_Barbe-Agar-Raab-Magdelène-Nicole-Marceline de Verte-allure_, fille

majeure; (_Marceline se lève et salue_) contre _Figaro_... nom de

baptême en blanc?

FIGARO.

Anonyme.

BRID'OISON.

A-anonyme! Què-el patron est-ce-là?

FIGARO.

C'est le mien.

DOUBLE-MAIN _écrit_.

Contre anonyme _Figaro_. Qualités?

FIGARO.

Gentilhomme.

LE COMTE.

Vous êtes gentilhomme? (_le greffier écrit_)

FIGARO.

Si le ciel l'eût voulu, je serais fils d'un prince.

LE COMTE, _au Greffier_.

Allez.

L'HUISSIER, _glapissant_.

Silence, Messieurs.

DOUBLE-MAIN _lit_.

...Pour cause d'opposition faite au mariage dudit _Figaro_, par ladite

_de Verte-allure_. Le docteur _Bartholo_ plaidant pour la demanderesse,

et ledit _Figaro_ pour lui-même; si la cour le permet, contre le vœu de

l'usage, et la jurisprudence du siége.

FIGARO.

L'usage, maître Double-main, est souvent un abus; le client un peu

instruit sait toujours mieux sa cause que certains avocats, qui, suant à

froid, criant à tue tête, et connaissant tout, hors le fait,

s'embarrassent aussi peu de ruiner le plaideur, que d'ennuyer

l'auditoire et d'endormir Messieurs; plus boursoufflés après que s'ils

eussent composé l'_oratio pro Murena_; moi je dirai le fait en peu de

mots. Messieurs...

DOUBLE-MAIN.

En voilà beaucoup d'inutiles, car vous n'êtes pas demandeur, et n'avez

que la défense; avancez, Docteur, et lisez la promesse.

FIGARO.

Oui, promesse!

BARTHOLO, _mettant ses lunettes_.

Elle est précise.

BRID'OISON.

I-il faut la voir.

DOUBLE-MAIN.

Silence donc, Messieurs.

L'HUISSIER, _glapissant_.

Silence.

BARTHOLO _lit_.

_Je soussigné, reconnais avoir reçu de damoiselle, &c.... Marceline de

Verte-allure, dans le château d'Aguas-Frescas, la somme de deux mille

piastres fortes cordonnées; laquelle somme je lui rendrai à sa

réquisition, dans ce château; et je l'épouserai, par forme de

reconnaissance, &c._ signé _Figaro_, tout court. Mes conclusions sont au

payement du billet, et à l'exécution de la promesse, avec dépens. (_il

plaide_) Messieurs.... jamais cause plus intéressante ne fut soumise au

jugement de la cour! et depuis _Alexandre le grand_, qui promit mariage

à la belle _Thalestris_....

LE COMTE, _interrompant_.

Avant d'aller plus loin, Avocat, convient-on de la validité du titre?

BRID'OISON, _à Figaro._

Qu'oppo... qu'oppo-osez-vous à cette lecture?

FIGARO.

Qu'il y a, Messieurs, malice, erreur, ou distraction dans la manière

dont on a lu la pièce; car il n'est pas dit dans l'écrit: _laquelle

somme je lui rendrai, ET je l'épouserai; mais, laquelle somme je lui

rendrai, OU je l'épouserai_; ce qui est bien différent.

LE COMTE.

Y a-t-il ET dans l'acte, ou bien OU?

BARTHOLO.

Il y a ET.

FIGARO.

Il y a OU.

BRID'OISON.

Dou-ouble-main, lisez vous-même.

DOUBLE-MAIN, _prenant le papier_.

Et c'est le plus sûr; car souvent les parties déguisent en lisant. (_il

lit_) E e e _damoiselle_ e e e _de Verte-allure_ e e e, Ha! _laquelle

somme je lui rendrai à sa réquisition, dans ce château_... ET... OU...

