ne peut manquer à son instinct; le tien est-il donc de tromper?... Après
m'avoir obstinément refusé, quand je l'en pressais devant sa maîtresse;
à l'instant qu'elle me donne sa parole; au milieu de la même
cérémonie.... Il riait en lisant, le perfide! et moi, comme un benêt!...
non, monsieur le Comte, vous ne l'aurez pas.... vous ne l'aurez pas.
Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand
génie!... noblesse, fortune, un rang, des places; tout cela rend si
fier! qu'avez-vous fait pour tant de biens? vous vous êtes donné la
peine de naître, et rien de plus; du reste homme assez ordinaire! tandis
que moi, morbleu! perdu dans la foule obscure, il m'a fallu déployer
plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu'on n'en a mis
depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes; et vous voulez
joûter.... On vient.... c'est elle.... ce n'est personne.--La nuit est
noire en diable, et me voilà fesant le sot métier de mari, quoique je ne
le sois qu'à moitié! (_Il s'assied sur un banc_) Est-il rien de plus
bizarre que ma destinée! fils de je ne sais pas qui, volé par des
bandits, élevé dans leurs mœurs, je m'en dégoûte et veux courir une
carrière honnête; et par-tout je suis repoussé! J'apprends la chimie, la
pharmacie, la chirurgie; et tout le crédit d'un grand seigneur peut à
peine me mettre à la main une lancette vétérinaire!--Las d'attrister des
bêtes malades, et pour faire un métier contraire, je me jette à corps
perdu dans le théâtre; me fussé-je mis une pierre au cou! Je broche une
comédie dans les mœurs du sérail; auteur espagnol, je crois pouvoir y
fronder Mahomet, sans scrupule: à l'instant, un envoyé.... de je ne sais
où, se plaint que j'offense dans mes vers, la sublime Porte, la Perse,
une partie de la Presqu'Isle de l'Inde, toute l'Egypte, les royaumes de
Barca, de Tripoli, de Tunis, d'Alger et de Maroc: et voilà ma comédie
flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne
sait lire, et qui nous meurtrissent l'omoplate, en nous disant: _Chiens
de chrétiens!_--Ne pouvant avilir l'esprit, on se venge en le
maltraitant.--Mes joues creusaient; mon terme était échu: je voyais de
loin arriver l'affreux recors, la plume fichée dans sa perruque; en
frémissant je m'évertue. Il s'élève une question sur la nature des
richesses; et, comme il n'est pas nécessaire de tenir les choses, pour
en raisonner, n'ayant pas un sou, j'écris sur la valeur de l'argent, et
sur son produit net; si-tôt je vois du fond d'un fiacre, baisser pour
moi le pont d'un Château-fort, à l'entrée duquel je laissai l'espérance
et la liberté. (_il se lève._) Que je voudrais bien tenir un de ces
Puissans de quatre jours; si légers sur le mal qu'ils ordonnent; quand
une bonne disgrace a cuvé son orgueil! je lui dirais.... que les
sottises imprimées n'ont d'importance qu'aux lieux où l'on en gêne le
cours; que sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur;
et qu'il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits
écrits.--(_il se rassied._) Las de nourrir un obscur pensionnaire, on me
met un jour dans la rue; et, comme il faut dîner; quoiqu'on ne soit plus
en prison, je taille encore ma plume, et demande à chacun de quoi il est
question; on me dit que pendant ma retraite économique, il s'est établi
dans Madrid un système de liberté sur la vente des productions, qui
s'étend même à celles de la presse; et que, pourvu que je ne parle en
mes écrits, ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la
morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'opéra, ni
des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je
puis tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois
censeurs. Pour profiter de cette douce liberté, j'annonce un écrit
périodique, et croyant n'aller sur les brisées d'aucun autre, je le
nomme _Journal inutile_. Pou-ou! je vois s'élever contre moi, mille
pauvres diables à la feuille; on me supprime; et me voilà derechef sans
emploi!--Le désespoir m'allait saisir; on pense à moi pour une place;
mais par malheur j'y étais propre: il fallait un calculateur, ce fut un
danseur qui l'obtint. Il ne me restait plus qu'à voler; je me fais
banquier de Pharaon: alors, bonne gens! je soupe en ville, et les
personnes dites _comme il faut_, m'ouvrent poliment leur maison, en
retenant pour elles les trois quarts du profit. J'aurais bien pu me
remonter; je commençais même à comprendre que pour gagner du bien, le
savoir-faire vaut mieux que le savoir. Mais, comme chacun pillait autour
de moi, en exigeant que je fusse honnête, il fallut bien périr encore.
