brevet.
LA COMTESSE, _avec un souvenir douloureux_.
Ah!
SUZANNE _cherche sur elle_.
Je n'ai pas d'épingle à présent!
LA COMTESSE _détache sa lévite_.
Prends celle-ci. (_le ruban du Page tombe de son sein à terre_) Ah! mon
ruban!
SUZANNE _le ramasse_.
C'est celui du petit voleur! vous avez eu la cruauté!...
LA COMTESSE.
Fallait-il le laisser à son bras? c'eût été joli! donnez donc.
SUZANNE.
Madame ne le portera plus, taché du sang de ce jeune homme.
LA COMTESSE _le reprend_.
Excellent pour Fanchette... le premier bouquet qu'elle m'apportera.
_SCÈNE IV._
UNE JEUNE BERGÈRE, CHÉRUBIN _en fille_; FANCHETTE, _et beaucoup de
jeunes filles habillées comme elle et tenant des bouquets._
LA COMTESSE, SUZANNE.
FANCHETTE.
Madame, ce sont les filles du bourg qui viennent vous présenter des
fleurs.
LA COMTESSE _serrant vîte son ruban_.
Elles sont charmantes: je me reproche, mes belles petites, de ne pas
vous connaître toutes. (_montrant Chérubin_) Quelle est cette aimable
enfant qui a l'air si modeste?
UNE BERGÈRE.
C'est une cousine à moi, Madame, qui n'est ici que pour la noce.
LA COMTESSE.
Elle est jolie. Ne pouvant porter vingt bouquets, fesons honneur à
l'étrangère. (_elle prend le bouquet de Chérubin, et le baise au front_)
Elle en rougit! (_à Suzanne_) Ne trouves-tu pas, Suzon... qu'elle
ressemble à quelqu'un?
SUZANNE.
À s'y méprendre, en vérité.
CHÉRUBIN, _à part, les mains sur son cœur_.
Ah! ce baiser-là m'a été bien loin!
_SCÈNE V._
LES JEUNES FILLES, CHÉRUBIN _au milieu d'elles_, FANCHETTE, ANTONIO, LE
COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE.
ANTONIO.
Moi je vous dis, Monseigneur, qu'il y est; elles l'ont habillé chez ma
fille; toutes ses hardes y sont encore, et voilà son chapeau
d'ordonnance que j'ai retiré du paquet. (_il s'avance, et regardant
toutes les filles il reconnaît Chérubin, lui enlève son bonnet de femme,
ce qui fait retomber ses longs cheveux en cadenette; il lui met sur la
tête le chapeau d'ordonnance, et dit:_) Eh! parguenne, v'là notre
officier.
LA COMTESSE _recule_.
Ah! Ciel!
SUZANNE.
Ce friponneau!
ANTONIO.
Quand je disais là-haut que c'était lui!...
LE COMTE, _en colère_.
Hé bien, Madame!
LA COMTESSE.
Hé bien, Monsieur! vous me voyez plus surprise que vous, et, pour le
moins, aussi fâchée.
LE COMTE.
Oui; mais tantôt, ce matin?
LA COMTESSE.
Je serais coupable, en effet, si je dissimulais encore. Il était
descendu chez moi. Nous entamions le badinage que ces enfans viennent
d'achever; vous nous avez surprises l'habillant; votre premier mouvement
est si vif! il s'est sauvé, je me suis troublée; l'effroi général a fait
le reste.
LE COMTE, _avec dépit, à Chérubin_.
Pourquoi n'êtes-vous pas parti?
CHÉRUBIN _ôtant son chapeau brusquement_.
Monseigneur...
LE COMTE.
Je punirai ta désobéissance.
FANCHETTE _étourdiment_.
Ah! Monseigneur, entendez-moi. Toutes les fois que vous venez
m'embrasser, vous savez bien que vous dites toujours: _Si tu veux
m'aimer, petite Fanchette, je te donnerai ce que tu voudras_.
LE COMTE, _rougissant_.
Moi! j'ai dit cela?
FANCHETTE.
Oui, Monseigneur. Au lieu de punir Chérubin, donnez-le-moi en mariage,
et je vous aimerai à la folie.
LE COMTE, _à part_.
Être ensorcelé par un page!
LA COMTESSE.