ET... OU... Le mot est si mal écrit... il y a un pâté.

BRID'OISON.

Un pâ-âté? je sais ce que c'est.

BARTHOLO, _plaidant_.

Je soutiens, moi, que c'est la conjonction copulative ET qui lie les

membres co-relatifs de la phrase: je paierai la demoiselle, ET je

l'épouserai.

FIGARO _plaidant_.

Je soutiens, moi, que c'est la conjonction alternative OU qui sépare

lesdits membres; je paierai la donzelle, OU je l'épouserai: à pédant,

pédant et demi; qu'il s'avise de parler latin, j'y suis grec; je

l'extermine.

LE COMTE.

Comment juger pareille question?

BARTHOLO.

Pour la trancher, Messieurs, et ne plus chicaner sur un mot, nous

passons qu'il y ait OU.

FIGARO.

J'en demande acte.

BARTHOLO.

Et nous y adhérons. Un si mauvais refuge ne sauvera pas le coupable:

examinons le titre en ce sens. (_il lit_) _Laquelle somme je lui rendrai

dans ce château où je l'épouserai_; c'est ainsi qu'on dirait, Messieurs:

_Vous vous ferez saigner dans ce lit_ où _vous resterez chaudement_,

c'est dans lequel.

_Il prendra deux gros de rhubarbe_ où _vous mêlerez un peu de tamarin_,

dans lesquels on mêlera. Ainsi, _château_ où _je l'épouserai_,

Messieurs, _c'est château dans lequel...._

FIGARO.

Point du tout: la phrase est dans le sens de celle-ci; Ou _la maladie

vous tuera_, ou _ce sera le médecin_; ou bien _le médecin_; c'est

incontestable. Autre exemple: Ou _vous n'écrirez rien qui plaise_, ou

_les sots vous dénigreront_; ou bien _les sots_; le sens est clair; car,

audit cas, _sots ou méchans_ sont le substantif qui gouverne. Maître

Bartholo croit-il donc que j'aye oublié ma syntaxe? ainsi, je la paierai

dans ce château, _virgule, ou_ je l'épouserai....

BARTHOLO, _vîte_.

Sans virgule.

FIGARO, _vîte_.

Elle y est. C'est, _virgule_, Messieurs, ou bien je l'épouserai.

BARTHOLO, _regardant le papier: vîte_.

Sans virgule, Messieurs.

FIGARO, _vîte_.

Elle y était, Messieurs. D'ailleurs, l'homme qui épouse est-il tenu de

rembourser?

BARTHOLO, _vîte_.

Oui; nous nous marions séparés de biens.

FIGARO, _vîte_.

Et nous de corps, dès que mariage n'est pas quittance. (_les juges se

lèvent et opinent tout bas._)

BARTHOLO.

Plaisant acquittement!

DOUBLE-MAIN.

Silence, Messieurs.

L'HUISSIER, _glapissant_.

Silence.

BARTHOLO.

Un pareil fripon appelle cela payer ses dettes!

FIGARO.

Est-ce votre faute, Avocat, que vous plaidez?

BARTHOLO.

Je défends cette demoiselle.

FIGARO.

Continuez à déraisonner; mais cessez d'injurier. Lorsque, craignant

l'emportement des plaideurs, les tribunaux ont toléré qu'on appelât des

tiers, ils n'ont pas entendu que ces défenseurs modérés deviendraient

impunément des insolens privilégiés. C'est dégrader le plus noble

institut. (_Les juges continuent d'opiner bas._)

ANTONIO, _à Marceline, montrant les juges_.

Qu'ont-ils tant à balbucifier?

MARCELINE.

On a corrompu le grand juge, il corrompt l'autre, et je perds mon

procès.

BARTHOLO, _bas, d'un ton sombre_.

J'en ai peur.

FIGARO, _gaiement_.

Courage, Marceline.

DOUBLE-MAIN _se lève; à Marceline_.