Pour le coup je quittais le monde, et vingt brasses d'eau m'en allaient
séparer, lorsqu'un Dieu bienfesant m'appelle à mon premier état. Je
reprends ma trousse et mon cuir anglais; puis, laissant la fumée aux
sots qui s'en nourrissent, et la honte au milieu du chemin, comme trop
lourde à un piéton, je vais rasant de ville en ville, et je vis enfin
sans souci. Un grand seigneur passe à Séville; il me reconnaît, je le
marie; et, pour prix d'avoir eu par mes soins son épouse, il veut
intercepter la mienne! intrigue, orage à ce sujet. Prêt à tomber dans un
abyme, au moment d'épouser ma mère, mes parens m'arrivent à la file.
(_il se lève en s'échauffant._) On se débat; c'est vous, c'est lui,
c'est moi, c'est toi, non ce n'est pas nous, eh mais qui donc? (_il
retombe assis._) O bizarre suite d'événemens! Comment cela m'est-il
arrivé? Pourquoi ces choses et non pas d'autres? qui les a fixées sur ma
tête? Forcé de parcourir la route où je suis entré sans le savoir, comme
j'en sortirai sans le vouloir, je l'ai jonchée d'autant de fleurs que ma
gaieté me l'a permis; encore je dis ma gaieté, sans savoir si elle est à
moi plus que le reste, ni même quel est ce _Moi_ dont je m'occupe: un
assemblage informe de parties inconnues; puis un chétif être imbécille;
un petit animal folâtre; un jeune homme ardent au plaisir; ayant tous
les goûts pour jouir; fesant tous les métiers pour vivre; maître ici,
valet là, selon qu'il plaît à la fortune! ambitieux par vanité,
laborieux par nécessité, mais paresseux... avec délices! orateur selon
le danger, poëte par délassement, musicien par occasion, amoureux par
folles bouffées, j'ai tout vu, tout fait, tout usé. Puis l'illusion
s'est détruite; et trop désabusé.... désabusé!... Suzon, Suzon, Suzon,
que tu me donnes de tourmens!--J'entends marcher.... on vient. Voici
l'instant de la crise.
(_Il se retire près de la première coulisse à sa droite._)
_SCÈNE IV._
FIGARO, LA COMTESSE _avec les habits de Suzon_, SUZANNE _avec ceux de la
Comtesse_, MARCELINE.
SUZANNE, _bas, à la Comtesse_.
Oui, Marceline m'a dit que Figaro y serait.
MARCELINE.
Il y est aussi; baisse la voix.
SUZANNE.
Ainsi l'un nous écoute, et l'autre va venir me chercher; commençons.
MARCELINE.
Pour n'en pas perdre un mot, je vais me cacher dans le pavillon.
(_Elle entre dans le pavillon où est entrée Fanchette._)
_SCÈNE V._
FIGARO, LA COMTESSE, SUZANNE.
SUZANNE, _haut_.
Madame tremble! est-ce qu'elle aurait froid?
LA COMTESSE, _haut_.
La soirée est humide, je vais me retirer.
SUZANNE, _haut_.
Si Madame n'avait pas besoin de moi, je prendrais l'air un moment sous
ces arbres.
LA COMTESSE, _haut_.