Hé bien! Monsieur, à votre tour; l'aveu de cette enfant, aussi naïf que
le mien, atteste enfin deux vérités: que c'est toujours sans le vouloir,
si je vous cause des inquiétudes, pendant que vous épuisez tout, pour
augmenter et justifier les miennes.
ANTONIO.
Vous aussi, Monseigneur? Dame! je vous la redresserai comme seule sa
mère, qui est morte... Ce n'est pas pour la conséquence; mais c'est que
Madame sait bien que les petites filles, quand elles sont grandes...
LE COMTE _déconcerté, à part_.
Il y a un mauvais génie qui tourne tout ici contre, moi!
_SCÈNE VI._
LES JEUNES FILLES, CHÉRUBIN, ANTONIO, FIGARO, LE COMTE, LA COMTESSE,
SUZANNE.
FIGARO.
Monseigneur, si vous retenez nos filles, on ne pourra commencer ni la
fête ni la danse.
LE COMTE.
Vous, danser! vous n'y pensez pas. Après votre chûte de ce matin, qui
vous a foulé le pied droit!
FIGARO, _remuant la jambe_.
Je souffre encore un peu; ce n'est rien. (_aux jeunes filles_) Allons,
mes belles, allons.
LE COMTE _le retourne_.
Vous avez été fort heureux que ces couches ne fussent que du terreau
bien doux!
FIGARO.
Très-heureux, sans doute; autrement...
ANTONIO _le retourne_.
Puis il s'est pelotonné en tombant jusqu'en bas.
FIGARO.
Un plus adroit, n'est-ce pas, serait resté en l'air! (_aux jeunes
filles_) Venez-vous, Mesdemoiselles?
ANTONIO _le retourne_.
Et pendant ce temps le petit Page galopait sur son cheval à Séville?
FIGARO.
Galopait, ou marchait au pas...
LE COMTE _le retourne_.
Et vous aviez son brevet dans la poche?
FIGARO _un peu étonné_.
Assurément; mais quelle enquête? (_aux jeunes filles_) Allons donc,
jeunes filles!
ANTONIO, _attirant Chérubin par le bras_.
En voici une qui prétend que mon neveu futur n'est qu'un menteur.
FIGARO _surpris_.
Chérubin!... (_à part_) peste du petit fat!
ANTONIO.
Y es-tu maintenant?
FIGARO, _cherchant_.
J'y suis... j'y suis... Hé! qu'est-ce qu'il chante?
LE COMTE _sèchement_.
Il ne chante pas; il dit que c'est lui qui a sauté sur les giroflées.
FIGARO, _rêvant_.
Ah! s'il le dit.... cela se peut; je ne dispute pas de ce que j'ignore.
LE COMTE.
Ainsi vous et lui?...
FIGARO.
Pourquoi non? la rage de sauter peut gagner: voyez les moutons de
Panurge; et quand vous êtes en colère, il n'y a personne qui n'aime
mieux risquer....
LE COMTE.
Comment, deux à la fois!...
FIGARO.
On aurait sauté deux douzaines; et qu'est-ce que cela fait, Monseigneur,
dès qu'il n'y a personne de blessé? (_aux jeunes filles_) Ah ça,
voulez-vous venir, ou non?
LE COMTE _outré_.
Jouons-nous une comédie? (_on entend un prélude de fanfare._)
FIGARO.
Voilà le signal de la marche. À vos postes, les belles, à vos postes.
Allons, Suzanne, donne-moi le bras. (_Tous s'enfuient, Chérubin reste
seul la tête baissée._)
_SCÈNE VII._
CHÉRUBIN, LE COMTE, LA COMTESSE.
LE COMTE, _regardant aller Figaro_.
En voit-on de plus audacieux? (_au Page_) Pour vous, monsieur le
sournois, qui faites le honteux, allez vous rhabiller bien vîte; et que
je ne vous rencontre nulle part de la soirée.
LA COMTESSE.
Il va bien s'ennuyer.
CHÉRUBIN _étourdiment_.
M'ennuyer! j'emporte à mon front du bonheur pour plus de cent années de
prison.
(_Il met son chapeau et s'enfuit._)
_SCÈNE VIII._
LE COMTE, LA COMTESSE.
(_La Comtesse s'évente fortement, sans parler._)
LE COMTE.
Qu'a-t-il au front de si heureux?
LA COMTESSE, _avec embarras_.
Son... premier chapeau d'officier, sans doute; aux enfans tout sert de
hochet.
(_Elle veut sortir._)
LE COMTE.