Ah, c'est trop fort! je vous dénonce; et pour l'honneur du tribunal, je

demande qu'avant faire droit sur l'autre affaire, il soit prononcé sur

celle-ci.

LE COMTE _s'assied_.

Non, Greffier, je ne prononcerai point sur mon injure personnelle; un

juge espagnol n'aura point à rougir d'un excès, digne au plus, des

tribunaux asiatiques; c'est assez des autres abus! J'en vais corriger un

second en vous motivant mon arrêt: tout juge qui s'y refuse, est un

grand ennemi des lois! Que peut requérir la demanderesse? mariage à

défaut de paiement; les deux ensemble impliqueraient.

DOUBLE-MAIN.

Silence, Messieurs.

L'HUISSIER, _glapissant_.

Silence.

LE COMTE.

Que nous répond le défendeur? qu'il veut garder sa personne; à lui

permis.

FIGARO, _avec joie_.

J'ai gagné.

LE COMTE.

Mais comme le texte dit: _laquelle femme je paierai à la première

réquisition, ou bien j'épouserai, &c_. La cour condamne le défendeur à

payer deux mille piastres fortes à la demanderesse, ou bien à l'épouser

dans le jour. (_il se lève._)

FIGARO _stupéfait_.

J'ai perdu.

ANTONIO, _avec joie_.

Superbe arrêt.

FIGARO.

En quoi superbe?

ANTONIO.

En ce que tu n'es plus mon neveu. Grand merci, Monseigneur.

L'HUISSIER, _glapissant_.

Passez, Messieurs. (_le peuple sort._)

ANTONIO.

Je m'en vas tout conter à ma nièce. (_il sort._)

_SCÈNE XVI._

LE COMTE, _allant de côté et d'autre_; MARCELINE, BARTHOLO, FIGARO,

BRID'OISON.

MARCELINE _s'assied_.

Ah! je respire.

FIGARO.

Et moi, j'étouffe.

LE COMTE, _à part_.

Au moins je suis vengé, cela soulage.

FIGARO, _à part_.

Et ce Bazile qui devait s'opposer au mariage de Marceline, voyez comme

il revient!--(_au Comte qui sort_) Monseigneur, vous nous quittez?

LE COMTE.

Tout est jugé.

FIGARO, _à Brid'oison_.

C'est ce gros enflé de Conseiller...

BRID'OISON.

Moi, gro-os enflé!

FIGARO.

Sans doute. Et je ne l'épouserai pas: je suis gentilhomme une fois. (_le

Comte s'arrête._)

BARTHOLO.

Vous l'épouserez.

FIGARO.

Sans l'aveu de mes nobles parens?

BARTHOLO.

Nommez-les, montrez-les.

FIGARO.

Qu'on me donne un peu de temps: je suis bien près de les revoir; il y a

quinze ans que je les cherche.

BARTHOLO.

Le fat! c'est quelqu'enfant trouvé!

FIGARO.

Enfant perdu, Docteur; ou plutôt enfant volé.

LE COMTE _revient_.

_Volé_, _perdu_, la preuve? il crierait qu'on lui fait injure!

FIGARO.

Monseigneur, quand les langes à dentelles, tapis brodés et joyaux d'or

trouvés sur moi par les brigands, n'indiqueraient pas ma haute

naissance, la précaution qu'on avait prise de me faire des marques

distinctives, témoignerait assez combien j'étais un fils précieux: et

cet hiéroglyphe à mon bras... (_il veut se dépouiller le bras droit._)

MARCELINE, _se levant vivement_.

Une spatule à ton bras droit?

FIGARO.

D'où savez-vous que je dois l'avoir?

MARCELINE.

Dieux! c'est lui!

FIGARO.

Oui, c'est moi.

BARTHOLO, _à Marceline_.

Et qui? lui!

MARCELINE, _vivement_.

C'est Emmanuel.

BARTHOLO, _à Figaro_.

Tu fus enlevé par des Bohémiens?

FIGARO, _exalté_.

