ANTONIO _frappant dans sa main_.

Il ne l'a, ma foi, pas manqué du premier coup: c'est son nom.

LE COMTE.

Marceline, on suspendra tout jusqu'à l'examen de vos titres, qui se fera

publiquement dans la grand'salle d'audience. Honnête Bazile! agent

fidèle et sûr! allez au bourg chercher les gens du siége.

BAZILE.

Pour son affaire?

LE COMTE.

Et vous m'amènerez le paysan du billet.

BAZILE.

Est-ce que je le connais?

LE COMTE.

Vous résistez!

BAZILE.

Je ne suis pas entré au château pour en faire les commissions.

LE COMTE.

Quoi donc?

BAZILE.

Homme à talent sur l'orgue du village, je montre le clavecin à Madame, à

chanter à ses femmes, la mandoline aux pages; et mon emploi, surtout,

est d'amuser votre compagnie avec ma guitare, quand il vous plaît me

l'ordonner.

GRIPE-SOLEIL _s'avance_.

J'irai bien, Monsigneu, si cela vous plaira?

LE COMTE.

Quel est ton nom et ton emploi?

GRIPE-SOLEIL.

Je suis Gripe-Soleil, mon bon signeu; le petit patouriau des chèvres,

commandé pour le feu d'artifice. C'est fête aujourd'hui dans le

troupiau; et je sais ous-ce-qu'est toute l'enragée boutique à procès du

pays.

LE COMTE.

Ton zèle me plaît; vas-y; mais vous, (_à Bazile_) accompagnez Monsieur

en jouant de la guitare, et chantant pour l'amuser en chemin; il est de

ma compagnie.

GRIPE-SOLEIL _joyeux_.

Oh, moi, je suis de la...

(_Suzanne l'apaise de la main en lui montrant la Comtesse_.)

BAZILE _surpris_.

Que j'accompagne Gripe-Soleil en jouant?

LE COMTE.

C'est votre emploi! partez, ou je vous chasse. (_Il sort._)

_SCÈNE XXIII._

_Les Acteurs précédens, excepté le Comte._

BAZILE _à lui-même_.

Ah! je n'irai pas lutter contre le pot de fer, moi qui ne suis...

FIGARO.

Qu'une cruche.

BAZILE _à part_.

Au lieu d'aider à leur mariage, je m'en vais assurer le mien avec

Marceline. (_à Figaro_) Ne conclus rien, crois-moi, que je ne sois de

retour. (_il va prendre la guitare sur le fauteuil du fond._)

FIGARO _le suit_.

Conclure! oh! va, ne crains rien; quand même tu ne reviendrais jamais...

tu n'as pas l'air en train de chanter; veux-tu que je commence?...

allons, gai! haut la-mi-la pour ma fiancée. (_il se met en marche à

reculons, danse en chantant la Séguedille suivante; Bazile accompagne,

et tout le monde le suit._)

SÉGUEDILLE: air noté.

Je préfère à richesse

La sagesse

De ma Suzon,

Zon, zon, zon,

Zon, zon, zon,

Zon, zon, zon,

Zon, zon, zon.

Aussi sa gentillesse

Est maîtresse

De ma raison;

Zon, zon, zon,

Zon, zon, zon,

Zon, zon, zon,

Zon, zon, zon.

(_Le bruit s'éloigne, on n'entend pas le reste._)

_SCÈNE XXIV._

SUZANNE, LA COMTESSE.

LA COMTESSE _dans sa bergère_.

Vous voyez, Suzanne, la jolie scène que votre étourdi m'a value avec son

billet.

SUZANNE.

Ah! Madame, quand je suis rentrée du cabinet, si vous aviez vu votre

visage! il s'est terni tout à coup; mais ce n'a été qu'un nuage; et par

degrés vous êtes devenue rouge, rouge, rouge!

LA COMTESSE.

Il a donc sauté par la fenêtre?

SUZANNE.