Vous ne nous restez pas, Comtesse?
LA COMTESSE.
Vous savez que je ne me porte pas bien.
LE COMTE.
Un instant pour votre protégée, ou je vous croirais en colère.
LA COMTESSE.
Voici les deux noces, asseyons-nous donc pour les recevoir.
LE COMTE, _à part_.
La noce! il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher.
(_Le Comte et la Comtesse s'asseyent vers un des côtés
de la galerie._)
_SCÈNE IX._
LE COMTE, LA COMTESSE, _assis; l'on joue les folies d'Espagne d'un
mouvement de marche_. (Symphonie notée.)
_MARCHE._
LES GARDES-CHASSE, _fusil sur l'épaule_.
L'ALGUAZIL, LES PRUD'HOMMES, BRID'OISON.
LES PAYSANS ET PAYSANNES, _en habits de fête_.
DEUX JEUNES FILLES _portant la toque virginale, à plumes blanches_.
DEUX AUTRES, _le voile blanc_.
DEUX AUTRES, _les gants et le bouquet de côté_.
ANTONIO _donne la main à_ SUZANNE, _comme étant celui qui la marie à_
FIGARO.
D'AUTRES JEUNES FILLES _portent une autre toque, un autre voile, un
autre bouquet blanc, semblables aux premiers, pour_ MARCELINE.
FIGARO _donne la main à_ MARCELINE, _comme celui qui doit la remettre
au_ DOCTEUR, _lequel ferme la marche, un gros bouquet au côté. Les
jeunes filles, en passant devant le Comte, remettent à ses valets tous
les ajustemens destinés à_ SUZANNE _et à_ MARCELINE.
LES PAYSANS ET PAYSANNES _s'étant rangés sur deux colonnes à chaque côté
du sallon, on danse une reprise du fendango_ (air noté) _avec des
castagnettes; puis on joue la ritournelle du_ duo, _pendant laquelle_
ANTONIO _conduit_ SUZANNE _au_ COMTE; _elle se met à genoux devant
lui._
_Pendant que le Comte lui pose la toque, le voile, et lui donne
le bouquet, deux jeunes filles chantent le_ duo _suivant._
(Air noté.)
Jeune épouse, chantez les bienfaits et la gloire
D'un maître qui renonce aux droits qu'il eut sur vous:
Préférant au plaisir la plus noble victoire,
Il vous rend chaste et pure aux mains de votre époux.
SUZANNE _est à genoux, et pendant les derniers vers du_ duo, _elle tire
le Comte par son manteau et lui montre le billet qu'elle tient; puis
elle porte la main qu'elle a du côté des spectateurs à sa tête, où le
Comte a l'air d'ajuster sa toque; elle lui donne le billet._
LE COMTE _le met furtivement dans son sein; on achève de chanter le_
duo; _la fiancée se relève, et lui fait une grande révérence._
FIGARO _vient la recevoir des mains du Comte et se retire avec elle, à
l'autre côté du sallon, près de Marceline._
(_On danse une autre reprise du fendango pendant ce temps._)
LE COMTE, _pressé de lire ce qu'il a reçu, s'avance au bord du théâtre
et tire le papier de son sein; mais en le sortant il fait le geste d'un
homme qui s'est cruellement piqué le doigt; il le secoue, le presse, le
suce, et regardant le papier cacheté d'une épingle, il dit:_
LE COMTE.
(_Pendant qu'il parle, ainsi que Figaro, l'orchestre joue pianissimo._)
Diantre soit des femmes, qui fourent des épingles par-tout! (_il la
jette à terre, puis il lit le billet et le baise._)
FIGARO, _qui a tout vu, dit à sa mère et à Suzanne_:
C'est un billet doux, qu'une fillette aura glissé dans sa main en
passant. Il était cacheté d'une épingle, qui l'a outrageusement piqué.
_La danse reprend; le Comte qui a lu le billet le retourne;
il y voit l'invitation de renvoyer le cachet pour réponse.
Il cherche à terre, et retrouve enfin l'épingle qu'il attache
à sa manche._
FIGARO, _à Suzanne et à Marceline_.
D'un objet aimé tout est cher. Le voilà qui ramasse l'épingle. Ah! c'est
une drôle de tête!
