XVI

Couchée à cinq heures du matin, Bijou dormit deux heures, et lorsqu'elle

entra dans la matinée chez la marquise, elle était fraîche et reposée

comme après une longue nuit.

--Grand'mère,--dit-elle,--j'ai beaucoup réfléchi depuis hier...

--A quoi?...

--A ce que vous m'avez dit pour M. de Clagny...

--Ah!...--fit madame de Bracieux, ennuyée de voir revenir cette affaire

qu'elle croyait enterrée.

Un peu égoïste comme presque tous les vieillards, elle jugeait inutile

de s'occuper des choses pénibles et attristantes autrement que pour les

liquider.

--J'ai réfléchi...--continua Bijou,--et puis... cette nuit au bal j'ai

vu M. de Clagny...

La marquise demanda, un peu inquiète:

--Et... le résultat de ces réflexions et de cette entrevue?...

--C'est que j'ai changé d'avis...

--Qu'est-ce que tu dis?...

--Je dis que, avec votre permission, j'épouserai M. de Clagny...

--Allons donc!... tu ne feras pas ça?...

--Et pourquoi?...

--Parce que ce serait de la folie!...

--Mais non, grand'mère... ce sera de la sagesse, au contraire... si je

ne l'épousais pas, jamais plus, de toute ma vie, je n'aurais un instant

de tranquillité...

--Parce que?...

--Parce que je l'ai vu profondément, horriblement malheureux...

--Évidemment... mais ça passera!...

--Non... ça ne passerait pas!... et, je vous l'ai dit, j'aime M. de

Clagny plus que je n'ai jamais aimé personne... excepté vous... alors,

la pensée de le savoir malheureux par moi... et peut-être un peu par ma

faute... me serait odieuse... et me rendrait malheureuse... beaucoup

plus encore que lui...

--Mais tu le serais bien davantage, si tu l'épousais!... Écoute, mon

Bijou, tu ne sais rien de la vie... ni du mariage... j'ai eu le tort

peut-être de t'élever trop rigidement... de te laisser lire et entendre

trop peu de chose... il est des devoirs, des obligations que le mariage

impose, et que tu ignores... et ces devoirs, il faut que tu les

connaisses avant de te lancer dans la terrible aventure où tu veux

courir...

--Non...--fit Bijou en arrêtant d'un geste madame de Bracieux qui

voulait parler,--ne me dites rien, grand'mère... je n'ignore ni les

responsabilités que j'accepte, ni les devoirs que je devrai remplir...

et je suis décidée... décidée irrévocablement à devenir la femme de M.

de Clagny que j'aime tendrement...

Et comme la marquise faisait un mouvement pour protester, elle appuya:

--Oui, tendrement... et la preuve, c'est que la pensée de l'épouser ne

m'effraie pas... tandis que l'idée d'épouser les autres me causait une

sorte de répulsion...

Elle s'agenouilla devant la marquise:

--Dites que vous consentez, grand'mère?... dites-le, je vous en prie?...

--Tu as bientôt vingt-deux ans... je ne peux pas te gouverner comme une

petite fille... donc, je consens... mais sans enthousiasme, je te le

promets!... et je te supplie de réfléchir encore, mon Bijou?... tu vas,

poussée par ton bon coeur, par ton exquise pitié, faire une

irréparable bêtise...

--Je n'ai plus besoin de réfléchir... je n'ai fait que ça depuis hier...

et je sais que là seulement je trouverai le bonheur, ou, du moins, ce

qui y ressemble le plus... Ne dites rien à personne, n'est-ce pas,

grand'mère?...

--Ah!... Seigneur!... tu peux être tranquille!... si tu crois que je

suis pressée d'aller apprendre ce mariage-là!... de contempler les mines

effarées et ahuries des uns et des autres, tu te trompes, ma chérie!...

--Ne dites surtout rien à M. de Clagny... je me réjouis tant de lui

parler ce soir!...

--Mais il m'a dit qu'il ne viendrait pas!...

--Il m'a promis, à moi, de venir...

Elle ajouta, en tendant à sa grand'mère son gai visage:

--Et maintenant, il faut que j'aille m'occuper des décors... et de la

rampe qui ne s'allume pas... et de mon costume qui n'est pas fini...

La marquise prit dans ses belles mains restées blanches et lisses la

tête de Bijou et répondit en l'embrassant:

--Va!... et fasse le ciel que nous ne regrettions pas, toi, ta trop

grande bonté, et moi, ma trop grande faiblesse...

* * * * *

Les Dubuisson et M. Spiegel avaient promis de venir à quatre heures. On

devait répéter encore une scène qui ne marchait pas. Bijou, occupée à

cueillir des fleurs, alla au-devant du fiacre qui les amenait, et fut

surprise d'en voir descendre Jeanne et son père seulement. Elle demanda:

--Qu'est-ce que vous avez fait de M. Spiegel?...

Ce fut M. Dubuisson qui répondit, l'air embarrassé:

--Il vient... il vient avec votre cousin de Rueille, qui était à

Pont-sur-Loire et lui a offert de l'amener...