Sans hésiter, le charmant enfant! léger... comme une abeille.

LA COMTESSE.

Ah ce fatal jardinier! Tout cela m'a remuée au point... que je ne

pouvais rassembler deux idées.

SUZANNE.

Ah! Madame, au contraire; et c'est-là que j'ai vu combien l'usage du

grand monde donne d'aisance aux dames comme il faut, pour mentir sans

qu'il y paraisse.

LA COMTESSE.

Crois-tu que le Comte en soit la dupe? et s'il trouvait cet enfant au

château!

SUZANNE.

Je vais recommander de le cacher si bien...

LA COMTESSE.

Il faut qu'il parte. Après ce qui vient d'arriver, vous croyez bien que

je ne suis pas tentée de l'envoyer au jardin à votre place.

SUZANNE.

Il est certain que je n'irai pas non plus. Voilà donc mon mariage encore

une fois...

LA COMTESSE _se lève_.

Attends... Au lieu d'un autre ou de toi, si j'y allais moi-même.

SUZANNE.

Vous, Madame?

LA COMTESSE.

Il n'y aurait personne d'exposé... le Comte alors ne pourrait nier...

Avoir puni sa jalousie et lui prouver son infidélité! cela serait...

Allons, le bonheur d'un premier hasard m'enhardit à tenter le second.

Fais-lui savoir promptement que tu te rendras au jardin; mais surtout

que personne...

SUZANNE

Ah! Figaro.

LA COMTESSE.

Non, non; il voudrait mettre ici du sien... Mon masque de velours et ma

canne, que j'aille y rêver sur la terrasse. (_Suzanne entre dans le

cabinet de toilette_.)

_SCÈNE XXV._

LA COMTESSE _seule_.

Il est assez effronté mon petit projet! (_elle se retourne._) Ah le

ruban! mon joli ruban! je t'oubliais! (_elle le prend sur sa bergère et

le roule._) Tu ne me quitteras plus... tu me rappelleras la scène où ce

malheureux enfant... Ah! monsieur le Comte, qu'avez-vous fait?... et

moi, que fais-je en ce moment?

_SCÈNE XXVI._

LA COMTESSE, SUZANNE.

(_La Comtesse met furtivement le ruban dans son sein._)

SUZANNE.

Voici la canne et votre loup.

LA COMTESSE.

Souviens-toi que je t'ai défendu d'en dire un mot à Figaro.

SUZANNE _avec joie_.

Madame, il est charmant votre projet. Je viens d'y réfléchir. Il

rapproche tout, termine tout, embrasse tout; et quelque chose qui

arrive, mon mariage est maintenant certain. (_elle baise la main de sa

maîtresse._)

(_Elles sortent._)

_Fin du second Acte._

_Pendant l'entr'acte, des valets arrangent la salle d'audience: on

apporte les deux banquettes à dossier des avocats, que l'on place aux

deux côtés du théâtre, de façon que le passage soit libre par derrière.

On pose une estrade à deux marches dans le milieu du théâtre vers le

fond, sur laquelle on place le fauteuil du Comte. On met la table du

greffier et son tabouret de côté sur le devant, et des siéges pour

Brid'oison et d'autres juges, des deux côtés de l'estrade du Comte._

ACTE III.

_Le théâtre représente une salle du château, appelée salle du trône, et

servant de salle d'audience, ayant sur le côté une impériale en dais, et

dessous, le portrait du roi._

_SCÈNE PREMIÈRE._

LE COMTE, PEDRILLE _en veste et botté, tenant un paquet cacheté._

LE COMTE, _vîte_.

M'as-tu bien entendu?

PEDRILLE.

Excellence, oui. (_il sort._)

_SCÈNE II._

LE COMTE _seul, criant_.

Pédrille?

_SCÈNE III_

LE COMTE, PEDRILLE _revient_.

PEDRILLE.

Excellence?

LE COMTE.

On ne t'a pas vu?

