Dans son discours du 13 novembre, le comte Kálnoky avait cla

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ÉMILE DE LAVELEYE

LA PÉNINSULE DES BALKANS

VIENNE, CROATIE, BOSNIE, SERBIE, BULGARIE

ROUMÉLIE, TURQUIE, ROUMANIE

TOME I

PARIS

FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR

SUCCESSEUR DE GERMER-BAILLIÈRE ET Cie

108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108

1888

BRUXELLES P. WEISSENBRUCH, IMP. DU ROI 45, RUE DU POINÇON

LA PÉNINSULE DES BALKANS LIBRAIRIE C. MUQUARDT

ÉDITEUR A BRUXELLES A _L'ILLUSTRE DÉFENSEUR_

DES NATIONALITÉS OPPRIMÉES W. E. GLADSTONE

INTRODUCTION

SITUATION ACTUELLE DE LA QUESTION BALKANIQUE

Depuis que mon livre sur la péninsule des Balkans a paru, l'attention du

monde entier s'est fixée sur cette région, avec une anxiété croissante.

On craignait qu'il ne s'y produisît entre la Russie et l'Autriche un

choc qui aurait mis en armes et aux prises tous les peuples de l'Europe

et de l'Asie septentrionale, depuis l'Etna jusqu'au cap Nord et depuis

l'Atlantique jusqu'aux rivages lointains de l'océan Pacifique et aux

bouches de l'Amour. Comment ce qui se passe en Bulgarie, dans cette

partie si écartée de notre continent, peut-il à ce point menacer la

paix, que tous les peuples et même, semble-t-il, tous les souverains

désirent également maintenir? C'est que nous touchons à un moment de

l'histoire où vont se décider les destinées de l'Orient et, par suite,

celles de l'Europe tout entière.

La Russie a affranchi la Bulgarie au prix d'immenses sacrifices en

hommes et en argent. Peut-elle souffrir que ce jeune pays, dont elle

comptait faire l'avant-garde de sa marche en avant vers la Méditerranée,

échappe complètement à son influence et devienne l'allié de sa rivale

l'Autriche-Hongrie? L'instant est décisif. Deux éventualités se

présentent: ou bien la Bulgarie se constitue en dehors de l'influence

russe, et malgré la Russie, et plus tard sous les auspices de la Hongrie

se forme une fédération balkanique, que la Roumanie défend dans le camp

retranché créé en ce moment à Bucharest, ou bien la Bulgarie devient la

vassale et le poste avancé de l'empire moscovite. Dans le premier cas,

Constantinople et les rives de la mer Égée échappent définitivement à la

Russie et ce n'est plus que dans les plaines illimitées de l'Asie

qu'elle peut s'étendre. Dans le second cas, la Bulgarie russifiée et un

jour agrandie entraîne la Serbie, prend à revers la Bosnie et, de

Philippopoli, domine le Bosphore; l'occupation de Constantinople par une

armée bulgaro-russe est tôt ou tard inévitable. Deux fois déjà, les

armées russes sont parvenues presque en vue de la Corne-d'Or, et

pourtant leur base d'opération était alors l'Ukraine et elles devaient

s'avancer, d'étape en étape, en franchissant la Moldavie, le Danube et

les Balkans. Partant de la Roumélie, elles arriveraient en quelques

jours à la mer de Marmara et au Bosphore. Il ne faudrait pas longtemps

pour que la Péninsule, slave de race et orthodoxe de religion, devînt,

comme la Finlande, une dépendance du grand empire du Nord. La Grèce

pourrait-elle alors conserver son indépendance? Et quel serait le sort

réservé à l'Autriche-Hongrie, dont les populations slaves, plus

nombreuses que toutes les autres réunies, résisteraient difficilement à

l'attraction presque irrésistible qu'exerce aujourd'hui le principe des

nationalités?

Quand on réfléchit aux termes du problème, on comprend qu'il doit

exister un antagonisme irréconciliable entre la Russie et

l'Autriche-Hongrie. Pour les deux empires, des intérêts vitaux sont en

jeu. Pour la Russie, il s'agit de son expansion vers le Midi et pour

l'Autriche-Hongrie de son existence même. Il faudra des deux côtés

beaucoup de modération, de prudence et d'égards réciproques, si l'on

veut éviter la lutte.

La cause des complications actuelles se trouve dans le traité de Berlin,

qui a coupé la Bulgarie en trois tronçons, malgré les voeux de ses

habitants et au mépris des convenances géographiques et ethniques du

pays. Toutes les occasions d'agitation et de conflit auraient été

prévenues si, par un manque impardonnable de prévoyance, l'Angleterre et

l'Autriche n'avaient pas forcé l'Europe à déchirer le traité si sage de

San-Stéfano obtenu par les victoires de la Russie.

Résumons les événements qui ont amené la situation actuelle et

l'attitude qu'y ont prise les différentes puissances.

Quand je visitai la Bulgarie et la Roumélie, on songeait déjà à réunir

ces deux fragments de la commune patrie; seulement les uns, les

libéraux, voulaient attendre, tandis que les autres, les radicaux,

entendaient précipiter le mouvement.

Dans tout le cours de l'armée 1884, il y eut en Roumélie des meetings

très nombreux et très enthousiastes en faveur de l'Union. Les Russes,

les russophiles et même les consuls de Russie y prenaient part ou les

encourageaient ouvertement.

En même temps s'étaient formés, dans les principales villes des deux

Bulgaries, des comités macédoniens ayant pour but de secourir les

réfugiés de la Macédoine et de réclamer les réformes promises à ce

malheureux pays par le traité de Berlin. Dans l'été de 1885, les chefs

de ces comités, entre autres MM. Zacharie Stoyanoff et D. Rizoff, se

décidèrent à lancer le mouvement en Macédoine; mais ayant appris qu'ils

ne seraient pas soutenus par la Russie, ils crurent devoir utiliser les

forces dont ils disposaient pour faire la révolution en Roumélie. Ils

trouvèrent un appui dévoué chez deux officiers très patriotes et très

influents, le capitaine Panitza et le major Nikolaieff, son beau-frère.

Ils sondèrent le consulat de Russie et les chefs militaires, et ne

rencontrèrent nulle opposition.