C'est le serein que tu prendras.
SUZANNE, _haut_.
J'y suis toute faite.
FIGARO, _à part_.
Ah oui, le serein!
(_Suzanne se retire près de la coulisse, du côté opposé à Figaro._)
_SCÈNE VI._
FIGARO, CHÉRUBIN, LE COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE.
_Figaro et Suzanne retirés de chaque côté sur le devant._
CHÉRUBIN _en habit d'officier arrive en chantant gaiement la reprise de
l'air de la romance._
La, la, la, &c.
J'avais une marraine,
Que toujours adorai.
LA COMTESSE, _à part_.
Le petit Page!
CHÉRUBIN _s'arrête_.
On se promène ici; gagnons vîte mon asyle, où la petite Fanchette....
C'est une femme!
LA COMTESSE _écoute_.
Ah grands Dieux!
CHÉRUBIN _se baisse en regardant de loin_.
Me trompé-je? à cette coiffure en plumes qui se dessine au loin dans le
crépuscule, il me semble que c'est Suzon.
LA COMTESSE, _à part_.
Si le comte arrivait!...
(_Le Comte paraît dans le fond._)
CHÉRUBIN _s'approche et prend la main de la Comtesse, qui se défend_.
Oui, c'est la charmante fille qu'on nomme Suzanne; eh, pourrais-je m'y
m'éprendre à la douceur de cette main, à ce petit tremblement qui l'a
saisie, surtout au battement de mon cœur! (_Il veut y appuyer le dos de
la main de la Comtesse; elle la retire._)
LA COMTESSE, _bas_.
Allez-vous-en.
CHÉRUBIN.
Si la compassion t'avait conduite exprès dans cet endroit du parc, où je
suis caché depuis tantôt?
LA COMTESSE.
Figaro va venir.
LE COMTE, _s'avançant, dit à part_.
N'est-ce pas Suzanne que j'aperçois?
CHÉRUBIN _à la Comtesse_.
Je ne crains point du tout Figaro, car ce n'est pas lui que tu attends.
LA COMTESSE.
Qui donc?
LE COMTE, _à part_.
Elle est avec quelqu'un.
CHÉRUBIN.
C'est Monseigneur, friponne, qui t'a demandé ce rendez-vous, ce matin,
quand j'étais derrière le fauteuil.
LE COMTE, _à part avec fureur_.
C'est encore le Page infernal!
FIGARO, _à part_.
On dit qu'il ne faut pas écouter!
SUZANNE, _à part_.
Petit bavard!
LA COMTESSE, _au Page_.
Obligez-moi de vous retirer.
CHÉRUBIN.
Ce ne sera pas au moins sans avoir reçu le prix de mon obéissance.
LA COMTESSE _effrayée_.
Vous prétendez?...
CHÉRUBIN, _avec feu_.
D'abord vingt baisers, pour ton compte, et puis cent, pour ta belle
maîtresse.
LA COMTESSE.
Vous oseriez?
CHÉRUBIN.
Oh que oui, j'oserai; tu prends sa place auprès de Monseigneur; moi,
celle du Comte auprès de toi: le plus attrapé, c'est Figaro.
FIGARO, _à part_.
Ce brigandeau!
SUZANNE, _à part_.
Hardi comme un page.
(_Chérubin veut embrasser la Comtesse._)
(_Le Comte se met entre deux et reçoit le baiser._)
LA COMTESSE, _se retirant_.
Ah ciel!
FIGARO, _à part, entendant le baiser_.
J'épousais une jolie mignonne! (_Il écoute._)
CHÉRUBIN, _tâtant les habits du Comte_.
(_à part._) C'est Monseigneur. (_il s'enfuit dans le pavillon où sont
entrées Fanchette et Marceline._)
_SCÈNE VII._
FIGARO, LE COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE.
FIGARO _s'approche_.
Je vais....
LE COMTE, _croyant parler au Page_.