Tout près d'un château. Bon Docteur, si vous me rendez à ma noble

famille, mettez un prix à ce service; des monceaux d'or n'arrêteront pas

mes illustres parens.

BARTHOLO, _montrant Marceline_.

Voilà ta mère.

FIGARO.

...Nourrice?

BARTHOLO.

Ta propre mère.

LE COMTE.

Sa mère!

FIGARO.

Expliquez-vous.

MARCELINE, _montrant Bartholo_.

Voilà ton père.

FIGARO, _désolé_.

Oh oh oh! aye de moi.

MARCELINE.

Est-ce que la nature ne te l'a pas dit mille fois?

FIGARO.

Jamais.

LE COMTE, _à part_.

Sa mère!

BRID'OISON.

C'est clair, i-il ne l'épousera pas.

[C]BARTHOLO.

Ni moi non plus.

[Note C: Ce qui suit, enfermé entre ces deux index, a été retranché

par les Comédiens français aux représentations de Paris.]

MARCELINE.

Ni vous! et votre fils? vous m'aviez juré...

BARTHOLO.

J'étais fou. Si pareils souvenirs engageaient, on serait tenu d'épouser

tout le monde.

BRID'OISON.

E-et si l'on y regardait de si près, per-ersonne n'épouserait personne.

BARTHOLO.

Des fautes si connues! une jeunesse déplorable!

MARCELINE, _s'échauffant par degrés_.

Oui, déplorable, et plus qu'on ne croit! je n'entends pas nier mes

fautes, ce jour les a trop bien prouvées! mais qu'il est dur de les

expier après trente ans d'une vie modeste! j'étais née, moi, pour être

sage, et je la suis devenue sitôt qu'on m'a permis d'user de ma raison.

Mais dans l'âge des illusions, de l'inexpérience et des besoins, où les

séducteurs nous assiégent, pendant que la misère nous poignarde, que

peut opposer une enfant à tant d'ennemis rassemblés? Tel nous juge ici

sévèrement, qui, peut-être, en sa vie a perdu dix infortunées!

FIGARO.

Les plus coupables sont les moins généreux! c'est la règle.

MARCELINE, _vivement_.

Hommes plus qu'ingrats, qui flétrissez par le mépris les jouets de vos

passions, vos victimes! c'est vous qu'il faut punir des erreurs de notre

jeunesse; vous et vos magistrats, si vains du droit de nous juger, et

qui nous laissent enlever, par leur coupable négligence, tout honnête

moyen de subsister. Est-il un seul état pour les malheureuses filles?

Elles avaient un droit naturel à toute la parure des femmes; on y laisse

former mille ouvriers de l'autre sexe.

FIGARO, _en colère_.

Ils font broder jusqu'aux soldats!

MARCELINE _exaltée_.

Dans les rangs mêmes plus élevés, les femmes n'obtiennent de vous qu'une

considération dérisoire; leurées de respects apparens, dans une

servitude réelle; traitées en mineures pour nos biens, punies en

majeures pour nos fautes! ah! sous tous les aspects, votre conduite avec

nous fait horreur ou pitié!

FIGARO.

Elle a raison!

LE COMTE, _à part_.

Que trop raison!

BRID'OISON.

Elle a, mon-on Dieu, raison.

MARCELINE.

Mais que nous sont, mon fils, les refus d'un homme injuste? ne regarde

pas d'où tu viens, vois où tu vas; cela seul importe à chacun. Dans

quelques mois, ta fiancée ne dépendra plus que d'elle-même; elle

t'acceptera, j'en réponds: vis entre une épouse, une mère tendres, qui

te chériront à qui mieux mieux. Sois indulgent pour elles, heureux pour

toi, mon fils; gai, libre; et bon pour tout le monde: il ne manquera

rien à ta mère.

FIGARO.