PEDRILLE.

Âme qui vive.

LE COMTE.

Prenez le cheval barbe.

PEDRILLE.

Il est à la grille du potager, tout sellé.

LE COMTE.

Ferme, d'un trait, jusqu'à Séville.

PEDRILLE.

Il n'y a que trois lieues, elles sont bonnes.

LE COMTE.

En descendant, sachez si le Page est arrivé.

PEDRILLE.

Dans l'hôtel?

LE COMTE.

Oui; surtout depuis quel temps?

PEDRILLE.

J'entends.

LE COMTE.

Remets-lui son brevet, et reviens vîte.

PEDRILLE.

Et s'il n'y était pas?

LE COMTE.

Revenez plus vîte, et m'en rendez compte: allez.

_SCÈNE IV._

LE COMTE _seul, marche en rêvant_.

J'ai fait une gaucherie en éloignant Bazile!... la colère n'est bonne à

rien.--Ce billet remis par lui, qui m'avertit d'une entreprise sur la

Comtesse; la Camariste enfermée quand j'arrive; la maîtresse affectée

d'une terreur fausse ou vraie; un homme qui saute par la fenêtre, et

l'autre après qui avoue... ou qui prétend que c'est lui... le fil

m'échappe. Il y a là-dedans une obscurité... Des libertés chez mes

vassaux, qu'importe à gens de cette étoffe? Mais la Comtesse! si quelque

insolent attentait... où m'égarai-je? En vérité quand la tête se monte,

l'imagination la mieux réglée devient folle comme un rêve!--Elle

s'amusait; ces ris étouffés, cette joie mal éteinte!--Elle se respecte,

et mon honneur... où diable on l'a placé! De l'autre part où suis-je?

Cette friponne de Suzanne a-t-elle trahi mon secret? comme il n'est pas

encore le sien... Qui donc m'enchaîne à cette fantaisie? j'ai voulu

vingt fois y renoncer... Étrange effet de l'irrésolution! si je la

voulais sans débat, je la désirerais mille fois moins.--Ce Figaro se

fait bien attendre! il faut le sonder adroitement. (_Figaro paraît dans

le fond; il s'arrête._) et tâcher, dans la conversation que je vais

avoir avec lui, de démêler, d'une manière détournée, s'il est instruit

ou non de mon amour pour Suzanne.

_SCÈNE V._

LE COMTE, FIGARO.

FIGARO, _à part_.

Nous y voilà.

LE COMTE.

...s'il en sait par elle un seul mot...

FIGARO, _à part_.

Je m'en suis douté.

LE COMTE.

...je lui fais épouser la vieille.

FIGARO, _à part_.

Les amours de monsieur Bazile.

LE COMTE.

...et voyons ce que nous ferons de la jeune.

FIGARO, _à part_.

Ah! ma femme, s'il vous plaît.

LE COMTE _se retourne_.

Hein? quoi? qu'est-ce que c'est?

FIGARO _s'avance_.

Moi, qui me rends à vos ordres.

LE COMTE.

Et pourquoi ces mots?

FIGARO.

Je n'ai rien dit.

LE COMTE _répète_.

_Ma femme, s'il vous plaît?_

FIGARO.

C'est.... la fin d'une réponse que je fesais: _allez le dire à ma femme,

s'il vous plaît_.

LE COMTE _se promène_.

_Sa femme!_.... Je voudrais bien savoir quelle affaire peut arrêter

Monsieur, quand je le fais appeler?

FIGARO _feignant d'assurer son habillement_.

Je m'étais sali sur ces couches en tombant; je me changeais.

LE COMTE.

Faut-il une heure?

FIGARO.

Il faut le temps.

LE COMTE.

Les domestiques ici.... sont plus longs à s'habiller que les maîtres!

FIGARO.

C'est qu'ils n'ont point de valets pour les y aider.

LE COMTE.

....Je n'ai pas trop compris ce qui vous avait forcé tantôt de courir un

danger inutile, en vous jetant....