Puisque vous ne redoublez pas le baiser....
(_Il croit lui donner un soufflet._)
FIGARO _qui est à portée, le reçoit_.
Ah!
LE COMTE.
....Voilà toujours le premier payé.
FIGARO, _à part, s'éloigne en se frottant la joue_.
Tout n'est pas gain non plus en écoutant.
SUZANNE _riant tout haut, de l'autre côté_.
Ha, ha, ha, ha!
LE COMTE, _à la Comtesse qu'il prend pour Suzanne_.
Entend-on quelque chose à ce Page! il reçoit le plus rude soufflet, et
s'enfuit en éclatant de rire.
FIGARO, _à part_.
S'il s'affligeait de celui-ci!...
LE COMTE.
Comment! je ne pourrai faire un pas.... (_à la Comtesse_) mais laissons
cette bizarrerie; elle empoisonnerait le plaisir que j'ai de te trouver
dans cette salle.
LA COMTESSE, _imitant le parler de Suzanne_.
L'espériez-vous?
LE COMTE.
Après ton ingénieux billet.... (_Il lui prend la main._) Tu trembles?
LA COMTESSE.
J'ai eu peur.
LE COMTE.
Ce n'est pas pour te priver du baiser, que je l'ai pris.
(_Il la baise au front._)
LA COMTESSE.
Des libertés!
FIGARO, _à part_.
Coquine!
SUZANNE, _à part_.
Charmante!
LE COMTE _prend la main de sa femme_.
Mais quelle peau fine et douce, et qu'il s'en faut que la Comtesse, ait
la main aussi belle!
LA COMTESSE, _à part_.
Oh! la prévention!
LE COMTE.
A-t-elle ce bras ferme et rondelet? ces jolis doigts pleins de grâce et
d'espiéglerie?
LA COMTESSE, _de la voix de Suzanne_.
Ainsi l'amour?...
LE COMTE.
L'amour.... n'est que le roman du cœur: c'est le plaisir qui en est
l'histoire; il m'amène à tes genoux.
LA COMTESSE.
Vous ne l'aimez plus?
LE COMTE.
Je l'aime beaucoup; mais trois ans d'union, rendent l'hymen si
respectable!
LA COMTESSE.
Que vouliez-vous en elle?
LE COMTE, _la caressant_.
Ce que je trouve en toi, ma beauté....
LA COMTESSE.
Mais dites donc.
LE COMTE.
....Je ne sais: moins d'uniformité peut-être; plus de piquant dans les
manières; un je ne sais quoi qui fait le charme; quelquefois un refus,
que sais-je? Nos femmes croient tout accomplir en nous aimant: cela dit
une fois, elles nous aiment, nous aiment! (quand elles nous aiment) et
sont si complaisantes, et si constamment obligeantes, et toujours, et
sans relâche, qu'on est tout surpris un beau soir de trouver la satiété
où l'on recherchait le bonheur.
LA COMTESSE, _à part_.
Ah! quelle leçon!
LE COMTE.
En vérité, Suzon, j'ai pensé mille fois que si nous poursuivons ailleurs
ce plaisir qui nous fuit chez elles, c'est qu'elles n'étudient pas assez
l'art de soutenir notre goût, de se renouveler à l'amour, de ranimer,
pour ainsi dire, le charme de leur possession par celui de la variété.
LA COMTESSE _piquée_.
Donc elles doivent tout....
LE COMTE, _riant_.
Et l'homme rien? changerons-nous la marche de la nature? notre tâche, à
nous, fut de les obtenir; la leur...
LA COMTESSE.
La leur?
LE COMTE.
Est de nous retenir: on l'oublie trop.
LA COMTESSE.
Ce ne sera pas moi.
LE COMTE.
Ni moi.
FIGARO, _à part_.
Ni moi.
SUZANNE, _à part_.
Ni moi.
LE COMTE _prend la main de sa femme_.