On se rappelle comment le gouverneur Christovitch fut enlevé et la

révolution faite en une seule nuit (19 septembre 1885), sans nulle

violence et sans résistance. Ce n'était que l'accomplissement du voeu de

la population tout entière. Le dénouement était prévu et croyait pouvoir

compter sur l'approbation sans réserve de la Russie.

Le prince Alexandre n'avait pu être instruit d'avance de ce coup de

main[1], puisque tout avait été improvisé, et il avait pu, en toute

sincérité, garantir à M. de Giers, qu'il avait rencontré en Allemagne,

le maintien de l'ordre établi. Mais trouvant, à sa rentrée dans le pays,

la révolution faite, il avait dû l'accepter, et dans une proclamation

datée de Tirnova, le 19 septembre, il reconnut l'union, en prenant le

titre de prince de la Bulgarie du Nord et du Sud.

[Note 1: D'après un renseignement sûr, il aurait été instruit de ce

qui se préparait sept jours à l'avance, mais il n'avait aucun moyen

d'empêcher le mouvement en Roumélie.]

Aussitôt se révéla l'opposition entre l'Angleterre et la Russie. Faisant

toutes deux complètement volte-face, la première approuva l'union,

qu'elle avait tant combattue à Berlin, et la seconde l'attaqua, alors

qu'elle avait failli risquer la guerre pour la maintenir cinq ans

auparavant.

Dans une note collective en date du 13 octobre, les puissances déclarent

«qu'elles condamnent cette violation du traité et qu'elles comptent que

le sultan fera tout ce qu'il pourra, sans abandonner ses droits de

souveraineté, pour ne pas faire usage de la force dont il dispose». Dans

la conférence des ambassadeurs, qui se réunit le 5 novembre à

Constantinople, la Russie se montra complètement hostile à l'union des

deux Bulgaries. Contrairement aux intentions des autres puissances, elle

alla même jusqu'à pousser la Porte à s'y opposer par les armes.

L'Angleterre était représentée alors en Turquie par un diplomate

éminent, plein d'esprit et de ressources et connaissant à fond les

hommes et les choses de l'Orient, sir William White. Il parvint à

empêcher toute résolution décisive au sein de la conférence, et, en même

temps, il ménagea une entente directe entre le prince Alexandre et la

Porte, qui n'avait nulle envie d'intervenir en Roumélie.

L'Autriche et l'Allemagne avaient accepté, dès le début, l'union des

deux Bulgaries comme un fait accompli. Le 22 septembre, le comte Kálnoky

disait à l'ambassadeur anglais à Vienne: «La reconnaissance par le

prince Alexandre de la souveraineté du sultan est importante, parce

qu'elle facilite la conduite à suivre par la Porte, si elle est disposée

à reconnaître le changement qui s'est effectué. Ce n'est pas l'union des

deux provinces que chacun attendait tôt ou tard, mais la façon dont elle

s'est faite qui a soulevé des objections.» (_Blue Book_ anglais, Turkey,

I, n°. 53.)

Le prince de Bismarck arrêta net toute velléité d'intervention militaire

turque qui aurait pu se produire. «Je viens de voir M. Thielman, le

chargé d'affaires allemand, écrit sir William White le 25 septembre, et

il m'informe qu'il a reçu du prince de Bismarck des instructions à

l'effet de dissuader les Turcs de passer la frontière. Depuis le début,

le sultan est disposé à s'abstenir». (_Blue Book_, I, n° 50.)

Lorsque plus tard un accord intervint entre la Porte et le prince

Alexandre, l'Autriche et l'Allemagne n'y firent d'objection que parce

qu'on n'avait pas assez tenu compte des voeux des populations. Le comte

Kálnoky dit à l'ambassadeur anglais à Vienne «que cet accord pourrait

être notifié avec avantage dans le sens d'une extension plutôt que d'une

restriction, afin d'amener un règlement final satisfaisant, et il citait

la clause nommant le prince Alexandre gouverneur général de la Roumélie

pour cinq ans, alors qu'il aurait fallu le nommer à vie. Il exprima

l'opinion que l'arrangement devait être de nature à satisfaire les

populations de la Bulgarie et de la Roumélie, aussi bien que le prince,

afin d'éviter une nouvelle agitation.» (_Blue Book_, II, n° 133.)

Tandis que l'Autriche et l'Angleterre, entièrement d'accord, et même

l'Allemagne et l'Italie, acceptaient comme inévitable l'union des deux

Bulgaries et que la Porte s'y résignait, la Russie la combattit avec

acharnement, contrairement aux sentiments de la nation russe, car nous

voyons dans le _Blue Book_ anglais (_B. B._, I, n° 161) que les

officiers russes à Philippopoli applaudirent à la révolution du 18

septembre, jusqu'au moment où des instructions en sens contraire leur

arrivèrent.

Dans ses conversations avec le ministre anglais à Saint-Pétersbourg, M.

de Giers soutenait, en contradiction avec les faits connus de tous, «que

l'union n'était nullement réclamée par le sentiment national et que la

décision des Bulgares de mourir pour la patrie et leur enthousiasme

patriotique étaient des inventions de la presse.» (_B. B._, I, n°402.)

Il insistait sans cesse sur le respect absolu du traité de Berlin et sur

le rétablissement du _status quo ante_ (_B. B._, n° 411 et 495.) «En

résumé, dit sir R. Morier, le gouvernement russe est décidé à s'opposer

à la réunion des deux provinces, sous n'importe quelle forme.» (_B. B._,

I, n° 529.)

Dans la séance de la conférence du 25 novembre, l'ambassadeur de Russie,

M. de Nélidoff, demanda que la base de toutes les délibérations fût «le

rétablissement de l'ordre, en conformité avec les stipulations du traité

de Berlin», ce qui impliquait un veto absolu à l'union des deux

Bulgaries.

Quelques jours plus tard, le consul de Russie à Philippopoli menaça les

notables rouméliotes de l'intervention des troupes turques, s'ils

n'acquiesçaient pas immédiatement aux demandes de la Porte. Les notables

répondirent fièrement qu'ils repousseraient les Turcs et qu'ils avaient

sur la frontière une armée de 70,000 hommes prête à combattre quiconque

passerait leur frontière. (_B. B._, II, n° 57.)

Pourquoi la Russie persista-t-elle à défendre seule le traité de Berlin,

qu'elle avait tant maudit, et à combattre la réalisation du but

principal de son traité de San-Stéfano?

