caractérise particulièrement l'administration prussienne. Les travaux
qui ont eu pour résultat de «domestiquer» si merveilleusement le fleuve
et d'en faire le type parfait de ce que Pascal appelle «un chemin qui
marche», ont duré trente ou quarante ans, et ils ont été poursuivis
systématiquement, continuellement, scientifiquement. Dans ses travaux
publics, comme dans ses préparatifs militaires, la Prusse a su réunir
deux qualités qui souvent s'excluent: l'esprit de suite et l'avidité, la
passion des perfectionnements, poursuivis jusque dans les moindres
détails. Ordinairement, l'esprit de suite, la tradition conduisent à la
routine, laquelle rejette les innovations.
Avoir toujours en vue le même but, mais choisir et appliquer sans retard
les moyens les meilleurs pour l'atteindre, cela donne une grande force
et augmente beaucoup les chances de succès. J'ai déjà montré, ailleurs,
en parlant du régime parlementaire, que le manque d'esprit de suite est
une cause de faiblesse pour les démocraties. Il faut pourvoir à cette
lacune là où elle se fait sentir, sous peine d'infériorité.
Voici encore quelques menus faits qui montrent que les Prussiens sont en
même temps aussi amoureux des nouveautés utiles et des perfectionnements
pratiques que les Américains. Sur le Rhin, aux passages d'eau, les
anciens bacs sont remplacés par des mouches à vapeur qui constamment
font le va-et-vient. Je remarque l'emploi, au chemin de fer, de
brouettes en acier, plus légères et plus solides que celles qu'on voit
autre part. Le système de chauffage est incomparablement mieux entendu
qu'ailleurs: on chauffe les voitures du dehors, par des tuyaux qui
circulent sous les bancs, et le voyageur règle la température en
promenant une aiguille, sur un disque, du _Kalt_ (froid) au _Warm_
(chaud).--Au haut de la tour de l'hôtel de ville de Berlin, se trouvent
rangées, par ordre, les hampes des drapeaux dont on la pavoise, les
jours de fêtes. Tout autour de la dernière galerie, des anneaux de fer
sont fixés extérieurement pour y planter ces hampes; chacune de
celles-ci porte un numéro correspondant au numéro de l'anneau destiné à
la recevoir. La rapidité et la régularité du service se trouvent ainsi
assurées. L'ordre et la prévoyance mènent sûrement au but et ce sont des
qualités que l'étude fait acquérir.
Je comptais aller voir, à Stuttgart, Albert Schäffle, ancien ministre
des finances en Autriche, aujourd'hui adonné tout entier aux études
sociales. Il a écrit des livres très connus, tels que _Capitalismus und
Socialismus: Bau und Leben des socialen Körpers_ (Construction et vie du
corps social), qui le font ranger dans l'extrême gauche du socialisme de
la chaire. Malheureusement, il est aux bains dans les montagnes de la
Forêt Noire. Je m'en dédommage en m'arrêtant à Wurzbourg, pour
rencontrer Ludwig Noiré. C'est un philosophe et un philologue qui a
daigné s'occuper d'économie politique. La vue de l'impasse socialiste où
la route de la démocratie conduit les sociétés modernes, amène beaucoup
de philosophes à s'occuper de nos grossiers problèmes de la pâture à
donner à la bête. Ainsi, en France, Jules Simon, Paul Janet, Taine,
Renouvier; en Angleterre, Herbert Spencer, William Graham et jusqu'à
l'esthéticien du Préraphaélisme, Ruskin.
J'estime qu'il faut rattacher l'économie politique à la philosophie, à
la religion, à la morale surtout; mais comme je ne puis m'élever par
moi-même dans ces hautes sphères de la pensée, je suis très heureux
quand un philosophe veut bien m'avancer un bout de corde, pour me
hisser un peu au-dessus de notre terre-à-terre habituel. Ludwig Noiré a
publié un volume qui fait admirablement mon affaire, et dont j'espère
pouvoir parler plus longuement bientôt. Il est intitulé _Das Werkzeug_
(l'Outil). Il montre la profondeur de ce mot de Franklin: _Man is a
tool-making animal_ «L'homme est un animal fabriquant des outils.» Noiré
rattache l'origine de l'outil aux origines de la raison et du langage.