_Pendant ce temps, Suzanne a des signes d'intelligence avec la
Comtesse. La danse finit; la ritournelle du_ duo _recommence._
(_Figaro conduit Marceline au Comte, ainsi qu'on a conduit Suzanne; à
l'instant où le Comte prend la toque, et où l'on va chanter le_ duo, _on
est interrompu par les cris suivans._)
L'HUISSIER, _criant à la porte_.
Arrêtez donc, Messieurs, vous ne pouvez entrer tous... Ici les gardes!
les gardes! (_Les gardes vont vîte à cette porte._)
LE COMTE, _se levant_.
Qu'est-ce qu'il y a?
L'HUISSIER.
Monseigneur, c'est monsieur Bazile entouré d'un village entier, parce
qu'il chante en marchant.
LE COMTE.
Qu'il entre seul.
LA COMTESSE.
Ordonnez-moi de me retirer.
LE COMTE.
Je n'oublie pas votre complaisance.
LA COMTESSE.
Suzanne?... elle reviendra. (_à part à Suzanne_) Allons changer
d'habits. (_elle sort avec Suzanne._)
MARCELINE.
Il n'arrive jamais que pour nuire.
FIGARO.
Ah! je m'en vais vous le faire déchanter!
_SCÈNE X._
TOUS LES ACTEURS PRÉCÉDENS, _excepté la Comtesse et Suzanne_; BAZILE
_tenant sa guitare_, GRIPE-SOLEIL.
BAZILE _entre en chantant sur l'air du Vaudeville de la fin_. (Air
noté.)
"Cœurs sensibles, cœurs fidèles,
Qui blâmez l'Amour léger,
Cessez vos plaintes cruelles;
Est-ce un crime de changer?
Si l'Amour porte des ailes,
N'est-ce pas pour voltiger?
N'est-ce pas pour voltiger?
N'est-ce pas pour voltiger?
FIGARO _s'avance à lui_.
Oui, c'est pour cela justement qu'il a des ailes au dos; notre ami,
qu'entendez-vous par cette musique?
BAZILE, _montrant Gripe-soleil_.
Qu'après avoir prouvé mon obéissance à Monseigneur, en amusant Monsieur,
qui est de sa compagnie, je pourrai à mon tour réclamer sa justice.
GRIPE-SOLEIL.
Bah! Monsigneu! il ne m'a pas amusé du tout: avec leux guenilles
d'ariettes....
LE COMTE.
Enfin, que demandez-vous, Bazile?
BAZILE.
Ce qui m'appartient, Monseigneur, la main de Marceline; et je viens
m'opposer....
FIGARO _s'approche_.
Y a-t-il long-temps que Monsieur n'a vu la figure d'un fou?
BAZILE.
Monsieur, en ce moment même.
FIGARO.
Puisque mes yeux vous servent si bien de miroir, étudiez-y l'effet de ma
prédiction. Si vous faites mine seulement d'approximer Madame....
BARTHOLO, _en riant_.
Eh pourquoi? laisse-le parler.
BRID'OISON _s'avance entre deux_.
Fau-aut-il que deux amis?...
FIGARO.
Nous amis!
BAZILE.
Quelle erreur!
FIGARO, _vîte_.
Parce qu'il fait de plats airs de chapelle?
BAZILE, _vîte_.
Et lui, des vers comme un journal?
FIGARO, _vîte_.
Un musicien de guinguette!
BAZILE, _vîte_.
Un postillon de gazette!
FIGARO, _vîte_.
Cuistre d'oratorio!
BAZILE, _vîte_.
Jockey diplomatique!
LE COMTE _assis_.
Insolens tous les deux!
BAZILE.
Il me manque en toute occasion.
FIGARO.
C'est bien dit, si cela se pouvait!
BAZILE.
Disant par-tout que je ne suis qu'un sot.
FIGARO.
Vous me prenez donc pour un écho?
BAZILE.
Tandis qu'il n'est pas un chanteur que mon talent n'ait fait briller.
FIGARO.
Brailler.
BAZILE.
Il le répète!
FIGARO.
Et pourquoi non, si cela est vrai? es-tu un prince, pour qu'on te
flagorne? souffre la vérité, coquin! puisque tu n'as pas de quoi
gratifier un menteur: ou si tu la crains de notre part, pourquoi
viens-tu troubler nos noces?
BAZILE, _à Marceline_.
M'avez-vous promis, oui ou non, si dans quatre ans vous n'étiez pas
pourvue, de me donner la préférence?
MARCELINE.
À quelle condition l'ai-je promis?