Les journaux russes ont prétendu que l'empereur Alexandre a pris cette

attitude pour prouver à tous qu'il n'avait ni encouragé ni approuvé la

révolution rouméliote, mais chacun savait que le mouvement avait été

improvisé sur place et à l'insu de toutes les chancelleries. Le 20

septembre, le comte Kálnoky dit à l'ambassadeur anglais à Vienne: «Ce

mouvement a été préparé en Bulgarie, mais sans la connivence et sans la

connaissance du czar ou du gouvernement russe, qui ont été aussi

surpris que nous.» (_B. B._, I, n° 9.)

Le 10 octobre, M. Tisza, répondant dans le Parlement hongrois à une

interpellation du député Szilagyi, s'exprima ainsi: «Nous savions qu'il

existait en Bulgarie une aspiration vers l'union des deux provinces.

Cette aspiration était bien connue de tous ceux qui suivaient les

événements dans ce pays. L'an dernier, quand ce mouvement s'accentua,

plusieurs des grandes puissances intervinrent pour maintenir le _statu

quo_, mais ni nous, ni aucun autre gouvernement ne prévoyait ce qui

devait arriver le 18 septembre, à la suite d'une conspiration et d'une

révolution.»

La Russie elle-même savait que le prince Alexandre n'y était pour rien.

Car le 21 novembre M. de Giers dit au ministre anglais à

Saint-Pétersbourg «que la révolution n'avait pu être ni préparée ni

exécutée par le prince de Bulgarie, parce qu'il n'avait pas les

capacités nécessaires pour conduire une entreprise de cette importance».

(_B. B._, I, n° 74.)

Les Russes accusent le prince de Battenberg de s'être montré ingrat

envers la Russie et d'avoir adopté à son égard une politique hostile. Il

n'en est rien: le prince n'avait aucun intérêt à se brouiller avec le

czar, mais il n'avait pu se résoudre à être le très humble serviteur des

deux proconsuls russes, les généraux Kaulbars et Soboleff, qui

entendaient lui imposer leur volonté de la façon la plus impérieuse et

la plus insolente. Les officiers et les fonctionnaires russes avaient

provoqué une grande irritation d'abord, parce qu'ils ne cachaient par

leur dédain pour la manière de vivre simple et rustique de leurs

protégés, et ensuite parce que leurs dépenses extravagantes offensaient

les sentiments d'économie des Bulgares, qui savaient que cet argent si

follement gaspillé était le leur.

Le véritable motif de l'opposition du czar à l'union des deux Bulgaries

semble être celui-ci. La Russie, en affranchissant la Bulgarie au prix

d'une guerre très coûteuse et très meurtrière, avait espéré que cette

province, bientôt russifiée, serait restée entièrement sous sa

dépendance, comme la Bosnie sous celle de l'Autriche. Les troupes

bulgares, exercées et commandées par des officiers russes, devaient

former un ou deux corps de sa propre armée. L'assimilation semblait

d'autant plus facile, que la langue bulgare est de tous les dialectes

slaves celui qui se rapproche le plus du russe, et que le clergé et les

paysans--lesquels constituent presque toute la population--étaient

entièrement dévoués «au Czar libérateur».

Mais la Russie se montra très malhabile. Elle traitait les Bulgares et

leur prince en moudjiks. Elle provoqua ainsi une résistance qui alla

grandissant et qui devait fortifier la révolution du 18 septembre, faite

par le parti démocratique. Elle craignait que la Bulgarie, unifiée sans

son appui et à son insu, ne devînt un État renfermant tous les éléments

d'un développement libre et autonome, qui, comme la Roumanie, entendrait

défendre son indépendance et ne voudrait à aucun prix devenir la vassale

du despotisme moscovite. Elle se persuada que son intérêt lui commandait

de s'opposer, par tous les moyens, à l'unification de la nationalité

bulgare; ne comprenant pas qu'elle luttait contre un mouvement

irrésistible et qu'elle sacrifiait ainsi parmi ses frères du Sud sa

popularité si chèrement acquise.

La Serbie, voyant la Bulgarie menacée par la Porte et abandonnée par la

Russie, crut le moment opportun pour lui enlever quelques districts du

côté de Trn et de Widdin, en invoquant le respect du traité de Berlin et

l'équilibre des forces dans la Péninsule. On se rappelle cette courte

campagne, où l'armée bulgare et le prince Alexandre déployèrent des

qualités militaires qui surprirent toute l'Europe. A Slivnitza, le corps

d'invasion serbe, deux fois plus nombreux que les milices bulgares, est

repoussé le 15 novembre après deux jours de combats acharnés.

Du 20 au 28 novembre, le prince Alexandre conduit ses troupes

victorieuses à travers le col du Dragoman à Pirot, qui est pris

d'assaut, et il marchait sur Nisch, quand le ministre d'Autriche

l'arrêta, en le menaçant de faire avancer un corps autrichien. Le 2

décembre est conclu un armistice qui est converti en un traité de paix

signé à Bucharest le 3 mars par M. Mijatovitch au nom de la Serbie, par

M. Guechoff au nom de la Bulgarie, et par Madgid-Pacha au nom de la

Turquie.

Le prince de Battenberg fit ce qu'il put pour se réconcilier avec le

czar. Il alla jusqu'à attribuer le mérite de ses victoires aux

instructeurs russes qui avaient formé son armée. Tout fut inutile: rien

ne put apaiser les rancunes de l'empereur Alexandre. Le prince alors se

retourna vers la Porte, et un accord se fit. Il fut reconnu gouverneur

général de la Roumélie, avec l'approbation de la conférence des

ambassadeurs.

Aux élections pour l'Assemblée générale des deux Bulgaries, l'opposition

n'obtint que dix nominations sur quatre-vingt-neuf, malgré les intrigues

russes.

La proclamation de l'unité bulgare, qui eut lieu le 17 juin 1886, fut

saluée avec un enthousiasme patriotique et dans la Sobranié et dans tout

le pays. Les trente membres turcs du Parlement votèrent tous pour la

réunion, et dans la guerre contre la Serbie, les soldats musulmans

furent les premiers à se rendre à la frontière pour défendre la commune

patrie; ce qui prouve que les Turcs n'avaient nullement à se plaindre du

gouvernement bulgare et qu'ils ne regrettaient pas l'administration

ottomane.