Il y a de l'écho ici; parlons plus bas. Tu n'as nul besoin d'y songer,
toi que l'amour a faite et si vive et si jolie! avec un grain de caprice
tu feras la plus agaçante maîtresse! (_il la baise au front_) Ma
Suzanne, un Castillan n'a que sa parole. Voici tout l'or promis pour le
rachat du droit que je n'ai plus sur le délicieux moment que tu
m'accordes. Mais comme la grâce que tu daignes y mettre est sans prix,
j'y joindrai ce brillant, que tu porteras pour l'amour de moi.
LA COMTESSE, _une révérence_.
Suzanne accepte tout.
FIGARO, _à part_.
On n'est pas plus coquine que cela.
SUZANNE, _à part_.
Voilà du bon bien qui nous arrive.
LE COMTE, _à part_.
Elle est intéressée; tant mieux.
LA COMTESSE _regarde au fond_.
Je vois des flambeaux.
LE COMTE.
Ce sont les apprêts de ta noce: entrons-nous un moment dans l'un de ces
pavillons pour les laisser passer?
LA COMTESSE.
Sans lumière?
LE COMTE _l'entraîne doucement_.
À quoi bon? nous n'avons rien à lire.
FIGARO, _à part_.
Elle y va, ma foi! je m'en doutais. (_il s'avance._)
LE COMTE _grossit sa voix en se retournant_.
Qui passe ici?
FIGARO, _en colère_.
Passer! on vient exprès.
LE COMTE, _bas à la Comtesse_.
C'est Figaro!... (_il s'enfuit._)
LA COMTESSE.
Je vous suis.
(_Elle entre dans le pavillon à sa droite, pendant que le Comte se
perd dans le bois, au fond._)
_SCÈNE VIII._
FIGARO, SUZANNE, _dans l'obscurité_.
FIGARO _cherche à voir où vont le Comte, et la Comtesse qu'il prend pour
Suzanne_.
Je n'entends plus rien; ils sont entrés; m'y voilà. (_d'un ton altéré_)
Vous autres époux mal-adroits, qui tenez des espions à gages, et tournez
des mois entiers autour d'un soupçon, sans l'asseoir; que ne
m'imitez-vous? dès le premier jour je suis ma femme, et je l'écoute; en
un tour de main on est au fait: c'est charmant, plus de doutes; on sait
à quoi s'en tenir. (_marchant vivement_) Heureusement que je ne m'en
soucie guère, et que sa trahison ne me fait plus rien du tout. Je les
tiens donc enfin.
SUZANNE, _qui s'est avancée doucement dans l'obscurité_.
(_à part._) Tu vas payer tes beaux soupçons. (_du ton de voix de la
Comtesse._) Qui va là?
FIGARO, _extravagant_.
_Qui va là?_ Celui qui voudrait de bon cœur que la peste eût étouffé en
naissant....
SUZANNE, _du ton de la Comtesse_.
Eh! mais, c'est Figaro!
FIGARO _regarde, et dit vivement_.
Madame la Comtesse!
SUZANNE.
Parlez bas.
FIGARO, _vîte_.
Ah! Madame, que le ciel vous amène à propos! où croyez-vous qu'est
Monseigneur?
SUZANNE.
Que m'importe un ingrat? Dis-moi....
FIGARO, _plus vîte_.
Et Suzanne mon épousée, où croyez-vous qu'elle soit?
SUZANNE.
Mais parlez bas.
FIGARO, _très-vîte_.
Cette Suzon qu'on croyait si vertueuse, qui fesait la réservée! Ils sont
enfermés là-dedans. Je vais appeler.
SUZANNE, _lui fermant la bouche avec la main, oublie de déguiser sa
voix_.
N'appelez pas.
FIGARO, _à part_.
Eh c'est Suzon! God-dam!
SUZANNE, _du ton de la Comtesse_.
Vous paraissez inquiet.
FIGARO, _à part_.
Traîtresse! qui veut me surprendre!