FIGARO.

Un danger! on dirait que je me suis engouffré tout vivant....

LE COMTE.

Essayez de me donner le change, en feignant de le prendre, insidieux

valet! vous entendez fort bien que ce n'est pas le danger qui

m'inquiéte, mais le motif.

FIGARO.

Sur un faux avis, vous arrivez furieux, renversant tout, comme le

torrent de _la Moréna_; vous cherchez un homme; il vous le faut, ou vous

allez briser les portes, enfoncer les cloisons; je me trouve-là par

hasard; qui sait dans votre emportement si...

LE COMTE _interrompant_.

Vous pouviez fuir par l'escalier.

FIGARO.

Et vous, me prendre au corridor.

LE COMTE _en colère_.

Au corridor! (_à part_) je m'emporte, et nuis à ce que je veux savoir.

FIGARO, _à part_.

Voyons-le venir, et jouons serré.

LE COMTE _radouci_.

Ce n'est pas ce que je voulais dire, laissons cela. J'avais... oui,

j'avais quelqu'envie de t'emmener à Londres, courrier de dépêches...

mais toutes réflexions faites...

FIGARO.

Monseigneur a changé d'avis?

LE COMTE.

Premièrement, tu ne sais pas l'anglais.

FIGARO.

Je sais _God-dam_.

LE COMTE.

Je n'entends pas.

FIGARO.

Je dis que je sais _God-dam_.

LE COMTE.

Hé bien?

FIGARO.

Diable! c'est une belle langue que l'anglais; il en faut peu pour aller

loin: avec _God-dam_ en Angleterre, on ne manque de rien nulle

part.--Voulez-vous tâter d'un bon poulet gras? entrez dans une taverne,

et faites seulement ce geste au garçon; (_il tourne la broche_)

_God-dam!_ on vous apporte un pied de bœuf salé sans pain. C'est

admirable! Aimez-vous à boire un coup d'excellent Bourgogne ou de

Clairet? rien que celui-ci; (_il débouche une bouteille_) _God-dam!_ on

vous sert un pot de bierre en bel étain, la mousse aux bords: quelle

satisfaction! Rencontrez vous une de ces jolies personnes qui vont

trottant menu, les yeux baissés, coudes en arrière, et tortillant un peu

des hanches? mettez mignardement tous les doigts unis sur la bouche; ah!

_God-dam!_ elle vous sangle un soufflet de crocheteur: preuve qu'elle

entend. Les Anglais, à la vérité, ajoutent par-ci, par-là quelques

autres mots en conversant; mais il est bien aisé de voir que God-dam est

le fond de la langue; et si Monseigneur n'a pas d'autre motif de me

laisser en Espagne...

LE COMTE, _à part_.

Il veut venir à Londres; elle n'a pas parlé.

FIGARO, _à part_.

Il croit que je ne sais rien; travaillons-le un peu dans son genre.

LE COMTE.

Quel motif avait la Comtesse pour me jouer un pareil tour?

FIGARO.

Ma foi, Monseigneur, vous le savez mieux que moi.

LE COMTE.

Je la préviens sur tout, et la comble de présens.

FIGARO.

Vous lui donnez, mais vous êtes infidèle. Sait-on gré du superflu à qui

nous prive du nécessaire?

LE COMTE.

...Autrefois tu me disais tout.

FIGARO.

Et maintenant je ne vous cache rien.

LE COMTE.

Combien la Comtesse t'a-t-elle donné pour cette belle association?

FIGARO.

Combien me donnâtes-vous pour la tirer des mains du Docteur! tenez,

Monseigneur; n'humilions pas l'homme qui nous sert bien, crainte d'en

faire un mauvais valet.

LE COMTE.

Pourquoi faut-il qu'il y ait toujours du louche en ce que tu fais?

FIGARO.

C'est qu'on en voit par-tout quand on cherche des torts.