On n'a pas oublié les événements qui suivirent: le prince arrêté, la

nuit du 21 août, dans son palais à Sophia par une bande d'officiers

mécontents que soudoyait l'or russe, ainsi qu'osa le dire hautement lord

Salisbury à un banquet du lord-maire (9 novembre 1886), en présence de

l'ambassadeur de Russie; le prince rappelé par l'armée et par le peuple,

reçu en triomphe dans sa capitale, et essayant de fléchir le czar, à

force de condescendance et d'humilité, puis désespérant de pouvoir

résister à l'hostilité implacable de la Russie et quittant le pays; la

régence nationale maintenant l'ordre, malgré les tentatives

d'insurrection tentées de différents côtés, grâce aux intrigues et à

l'argent de la Russie, qui ne rougit pas de prendre sous sa protection

des traîtres pires que les nihilistes, puisqu'ils avaient trahi leur

pays et fait prisonnier leur souverain légitime; la tournée du général

Kaulbars, où l'odieux se mêle au ridicule; ce représentant d'une

puissance étrangère haranguant la foule, échangeant des injures avec les

assistants dans les meetings, poussant les officiers à la révolte, et

enfin obligé de s'en retourner, après avoir constaté son impuissance;

plus tard, le prince de Saxe-Cobourg élu malgré les protestations

menaçantes de la Russie et l'opposition de commande de la Porte, et le

nouveau régime sanctionné par le vote presque unanime de l'Assemblée

nationale.

A plusieurs reprises, on avait cru qu'un conflit était inévitable. Le

général Kaulbars avait annoncé que si les Bulgares ne se soumettaient

pas à ses volontés, les Cosaques viendraient les mettre à la raison. Des

canonnières russes croisaient devant Bourgas et Varna, et des troupes

russes se massaient sur les bords de la mer Noire. Mais le comte Kálnoky

à Vienne et le ministre Tisza à Pesth firent entendre, au sein de leur

Parlement, un langage si net et si tranchant qu'on dut croire qu'il ne

serait pas désavoué par l'Allemagne.

Au mois d'octobre 1886, M. Tisza s'exprima ainsi: «Lorsque j'ai eu pour

la première fois, en 1868, l'occasion de me prononcer sur la question

d'Orient, j'ai déclaré que s'il se produisait des changements dans cette

région, nos intérêts exigeaient que les populations qui habitent ces

pays devinssent des États indépendants. Je pense, comme notre ministre

des affaires étrangères, que cette solution est encore aujourd'hui celle

qui répond le mieux aux intérêts de notre monarchie et que celle-ci,

repoussant toute idée d'agrandissement ou de conquête, doit employer

tous ses efforts et toute son influence à favoriser le développement de

ces États et à empêcher l'établissement, non admis par les traités, du

protectorat ou de l'influence prépondérante d'une puissance étrangère

dans la presqu'île des Balkans... Le gouvernement s'en tient à l'opinion

déjà plusieurs fois exprimée par lui que, d'après les traités existants,

aucune puissance n'est autorisée à prendre dans la péninsule des Balkans

l'initiative d'une action armée isolée, non plus qu'à placer cette

région sous son protectorat, et qu'en général toute modification dans la

situation politique ou dans les conditions d'équilibre dans les pays

balkaniques ne peut avoir lieu qu'en vertu d'un accord des puissances

signataires du traité de Berlin.»

Le 13 novembre, au sein de la commission des affaires étrangères de la

Délégation hongroise siégeant à Pesth, le comte Kálnoky parla d'une

façon non moins nette, faisant de plus allusion aux alliances sur

lesquelles il croyait pouvoir compter: «Tant que le traité de Berlin est

en vigueur, dit-il, les intérêts de l'Autriche-Hongrie seront en

sécurité, et si nous étions forcés d'intervenir pour faire respecter ce

traité, nous pourrions compter sur la sympathie et sur le concours de

toutes les puissances qui sont décidées à maintenir les traités

européens. L'an dernier, j'ai dit que l'union de la Bulgarie et de la

Roumélie n'était pas contraire à nos intérêts et que c'était la Turquie

qui avait négligé de restaurer en Roumélie l'autorité qui lui était

garantie par le traité de Berlin. Si cependant la Russie avait pris

prétexte de cette union pour envoyer un commissaire en Bulgarie et pour

y prendre en mains les rênes du gouvernement, et si elle avait pris des

mesures pour occuper les ports ou le pays tout entier, nous aurions,

quoi qu'il pût arriver, pris une décision. Mais le gouvernement crut

qu'il était nécessaire d'abord de prévenir des actes semblables, et

c'est dans ce sens que nous avons agi. Je pense qu'il est désirable que

les discussions de nos Délégations montrent que personne dans notre

monarchie ne veut la guerre. Tous nous désirons la paix, mais point

cependant à tout prix.»

Ces paroles de MM. Kálnoky et Tisza signifiaient clairement qu'une

intervention armée de la Russie en Bulgarie serait un _casus belli_.

Elles répondaient au sentiment général de l'Autriche-Hongrie, car les

deux présidents élus des Délégations, M. Smolka pour la Cisleithanie,

et M. Tisza, le frère du ministre, pour la Transleithanie, avaient, à

l'ouverture des séances, prononcé des discours encore plus fermes et

même plus belliqueux. «Les peuples de la monarchie, et en première ligne

les Hongrois, avait dit M. Tisza, pensent avec raison que les grands

intérêts qu'a le pays en Orient ne sauraient, à aucun prix, être

abandonnés et qu'il faudrait les sauvegarder, dût-on même pour cela

affronter un conflit armé.» De son côté, M. Smolka, après avoir constaté

que l'empereur François-Joseph a su maintenir la paix, avait posé la

question de savoir si, en présence des graves événements extérieurs,

cette même paix est assurée pour l'avenir, et il avait répondu en

élevant des doutes à cet égard. «Fidèle à sa tradition, avait ajouté M.

Smolka, la Délégation, cette fois encore, ne se refusera pas à

reconnaître que maintenant, plus que jamais, il convient de tout mettre

en oeuvre pour que l'Autriche-Hongrie soit à même de prendre, dans le

conseil des nations, la place qui impose le respect à laquelle elle a

droit, de telle sorte qu'on sache bien que ses peuples loyaux sont

fermement résolus à sauvegarder, quoi qu'il arrive, sa haute situation,

à la défendre par tous les moyens, même par l'_ultima ratio_.»