SUZANNE.
Il faut nous venger, Figaro.
FIGARO.
En sentez-vous le vif désir?
SUZANNE.
Je ne serais donc pas de mon sexe! Mais les hommes en ont cent moyens.
FIGARO, _confidemment_.
Madame, il n'y a personne ici de trop, celui des femmes... les vaut
tous.
SUZANNE, _à part_.
Comme je le souffleterais!
FIGARO, _à part_.
Il serait bien gai qu'avant la noce!
SUZANNE.
Mais qu'est-ce qu'une telle vengeance, qu'un peu d'amour n'assaisonne
pas?
FIGARO.
Par-tout où vous n'en voyez point, croyez que le respect dissimule.
SUZANNE, _piquée_.
Je ne sais si vous le pensez de bonne foi, mais vous ne le dites pas de
bonne grâce.
FIGARO, _avec une chaleur comique, à genoux_.
Ah! Madame, je vous adore. Examinez le temps, le lieu, les
circonstances; et que le dépit supplée en vous, aux grâces qui manquent
à ma prière.
SUZANNE, _à part_.
La main me brûle.
FIGARO, _à part_.
Le cœur me bat.
SUZANNE.
Mais, Monsieur, avez-vous songé?...
FIGARO.
Oui, Madame, oui, j'ai songé.
SUZANNE.
...Que pour la colère et l'amour...
FIGARO.
...Tout ce qui se diffère est perdu. Votre main, Madame?
SUZANNE, _de sa voix naturelle, et lui donnant un soufflet_.
La voilà.
FIGARO.
Ah Demonio! quel soufflet!
SUZANNE _lui en donne un second_.
Quel soufflet! et celui-ci?
FIGARO.
_Et ques-à-quo!_ de par le diable! est-ce ici la journée des tapes?
SUZANNE _le bat à chaque phrase_.
Ah! _ques-à-quo?_ Suzanne: voilà pour tes soupçons; voilà pour tes
vengeances et pour tes trahisons, tes expédiens, tes injures et tes
projets. C'est-il ça de l'amour, dis donc comme ce matin?
FIGARO _rit en se relevant_.
_Santa barbara!_ oui c'est de l'amour. Ô bonheur! ô délices! ô cent fois
heureux Figaro! frappe ma bien aimée, sans te lasser. Mais quand tu
m'auras diapré tout le corps de meurtrissures, regarde avec bonté,
Suzon, l'homme le plus fortuné, qui fut jamais battu par une femme.
SUZANNE.
_Le plus fortuné!_ bon fripon, vous n'en séduisiez pas moins la
Comtesse, avec un si trompeur babil, que m'oubliant moi-même, en vérité,
c'était pour elle que je cédais.
FIGARO.
Ai-je pu me méprendre, au son de ta jolie voix?
SUZANNE, _en riant_.
Tu m'as reconnue? Ah comme je m'en vengerai!
FIGARO.
Bien rosser et garder rancune, est aussi par trop féminin! Mais dis-moi
donc par quel bonheur je te vois là, quand je te croyais avec lui; et
comment cet habit, qui m'abusait, te montre enfin innocente....
SUZANNE.
Eh c'est toi qui es un innocent, de venir te prendre au piége apprêté
pour un autre! Est-ce notre faute à nous, si voulant museler un renard,
nous en attrapons deux?
FIGARO.
Qui donc prend l'autre?
SUZANNE.
Sa femme.
FIGARO.
Sa femme?
SUZANNE.
Sa femme.
FIGARO, _follement_.
Ah Figaro, pends-toi; tu n'as pas deviné celui-là!--Sa femme? Ô douze ou
quinze mille fois spirituelles femelles!--Ainsi les baisers de cette
salle?
SUZANNE.
Ont été donnés à Madame.
FIGARO.
Et celui du Page?
SUZANNE, _riant_.
À Monsieur.
FIGARO.
Et tantôt, derrière le fauteuil?
SUZANNE.
