La nature est impitoyable. La force brutale y triomphe.

Le mieux armé détruit et dévore celui qui l'est moins. Où est le droit,

où est la justice? Le mot que les Français reprochent à notre chancelier

et qu'il n'a jamais prononcé: «Le droit, c'est la force», les

matérialistes en font la base de leur doctrine. La pitié de

Schopenhauer, la charité du chrétien, la justice du philosophe et du

juriste sont diamétralement opposées à l'instinct et aux voix de la

nature, qui nous poussent à tout sacrifier pour assouvir les appétits de

la bête. Lisez l'éloquente conclusion du livre de Lange, _Geschichte des

Materialismus_. «Ni les tribunaux, dit-il, ni les prisons, ni les

baïonnettes, ni la mitraille ne conjureront l'écroulement de l'édifice

social qui se prépare. Pour échapper à la catastrophe il faut éliminer

le matérialisme. C'est de la cervelle des savants, où il règne en

maître, qu'il faut le chasser. Car c'est de là qu'il rayonne et

qu'insensiblement il envahit tous les esprits. Il n'y a que la vraie

philosophie qui puisse sauver le monde.»

--Mais, lui répliquai-je, la philosophie de Schopenhauer ne sera jamais

comprise que par le très petit nombre. J'avoue bien humblement que je

n'ai jamais osé aborder le texte allemand. Je n'ai lu que des fragments

en traduction.

--«Vous avez eu tort, me répondit Noiré: le style de Schopenhauer est

limpide et clair. Il est un de nos meilleurs écrivains. Il a exposé les

problèmes les plus abstrus dans le meilleur langage. Nul n'a mieux

justifié la vérité de ce que notre Jean-Paul disait de Platon, de Bacon

et de Leibnitz. La pensée la plus profonde n'exclut pas plus une forme

brillante qui la rende avec relief, qu'un cerveau de penseur, un beau

front et un beau visage. Malheureusement, M. de Hartmann, par qui on

croit arriver à Schopenhauer, a trop souvent obscurci les idées du

maître par son jargon hégélien. Schopenhauer exécrait l'hégélianisme. En

véritable iconoclaste, il en brisait les idoles à coups de massue. Il

aimait les mots violents, les expressions assommoirs, «la divine

grossièreté», _die gôttliche Grobheit_, comme il disait. Cependant, il

vantait l'élégance et les bonnes manières, et il a même traduit, chose

étrange, un petit catéchisme sur la manière de se conduire dans le

monde, _El oraculo manual_, du jésuite Baltasar Gracian, mort en 1658.