Dans son discours du 13 novembre, le comte Kálnoky avait clairement fait

entendre qu'en barrant le chemin à la Russie, il pouvait compter sur

l'appui de l'Angleterre et de l'Italie. «Les vues identiques, avait-il

dit, du gouvernement anglais, au sujet de l'importante question

européenne engagée en ce moment, et son désir de maintenir la paix nous

permettent d'espérer que l'Angleterre se joindrait aussi à nous, en cas

de nécessité.»

Quant à l'Italie, il avait insisté sur les relations amicales existant

entre ce pays et l'Autriche-Hongrie et il avait admis «toute

l'importance des intérêts de l'Italie comme puissance méditerranéenne,

qui ne pouvait voir sans s'émouvoir un changement dans la balance des

pouvoirs en Orient. L'Italie, de son côté, comprenait qu'il était

nécessaire de garantir les intérêts de l'Europe en Orient et elle

comptait que l'entente politique actuelle se maintiendrait, au grand

avantage de leurs intérêts respectifs».

Le comte Kálnoky n'hésitait pas à dire que, «si l'Autriche-Hongrie était

obligée d'intervenir d'une façon décidée en Orient, son programme

trouverait des adhérents et des appuis et serait soutenu par toutes les

puissances.»

Il parlait «des intérêts communs qui unissaient l'Allemagne et

l'Autriche et qui étaient la base de leur amitié, sans toutefois

qu'aucun des deux États eût renoncé à son action indépendante au point

de devoir soutenir en tout son allié. Mais en ce qui concernait la

Bulgarie, il n'existait pas entre les deux cabinets la moindre

divergence d'opinion, mais au contraire des sentiments les plus amicaux

de confiance réciproque.»

La Russie, voyant se dresser devant elle une coalition de toutes les

puissances, la France exceptée, crut prudent de ne pas envoyer en

Bulgarie les Cosaques annoncés par le général Kaulbars. Elle avait donc

fait une déplorable campagne; car, outre le désagrément d'une retraite

tardive et maladroite, elle s'était aliéné les sympathies des

populations qui lui devaient leur indépendance. Les leçons de l'histoire

profitent peu, car la Russie avait précédemment commis la même faute en

Serbie. Après avoir obtenu pour les Serbes, en 1820, une indépendance

presque complète, elle entretint dans le pays une agitation permanente,

afin de le forcer de se jeter dans ses bras. A force d'or, elle suscita

une série de conspirations et de rébellions et elle força successivement

Milosch, le prince Michel et Alexandre Kara-George à abdiquer et à se

réfugier en Autriche. Fatigués de ces intrigues, les Serbes finirent par

se soustraire complètement à l'influence de la Russie, et quoique

récemment ce soit aux victoires russes que la Serbie doive ses derniers

agrandissements, ce n'est pas à Saint-Pétersbourg que Belgrade demande

ses inspirations.

La Russie veut-elle faire de la Bulgarie une province vassale, alors il

faut y envoyer régner une de ses créatures, appuyée sur des régiments

moscovites. Si le prince jouit d'une certaine indépendance et s'il n'est

soutenu que par des troupes bulgares, il devra agir dans l'intérêt du

pays, ou il sera renversé par ses sujets. S'il doit, au contraire, obéir

aux instructions du czar, la pratique du régime constitutionnel sera

impossible. Même avec le secours du coup d'État, le prince de Battenberg

n'a pu continuer à gouverner en opposition avec les sentiments et les

voeux du pays. Ce que veut la Russie ne peut être obtenu que par une

occupation permanente.

En présence d'une semblable éventualité, quelle serait l'attitude des

puissances?

La Turquie, par déférence pour la Russie, peut bien envoyer au prince

Ferdinand la déclaration qu'il règne à Sophia contrairement au traité de

Berlin; mais le sultan comprend qu'il ne peut tolérer les aigles russes

en Roumélie sans avoir à se préparer à passer bientôt en Asie.

L'Autriche et surtout la Hongrie ne souffriront jamais que la Bulgarie

devienne une dépendance de la Russie. Les deux ministres dirigeants

Kálnoky et Tisza ont déclaré avec une netteté presque menaçante qu'ils

s'y opposeraient par les armes. On parle parfois d'un partage qui

pourrait se faire entre les deux empires qui se disputent la péninsule

balkanique, l'Autriche prenant la moitié occidentale avec Salonique et

la Russie la moitié orientale avec Constantinople. Mais la position de

l'Autriche ne serait pas tenable. Un des écrivains militaires russes les

plus capables, le général Fadéeff, a dit que le chemin qui va de Moscou

à Constantinople passe par Vienne. Rien n'est plus vrai. L'Autriche

devra être réduite à l'impuissance avant qu'elle permette que la Russie

occupe les rives du Bosphore.

Si l'Autriche intervenait pour empêcher l'entrée des Russes en Bulgarie,

sur quels alliés pourrait-elle compter? Le traité d'alliance

austro-italo-allemand, que M. de Bismarck a cru bon de publier

récemment, n'oblige l'Allemagne et l'Italie à venir au secours de

l'Autriche que si elle était attaquée par la Russie; et on ne peut

soutenir qu'en occupant la Bulgarie, la Russie attaquerait l'Autriche.

Dans son discours du 6 février dernier (1888), M. de Bismarck semble

avoir fait entendre que, dans ce cas, l'Allemagne ne devrait pas

secourir son alliée. «Y aurait-il, a dit le chancelier, des difficultés

si la Russie voulait faire valoir ses droits en Bulgarie à main armée?

Je n'en sais rien, et cela ne nous regarde pas. Nous n'allons ni appuyer

ni conseiller l'action violente et je ne crois pas qu'on y soit disposé.