Au début, si haut que l'on remonte, l'homme a dû agir sur la matière
pour en tirer de quoi se nourrir. Cette action sur la nature, dans le
but de satisfaire le besoin, c'est le travail. Les hommes vivant en
famille et même en tribu, le travail s'est fait en commun. Celui qui
accomplit un effort musculaire émet spontanément certains sons en
rapport avec la nature de l'effort. Ces sons, répétés et entendus par
tout le groupe, ont dû représenter l'acte dont ils étaient
l'accompagnement spontané. Et ainsi le langage est né de l'activité en
vue du besoin, et le verbe, représentant l'action, a précédé tous les
autres mots parce qu'il caractérisait l'effet qui durait et donnait lieu
à l'intuition commune.
L'effort pour se procurer l'utile développe le raisonnement et bientôt
nécessite l'emploi de l'outil. Partout où l'on trouve trace de l'homme
préhistorique l'outil de silex se rencontre. Ainsi la raison, le
langage, le travail, l'outil, toutes ces manifestations de
l'intelligence capable de progrès ont apparu et se sont développées en
même temps. Noiré a exposé ceci dans un autre livre, _Ursprung der
Sprache_ (Origine du langage). Quand il a paru, Max Müller, dans la
_Contemporary Review_, a déclaré que cette théorie, quoique trop
exclusive, à son avis, était cependant très supérieure à celle de
l'onomatopée et de l'interjection et qu'elle était, somme toute, la
meilleure et la plus probable. Depuis lors, il semble l'avoir adoptée
complètement dans son livre: _Origine et développement de la religion_.
Je ne puis que m'incliner devant cette appréciation.
Noiré est un Kantien convaincu et un enthousiaste de Schopenhauer. Il
veut former un comité pour élever une statue en l'honneur de l'Héraclite
moderne. Il compte sur Renan, sur Max Müller, sur le fameux romaniste
Ihering, sur Hillebrand, sur Brahms, et il désire que je donne aussi mon
nom. «Il faut, dit-il, un comité international, car si l'écrivain est
allemand, le philosophe appartient au monde entier.»
Je suis très flatté de la proposition; mais j'y fais deux objections.
D'abord, un humble économiste n'a pas le droit de s'inscrire en si docte
compagnie. En second lieu, disciple d'Huet, je suis un platonicien
endurci, et je crains que Schopenhauer ne soit pas assez spiritualiste à
la façon de l'école cartésienne. Je suis persuadé qu'il faut, comme base
aux sciences sociales, ces deux notions aujourd'hui très démodées,
paraît-il: l'idée de Dieu et celle de l'immortalité de l'âme. Celui qui
ne voit en tout que la matière ne peut s'élever à la notion de «ce qui
doit être», c'est-à-dire à un idéal de droit et de justice. Cet idéal ne
se conçoit que dans le plan d'un ordre divin, qui s'impose moralement à
l'homme. La science positive, telle qu'on la veut maintenant, «a pour
objet, dit-on, non ce qui doit être, mais ce qui est. Elle se borne à
chercher la formule du fait. Si elle parle de ce qui doit être, c'est
dans le sens de pure futuration. Elle est étrangère à toute idée
d'obligation ou de prescription impérative.» (_Revue philosophique_,
octobre 1882.) Ceci est la mort du devoir. Je suis assez platement
utilitaire pour croire que l'espoir de la vie future est indispensable
comme mobile du bien à accomplir. Le matérialisme prépare
l'affaiblissement du sens moral et, par conséquent, la décadence.
--«Oui, me répond Noiré, voilà le problème. Comment, à côté de l'absolue
nécessitation de la nature ou de l'omnipotence divine, y a-t-il place
pour la personnalité et pour la liberté humaine? C'est ce que personne,
ni chrétien, ni naturaliste, n'a pu nous dire. De là sont venus, d'une
part, la prédestination des calvinistes et le _de servo arbibrio_ de
Luther; de l'autre, le déterminisme et le matérialisme. Le premier
mortel qui ait abordé cette question sans frayeur et qui y a trouvé une
réponse satisfaisante, c'est Kant. Il a plongé dans l'abîme, et il en
est sorti vainqueur des monstres des ténèbres, portant à la main la
coupe d'or, où désormais l'humanité peut boire le divin breuvage, la
vérité. Comme rien ne nous intéresse plus que la solution de ce
problème, jamais notre reconnaissance n'égalera le service rendu par ce
prodigieux effort de l'esprit humain. Kant nous a fourni la seule arme
avec laquelle on peut combattre le matérialisme; il est temps de nous en
servir, car cette détestable doctrine mine partout les fondements de la
société humaine. Ce qui me fait révérer le nom de Schopenhauer, c'est
qu'il a donné à la vérité révélée par Kant une expression plus vivante,
plus pénétrante.»