Tu parles d'or, maman, et je me tiens à ton avis. Qu'on est sot en

effet! il y a des mille mille ans que le monde roule; et dans cet océan

de durée où j'ai par hasard attrapé quelques chétifs trente ans qui ne

reviendront plus, j'irais me tourmenter pour savoir à qui je les dois!

tant pis pour qui s'en inquiète. Passer ainsi la vie à chamailler, c'est

peser sur le collier sans relâche, comme les malheureux chevaux de la

remonte des fleuves, qui ne reposent pas, même quand ils s'arrêtent, et

qui tirent toujours quoiqu'ils cessent de marcher. Nous attendrons....

LE COMTE.

Sot événement qui me dérange!

BRID'OISON, _à Figaro_.

Et la noblesse et le château? vous impo-osez à la justice?

FIGARO.

Elle allait me faire faire une belle sottise, la justice! après que j'ai

manqué, pour ces maudits cent écus, d'assommer vingt fois Monsieur, qui

se trouve aujourd'hui mon père! mais, puisque le ciel à sauvé ma vertu

de ces dangers, mon père, agréez mes excuses... Et vous, ma mère,

embrassez-moi... le plus maternellement que vous pourrez.

(_Marceline lui saute au cou._)

_SCÈNE XVII._

BARTHOLO, FIGARO, MARCELINE, BRID'OISON, SUZANNE, ANTONIO, LE COMTE.

SUZANNE, _accourant une bourse à la main_.

Monseigneur, arrêtez; qu'on ne les marie pas: je viens payer Madame avec

la dot que ma maîtresse me donne.

LE COMTE, _à part_.

Au diable la maîtresse! Il semble que tout conspire...

(_Il sort._)

_SCÈNE XVIII._

BARTHOLO, ANTONIO, SUZANNE, FIGARO, MARCELINE, BRID'OISON.

ANTONIO, _voyant Figaro embrasser sa mère, dit à Suzanne_.

Ah! oui, payer! Tiens, tiens.

SUZANNE _se retourne_.

J'en vois assez; sortons, mon oncle.

FIGARO, _l'arrêtant_.

Non, s'il vous plaît. Que vois-tu donc?

SUZANNE.

Ma bêtise et ta lâcheté.

FIGARO.

Pas plus de l'une que de l'autre.

SUZANNE _en colère_.

Et que tu l'épouses à gré, puisque tu la caresses.

FIGARO, _gaiement_.

Je la caresse; mais je ne l'épouse pas.

(_Suzanne veut sortir, Figaro la retient._)

SUZANNE _lui donne un soufflet_.

Vous êtes bien insolent d'oser me retenir!

FIGARO, _à la compagnie_.

C'est-il çà de l'amour? Avant de nous quitter, je t'en supplie, envisage

bien cette chère femme-là.

SUZANNE.

Je la regarde.

FIGARO.

Et tu la trouves?

SUZANNE.

Affreuse.

FIGARO.

Et vive la jalousie! elle ne vous marchande pas.

MARCELINE, _les bras ouverts_.

Embrasse ta mère, ma jolie Suzanette. Le méchant qui te tourmente est

mon fils.

SUZANNE _court à elle_.

Vous sa mère! (_elles restent dans les bras l'une de l'autre._)

ANTONIO.

C'est donc de tout à l'heure?

FIGARO.

...Que je le sais.

MARCELINE _exaltée_.

Non, mon cœur entraîné vers lui ne se trompait que de motif; c'était le

sang qui me parlait.

FIGARO.

Et moi, le bon sens, ma mère, qui me servait d'instinct quand je vous

refusais, car j'étais loin de vous haïr; témoin l'argent...

MARCELINE _lui remet un papier_.

Il est à toi: reprends ton billet, c'est ta dot.

SUZANNE _lui jette la bourse_.

Prends encore celle-ci.

FIGARO.

Grand merci.

MARCELINE _exaltée_.