Je suis même à peu près sûr que cette disposition n'existe pas.» En

outre, contrairement à l'opinion exprimée par les ministres autrichiens

et hongrois, le prince de Bismarck a reconnu à la Russie le droit de

réclamer une influence prépondérante en Bulgarie, en raison des

sacrifices qu'elle a faits pour affranchir ce pays; et à l'appui de

cette appréciation, il soutient en ce moment (avril 1888) à

Constantinople l'opposition de la diplomatie russe au maintien du prince

Ferdinand à Sophia. Néanmoins, il n'est pas probable que l'Allemagne

puisse ne pas venir en aide à l'Autriche, si cette puissance était

amenée à s'opposer, par la force, à l'entrée d'un corps d'armée russe en

Bulgarie. MM. Kálnoky et Tisza n'auraient point fait entendre en automne

1886, au sein des Délégations, un veto aussi net sans avoir consulté

Berlin. M. de Bismarck, en expliquant la publication du traité

d'alliance et dans sa lettre récente au comte Kálnoky, à propos de la

mort de l'empereur Guillaume, a parlé avec insistance de la communauté

d'intérêts qui est la base solide de l'entente des deux empires. Or, il

ne peut ignorer que l'Autriche-Hongrie considère l'indépendance de la

Bulgarie comme un intérêt vital pour elle. Si le traité d'alliance ne

signifie pas que l'Autriche trouverait un appui, quand elle s'opposerait

à une occupation russe de la Bulgarie, ce traité serait pour elle de

nulle valeur, car il n'est pas à prévoir que la Russie aille envahir les

provinces autrichiennes. Si le czar n'a pas mis à exécution les menaces

qu'avait fait entendre le général Kaulbars, c'est apparemment parce

qu'il sait que l'Autriche ne serait pas, en fin de compte, seule à lui

tenir tête.

Comme l'a fait entendre M. Kálnoky, l'Autriche pourrait aussi compter

sur l'Italie et même, en certaine mesure, sur l'Angleterre. Certes, le

gouvernement anglais n'a signé avec les États de la triple alliance

aucun traité et on peut ajouter, je pense, qu'il n'a même pris aucun

engagement, parce que l'opinion publique et le Parlement ne veulent pas

que l'Angleterre prenne à l'avance une position décidée dans les

affaires du continent. Toutefois, plusieurs causes pourraient entraîner

l'Angleterre dans le conflit. D'abord, tous les partis sont favorables à

l'indépendance de la Bulgarie et opposés par conséquent à une

intervention russe. M. Gladstone, sur ce point, approuve complètement

l'attitude de lord Salisbury[2]. En second lieu, si les armées russes

victorieuses s'avançaient dans la Péninsule, il est presque certain que

la flotte anglaise entrerait dans la mer Noire pour les arrêter. Enfin,

si un choc doit avoir lieu tôt ou tard entre la Russie et l'Angleterre,

il vaut mieux pour elle combattre le colosse moscovite en Europe que

dans les déserts de l'Asie centrale ou dans les gorges de l'Afghanistan.

[Note 2: Des députés bulgares s'étaient adressés à M. Gladstone pour

le prier «d'élever encore une fois, en faveur de la Bulgarie, sa voix si

puissante, qui a toujours été écoutée avec tant de respect et de

sympathie par la grande nation russe, afin d'éloigner par ses conseils

et sa médiation les graves dangers qui menaçaient leur pays et de sauver

leur liberté et leur indépendance, dont la conquête avait reçu naguère

son noble appui».

M. Gladstone leur répondit par la lettre suivante:

Hawarden Castle, 7 novembre 1886.

Messieurs,

J'ai eu l'honneur de recevoir votre appel, me demandant une déclaration

publique relative aux affaires de la Bulgarie, et vous voulez bien

rappeler ce que j'ai fait pour cette cause il y a maintenant dix ans.

Mes opinions et mes désirs concernant les provinces émancipées ou

autonomes de l'empire ottoman ont été toujours les mêmes. Je considère

les libertés qu'elles ont obtenues du sultan comme devant être à leur

usage et à leur profit et elles ne doivent être ni en tout ni en partie

remises à nul autre. Ce fut un acte magnanime de la part du précédent

empereur de Russie d'avoir obtenu pour la Bulgarie la liberté soumise à

certaines obligations légitimes; mais si les Bulgares devaient être

réduits en servitude, la noblesse de cet acte viendrait à disparaître.

Je conserve l'espoir que le souverain actuel de la Russie sera fidèle

aux traditions qui méritèrent a son regretté prédécesseur un juste

tribut d'honneur et de gratitude. Je n'ai pas cru devoir élever ma voix

en ce moment, parce que j'ai eu et ai encore la conviction

qu'heureusement en Angleterre il n'y a nulle différence d'opinion à ce

sujet, et je n'ai aucune raison de croire que ce sentiment du

Royaume-Uni n'est pas fidèlement représenté dans les conseils de

l'Europe par notre ministre actuel des affaires étrangères.

J'ai l'honneur d'être, Messieurs, votre très dévoué serviteur.

W.-E. Gladstone.]

Les journaux radicaux anglais ont prétendu récemment que l'Angleterre

pourrait voir sans crainte et même avec avantage pour son commerce les

Russes occuper Constantinople. Cela serait vrai si l'Angleterre se

résignait à perdre les Indes ou du moins le passage par le canal de

Suez. Mais quel homme d'État anglais oserait préconiser semblable

politique? Les Russes établis à Constantinople domineraient l'Asie

Mineure et pourraient sans difficulté envoyer à Suez, par terre, une

armée assez puissante pour rendre vaine toute résistance. Il s'ensuit

que l'Angleterre a un intérêt non moindre que l'Autriche à ne point

permettre que la Bulgarie tombe aux mains de la Russie.

N'oublions pas de parler de la Roumanie, qui a été récompensée de

l'utile secours qu'elle avait apporté aux Russes par la perte d'une

partie de son territoire. Elle voit clairement que si la Russie occupait

la Bulgarie, elle serait entourée de toutes parts et perdrait bientôt

son indépendance. Elle ne veut donc plus accorder le passage aux armées

russes et c'est pour s'y opposer qu'elle fait en ce moment de Bucharest

un immense camp retranché imprenable, sauf par un blocus très prolongé

et presque impossible. Qu'il y ait ou non un traité, l'Autriche peut

compter sur l'appui très précieux de la Roumanie, car l'intérêt national

commande cette entente.

Pour faire face à presque toute l'Europe, la Russie aurait-elle le

secours de la France? C'est probable, et l'armée française, si

nombreuse, si brave, si bien équipée, suffirait presque pour rétablir

l'équilibre. Mais quand et comment la France interviendrait-elle? Si,

comme c'est probable, l'Allemagne observe, au début, une neutralité

armée et bienveillante pour l'empire austro-hongrois, mais sans prendre

part à la lutte, la France ira-t-elle déclarer la guerre à l'Autriche,

qu'elle ne peut atteindre que par mer, alors que celle-ci défendrait

l'indépendance des peuples affranchis des Balkans, cette cause qui

devrait être chère aux Français, comme elle l'est aux Italiens! Il y

aurait beaucoup d'hésitations et de temps perdu, et dans cet intervalle

le sort de la campagne pourrait se décider.