«En France et en Belgique, vous ne connaissez pas bien Schopenhauer.
Foucher de Careil en a parlé il y a longtemps déjà; Caro a écrit à son
sujet des pages éloquentes; on a traduit ses oeuvres; mais nul n'a
vraiment pénétré au fond de sa pensée, parce que, pour comprendre un
philosophe, il faut l'aimer, et l'aimer passionnément, jusqu'à la folie.
«La folie de la croix», mot admirable!»
Pour Schopenhauer, tout sort de la volonté: «Qui dit volonté dit
personnalité et liberté: nous voilà aux antipodes du déterminisme
naturaliste. L'intelligence nous donne le phénomène, non la chose:
_Spiritus in nobis qui viget, ille facit_. Ce qui se meut en nous et
nous est le mieux, le plus intimement connu, c'est la volonté; c'est
notre vraie essence; elle nous donne la clef de la «chose en soi», du
mystère du monde, dont on interdisait à jamais l'accès à la raison
humaine.»
La morale de Schopenhauer est exactement la même que celle du
christianisme; morale d'abnégation, de résignation, d'ascétisme. Il
nomme pitié ce que les chrétiens appellent charité. Combattre la volonté
égoïste, fermer les yeux aux illusions du monde extérieur, chercher la
paix de l'âme, en sacrifiant toutes poursuites qui nous plongent dans le
sensible, dans le variable, voilà ce qu'il recommande, et n'est-ce pas
là aussi le précepte évangélique? Faut-il le rejeter parce qu'il a été
aussi prêché par Bouddha? «Les preuves «empiriques» de la vérité de mes
doctrines, disait Schopenhauer, ce sont ces âmes chrétiennes, qui,
renonçant à la richesse et embrassant la pauvreté volontaire, se vouent
au service des indigents, des délaissés, au soin des blessures les plus
affreuses et des maladies les plus répugnantes. Leur bonheur est dans
l'abnégation, dans le dévouement, dans le détachement des choses
grossières de cette terre, dans la croyance vivante en
l'indestructibilité de leur être, dans l'espérance des félicités
futures.» Le principal objet de la métaphysique de Kant est de fixer les
bornes du cercle que peut embrasser notre raison. Pour lui, nous sommes
comme des poissons dans un étang; ils peuvent pousser jusqu'à la berge
et voir ce qui les emprisonne; mais l'au delà leur échappe. Pour l'homme
cet au delà, c'est le «transcendant». Schopenhauer a été plus loin que
Kant. Sans doute, dit-il, nous n'apercevons le monde que par le dehors,
et comme phénomène; mais il y a une petite fente par laquelle nous
pouvons pénétrer jusqu'au fond des choses et saisir leur réalité
substantielle; c'est par notre propre «moi», qui se dévoile à nous comme
volonté, et ainsi nous avons la clef qui nous ouvre le «transcendant».
«Vous vous dites, cher collègue, un platonicien incorrigible; mais
ignorez-vous que Schopenhauer invoque sans cesse le «divin» Platon et
l'incomparable, le prodigieux, _der erstaunliche_, Kant? Son grand
mérite, c'est d'avoir défendu l'idéalisme contre toutes ces bêtes
féroces que Dante rencontrait dans la forêt obscure, _nella selva
oscura_, où il s'était égaré: le matérialisme, le sensualisme et leur
digne progéniture, l'égoïsme et la bestialité. Une physique sans
métaphysique est ce qu'il y a de plus plat, de plus faux et de plus
dangereux.»
«Et cependant, aujourd'hui, cette vérité, proclamée par tous les grands
esprits, fait rire. L'idée du devoir n'a de fondement que dans la
métaphysique. Rien dans la nature n'en parle, et la physique, ici,
devient muette. La nature est impitoyable. La force brutale y triomphe.