LE COMTE.

Une réputation détestable!

FIGARO.

Et si je vaux mieux qu'elle? y a-t-il beaucoup de seigneurs qui puissent

en dire autant?

LE COMTE.

Cent fois je t'ai vu marcher à la fortune, et jamais aller droit.

FIGARO.

Comment voulez-vous? la foule est là: chacun veut courir, on se presse,

on pousse, on coudoie, on renverse, arrive qui peut; le reste est

écrasé. Aussi, c'est fait; pour moi j'y renonce.

LE COMTE.

À la fortune? (_à part_) Voici du neuf.

FIGARO.

(_à part_) À mon tour maintenant. (_haut_) Votre Excellence m'a gratifié

de la conciergerie du château; c'est un fort joli sort: à la vérité je

ne serai pas le courtier étrenné des nouvelles intéressantes; mais en

revanche, heureux avec ma femme au fond de l'Andalousie...

LE COMTE.

Qui t'empêcherait de l'emmener à Londres?

FIGARO.

Il faudrait la quitter si souvent, que j'aurais bientôt du mariage

par-dessus la tête.

LE COMTE.

Avec du caractère et de l'esprit, tu pourrais un jour t'avancer dans les

bureaux.

FIGARO.

De l'esprit pour s'avancer? Monseigneur se rit du mien. Médiocre et

rampant; et l'on arrive à tout.

LE COMTE.

...Il ne faudrait qu'étudier un peu sous moi la politique.

FIGARO.

Je la sais.

LE COMTE.

Comme l'anglais, le fond de la langue!

FIGARO.

Oui, s'il y avait de quoi se vanter. Mais feindre d'ignorer ce qu'on

sait, de savoir tout ce qu'on ignore; d'entendre ce qu'on ne comprend

pas, de ne point ouïr ce qu'on entend; surtout de pouvoir au-delà de ses

forces; avoir souvent pour grand secret de cacher qu'il n'y en a point;

s'enfermer pour tailler des plumes, et paraître profond quand on n'est,

comme on dit, que vide et creux; jouer bien ou mal un personnage;

répandre des espions et pensionner des traîtres; amolir des cachets;

intercepter des lettres; et tâcher d'anoblir la pauvreté des moyens par

l'importance des objets: voilà toute la politique, ou je meure!

LE COMTE.

Eh! c'est l'intrigue que tu définis!

FIGARO.

La politique, l'intrigue, volontiers; mais comme je les crois un peu

germaines, en fasse qui voudra. _J'aime mieux ma mie au gué_, comme dit

la chanson du bon roi.

LE COMTE _à part_.

Il veut rester. J'entends... Suzanne m'a trahi.

FIGARO _à part_.

Je l'enfile, et le paye en sa monnaie.

LE COMTE.

Ainsi tu espères gagner ton procès contre Marceline?

FIGARO.

Me feriez-vous un crime de refuser une vieille fille, quand votre

Excellence se permet de nous souffler toutes les jeunes?

LE COMTE _raillant_.

Au tribunal, le magistrat s'oublie, et ne voit plus que l'ordonnance.

FIGARO.

Indulgente aux grands, dure aux petits...

LE COMTE.

Crois-tu donc que je plaisante?

FIGARO.

Eh! qui le sait, Monseigneur? _Tempo e galant'uomo_, dit l'italien; il

dit toujours la vérité; c'est lui qui m'apprendra qui me veut du mal ou

du bien.

LE COMTE _à part_.

Je vois qu'on lui a tout dit; il épousera la duègne.

FIGARO, _à part_.

Il a joué au fin avec moi; qu'a-t-il appris?

_SCÈNE VI._

LE COMTE, UN LAQUAIS, FIGARO.

LE LAQUAIS _annonçant_.

Dom Gusman Brid'oison.

LE COMTE.

Brid'oison?

FIGARO.

Eh! sans doute. C'est le juge ordinaire; le lieutenant du siége; votre

prud'homme.