Il y avait un temps, dit-il, où les trois grands sophistes de

l'Allemagne, Fichte, Schelling et surtout Hegel, ce vendeur de non-sens,

_der freche Unsinns Schmierer_, cet impertinent barbouilleur de papier,

s'imaginaient paraître profonds en devenant obscurs. Ce charlatan éhonté

se faisait adorer par la foule; il régnait dans les universités, où l'on

s'étudiait à prendre des poses hégéliennes. L'hégélianisme était une

religion, et des plus intolérantes. Qui n'était pas hégélien devenait

suspect, même à l'État prussien. Tous ces messieurs faisaient la chasse

à l'Absolu, et ils prétendaient le rapporter dans leur gibecière. Kant

avait démontré que la raison humaine ne saisit que le relatif.--«Quelle

erreur! s'écrièrent en choeur Hegel, Schelling, Jacobi, Schleiermacher

et _tutti quanti_. L'Absolu! mais je le connais intimement; j'assiste à

ses petits levers; il n'a pas de secrets pour moi. Les différentes

chaires devenaient le théâtre des révolutions de l'Absolu, qui remuaient

toute l'Allemagne. Voulait-on rappeler à la raison tous ces illustres

maniaques, on vous répondait: Comprenez-vous l'Absolu d'une façon

adéquate? Non? Alors, taisez-vous. Vous n'êtes qu'un mauvais chrétien

et, par conséquent, un sujet dangereux. Prenez garde à la forteresse. Le

pauvre Beneke fut si effrayé de ces objurgations, qu'il alla se noyer. A

la fin, les grands mystagogues se prirent aussi aux cheveux. Comme

dernière injure, ils disaient à leur adversaire: Vous n'entendez rien à

l'Absolu. D'un coup de l'Absolu, on vous tuait un homme sur place. Ces

batailles faisaient penser au duel du rabbi et du moine à Tolède, dans

le _Romancero_ de Heine. Après qu'ils avaient longuement et

hargneusement disputé, le roi dit à la reine: Qui des deux vous paraît

avoir raison? Il me semble, répondit la reine, qu'ils exhalent une

mauvaise odeur tous les deux. Cette nébulosité, qui rappelle la

_nephelokokkygia_, la ville dans les nuages, des _Oiseaux_

d'Aristophane, est passée en proverbe chez nos voisins les Français, qui

aiment ce qui est clair, en quoi ils n'ont pas tort. Quand une chose

leur paraît inintelligible, ils disent: C'est de la métaphysique

allemande. Cousin s'est évertué à vous offrir toute cette matière

indigeste, un peu clarifiée. Il y a perdu, non son latin, mais son

allemand et son français.

«Je parie que vous n'avez jamais compris que l'Être pur est égal au

Non-Être. Connaissez-vous le conte allemand de Grimm: _Les habits de

l'empereur_? Un tailleur condamné à mort, pour obtenir sa grâce, promet

de faire pour l'empereur un vêtement incomparable, si beau que rien

n'en peut donner l'idée. Le tailleur, coud, coud sans relâche. Enfin, il

annonce que le costume est prêt; seulement, il ajoute que seuls les gens

d'esprit peuvent en apprécier les splendeurs. Les imbéciles ne

l'apercevront même pas. Domestiques, camériers, officiers, chambellans,

ministres, viennent l'un après l'autre pour l'admirer. Magnifique!

s'écrient-ils à l'envi. Le jour du couronnement, l'empereur croit

revêtir le costume; il passe en procession par les rues de la ville.

Foule dans les rues; foule aux fenêtres. Pas un qui ne veuille avoir

autant d'esprit que son voisin. Tous répètent: Splendide, on n'a jamais

rien vu de pareil! Enfin, un petit enfant regarde et dit: Mais

l'empereur est tout nu. On reconnaît alors qu'en effet le vêtement

n'existait pas, et le tailleur est pendu. Schopenhauer est le petit

enfant qui a révélé la misère, ou plutôt la non-existence de

l'hégélianisme. Aussi ses écrits ont été passés sous silence pendant

trente ans. La première édition de son chef-d'oeuvre passa chez

l'épicier et de là dans la cuve. Notre devoir, aujourd'hui, est de

réparer tant d'injustice et de lui rendre l'honneur qui lui est dû.

Son pessimisme ne doit pas vous arrêter. «Le monde, dit-il, est rempli

de mal et tout souffre ici-bas. La volonté de l'homme est perverse de

nature.» N'est-ce pas là l'essence même du christianisme: _ingemuit

omnis creatura_? D'après le maître, notre volonté naturelle est mauvaise

et égoïste. Toutefois, par un effort sur elle-même, elle peut s'épurer

et s'élever au-dessus de l'état de nature, pour entrer dans l'état de

grâce dont parle l'Église, dans la sainteté {~GREEK SMALL LETTER

DELTA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON WITH

TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK

SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER

FINAL SIGMA~} {~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER

LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON WITH

DIALYTIKA AND TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL SIGMA~}. C'est là la

délivrance, la rédemption après laquelle soupirent les âmes pieuses. On

y arrive par le détachement absolu, par le mépris et la condamnation du

monde et de soi-même, _Spernere mundum, spernere se ipsum, spernere se

sperni_[4].

[Note 4: J'apprends que le comité pour élever une statue à

Schopenhauer vient de se constituer. Voici les noms des personnes

formant ce comité: Ernest Renan; Max Müller d'Oxford; le brahmane Rajá

Rampál Sing; M. de Benigsen, l'ancien président du Reichstag allemand;

Rudolf von Jhering, le célèbre romaniste de Göttingue; Gylden,

l'astronome de Stockholm; F. Unger, ancien ministre à Vienne; Wilhelm

Gentz, de Berlin; Otto Böbtlingk, de l'académie impériale de Russie;

Karl Hillebrand, de Florence, mort depuis; Francis Bowen, professeur à

Harvard-College aux États-Unis; prof. Rudolf Leuckart, de Leipzig; Hans

von Wolzogen, de Baireuth; Johannes Brahms, le célèbre musicien; F.A.