Fille assez malheureuse, j'allais devenir la plus misérable des femmes,

et je suis la plus fortunée des mères! Embrassez-moi, mes deux enfans;

j'unis dans vous toutes mes tendresses. Heureuse autant que je puis

l'être, ah! mes enfans, combien je vais aimer!

FIGARO _attendri; avec vivacité_.

Arrête donc, chère mère! arrête donc! voudrais-tu voir se fondre en eau

mes yeux noyés des premières larmes que je connaisse? elles sont de

joie, au moins. Mais quelle stupidité! j'ai manqué d'en être honteux: je

les sentais couler entre mes doigts, regarde; (_il montre ses doigts

écartés_) et je les retenais bêtement! vas te promener la honte! je veux

rire et pleurer en même temps; on ne sent pas deux fois ce que

j'éprouve. (_il embrasse sa mère d'un côté, Suzanne de l'autre._)

MARCELINE.

O mon ami!

SUZANNE.

Mon cher ami!

BRID'OISON _s'essuyant les yeux d'un mouchoir_.

Eh bien! moi! je suis donc bê-ête aussi!

FIGARO _exalté_.

Chagrin, c'est maintenant que je puis te défier; atteins-moi, si tu

l'oses, entre ces deux femmes chéries.

ANTONIO, _à Figaro_.

Pas tant de cajoleries, s'il vous plaît. En fait de mariage dans les

familles, celui des parens va devant, savez. Les vôtres se baillent-ils

la main?

BARTHOLO.

Ma main! puisse-t-elle se dessécher et tomber, si jamais je la donne à

la mère d'un tel drôle!

ANTONIO, _à Bartholo_.

Vous n'êtes donc qu'un père marâtre? (_à Figaro_) En ce cas, not'

galant, plus de parole.

SUZANNE.

Ah! mon oncle...

ANTONIO.

Irai-je donner l'enfant de not' sœur à sti qui n'est l'enfant de

personne?

BRID'OISON.

Est-ce que cela-a se peut, imbécille? on-on est toujours l'enfant de

quelqu'un.

ANTONIO.

Tarare!... il ne l'aura jamais. (_il sort._)

_SCÈNE XIX._

BARTHOLO, SUZANNE, FIGARO, MARCELINE, BRID'OISON.

BARTHOLO, _à Figaro_.

Et cherche à présent qui t'adopte. (_il veut sortir._)

MARCELINE _courant prendre Bartholo à bras le corps, le ramène_.

Arrêtez, Docteur, ne sortez pas.

FIGARO, _à part_.

Non, tous les sots d'Andalousie sont, je crois, déchaînés contre mon

pauvre mariage!

SUZANNE, _à Bartholo_.

Bon petit papa, c'est votre fils.

MARCELINE, _à Bartholo_.

De l'esprit, des talens, de la figure.

FIGARO, _à Bartholo_.

Et qui ne vous a pas coûté une obole.

BARTHOLO.

Et les cent écus qu'il m'a pris?

MARCELINE, _le caressant_.

Nous aurons tant de soin de vous, papa!

SUZANNE, _le caressant_.

Nous vous aimerons tant, petit papa!

BARTHOLO, _attendri_.

Papa! bon papa! petit papa! voilà que je suis plus bête encore que

Monsieur, moi. (_montrant Brid'oison_) Je me laisse aller comme un

enfant. (_Marceline et Suzanne l'embrassent_) Oh! non, je n'ai pas dit

oui. (_il se retourne_) Qu'est donc devenu Monseigneur?

FIGARO.

Courons le joindre; arrachons-lui son dernier mot. S'il machinait

quelqu'autre intrigue, il faudrait tout recommencer.

TOUS ENSEMBLE. Courons, courons.

(_Ils entraînent Bartholo dehors._)

_SCÈNE XX._

BRID'OISON _seul_.

Plus bê-ête encore que Monsieur! on peut se dire à soi-même ces-es

sortes de choses-là, mais... i-ils ne sont pas polis du tout dan-ans cet

endroit-ci. (_il sort._)

_Fin du troisième Acte._

ACTE IV.