LE COMTE.

Qu'il attende.

(_Le laquais sort._)

_SCÈNE VII._

LE COMTE, FIGARO.

FIGARO _reste un moment à regarder le Comte qui rêve_.

...Est-ce-là ce que Monseigneur voulait?

LE COMTE _revenant à lui_.

Moi?... je disais d'arranger ce salon pour l'audience publique.

FIGARO.

Hé, qu'est-ce qu'il manque? le grand fauteuil pour vous, de bonnes

chaises aux prud'hommes, le tabouret du greffier, deux banquettes aux

avocats, le plancher pour le beau monde, et la canaille derrière. Je

vais renvoyer les frotteurs.

(_Il sort_)

_SCÈNE VIII._

LE COMTE _seul_.

Le maraut m'embarrassait! en disputant, il prend son avantage, il vous

serre, vous enveloppe.... Ah friponne et fripon! vous vous entendez pour

me jouer? soyez amis, soyez amans, soyez ce qu'il vous plaira, j'y

consens; mais, parbleu, pour époux...

_SCÈNE IX._

SUZANNE, LE COMTE.

SUZANNE _essoufflée_.

Monseigneur... pardon, Monseigneur.

LE COMTE _avec humeur_.

Qu'est-ce qu'il y a, Mademoiselle?

SUZANNE.

Vous êtes en colère!

LE COMTE.

Vous voulez quelque chose apparemment?

SUZANNE _timidement_.

C'est que ma maîtresse a ses vapeurs. J'accourais vous prier de nous

prêter votre flacon d'éther. Je l'aurais rapporté dans l'instant.

LE COMTE _le lui donne_.

Non, non, gardez-le pour vous-même. Il ne tardera pas à vous être utile.

SUZANNE.

Est-ce que les femmes de mon état ont des vapeurs, donc? c'est un mal de

condition qu'on ne prend que dans les boudoirs.

LE COMTE.

Une fiancée bien éprise, et qui perd son futur...

SUZANNE.

En payant Marceline, avec la dot que vous m'avez promise...

LE COMTE.

Que je vous ai promise, moi?

SUZANNE _baissant les yeux._

Monseigneur, j'avais cru l'entendre.

LE COMTE.

Oui, si vous consentiez à m'entendre vous-même.

SUZANNE _les yeux baissés_.

Et n'est-ce pas mon devoir d'écouter son Excellence?

LE COMTE.

Pourquoi donc, cruelle fille! ne me l'avoir pas dit plutôt?

SUZANNE.

Est-il jamais trop tard pour dire la vérité?

LE COMTE.

Tu te rendrais sur la brune au jardin?

SUZANNE.

Est-ce que je ne m'y promène pas tous les soirs?

LE COMTE.

Tu m'as traité ce matin si durement!

SUZANNE.

Ce matin?--et le Page derrière le fauteuil?

LE COMTE.

Elle a raison, je l'oubliais. Mais pourquoi ce refus obstiné, quand

Bazile, de ma part?...

SUZANNE.

Quelle nécessité qu'un Bazile?...

LE COMTE.

Elle a toujours raison. Cependant il y a un certain Figaro à qui je

crains bien que vous n'ayez tout dit!

SUZANNE.

Dame! oui, je lui dis tout,--hors ce qu'il faut lui taire.

LE COMTE _en riant_.

Ah charmante! et tu me le promets? si tu manquais à ta parole,

entendons-nous, mon cœur: point de rendez-vous; point de dot, point de

mariage.

SUZANNE _fesant la révérence_.

Mais aussi; point de mariage, point de droit du seigneur, Monseigneur.

LE COMTE.

Où prend-elle ce qu'elle dit? d'honneur j'en rafollerai! mais ta

maîtresse attend le flacon...

SUZANNE _riant et rendant le flacon_.

Aurais-je pu vous parler sans un prétexte?

LE COMTE _veut l'embrasser_.