Jeanne dit, en prenant le bras de Bijou:

--Ne dérange pas ta grand'mère... papa n'entre pas maintenant... il a

son cours à préparer... et il va faire ça en se promenant dans le

parc...

Et, dès que M. Dubuisson se fut éloigné, elle reprit:

--Si M. Spiegel et moi nous n'avions pas des rôles dans la revue, et si

nous n'avions pas eu peur de faire manquer tout, nous ne serions pas

venus...

Bijou dit, étonnée:

--Vous ne seriez pas venus!... et pourquoi donc ça?...

--Parce que nous sommes dans une situation très fausse et ridicule...

--Vous?...

--Oui... nous!... notre mariage est démoli!...

--Démoli?...--répéta Bijou consternée,--démoli!... et pourquoi?...

Jeanne répondit, l'air très calme, mais les yeux voilés:

--Parce que j'avais la certitude qu'il m'aimait peu ou pas... alors je

lui ai dit ce matin que je ne me sentais pas la force d'accepter la vie

de souffrance que j'entrevoyais... et je lui ai rendu sa parole...

--Mon Dieu!... est-ce possible?... tu as fait ça!... et tu ne regrettes

rien?...

--Rien!... je suis très malheureuse, mais plus tranquille...

Bijou la regarda au fond des yeux et demanda:

--Et c'est... c'est à cause de moi, n'est-ce pas?... à cause de

l'attitude que prenait avec moi M. Spiegel que tu as rompu?...

Jeanne fit «oui» de la tête. Denyse reprit:

--Alors, tu as vraiment cru que ton fiancé me faisait la cour?...

--Qu'il te faisait la cour... non pas, peut-être... mais que,

certainement, il t'aimait...

--Et puis?...

--Comment, «et puis?...»

--Oui... à quoi ça le menait-il?...

--Mais... à souffrir... et, qui sait... à espérer!...

--Espérer... m'épouser?...

--Non!... oui... je ne sais pas!... espérer vaguement je ne sais quoi...

--Et tu crois que je vais supporter cette pensée que je fais... oh! bien

involontairement, ton malheur?...

--Il n'est pas en ton pouvoir de changer ce qui est...

Bijou parut réfléchir:

--Si je me mariais?...--demanda-t-elle brusquement.

Et, cachant son visage dans ses mains, elle dit d'une voix entrecoupée:

--M. de Clagny veut m'épouser...

--M. de Clagny!...--fit Jeanne stupéfaite,--mais il a soixante ans, M.

de Clagny!...

--J'avais dis non... je vais dire oui...

--Tu es folle!...

--Pas le moins du monde!... je suis pratique... le remède est peut-être

un peu dur... mais que veux-tu?... je t'aime, ma Jeanne, et la pensée de

te voir du chagrin me fait horreur!...

--Je t'assure que, même si tu épousais M. de Clagny, je n'épouserais

pas, moi, M. Spiegel... il m'a dit tantôt des choses qui m'ont été

pénibles... et que, quoi que je fasse, je n'oublierai pas...

--Des choses pénibles?... à quel sujet?...

--Au sujet de ma jalousie... il m'a dit que c'était ridicule... et

pourtant, je ne me plaignais de rien!... à lui, je l'ai dissimulée de

mon mieux, ma jalousie!... seulement, cette nuit, à ce bal, j'ai été

souffrante... j'ai demandé à papa de m'emmener... il a été mécontent...

il a cru que je boudais...

--Tout ça s'oubliera!...

--Non!... tu vois, Bijou, que tu ferais pour rien la pire des folies en

épousant un vieillard...

--Un vieillard!... c'est drôle!... il ne me fait pas du tout l'effet

d'un vieillard, M. de Clagny!... j'aimerais mieux certainement épouser

un homme plus jeune... et qui me plairait tout à fait... mais enfin...

Jeanne passa son bras autour des épaules de Bijou, et, l'embrassant:

--Tu l'attendras paisiblement, celui qui doit «te plaire tout à

fait»!... tu as bien le temps!...

--Non... je suis décidée!... tout ce que tu ferais à présent serait

inutile... tu as beau dire... quand la cause de votre petite brouille

aura disparu, la brouille disparaîtra de même... tiens, embrasse-moi

encore... et dis-moi que tu m'aimes!

--Eh bien?...--demanda Jean de Blaye qui arrivait avec M.

Spiegel,--est-on prêt?... répétons-nous?...

Depuis quelques jours, il devenait nerveux, agité, ayant besoin de

s'étourdir, cherchant à s'empêcher de penser.

Denyse répondit très calme, en essuyant rapidement ses yeux:

--Mais oui... on est prêt... on n'attendait plus que vous!...

Et gracieuse et simple, elle tendit à M. Spiegel sa petite main qu'il

baisa en disant:

--Vous n'êtes pas trop fatiguée d'avoir veillé si tard, mademoiselle?...