_Le théâtre représente une galerie ornée de candélabres, de lustres

allumés, de fleurs, de guirlandes; en un mot, préparée pour donner une

fête. Sur le devant à droite est une table avec une écritoire, un

fauteuil derrière._

_SCÈNE PREMIÈRE._

FIGARO, SUZANNE.

FIGARO, _la tenant à bras le corps_.

Hé bien! amour, es-tu contente? elle a converti son Docteur, cette fine

langue dorée de ma mère! malgré sa répugnance il l'épouse, et ton bourru

d'oncle est bridé; il n'y a que Monseigneur qui rage; car enfin notre

hymen va devenir le prix du leur. Ris donc un peu de ce bon résultat.

SUZANNE.

As-tu rien vu de plus étrange?

FIGARO.

Ou plutôt d'aussi gai. Nous ne voulions qu'une dot arrachée à

l'Excellence; en voilà deux dans nos mains qui ne sortent pas des

siennes. Une rivale acharnée te poursuivait; j'étais tourmenté par une

furie; tout cela s'est changé, pour nous, dans _la plus bonne_ des

mères. Hier j'étais comme seul au monde, et voilà que j'ai tous mes

parens, pas si magnifiques, il est vrai, que je me les étais galonnés;

mais assez bien pour nous, qui n'avons pas la vanité des riches.

SUZANNE.

Aucune des choses que tu avais disposées, que nous attendions, mon ami,

n'est pourtant arrivée!

FIGARO.

Le hasard a mieux fait que nous tous, ma petite; ainsi va le monde; on

travaille, on projette, on arrange d'un côté; la fortune accomplit de

l'autre: et depuis l'affamé conquérant qui voudrait avaler la terre,

jusqu'au paisible aveugle qui se laisse mener par son chien, tous sont

le jouet de ses caprices; encore l'aveugle au chien est-il souvent mieux

conduit, moins trompé dans ses vues, que l'autre aveugle avec son

entourage.--Pour cet aimable aveugle, qu'on nomme Amour... (_il la

reprend tendrement à bras le corps._)

SUZANNE.

Ah! c'est le seul qui m'intéresse!

FIGARO.

Permets donc que, prenant l'emploi de la folie, je sois le bon chien qui

le mène à ta jolie mignone porte; et nous voilà logés pour la vie.

SUZANNE, _riant_.

L'Amour et toi?

FIGARO.

Moi et l'Amour.

SUZANNE.

Et vous ne chercherez pas d'autre gîte?

FIGARO.

Si tu m'y prends, je veux bien que mille millions de galans....

SUZANNE.

Tu vas exagérer; dis ta bonne vérité.

FIGARO.

Ma vérité la plus vraie!

SUZANNE.

Fi donc, vilain! en a-t-on plusieurs?

FIGARO.

Oh! que oui. Depuis qu'on a remarqué qu'avec le temps vieilles folies

deviennent sagesse, et qu'anciens petits mensonges assez mal plantés ont

produit de grosses, grosses vérités; on en a de mille espèces: et celles

qu'on sait, sans oser les divulguer: car toute vérité n'est pas bonne à

dire: et celles qu'on vante, sans y ajouter foi; car toute vérité n'est

pas bonne à croire: et les sermens passionnés, les menaces des mères,

les protestations des buveurs, les promesses des gens en place, le

dernier mot de nos marchands; cela ne finit pas. Il n'y a que mon amour

pour Suzon qui soit une vérité de bon aloi.

SUZANNE.

J'aime ta joie, parce qu'elle est folle; elle annonce que tu es heureux.

Parlons du rendez-vous du Comte.

FIGARO.

Ou plutôt n'en parlons jamais; il a failli me coûter Suzanne.

SUZANNE.

Tu ne veux donc plus qu'il ait lieu?

FIGARO.

Si vous m'aimez, Suzon; votre parole d'honneur sur ce point: qu'il s'y

morfonde; et c'est sa punition.