Délicieuse créature!

SUZANNE _s'échappe_.

Voilà du monde.

LE COMTE _à part_.

Elle est à moi. (_il s'enfuit._)

SUZANNE.

Allons vîte rendre compte à Madame.

_SCÈNE X._

SUZANNE, FIGARO.

FIGARO.

Suzanne, Suzanne! où cours-tu donc si vîte en quittant Monseigneur?

SUZANNE.

Plaide à présent, si tu le veux; tu viens de gagner ton procès. (_elle

s'enfuit._)

FIGARO _la suit_.

Ah! mais, dis donc...

_SCÈNE XI._

LE COMTE _rentre seul_.

_Tu viens de gagner ton procès_!--Je donnais-là dans un bon piége! O mes

chers insolens! je vous punirai de façon... Un bon arrêt, bien juste...

mais s'il allait payer la duègne... avec quoi?... s'il payait... Eeeeh!

n'ai-je pas le fier Antonio, dont le noble orgueil dédaigne en Figaro un

inconnu pour sa nièce? En caressant cette manie... pourquoi non? dans le

vaste champ de l'intrigue, il faut savoir tout cultiver, jusqu'à la

vanité d'un sot. (_il appelle_) Anto... (_il voit entrer Marceline,

&c._)

(_Il sort._)

_SCÈNE XII._

BARTHOLO, MARCELINE, BRID'OISON.

MARCELINE _à Brid'oison_.

Monsieur, écoutez mon affaire.

BRID'OISON _en robe, et bégayant un peu_.

Eh bien! pa-arlons-en verbalement.

BARTHOLO.

C'est une promesse de mariage.

MARCELINE

Accompagnée d'un prêt d'argent.

BRID'OISON.

J'en-entends, _et cætera_, le reste.

MARCELINE.

Non, Monsieur, point d'_et cætera_.

BRID'OISON.

J'en-entends; vous avez la somme?

MARCELINE.

Non, Monsieur, c'est moi qui l'ai prêtée.

BRID'OISON.

J'en-entends bien, vou-ous redemandez l'argent?

MARCELINE.

Non, Monsieur; je demande qu'il m'épouse.

BRID'OISON.

Hé mais, j'en-entends fort bien; et lui, veu-eut-il vous épouser?

MARCELINE.

Non, Monsieur; voilà tout le procès!

BRID'OISON.

Croyez-vous que je ne l'en-entende pas, le procès?

MARCELINE.

Non, Monsieur; (_à Bartholo_) où sommes-nous! (_à Brid'oison_) Quoi!

c'est vous qui nous jugerez?

BRID'OISON.

Est-ce que j'ai a-acheté ma charge pour autre chose?

MARCELINE, _en soupirant_.

C'est un grand abus que de les vendre!

BRID'OISON.

Oui, l'on-on ferait mieux de nous les donner pour rien. Contre qui

plai-aidez-vous?

_SCÈNE XIII._

BARTHOLO, MARCELINE, BRID'OISON, FIGARO _rentre en se frottant les

mains_.

MARCELINE, _montrant Figaro_.

Monsieur, contre ce malhonnête-homme.

FIGARO, _très gaiement, à Marceline_.

Je vous gêne, peut-être.--Monseigneur revient dans l'instant, monsieur

le Conseiller.

BRID'OISON.

J'ai vu ce ga-arçon-là quelque part.

FIGARO.

Chez madame votre femme, à Séville, pour la servir, monsieur le

Conseiller.

BRID'OISON.

Dan-ans quel temps?

FIGARO.

Un peu moins d'un an avant la naissance de monsieur votre fils le cadet,

qui est un bien joli enfant, je m'en vante.

BRID'OISON.

Oui, c'est le plus jo-oli de tous. On dit que tu-u fais ici des tiennes?

FIGARO.

Monsieur est bien bon. Ce n'est-là qu'une misère.

BRID'OISON.