Il ajouta, regardant involontairement le teint un peu jauni de

mademoiselle Dubuisson:

--Vous êtes encore plus fraîche qu'hier!...

Jeanne s'approcha de Bijou et, désignant le professeur, lui dit, avec

une douleur intense au fond de ses doux yeux:

--Tu vois!... ton remède serait inutile... il est incurable!...

* * * * *

La petite revue fut jouée devant un public nombreux et amusé.

Bijou était si jolie dans son costume d'Hébé, si virginale et si pure,

si délicieuse à regarder que, lorsqu'elle voulut aller, après la pièce,

mettre une robe de bal, tous la supplièrent de rester telle qu'elle

était.

Comme elle se sauvait dans un petit salon pour éviter les compliments

des invités, elle fut arrêtée par M. de Rueille, qui lui dit d'un ton

pointu:

--C'est ça, le costume qui devait être très correct!... ce costume que,

pour me faire plaisir, vous deviez demander à Jean de changer?...

Jean arrivait avec Henry de Bracieux et Pierrot, il l'interpella

sèchement:

--Mes compliments!... tu t'entends à déshabiller les jolies femmes,

toi!... seulement, à ta place, quand il s'agit des femmes et surtout des

jeunes filles de ma famille, j'aurais le crayon plus... respectueux...

Jean répondit, après avoir regardé Bijou:

--Je ne sais pas ce qui te prend!... il est correct et gentil, ce

costume!...

Bijou intervint:

--D'ailleurs,--dit-elle paisiblement,--il n'y a que trois personnes qui

aient le droit de s'en occuper, de mon costume!... grand'mère... moi...

ou mon mari...

--Si tu en avais un?...

--Oui... eh bien, je vais en avoir un!...

Jean de Blaye haussa les épaules, incrédule.

Bijou reprit:

--Je t'assure que c'est vrai!... je me marie...

--Avec qui?...--demanda M. de Rueille, inquiet.

Pierrot dit:

--Ah! la bonne blague!...

--Qui épouses-tu?--demanda Henry de Bracieux,--qui?...

Elle répondit, narquoise, en prenant le bras de M. de Clagny qui

entrait:

--Je vais le dire à M. de Clagny...

Se tournant vers lui, elle ajouta:

--Seulement, nous irons dehors!... on étouffe là-dedans!...

Pierrot murmura, suivant des yeux le peplum rosé de Bijou:

--Ce qu'elle est «esthétique» ce soir!... c'est M. Giraud qui doit la

trouver pure!... lui qui dit qu'elle n'est pas faite pour les costumes

modernes...

--Tiens!... au fait!... où est-il donc, Giraud?--demanda Jean de

Blaye,--il a disparu après le dîner... et on ne l'a plus revu!...

Pierrot expliqua qu'il avait dû aller se promener sur le bord de la

Loire, comme il le faisait presque chaque soir. Il devenait de plus en

plus singulier: avec des crises aiguës de gaîté et de mélancolie.

Ce matin encore, il était sorti de la salle d'études pour aller chez

madame de Bracieux qui le faisait appeler pour traduire une lettre

anglaise... et puis, il était revenu assez longtemps après, expliquant

qu'il n'avait pas osé frapper parce qu'il entendait la marquise qui

causait avec mademoiselle Denyse. Et à partir de ce moment-là, il

n'avait plus dit un mot.

--Où diable est-il passé?...--demanda Jean.

Et Pierrot nasilla, imitant les camelots du boulevard:

--Où est le Bulgare?... cherchez le Bulgare!...

* * * * *

Quand elle fut seule avec M. de Clagny sous les grands arbres, Bijou

dit, très douce:

--Je suis rentrée, ce matin, malheureuse de vous avoir fait du

chagrin... j'ai pensé que, peut-être, j'avais été avec vous trop

affectueuse, trop abandonnée... que je vous avais fait croire... ce qui

n'est pas?... Est-ce vrai?...

--C'est vrai!... alors, vous n'avez pas du tout d'affection pour moi?...

--Vous savez bien que si!...

--Je veux dire que vous m'aimez comme... comme on aime un vieux parent

quelconque?...

--Mieux que ça!...

--Enfin... vous ne m'aimez pas assez... pour... m'aimer comme mari?...

--Je n'en sais rien!... je m'explique mal ce que j'éprouve pour vous!...

d'abord, je vous trouve très beau... et très charmant aussi... et puis,

je me sens, quand vous êtes là, enveloppée de tendresse et de douceur...

il me semble que je respire plus librement, que je suis plus gaie, plus

heureuse... et jamais, jamais, je n'avais encore éprouvé ça!...

Très ému de ce qu'elle disait, inquiet aussi de ce qu'elle allait dire,

le comte serra contre lui sans répondre le bras de Bijou.

Elle reprit:

--Alors, j'ai pensé que, comme je vous aimais plus que je n'avais encore

aimé personne, et que, d'autre part, je ne me consolerais jamais de vous

avoir causé un grand chagrin... le mieux était de vous épouser...

Bijou(#39694) · 第 56 / 60 题