BAZILE.
Que si vous retrouviez un certain fils perdu, je l'adopterais par
complaisance.
_Tous ensemble._
Il est trouvé.
BAZILE.
Qu'à cela ne tienne.
_Tous ensemble, montrant Figaro._
Et le voici.
BAZILE, _reculant de frayeur_.
J'ai vu le diable!
BRID'OISON, _à Bazile_.
Et vou-ous renoncez à sa chère mère!
BAZILE.
Qu'y aurait-il de plus fâcheux que d'être cru le père d'un garnement?
FIGARO.
D'en être cru le fils; tu te moques de moi!
BAZILE, _montrant Figaro_.
Dès que Monsieur est de quelque chose ici, je déclare, moi, que je n'y
suis plus de rien.
(_Il sort._)
_SCÈNE XI._
LES ACTEURS PRÉCÉDENS, _excepté_ BAZILE.
BARTHOLO, _riant_.
Ha! ha! ha! ha!
FIGARO, _sautant de joie_.
Donc à la fin j'aurai ma femme!
LE COMTE, _à part_.
Moi, ma maîtresse. (_Il se lève._)
BRID'OISON, _à Marceline_.
Et tou-out le monde est satisfait.
LE COMTE.
Qu'on dresse les deux contrats; j'y signerai.
_Tous ensemble._
Vivat! (_Ils sortent._)
LE COMTE.
J'ai besoin d'une heure de retraite.
(_Il veut sortir avec les autres._)
_SCÈNE XII._
GRIPE-SOLEIL, FIGARO, MARCELINE, LE COMTE.
GRIPE-SOLEIL, _à Figaro_.
Et moi, je vas aider à ranger le feu d'artifice sous les grands
maronniers, comme on l'a dit.
LE COMTE _revient en courant_.
Quel sot a donné un tel ordre?
FIGARO.
Où est le mal?
LE COMTE, _vivement_.
Et la Comtesse, qui est incommodée, d'où le verra-t-elle l'artifice?
c'est sur la terrasse qu'il le faut, vis-à-vis son appartement.
FIGARO.
Tu l'entends, Gripe-soleil? la terrasse.
LE COMTE.
Sous les grands maronniers! belle idée! (_en s'en allant, à part_) Ils
allaient incendier mon rendez-vous!
_SCÈNE XIII._
FIGARO, MARCELINE.
FIGARO.
Quel excès d'attention pour sa femme! (_Il veut sortir._)
MARCELINE _l'arrête_.
Deux mots, mon fils. Je veux m'acquitter avec toi; un sentiment mal
dirigé m'avait rendue injuste envers ta charmante femme: je la supposais
d'accord avec le Comte, quoique j'eusse appris de Bazile qu'elle l'avait
toujours rebuté.
FIGARO.
Vous connaissiez mal votre fils, de le croire ébranlé par ces impulsions
féminines. Je puis défier la plus rusée de m'en faire accroire.
MARCELINE.
Il est toujours heureux de le penser, mon fils; la jalousie....
FIGARO.
....N'est qu'un sot enfant de l'orgueil, ou c'est la maladie d'un fou.
Oh! j'ai là-dessus, ma mère, une philosophie.... imperturbable; et si
Suzanne doit me tromper un jour, je lui pardonne d'avance; elle aura
long-temps travaillé.... (_Il se retourne et aperçoit Fanchette qui
cherche de côté et d'autre._)
_SCÈNE XIV._
FIGARO, FANCHETTE, MARCELINE.
FIGARO.
Eeeh.... ma petite cousine qui nous écoute!
FANCHETTE.
Oh! pour ça non: on dit que c'est malhonnête.
FIGARO.
Il est vrai; mais comme cela est utile, on fait aller souvent l'un pour
l'autre.
FANCHETTE.
Je regardais si quelqu'un était là.
FIGARO.
Déjà dissimulée, friponne! vous savez bien qu'il n'y peut être.
FANCHETTE.
Et qui donc?
FIGARO.
Chérubin.
FANCHETTE.
Ce n'est pas lui que je cherche, car je sais fort bien où il est; c'est
ma cousine Suzanne.
FIGARO.
Et que lui veut ma petite cousine?
FANCHETTE.
À vous, petit cousin, je le dirai.--C'est... ce n'est qu'une épingle que
je veux lui remettre.
FIGARO, _vivement_.