Heureusement, au moment où j'écris ces lignes, le danger de cet

épouvantable conflit que chacun redoute et croit toujours prochain

semble s'éloigner. L'empereur de Russie n'est nullement belliqueux,

dit-on; il désire sincèrement maintenir la paix. En outre, il doit

savoir que si la guerre devait éclater, elle serait «poussée à fond»

comme le voulait M. de Bismarck en 1866, pour le cas où l'Autriche

n'aurait pas accepté ses conditions. On a même indiqué quelles seraient

en cas de victoire complète les exigences de l'Allemagne et de

l'Autriche: la Pologne reconstituée dans ses limites anciennes et

reconnue indépendante, sous un archiduc autrichien; les provinces

baltiques annexées à la Prusse, la Bessarabie, où habitent beaucoup de

Roumains, cédée à la Roumanie; la Finlande restituée à la Suède et la

Russie rejetée ainsi au delà du Dnieper et devenue presque une puissance

asiatique. Mais c'est en parlant d'elle qu'on peut dire très justement

qu'il ne faut pas vendre ni se partager la peau de l'ours avant de

l'avoir abattu.

Sans s'arrêter à discuter ces prévisions lointaines et peut-être

chimériques, on ne peut nier que l'avenir en Orient est incertain et

menaçant. Que le prince de Cobourg se maintienne à Sophia ou qu'il en

soit éloigné par l'abandon de ses sujets ou par une révolte militaire,

la question reste entière[3]. La Russie ne veut pas que la Bulgarie

échappe définitivement à son influence et l'Autriche ne veut pas que les

Russes dominent sur les Balkans. Il n'est qu'une solution qui puisse

écarter le danger de guerre, en donnant satisfaction à tous les

intérêts: ce serait de réunir, dans une confédération à liens très

lâches, et en respectant pleinement les autonomies nationales, la

Roumanie, la Serbie, la Bulgarie, la Turquie d'Europe et même la Grèce.

Les trois bases essentielles seraient: union douanière, tribunal suprême

fédéral pour régler les différends, et secours réciproque en cas

d'attaque. Je ne puis croire chimérique cette idée que j'ai développée

dans le second volume de mon livre _La Péninsule des Balkans_, car elle

a été préconisée depuis longtemps par M. Gladstone et récemment par M.

Tisza, le premier ministre de Hongrie, par M. Ristitch, premier

ministre de Serbie, et aussi par un éminent musulman hindou, le nawab

sir Salar Jung, dans une excellente étude faite sur place de l'état

actuel de l'empire ottoman. (_Nineteenth Century_, oct. 1887.)

Avril 1888.

[Note 3: Pour le côté diplomatique de la question, on consultera le

travail si consciencieux de M. Rolin-Jæquemyns dans la _Revue de Droit

international_, t. XIX (1887), no 2: _Documents relatifs à la question

bulgare_.]

EN DEÇA ET AU DELA DU DANUBE

CHAPITRE PREMIER

WURZBOURG SCHOPENHAUER--LUDWIG NOIRÉ

Je publie ces notes de voyage telles qu'elles ont été écrites, au jour

le jour. Pour en faire pardonner la forme très familière, j'invoquerai

deux précédents: les _Notes sur l'Angleterre_, de Taine, qui sont un

chef-d'oeuvre, et les _Mémoires d'un touriste_, de Beyle, qui peignent,

d'une façon si vraie et si amusante, la vie de province en France, après

1830. Je n'aurai certes ni la profondeur du premier, ni l'esprit du

second; mais je m'efforcerai comme eux de rendre exactement ce que j'ai

vu et entendu, sans reculer devant les détails précis qui, parfois, font

mieux comprendre une situation que des appréciations générales.

Je pars pour visiter de nouveau les Jougo-Slaves du Danube et de la

péninsule des Balkans. Je voudrais constater les changements que les

quinze dernières années ont apportés à ce régime patriarcal de

possession collective de la Zadruga et des communautés de famille

(_Hauscommunionen_), qui m'avaient inspiré un enthousiasme archaïque et

poétique, que MM. Leroy-Beaulieu et Maurice Block m'ont sévèrement

reproché, mais qu'a partagé Stuart Mill et qu'a compris sir Henry Maine.

Je verrai d'abord les Zadrugas de la Slavonie, aux environs de Djakovo,

sous la conduite de l'évêque Strossmayer; puis je compte poursuivre mon

enquête en Bosnie, en Serbie et en Bulgarie. Je tâcherai en même temps

de me rendre compte de la situation politique et économique de ces pays,

dont j'ai déjà parlé dans mon livre _La Prusse et l'Autriche depuis

Sadowa_.

Le moment est opportun, et il faut le saisir sans tarder; car toutes ces

populations se transforment rapidement. Sous l'influence des chemins de

fer, de leurs constitutions nouvelles et des rapports plus intimes avec

l'Europe occidentale, elles ne tarderont pas à abandonner leurs coutumes

locales et leurs institutions primitives, pour adopter la législation et

la manière de vivre que nous appelons la civilisation moderne. Elles

renonceront à leurs costumes pittoresques et à leurs usages séculaires,

pour s'habiller, penser, parlementariser, se quereller et se moraliser à

la façon de Paris ou de Londres. Depuis mon voyage de 1867, tout est

déjà bien changé, me dit-on.

Pour aller à Vienne, je descends le Rhin. Le _Vater Rhein_ est aussi

devenu méconnaissable: _quantum mutatus ab illo_; comme il est différent

de ce que je l'ai vu, quand j'ai parcouru ses bords, la première fois, à

pied et suivant pas à pas les étapes de Victor Hugo, dont le _Rhin_

venait de paraître. Il ne reste presque plus rien de ces grands aspects

de la nature qu'offrait le vieux fleuve, s'ouvrant de force un passage à

travers la barrière des roches tourmentées et des soulèvements

volcaniques. Le vigneron a établi ses cultures dans les moindres

anfructuosités des schistes abrupts. Pour escalader les déclivités trop

à pic, il a construit des terrasses en pierres sèches. Partout ces

escaliers géants montent jusqu'au sommet des pics et des ravins, et

ainsi les rangées uniformes des vignes prennent d'assaut Le burg bâti

sur un monceau de laves.