Gevært, le savant historien de la musique; le poète-artiste comte de

Schack; J. Moret, ancien ministre à Madrid; Elpis Melena, la généreuse

protectrice des droits des animaux; Ludwig Noiré, de Mayence, et Émile

de Laveleye, de Liège.]

Avant de quitter Würzbourg, je visite le palais, ancienne résidence des

princes-évêques, et quelques églises. Ce palais, _die Residenz_, est

énorme, et il le paraît davantage quand on songe qu'il était destiné à

orner la petite capitale d'un simple évêché. Érigé entre 1720 et 1744,

il est bâti sur le plan de celui de Versailles et il est presque aussi

grand. L'escalier n'a son pareil nulle part. Avec le vestibule qui le

précède, il occupe toute la largeur du palais et un tiers de sa

longueur. Montant d'une volée, ses marches et ses paliers largement

étalés, il est d'une magnificence impériale. Toute une foule de prélats

en soutane à queue et de belles dames à traînes de satin s'y

étageraient à l'aise. Des statues bucoliques ornent la rampe en pierre

découpée. Il y a une enfilade de trois cent cinquante-deux salons, tous

d'apparat; rien pour l'usage. Un certain nombre de ceux-ci ont été

décorés et meublés du temps de l'empire français. Que ces peintures des

plafonds et des murs en style pseudo-classique et ces meubles en acajou

avec appliques de cuivre semblent mesquins, à côté des appartements

achevés au commencement du dix-huitième siècle, où la chicorée

triomphante étale toutes ses séductions! En ce genre, je n'ai rien vu

dans toute l'Europe d'aussi parfait et d'aussi bien conservé. Les

étoffes du temps pendent en rideaux et garnissent chaises, fauteuils et

sophas. Chaque chambre a sa couleur dominante. En voici une toute en

vert, à reflets métalliques, comme des ailes de scarabées du Brésil. La

soie brochée des meubles est assortie. C'est d'un effet magique. Dans

une autre, de magnifiques gobelins représentent le triomphe et la

clémence d'Alexandre, d'après Lebrun. Une autre encore est toute en

glaces, même les trumeaux des portes, mais sur ces miroirs, des

guirlandes de fleurs, peintes à l'huile, tempèrent l'éclat de leurs

reflets. Les grands poêles en faïence et en porcelaine de Saxe blanc et

or sont de vraies merveilles d'invention et de goût.

L'art du forgeron n'a jamais produit rien de plus admirable que les

immenses grilles de fer forgé qui ferment les jardins. Ces jardins, avec

terrasses, fontaines, boulingrins et groupes rustiques, forment aussi un

type complet de l'époque.

Cette résidence princière, presque toujours inhabitée depuis la

suppression des souverainetés épiscopales, est demeurée intacte. Elle

n'a subi les outrages ni des insurrections populaires, ni des

changements de goût de la mode. Quels modèles achevés du temps de la

Régence architectes et fabricants de meubles et d'étoffes de mobilier

peuvent trouver ici!

Tout ceci soulève en mon esprit deux questions: Où donc ces souverains

d'un État minuscule trouvaient-ils l'argent pour créer des splendeurs

qu'eût enviées Louis XIV? Mon collègue, Georg Schanz, professeur

d'économie politique à l'université de Würzbourg, me répond: Ces princes

ecclésiastiques n'avaient presque pas de troupes à entretenir.

Transformez en maçons, en menuisiers, en ébénistes, tous ces soldats qui

peuplent nos casernes, et l'Allemagne pourra se couvrir de palais comme

celui-ci.--Autre question: Comment ces évêques, disciples de Celui qui

n'avait pas où reposer la tête, ont-ils pu consacrer à ces pompes,

faites pour un Darius ou un Héliogabale, l'argent prélevé sur le

nécessaire du pauvre? N'avaient-ils donc pas lu l'Évangile, condamnant

Dives, et les commentaires des pères de l'Église, brûlants comme un fer

rouge? La doctrine chrétienne de l'humilité et de la charité jusqu'à la

pauvreté volontaire n'était-elle donc comprise que dans les couvents?

Ils étaient aveuglés par le sophisme qui fait croire que le luxe de qui

jouit est utile à qui travaille; erreur funeste, qui fait encore tant de

mal aujourd'hui.

La Péninsule Des Balkans — Tome I Vienne, Croatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie, Roumélie, Turquie, Roumanie · 第 2 / 26 段