À personne.
FIGARO.
En êtes-vous sûre?
SUZANNE, _riant_.
Il pleut des soufflets, Figaro.
FIGARO _lui baise la main_.
Ce sont des bijoux que les tiens. Mais celui du Comte était de bonne
guerre.
SUZANNE.
Allons, Superbe, humilie-toi.
FIGARO _fait tout ce qu'il annonce_.
Cela est juste; à genoux, bien courbé, prosterné, ventre à terre.
SUZANNE, _en riant_.
Ah! ce pauvre Comte! quelle peine il s'est donnée...
FIGARO _se relève sur ses genoux_.
...Pour faire la conquête de sa femme!
_SCÈNE IX._
LE COMTE _entre par le fond du théâtre, et va droit au pavillon à sa
droite_. FIGARO, SUZANNE.
LE COMTE, _à lui-même_.
Je la cherche en vain dans le bois, elle est peut-être entrée ici.
SUZANNE, _à Figaro, parlant bas_.
C'est lui.
LE COMTE, _ouvrant le pavillon_.
Suzon, es-tu là-dedans?
FIGARO, _bas_.
Il la cherche, et moi je croyais....
SUZANNE, _bas_.
Il ne l'a pas reconnue.
FIGARO.
Achevons-le, veux-tu? (_Il lui baise la main._)
LE COMTE _se retourne_.
Un homme aux pieds de la Comtesse!... Ah! je suis sans armes. (_il
s'avance._)
FIGARO _se relève tout-à-fait en déguisant sa voix_.
Pardon, Madame, si je n'ai pas réfléchi que ce rendez-vous ordinaire
était destiné pour la noce.
LE COMTE, _à part_.
C'est l'homme du cabinet de ce matin. (_il se frappe le front._)
FIGARO _continue_.
Mais il ne sera pas dit qu'un obstacle aussi sot aura retardé nos
plaisirs.
LE COMTE, _à part_.
Massacre, mort, enfer!
FIGARO, _la conduisant au cabinet_.
(_bas._) Il jure. (_haut._) Pressons-nous donc, Madame, et réparons le
tort qu'on nous a fait tantôt, quand j'ai sauté par la fenêtre.
LE COMTE, _à part_.
Ah! tout se découvre enfin.
SUZANNE, _près du pavillon à sa gauche_.
Avant d'entrer, voyez si personne n'a suivi. (_il la baise au front._)
LE COMTE _s'écrie_.
Vengeance!
(_Suzanne s'enfuit dans le pavillon où sont entrés Fanchette, Marceline
et Chérubin._)
_SCÈNE X._
LE COMTE, FIGARO.
(_Le Comte saisit le bras de Figaro._)
FIGARO, _jouant la frayeur excessive_.
C'est mon maître.
LE COMTE _le reconnaît_.
Ah scélérat, c'est toi! Holà, quelqu'un, quelqu'un!
_SCÈNE XI._
PEDRILLE, LE COMTE, FIGARO.
PEDRILLE _botté_.
Monseigneur, je vous trouve enfin.
LE COMTE.
Bon, c'est Pédrille. Es-tu tout seul?
PEDRILLE.
Arrivant de Séville à étripe cheval.
LE COMTE.
Approche-toi de moi, et crie bien fort.
PEDRILLE, _criant à tue tête_.
Pas plus de Page que sur ma main. Voilà le paquet.
LE COMTE _le repousse_.
Eh, l'animal!
PEDRILLE.
Monseigneur me dit de crier.
LE COMTE, _tenant toujours Figaro_.
Pour appeler.--Holà quelqu'un; si l'on m'entend, accourez tous!
PEDRILLE.
Figaro et moi, nous voilà deux; que peut-il donc vous arriver?
_SCÈNE XII._
LES ACTEURS PRÉCÉDENS, BRID'OISON, BARTHOLO, BAZILE, ANTONIO,
GRIPE-SOLEIL, _toute la noce accourt avec des flambeaux_.