Le mieux armé détruit et dévore celui qui l'est moins. Où est le droit,
où est la justice? Le mot que les Français reprochent à notre chancelier
et qu'il n'a jamais prononcé: «Le droit, c'est la force», les
matérialistes en font la base de leur doctrine. La pitié de
Schopenhauer, la charité du chrétien, la justice du philosophe et du
juriste sont diamétralement opposées à l'instinct et aux voix de la
nature, qui nous poussent à tout sacrifier pour assouvir les appétits de
la bête. Lisez l'éloquente conclusion du livre de Lange, _Geschichte des
Materialismus_. «Ni les tribunaux, dit-il, ni les prisons, ni les
baïonnettes, ni la mitraille ne conjureront l'écroulement de l'édifice
social qui se prépare. Pour échapper à la catastrophe il faut éliminer
le matérialisme. C'est de la cervelle des savants, où il règne en
maître, qu'il faut le chasser. Car c'est de là qu'il rayonne et
qu'insensiblement il envahit tous les esprits. Il n'y a que la vraie
philosophie qui puisse sauver le monde.»
--Mais, lui répliquai-je, la philosophie de Schopenhauer ne sera jamais
comprise que par le très petit nombre. J'avoue bien humblement que je
n'ai jamais osé aborder le texte allemand. Je n'ai lu que des fragments
en traduction.
--«Vous avez eu tort, me répondit Noiré: le style de Schopenhauer est
limpide et clair. Il est un de nos meilleurs écrivains. Il a exposé les
problèmes les plus abstrus dans le meilleur langage. Nul n'a mieux
justifié la vérité de ce que notre Jean-Paul disait de Platon, de Bacon
et de Leibnitz. La pensée la plus profonde n'exclut pas plus une forme
brillante qui la rende avec relief, qu'un cerveau de penseur, un beau
front et un beau visage. Malheureusement, M. de Hartmann, par qui on
croit arriver à Schopenhauer, a trop souvent obscurci les idées du
maître par son jargon hégélien. Schopenhauer exécrait l'hégélianisme. En
véritable iconoclaste, il en brisait les idoles à coups de massue. Il
aimait les mots violents, les expressions assommoirs, «la divine
grossièreté», _die gôttliche Grobheit_, comme il disait. Cependant, il
vantait l'élégance et les bonnes manières, et il a même traduit, chose
étrange, un petit catéchisme sur la manière de se conduire dans le
monde, _El oraculo manual_, du jésuite Baltasar Gracian, mort en 1658.
Il y avait un temps, dit-il, où les trois grands sophistes de
l'Allemagne, Fichte, Schelling et surtout Hegel, ce vendeur de non-sens,
_der freche Unsinns Schmierer_, cet impertinent barbouilleur de papier,
s'imaginaient paraître profonds en devenant obscurs. Ce charlatan éhonté
se faisait adorer par la foule; il régnait dans les universités, où l'on
s'étudiait à prendre des poses hégéliennes. L'hégélianisme était une
religion, et des plus intolérantes. Qui n'était pas hégélien devenait
suspect, même à l'État prussien. Tous ces messieurs faisaient la chasse
à l'Absolu, et ils prétendaient le rapporter dans leur gibecière. Kant
avait démontré que la raison humaine ne saisit que le relatif.--«Quelle
erreur! s'écrièrent en choeur Hegel, Schelling, Jacobi, Schleiermacher
et _tutti quanti_. L'Absolu! mais je le connais intimement; j'assiste à
ses petits levers; il n'a pas de secrets pour moi. Les différentes
chaires devenaient le théâtre des révolutions de l'Absolu, qui remuaient
toute l'Allemagne. Voulait-on rappeler à la raison tous ces illustres
maniaques, on vous répondait: Comprenez-vous l'Absolu d'une façon
adéquate? Non? Alors, taisez-vous. Vous n'êtes qu'un mauvais chrétien
et, par conséquent, un sujet dangereux. Prenez garde à la forteresse. Le
pauvre Beneke fut si effrayé de ces objurgations, qu'il alla se noyer. A
la fin, les grands mystagogues se prirent aussi aux cheveux. Comme
dernière injure, ils disaient à leur adversaire: Vous n'entendez rien à
l'Absolu. D'un coup de l'Absolu, on vous tuait un homme sur place. Ces
batailles faisaient penser au duel du rabbi et du moine à Tolède, dans
le _Romancero_ de Heine. Après qu'ils avaient longuement et
hargneusement disputé, le roi dit à la reine: Qui des deux vous paraît
avoir raison? Il me semble, répondit la reine, qu'ils exhalent une
mauvaise odeur tous les deux. Cette nébulosité, qui rappelle la
_nephelokokkygia_, la ville dans les nuages, des _Oiseaux_
d'Aristophane, est passée en proverbe chez nos voisins les Français, qui
aiment ce qui est clair, en quoi ils n'ont pas tort. Quand une chose
leur paraît inintelligible, ils disent: C'est de la métaphysique
allemande. Cousin s'est évertué à vous offrir toute cette matière
indigeste, un peu clarifiée. Il y a perdu, non son latin, mais son
allemand et son français.