SUZANNE.

Il m'en a plus coûté de l'accorder, que je n'ai de peine à le rompre: il

n'en sera plus question.

FIGARO.

Ta bonne vérité?

SUZANNE.

Je ne suis pas comme vous autres savans; moi, je n'en ai qu'une.

FIGARO.

Et tu m'aimeras un peu?

SUZANNE.

Beaucoup.

FIGARO.

Ce n'est guère.

SUZANNE.

Et comment?

FIGARO.

En fait d'amour, vois-tu, trop n'est pas même assez.

SUZANNE.

Je n'entends pas toutes ces finesses; mais je n'aimerai que mon mari.

FIGARO.

Tiens parole, et tu feras une belle exception à l'usage. (_il veut

l'embrasser._)

_SCÈNE II._

FIGARO, SUZANNE, LA COMTESSE.

LA COMTESSE.

Ah! j'avais raison de le dire; en quelque endroit qu'ils soient, croyez

qu'ils sont ensemble. Allons donc, Figaro, c'est voler l'avenir, le

mariage et vous-même, que d'usurper un tête à tête. On vous attend, on

s'impatiente.

FIGARO.

Il est vrai, Madame, je m'oublie. Je vais leur montrer mon excuse.

(_Il veut emmener Suzanne._)

LA COMTESSE _la retient_.

Elle vous suit.

_SCÈNE III._

SUZANNE, LA COMTESSE.

LA COMTESSE.

As-tu ce qu'il nous faut pour troquer de vêtement?

SUZANNE.

Il ne faut rien, Madame; le rendez-vous ne tiendra pas.

LA COMTESSE.

Ah! vous changez d'avis?

SUZANNE.

C'est Figaro.

LA COMTESSE.

Vous me trompez.

SUZANNE.

Bonté divine!

LA COMTESSE.

Figaro n'est pas homme à laisser échapper une dot.

SUZANNE.

Madame! eh! que croyez-vous donc?

LA COMTESSE.

Qu'enfin, d'accord avec le Comte, il vous fâche à présent de m'avoir

confié ses projets. Je vous sais par cœur. Laissez-moi. (_elle veut

sortir._)

SUZANNE _se jette à genoux_.

Au nom du Ciel espoir de tous! vous ne savez pas, Madame, le mal que

vous faites à Suzanne! après vos bontés continuelles et la dot que vous

me donnez!...

LA COMTESSE _la relève_.

Hé mais... je ne sais ce que je dis! en me cédant ta place au jardin, tu

n'y vas pas, mon cœur; tu tiens parole à ton mari; tu m'aides à ramener

le mien.

SUZANNE.

Comme vous m'avez affligée!

LA COMTESSE.

C'est que je ne suis qu'une étourdie. (_elle la baise au front_) Où est

ton rendez-vous?

SUZANNE _lui baise la main_.

Le mot de jardin m'a seul frappée.

LA COMTESSE, _montrant la table_.

Prends cette plume, et fixons un endroit.

SUZANNE.

Lui écrire!

LA COMTESSE.

Il le faut.

SUZANNE.

Madame! au moins, c'est vous...

LA COMTESSE.

Je mets tout sur mon compte. (_Suzanne s'assied; la Comtesse dicte._)

_Chanson nouvelle, sur l'air:... Qu'il fera beau ce soir sous les grands

maronniers!... Qu'il fera beau ce soir..._

SUZANNE _écrit_.

_Sous les grands maronniers!_... après?

LA COMTESSE.

Crains-tu qu'il ne t'entende pas?

SUZANNE _relit_.

C'est juste. (_elle plie le billet_) Avec quoi cacheter?

LA COMTESSE.

Une épingle, dépêche; elle servira de réponse. Écris sur le revers:

_renvoyez-moi le cachet_.

SUZANNE _écrit en riant_.

La Folle Journée ou le Mariage de Figaro · 第 7 / 10 段