BARTHOLO, _à Figaro_.
Tu vois qu'à ton premier signal....
LE COMTE, _montrant le pavillon à sa gauche_.
Pédrille, empare-toi de cette porte.
(_Pédrille y va._)
BAZILE, _bas à Figaro_.
Tu l'as surpris avec Suzanne?
LE COMTE, _montrant Figaro_.
Et vous, tous mes vassaux, entourez-moi cet homme, et m'en répondez sur
la vie.
BAZILE.
Ha! Ha!
LE COMTE _furieux_.
Taisez-vous donc. (_à Figaro d'un ton glacé._) Mon Cavalier,
répondez-vous à mes questions?
FIGARO, _froidement_.
Eh! qui pourrait m'en exempter, Monseigneur? Vous commandez à tout ici,
hors à vous-même.
LE COMTE, _se contenant_.
Hors à moi-même!
ANTONIO.
C'est çà parler.
LE COMTE _reprend sa colère_.
Non, si quelque chose pouvait augmenter ma fureur! ce serait l'air calme
qu'il affecte.
FIGARO.
Sommes-nous des soldats qui tuent et se font tuer, pour des intérêts
qu'ils ignorent? je veux savoir, moi, pourquoi je me fâche.
LE COMTE _hors de lui_.
O rage! (_se contenant._) Homme de bien qui feignez d'ignorer! Nous
ferez-vous au moins la faveur de nous dire quelle est la dame
actuellement par vous amenée dans ce pavillon?
FIGARO, _montrant l'autre avec malice_.
Dans celui-là?
LE COMTE, _vîte_.
Dans celui-ci?
FIGARO, _froidement_.
C'est différent. Une jeune personne qui m'honore de ses bontés
particulières.
BAZILE _étonné_.
Ha, ha!
LE COMTE, _vîte_.
Vous l'entendez, Messieurs.
BARTHOLO _étonné_.
Nous l'entendons?
LE COMTE, _à Figaro_.
Et cette jeune personne a-t-elle un autre engagement que vous sachiez?
FIGARO, _froidement_.
Je sais qu'un grand seigneur s'en est occupé quelque temps; mais, soit
qu'il l'ait négligée ou que je lui plaise mieux qu'un plus aimable, elle
me donne aujourd'hui la préférence.
LE COMTE, _vivement_.
La préf.... (_se contenant._) Au moins il est naïf! car ce qu'il avoue,
Messieurs, je l'ai ouï, je vous jure, de la bouche même de sa complice.
BRID'OISON _stupéfait_.
Sa-a complice!
LE COMTE _avec fureur_.
Or quand le déshonneur est public, il faut que la vengeance le soit
aussi.
(_Il entre dans le pavillon._)
_SCÈNE XIII._
TOUS LES ACTEURS PRÉCÉDENS, _hors_ LE COMTE.
ANTONIO.
C'est juste.
BRID'OISON, _à Figaro_.
Qui-i donc a pris la femme de l'autre?
FIGARO, _en riant_.
Aucun n'a eu cette joie là.
_SCÈNE XIV._
LES ACTEURS PRÉCÉDENS, LE COMTE, CHÉRUBIN.
LE COMTE _parlant dans le pavillon, et attirant quelqu'un qu'on ne voit
pas encore_.
Tout vos efforts sont inutiles; vous êtes perdue, Madame; et votre heure
est bien arrivée! (_il sort sans regarder._) Quel bonheur qu'aucun gage
d'une union aussi détestée!...
FIGARO _s'écrie_.
Chérubin!
LE COMTE.
Mon Page?
BAZILE.
Ha, ha!
LE COMTE, _hors de lui_.
(_à part._) Et toujours le Page endiablé! (_à Chérubin._) Que
fesiez-vous dans ce sallon?
CHÉRUBIN, _timidement_.
Je me cachais, comme vous l'avez ordonné.
PEDRILLE.