«Je parie que vous n'avez jamais compris que l'Être pur est égal au
Non-Être. Connaissez-vous le conte allemand de Grimm: _Les habits de
l'empereur_? Un tailleur condamné à mort, pour obtenir sa grâce, promet
de faire pour l'empereur un vêtement incomparable, si beau que rien
n'en peut donner l'idée. Le tailleur, coud, coud sans relâche. Enfin, il
annonce que le costume est prêt; seulement, il ajoute que seuls les gens
d'esprit peuvent en apprécier les splendeurs. Les imbéciles ne
l'apercevront même pas. Domestiques, camériers, officiers, chambellans,
ministres, viennent l'un après l'autre pour l'admirer. Magnifique!
s'écrient-ils à l'envi. Le jour du couronnement, l'empereur croit
revêtir le costume; il passe en procession par les rues de la ville.
Foule dans les rues; foule aux fenêtres. Pas un qui ne veuille avoir
autant d'esprit que son voisin. Tous répètent: Splendide, on n'a jamais
rien vu de pareil! Enfin, un petit enfant regarde et dit: Mais
l'empereur est tout nu. On reconnaît alors qu'en effet le vêtement
n'existait pas, et le tailleur est pendu. Schopenhauer est le petit
enfant qui a révélé la misère, ou plutôt la non-existence de
l'hégélianisme. Aussi ses écrits ont été passés sous silence pendant
trente ans. La première édition de son chef-d'oeuvre passa chez
l'épicier et de là dans la cuve. Notre devoir, aujourd'hui, est de
réparer tant d'injustice et de lui rendre l'honneur qui lui est dû.
Son pessimisme ne doit pas vous arrêter. «Le monde, dit-il, est rempli
de mal et tout souffre ici-bas. La volonté de l'homme est perverse de
nature.» N'est-ce pas là l'essence même du christianisme: _ingemuit
omnis creatura_? D'après le maître, notre volonté naturelle est mauvaise
et égoïste. Toutefois, par un effort sur elle-même, elle peut s'épurer
et s'élever au-dessus de l'état de nature, pour entrer dans l'état de
grâce dont parle l'Église, dans la sainteté {~GREEK SMALL LETTER
DELTA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON WITH
TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK
SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER
FINAL SIGMA~} {~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER
LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON WITH
DIALYTIKA AND TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL SIGMA~}. C'est là la
délivrance, la rédemption après laquelle soupirent les âmes pieuses. On
y arrive par le détachement absolu, par le mépris et la condamnation du
monde et de soi-même, _Spernere mundum, spernere se ipsum, spernere se
sperni_[4].
[Note 4: J'apprends que le comité pour élever une statue à
Schopenhauer vient de se constituer. Voici les noms des personnes
formant ce comité: Ernest Renan; Max Müller d'Oxford; le brahmane Rajá
Rampál Sing; M. de Benigsen, l'ancien président du Reichstag allemand;
Rudolf von Jhering, le célèbre romaniste de Göttingue; Gylden,
l'astronome de Stockholm; F. Unger, ancien ministre à Vienne; Wilhelm
Gentz, de Berlin; Otto Böbtlingk, de l'académie impériale de Russie;
Karl Hillebrand, de Florence, mort depuis; Francis Bowen, professeur à
Harvard-College aux États-Unis; prof. Rudolf Leuckart, de Leipzig; Hans
von Wolzogen, de Baireuth; Johannes Brahms, le célèbre musicien; F.A.