Une épingle! une épingle!... et de quelle part, coquine? à votre âge
vous faites déjà un mét... (_il se reprend, et dit d'un ton doux_) Vous
faites déjà très-bien tout ce que vous entreprenez, Fanchette; et ma
jolie cousine est si obligeante....
FANCHETTE.
À qui donc en a-t-il de se fâcher? je m'en vais.
FIGARO, _l'arrêtant_.
Non, non, je badine; tiens, ta petite épingle est celle que Monseigneur
t'a dit de remettre à Suzanne, et qui servait à cacheter un petit papier
qu'il tenait; tu vois que je suis au fait.
FANCHETTE.
Pourquoi donc le demander, quand vous le savez si bien?
FIGARO, _cherchant_.
C'est qu'il est assez gai de savoir comment Monseigneur s'y est pris
pour t'en donner la commission.
FANCHETTE, _naïvement_.
Pas autrement que vous ne dites: _tiens, petite Fanchette, rends cette
épingle à ta belle cousine, et dis-lui seulement que c'est le cachet des
grands maronniers_.
FIGARO.
Des grands?...
FANCHETTE.
_Maronniers._ Il est vrai qu'il a ajouté: _prends garde que personne ne
te voie_.
FIGARO.
Il faut obéir, ma cousine: heureusement personne ne vous a vue. Faites
donc joliment votre commission; et n'en dites pas plus à Suzanne que
Monseigneur n'a ordonné.
FANCHETTE.
Et pourquoi lui en dirais-je? il me prend pour un enfant, mon cousin.
(_Elle sort en sautant._)
_SCÈNE XV._
FIGARO, MARCELINE.
FIGARO.
Hé bien, ma mère!
MARCELINE.
Hé bien, mon fils!
FIGARO, _comme étouffé_.
Pour celui-ci!... il y a réellement des choses...
MARCELINE.
Il y a des choses! hé! qu'est-ce qu'il y a?
FIGARO, _les mains sur la poitrine_.
Ce que je viens d'entendre, ma mère, je l'ai là comme un plomb.
MARCELINE, _riant_.
Ce cœur plein d'assurance n'était donc qu'un ballon gonflé? une épingle
a tout fait partir!
FIGARO _furieux_.
Mais cette épingle, ma mère, est celle qu'il a ramassée!...
MARCELINE, _rappelant ce qu'il a dit_.
La jalousie! oh, j'ai là-dessus, ma mère, une philosophie....
imperturbable; et si Suzanne m'attrape un jour, je le lui pardonne....
FIGARO, _vivement_.
Oh, ma mère! on parle comme on sent: mettez le plus glacé des juges à
plaider dans sa propre cause, et voyez-le expliquer la loi!--Je ne
m'étonne plus s'il avait tant d'humeur sur ce feu!--Pour la mignonne aux
fines épingles, elle n'en est pas où elle le croit, ma mère, avec ses
maronniers! si mon mariage est assez fait pour légitimer ma colère, en
revanche, il ne l'est pas assez pour que je n'en puisse épouser une
autre, et l'abandonner...
MARCELINE.
Bien conclu! abymons tout sur un soupçon. Qui t'a prouvé, dis-moi, que
c'est toi qu'elle joue, et non le Comte? L'as-tu étudiée de nouveau,
pour la condamner sans appel? sais-tu si elle se rendra sous les arbres,
à quelle intention elle y va, ce qu'elle y dira, ce qu'elle y fera? je
te croyais plus fort en jugement.
FIGARO, _lui baisant la main avec respect_.
Elle a raison, ma mère, elle a raison, raison, toujours raison! mais
accordons, maman, quelque chose à la nature; on en vaut mieux après.
Examinons en effet, avant d'accuser et d'agir. Je sais où est le
rendez-vous. Adieu, ma mère.
(_Il sort._)
_SCÈNE XVI._
MARCELINE _seule_.
Adieu: et moi aussi, je le sais. Après l'avoir arrêté, veillons sur les
voies de Suzanne; ou plutôt avertissons-la; elle est si jolie créature!
Ah! quand l'intérêt personnel ne nous arme pas les unes contre les
autres, nous sommes toutes portées à soutenir notre pauvre sexe opprimé,
contre ce fier, ce terrible.... (_en riant_) et pourtant un peu nigaud
de sexe masculin.
(_Elle sort._)
_Fin du quatrième Acte._
ACTE V.
