M. de Clagny s'arrêta court, et demanda, la voix étranglée:

--Alors... vous consentez?...

--Oui...

Il balbutia:

--Ma chérie!... ma chérie!...

--Je l'ai dit ce matin à grand'mère,--continua Bijou,--et je dois vous

avouer qu'elle n'a pas été très contente... elle a fait tout ce qu'elle

a pu pour me faire changer d'avis...

--Je comprends ça!...

--Elle trouve que c'est fou, pour vous comme pour moi, de se marier

lorsqu'il y a une telle disproportion d'âge... et puis... elle ne me l'a

pas dit, mais j'ai bien vu que quelque chose la préoccupe, qui me

préoccupe, moi, à un degré beaucoup moindre...

--Et c'est...

--La disproportion de fortune... oui... il paraît que vous êtes

horriblement riche... grand'mère me l'a dit hier quand elle m'a appris

que vous demandiez ma main...

--Qu'est-ce que ça fait, mon Bijou, que je sois un peu plus ou un peu

moins riche?...

--Ça fait beaucoup!... avec les idées de grand'mère surtout!... Oh!...

non pas qu'elle trouve humiliant pour moi d'être épousée sans rien...

car je n'ai rien en comparaison de ce que vous avez!... non! elle

considère, que le mariage est une association ou un échange de valeurs:

«Donne-moi d'quoi qu't'as... j'te donnerai d'quoi qu'j'ai...» disent les

gens d'ici... Vous avez, vous, votre nom qui est beau, et votre argent

qui est considérable... j'ai, moi, mon nom qui est aussi assez coquet,

et ma jeunesse qui compte bien pour quelque chose...

--Eh bien! alors?... en quoi la disproportion de nos fortunes

gêne-t-elle votre grand'mère?...

--Ah! voilà!... elle m'adore, grand'mère, et elle calcule que j'ai

trente-huit ans de moins que vous... que vous pouvez mourir avant moi...

et que, après avoir vécu pendant des années dans un très grand luxe...

après m'être habituée à un bien-être excessif, que j'ignore jusqu'ici...

je me trouverai très gênée et très malheureuse à l'âge où l'on ne

recommence plus sa vie... et où l'on souffre des mauvaises habitudes

qu'on ne sait plus perdre...

--Vous sentez bien, mon adoré Bijou, que tout ce que je possède est et

sera à vous... mon testament est fait déjà... qui vous donne tout...

même si vous ne devenez pas ma femme...

--Bah!... elle dit qu'un testament... ça se déchire!...

--Si votre grand'mère le préfère, je vous assurerai tout par contrat de

mariage?...

Bijou se mit à rire:

--Alors, elle s'imaginera que nous divorcerons... et que le divorce

détruit les choses faites...

--Et si je reconnais au contrat que vous apportez la moitié de ce que je

possède... et si je vous donne encore le reste en m'en réservant

seulement l'usufruit?...

Bijou secoua la tête, et nouant, dans un mouvement tout plein de câline

tendresse, ses jolis bras frais autour de cou de M. de Clagny, elle lui

dit:

--Je ne veux de vous que du bonheur... et je suis sûre que vous m'en

donnerez beaucoup... j'espère bien que vous vivrez très, très

longtemps... et il m'importera peu, quand je serai vieille, de me

retrouver pauvre... relativement?...

Il répondit, en couvrant de baisers affolés le visage et les cheveux de

Denyse:

--Et moi, je ne vivrais plus à la pensée que la mort peut me prendre

sans que l'avenir, tel que je le veux pour vous, soit assuré...

Elle murmura:

--Ne parlez pas de toutes ces choses!... je veux croire que je ne vous

quitterai plus jamais, jamais!...

Cherchant à voir dans la nuit les yeux de Bijou, il demanda, anxieux:

--Est-ce que vous pourrez m'aimer un peu... comme je vous aime?...

Sans répondre, elle lui tendit ses lèvres, et, à ce moment, un bruit de

voix les fit se séparer brusquement. A quelques mètres d'eux, plusieurs

personnes parlaient bas, et l'on entendait des pas pesants et cadencés.

Il semblait que là, tout près, on portait un fardeau très lourd. Dans

l'obscurité, des lueurs passèrent, et M. de Clagny dit:

--C'est singulier!... on dirait qu'il est arrivé quelque chose?...

Mais Bijou, qui s'était arrêtée, inquiète, le coeur battant à coups

pressés, frappée, elle aussi, de la bizarrerie de ce cortège, répondit

paisiblement, en retenant le comte par le bras:

--Mais non!... ce sont des gens qui rentrent à la ferme... dans ce

moment-ci, on les emploie au château pendant la journée, et, quand ils

ont mangé, ils s'en retournent chez eux...

--Il me semblait, au contraire, que les lanternes allaient vers le

château?...

Elle avait repris son bras, et de nouveau il frissonnait de bonheur, se

serrant éperdument contre la jolie créature qui venait de se promettre à

lui.

Ils revinrent lentement, par les avenues, et croisèrent plusieurs

voitures qui emmenaient les invités.

Bijou dit, surprise:

--Tiens!... on s'en va déjà!... et le cotillon?... est-ce qu'il est bien

tard?...

Comme ils arrivaient au perron, ils rencontrèrent les La Balue qui

allaient monter en voiture. Denyse demanda:

--Comment?... vous partez?... pourquoi?

M. de La Balue bafouilla quelques inintelligibles paroles, tandis que sa

fille et son fils secouaient avec des mines attristées les mains de

Bijou.

Et M. de Clagny, commençant à s'inquiéter, dit à son tour:

--Ils ont de drôles de têtes!... Ah çà! qu'est-ce qu'il y a donc?...

Dans le vestibule, qu'une large traînée d'eau sillonnait, des

domestiques traversaient rapides et effarés, et Pierrot parut, les yeux

gros de larmes et les mains pleines de fleurs.

Madame de Rueille le suivait, portant aussi des fleurs.

Bijou s'arrêta, interdite; mais M. de Clagny courut à la jeune femme et

demanda:

--Qu'est-ce qui est arrivé?...

Bertrade répondit:

--M. Giraud s'est noyé... on vient de le rapporter... c'est le meunier

qui l'a retrouvé près de l'écluse...

Et comme Pierrot la regardait, consterné, agitant désespérément les

fleurs au bout de ses longs bras, elle ajouta, la voix dure:

--Oui... je sais bien... grand'mère avait défendu de le dire devant

Bijou... mais moi, je veux qu'elle le sache!...

Bijou(#39694) · 第 57 / 60 题