Gevært, le savant historien de la musique; le poète-artiste comte de
Schack; J. Moret, ancien ministre à Madrid; Elpis Melena, la généreuse
protectrice des droits des animaux; Ludwig Noiré, de Mayence, et Émile
de Laveleye, de Liège.]
Avant de quitter Würzbourg, je visite le palais, ancienne résidence des
princes-évêques, et quelques églises. Ce palais, _die Residenz_, est
énorme, et il le paraît davantage quand on songe qu'il était destiné à
orner la petite capitale d'un simple évêché. Érigé entre 1720 et 1744,
il est bâti sur le plan de celui de Versailles et il est presque aussi
grand. L'escalier n'a son pareil nulle part. Avec le vestibule qui le
précède, il occupe toute la largeur du palais et un tiers de sa
longueur. Montant d'une volée, ses marches et ses paliers largement
étalés, il est d'une magnificence impériale. Toute une foule de prélats
en soutane à queue et de belles dames à traînes de satin s'y
étageraient à l'aise. Des statues bucoliques ornent la rampe en pierre
découpée. Il y a une enfilade de trois cent cinquante-deux salons, tous
d'apparat; rien pour l'usage. Un certain nombre de ceux-ci ont été
décorés et meublés du temps de l'empire français. Que ces peintures des
plafonds et des murs en style pseudo-classique et ces meubles en acajou
avec appliques de cuivre semblent mesquins, à côté des appartements
achevés au commencement du dix-huitième siècle, où la chicorée
triomphante étale toutes ses séductions! En ce genre, je n'ai rien vu
dans toute l'Europe d'aussi parfait et d'aussi bien conservé. Les
étoffes du temps pendent en rideaux et garnissent chaises, fauteuils et
sophas. Chaque chambre a sa couleur dominante. En voici une toute en
vert, à reflets métalliques, comme des ailes de scarabées du Brésil. La
soie brochée des meubles est assortie. C'est d'un effet magique. Dans
une autre, de magnifiques gobelins représentent le triomphe et la
clémence d'Alexandre, d'après Lebrun. Une autre encore est toute en
glaces, même les trumeaux des portes, mais sur ces miroirs, des
guirlandes de fleurs, peintes à l'huile, tempèrent l'éclat de leurs
reflets. Les grands poêles en faïence et en porcelaine de Saxe blanc et
or sont de vraies merveilles d'invention et de goût.
L'art du forgeron n'a jamais produit rien de plus admirable que les
immenses grilles de fer forgé qui ferment les jardins. Ces jardins, avec
terrasses, fontaines, boulingrins et groupes rustiques, forment aussi un
type complet de l'époque.
Cette résidence princière, presque toujours inhabitée depuis la
suppression des souverainetés épiscopales, est demeurée intacte. Elle
n'a subi les outrages ni des insurrections populaires, ni des
changements de goût de la mode. Quels modèles achevés du temps de la
Régence architectes et fabricants de meubles et d'étoffes de mobilier
peuvent trouver ici!
Tout ceci soulève en mon esprit deux questions: Où donc ces souverains
d'un État minuscule trouvaient-ils l'argent pour créer des splendeurs
qu'eût enviées Louis XIV? Mon collègue, Georg Schanz, professeur
d'économie politique à l'université de Würzbourg, me répond: Ces princes
ecclésiastiques n'avaient presque pas de troupes à entretenir.
Transformez en maçons, en menuisiers, en ébénistes, tous ces soldats qui
peuplent nos casernes, et l'Allemagne pourra se couvrir de palais comme
celui-ci.--Autre question: Comment ces évêques, disciples de Celui qui
n'avait pas où reposer la tête, ont-ils pu consacrer à ces pompes,
faites pour un Darius ou un Héliogabale, l'argent prélevé sur le
nécessaire du pauvre? N'avaient-ils donc pas lu l'Évangile, condamnant
Dives, et les commentaires des pères de l'Église, brûlants comme un fer
rouge? La doctrine chrétienne de l'humilité et de la charité jusqu'à la
pauvreté volontaire n'était-elle donc comprise que dans les couvents?
Ils étaient aveuglés par le sophisme qui fait croire que le luxe de qui
jouit est utile à qui travaille; erreur funeste, qui fait encore tant de
mal aujourd'hui.