_Le théâtre représente une salle de maronniers, dans un parc; deux
pavillons, kiosques, ou temples de jardins, sont à droite et à
gauche; le fond est une clarière ornée, un siège de gazon sur le
devant. Le théâtre est obscur._
_SCÈNE PREMIÈRE._
FANCHETTE _seule, tenant d'une main deux biscuits et une orange, et de
l'autre une lanterne de papier allumée_.
Dans le pavillon à gauche, a-t-il dit. C'est celui-ci:--s'il allait ne
pas venir à présent; mon petit rôle.... Ces vilaines gens de l'office
qui ne voulaient pas seulement me donner une orange et deux
biscuits!--Pour qui, Mademoiselle?--Hé bien, Monsieur! c'est pour
quelqu'un.--Oh! nous savons;--et quand ça serait; parce que Monseigneur
ne veut pas le voir, faut-il qu'il meure de faim?--Tout ça pourtant m'a
coûté un fier baiser sur la joue!... que sait-on? il me le rendra
peut-être! (_elle voit Figaro qui vient l'examiner; elle fait un cri._)
Ah!... (_Elle s'enfuit, et elle entre dans le pavillon à sa gauche._)
_SCÈNE II._
FIGARO, _un grand manteau sur les épaules, un large chapeau
rabattu_. BAZILE, ANTONIO, BARTHOLO, BRID'OISON, GRIPE-SOLEIL,
TROUPE DE VALETS ET DE TRAVAILLEURS.
FIGARO, _d'abord seul_.
C'est Fanchette! (_il parcourt des yeux les autres à mesure qu'ils
arrivent, et dit d'un ton farouche:_) bon jour, Messieurs; bon soir;
êtes-vous tous ici?
BAZILE.
Ceux que tu as pressés d'y venir.
FIGARO.
Quelle heure est-il bien à peu-près?
ANTONIO _regarde en l'air_.
La lune devrait être levée.
BARTHOLO.
Eh quels noirs apprêts fais-tu donc? Il a l'air d'un conspirateur!
FIGARO, _s'agitant_.
N'est-ce pas pour une noce, je vous prie, que vous êtes rassemblés au
château?
BRID'OISON.
Cè-ertainement.
ANTONIO.
Nous allions là bas dans le parc, attendre un signal pour ta fête.
FIGARO.
Vous n'irez pas plus loin, Messieurs; c'est ici, sous ces maronniers,
que nous devons tous célébrer l'honnête fiancée que j'épouse, & le loyal
Seigneur qui se l'est destinée.
BAZILE, _se rappelant la journée_.
Ah! vraiment je sais ce que c'est. Retirons-nous, si vous m'en croyez:
il est question d'un rendez-vous: je vous conterai cela près d'ici.
BRID'OISON, _à Figaro_.
Nou-ous reviendrons.
FIGARO.
Quand vous m'entendrez appeler, ne manquez pas d'accourir tous, et dites
du mal de Figaro, s'il ne vous fait voir une belle chose.
BARTHOLO.
Souviens-toi qu'un homme sage ne se fait point d'affaire avec les
grands.
FIGARO.
Je m'en souviens.
BARTHOLO.
Qu'ils ont quinze et bisque sur nous, par leur état.
FIGARO.
Sans leur industrie, que vous oubliez. Mais souvenez-vous aussi que
l'homme qu'on fait timide, est dans la dépendance de tous les fripons.
BARTHOLO.
Fort bien.
FIGARO.
Et que j'ai nom _de Verte-allure_, du chef honoré de ma mère.
BARTHOLO.
Il a le diable au corps.
BRID'OISON.
I-il l'a.
BAZILE, _à part_.
Le Comte et sa Suzanne se sont arrangés sans moi? Je ne suis pas fâché
de l'algarade.
FIGARO, _aux Valets_.
Pour vous autres, coquins, à qui j'ai donné l'ordre, illuminez-moi ces
entours; ou, par la mort que je voudrais tenir aux dents, si j'en saisis
un par le bras...
(_Il secoue le bras de Gripe-Soleil._)
GRIPE-SOLEIL _s'en va en criant et pleurant_.
Ah, ah, oh, oh! damné brutal!
BAZILE, _en s'en allant_.
Le ciel vous tienne en joie, monsieur du marié!
(_Ils sortent._)
_SCÈNE III._
FIGARO _seul, se promenant dans l'obscurité, dit du ton le plus sombre_.