Le _Maus_ et le _Katz_, le _Chat_ et la _Souris_, ces sombres repaires

des burgraves, maintenant enguirlandés de pampres verts, ont perdu leur

aspect farouche. La Loreley fait «du petit vin blanc», et si la Sirène

enivre encore les matelots, ce n'est plus avec les chants de sa harpe,

mais avec le jus de la treille. Hugo ne composerait plus ici ses

_Burgraves_ et Heine n'y écrirait plus son _Lied_.

Ich weiss nicht, was soll es bedeulen,

Dass ich so traurig bin;

Ein Mârchen aus alten Zeiten,

Das kommt mir nicht aus dem Sinn.

En dessous des rochers transformés en vignobles, l'ingénieur des ponts

et chaussées a emprisonné les eaux du fleuve dans une digue continue de

blocs basaltiques, dont les prismes exactement ajustés forment un mur

noir avec des joints blancs; noir et blanc! le dieu à la barbe limoneuse

porte les couleurs prussiennes! Aux endroits larges de la rivière, des

épis s'avancent dans son lit pour approfondir la passe et pour

conquérir des prairies, grâce au travail naturel et lent du colmatage.

Le flot arrive ainsi dix heures plus tôt de Mannheim à Cologne, et les

dangers de la navigation, célèbres dans les légendes, ont disparu. Sur

l'_embankment_ noir, d'énormes chiffres blancs indiquent, paraît-il, à

quelle distance du bord se trouve la passe navigable. Des deux côtés, un

chemin de fer et, sur le fleuve, un mouvement continuel de bateaux à

vapeur de toute grandeur, de toute forme et à tout usage: steamers à

trois ponts pour touristes, comme aux États-Unis; petits bateaux de

plaisance, barges en fer venant de Rotterdam, remorqueurs à aubes et à

hélice, toueurs sur chaîne flottante, dragueurs, etc.; une traînée

continue de fumée noire, vomie par les centaines de cheminées des

navires et des locomotives, assombrit le paysage. Les routes qui suivent

les rives sont si admirablement entretenues, qu'on n'y voit pas trace

d'ornière, et elles sont bordées d'arbres fruitiers et de prismes de

basalte mi-partie noir et blanc; toujours les couleurs prussiennes; mais

le but est de montrer aux voitures la route à suivre pendant les nuits

obscures. Quand un chemin s'en détache à droite ou à gauche, les arbres

des deux côtés de l'entrée sont aussi peints en blanc, afin qu'on évite

d'accrocher. Nulle part, je n'ai vu un grand fleuve aussi parfaitement

endigué, dompté, domestiqué, utilisé, plié à tous les services que

réclame l'homme. Le libre Rhin d'Arminius et des burgraves est mieux

discipliné et «astiqué» qu'un grenadier du Brandebourg. L'économiste et

l'ingénieur admirent, mais le peintre et le poète gémissent. Buffon,

dans un morceau que reproduisent tous les cours de littérature, entonne

un hosanna en l'honneur de la nature cultivée, et n'a pas de mots assez

forts pour exprimer l'horreur que lui inspire la nature sauvage,

«brute», comme il l'appelle. Aujourd'hui, nous éprouvons un sentiment

tout opposé. Nous cherchons au sommet des monts presque inaccessibles,

dans la région des neiges éternelles et au centre des continents

inexplorés, des lieux que n'a pas transformés la main de l'homme et où

nous pouvons contempler la nature dans sa virginité inviolée. La

civilisation nous étouffe. Nous en sommes excédés. Les livres, les

revues, les journaux, les lettres à écrire et à lire, les courses en

chemin de fer, la poste, le télégraphe et le téléphone dévorent les

heures et hachent la vie: plus de solitude pour la réflexion féconde. En

trouverai-je au moins parmi les pins des Karpathes ou sous les vieux

chênes des Balkans? L'industrie est en train de gâter et de salir notre

planète. Les produits chimiques empoisonnent les eaux; les scories des

usines couvrent les campagnes; les carrières éventrent les flancs

pittoresques des vallées; la fumée de la houille ternit la verdure des

feuillages et l'azur du ciel; les déjections des grandes cités font, des

rivières, des égouts d'où s'échappent les microbes du typhus. L'utile

détruit le beau. Et il en est de même partout, parfois jusqu'à faire

pleurer. Ne vient-on pas d'établir une fabrique de locomotives sur la

ravissante île de Sainte-Hélène, près des jardins publics de Venise, et

de convertir les ruines d'une église du Ve siècle en cubilots et en

cheminées, dont l'opaque fumée, produite par l'infect charbon

bitumineux, maculera bientôt de traînées de suie gluante et noire les

marbres roses du palais des doges et les mosaïques de Saint-Marc, comme

on le voit à Londres sur les façades de Saint-Paul, toutes zébrées de

coulées poisseuses?

Il est vrai que le produit de cette activité industrielle se condense en

revenus, qui enrichissent de nombreuses familles et qui accroissent les

rangs de la bourgeoisie vivant du capital. Ici, aux bords du Rhin, il se

cristallise en villas et en châteaux, dont les profils pseudo-grecs ou

gothiques se dessinent parmi les massifs d'arbres exotiques, dans les

situations les plus recherchées, aux environs de Bonn, de Godesberg, de

Saint-Goar, de Bingen. Voici un gigantesque castel féodal, auprès duquel

Stolzenfels, le séjour favori de l'impératrice Augusta, n'est qu'un

pavillon de chasse. Ce colossal assemblage de tours, de galeries, de

toits et de terrasses superposées aura coûté plus d'un million. Est-il

sorti de la houille de la Roer ou de l'acier Bessemer? Il est planté

juste au-dessous de l'héroïque ruine du Drachenfels. Le Dragon,

_Drache_, qui garde, dans l'antre du Nifelheim, le trésor des

Nibelungen, ne se vengera-t-il pas de l'impertinent défi que lui jette

la plutocratie moderne?

La Péninsule Des Balkans — Tome I Vienne, Croatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie, Roumélie, Turquie, Roumanie · 第 1 / 26 段