Une promesse de mariage! A-ah! le pauvre benêt!

FIGARO.

Monsieur...

BRID'OISON.

A-t-il vu mon-on secrétaire, ce bon garçon?

FIGARO.

N'est-ce pas Double-main, le greffier?

BRID'OISON.

Oui, c'est qu'il mange à deux rateliers.

FIGARO.

Manger! je suis garant qu'il dévore. Oh que oui, je l'ai vu, pour

l'extrait et pour le supplément d'extrait; comme cela se pratique, au

reste.

BRID'OISON.

On-on doit remplir les formes.

FIGARO.

Assurément, Monsieur: si le fond des procès appartient aux plaideurs, on

sait bien que la forme est le patrimoine des tribunaux.

BRID'OISON.

Ce garçon-là n'è-est pas si niais que je l'avais cru d'abord. Hé bien,

l'ami, puisque tu en sais tant; nou-ous aurons soin de ton affaire.

FIGARO.

Monsieur, je m'en rapporte à votre équité, quoique vous soyez de notre

justice.

BRID'OISON.

Hein?... Oui, je suis de la-a justice. Mais si tu dois, et que tu-u ne

payes pas?...

FIGARO.

Alors Monsieur voit bien que c'est comme si je ne devais pas.

BRID'OISON.

San-ans doute.--Hé mais, qu'est-ce donc qu'il dit?

_SCÈNE XIV._

BARTHOLO, MARCELINE, LE COMTE, BRID'OISON, FIGARO, UN HUISSIER.

L'HUISSIER _précédant le Comte, crie_.

Monseigneur, Messieurs.

LE COMTE.

En robe ici, seigneur Brid'oison! ce n'est qu'une affaire domestique:

l'habit de ville était trop bon.

BRID'OISON.

C'è-est vous qui l'êtes, monsieur le Comte. Mais je ne vais jamais

san-ans elle; parce que la forme, voyez-vous; la forme! Tel rit d'un

juge en habit court, qui-i tremble au seul aspect d'un procureur en

robe. La forme, la-a forme!

LE COMTE, _à l'huissier_.

Faites entrer l'audience.

L'HUISSIER _va ouvrir en glapissant_.

L'audience.

_SCÈNE XV._

LES ACTEURS PRÉCÉDENS, ANTONIO, LES VALETS DU CHÂTEAU, LES PAYSANS ET

PAYSANNES, _en habits de fête_, LE COMTE _s'assied sur le grand

fauteuil_, BRID'OISON _sur une chaise à côté_, LE GREFFIER _sur le

tabouret derrière sa table_; LES JUGES, LES AVOCATS _sur les

banquettes_; MARCELINE _à côté de_ BARTHOLO; FIGARO _sur l'autre

banquette_; LES PAYSANS ET VALETS _debout derrière_.

BRID'OISON _à Double-main_.

Double-main, a-appelez les causes.

DOUBLE-MAIN _lit un papier_.

Noble, très-noble, infiniment noble, _dom Pedro George, Hidalgo, baron

de Los altos, y montes fieros, y otros montes_; contre _Alonzo

Calderon_, jeune auteur dramatique. Il est question d'une comédie

mort-née, que chacun désavoue et rejette sur l'autre.

LE COMTE.

Ils ont raison tous deux. Hors de cour. S'ils font ensemble un autre

ouvrage, pour qu'il marque un peu dans le grand monde, ordonné que le

noble y mettra son nom, le poëte son talent.

DOUBLE-MAIN _lit un autre papier_.

_André Pétrutchio_, laboureur; contre le receveur de la province. Il

s'agit d'un forcement arbitraire.

LE COMTE.

L'affaire n'est pas de mon ressort. Je servirai mieux mes vassaux, en

les protégeant près du roi. Passez.

DOUBLE-MAIN _en prend un troisième_.

(_Bartholo et Figaro se lèvent._)

La Folle Journée ou le Mariage de Figaro · 第 6 / 10 段