Couchée à cinq heures du matin, Bijou dormit deux heures, et lorsqu'elle
entra dans la matinée chez la marquise, elle était fraîche et reposée
comme après une longue nuit.
--Grand'mère,--dit-elle,--j'ai beaucoup réfléchi depuis hier...
--A quoi?...
--A ce que vous m'avez dit pour M. de Clagny...
--Ah!...--fit madame de Bracieux, ennuyée de voir revenir cette affaire
qu'elle croyait enterrée.
Un peu égoïste comme presque tous les vieillards, elle jugeait inutile
de s'occuper des choses pénibles et attristantes autrement que pour les
liquider.
--J'ai réfléchi...--continua Bijou,--et puis... cette nuit au bal j'ai
vu M. de Clagny...
La marquise demanda, un peu inquiète:
--Et... le résultat de ces réflexions et de cette entrevue?...
--C'est que j'ai changé d'avis...
--Qu'est-ce que tu dis?...
--Je dis que, avec votre permission, j'épouserai M. de Clagny...
--Allons donc!... tu ne feras pas ça?...
--Et pourquoi?...
--Parce que ce serait de la folie!...
--Mais non, grand'mère... ce sera de la sagesse, au contraire... si je
ne l'épousais pas, jamais plus, de toute ma vie, je n'aurais un instant
de tranquillité...
--Parce que?...
--Parce que je l'ai vu profondément, horriblement malheureux...
--Évidemment... mais ça passera!...
--Non... ça ne passerait pas!... et, je vous l'ai dit, j'aime M. de
Clagny plus que je n'ai jamais aimé personne... excepté vous... alors,
la pensée de le savoir malheureux par moi... et peut-être un peu par ma
faute... me serait odieuse... et me rendrait malheureuse... beaucoup
plus encore que lui...
--Mais tu le serais bien davantage, si tu l'épousais!... Écoute, mon
Bijou, tu ne sais rien de la vie... ni du mariage... j'ai eu le tort
peut-être de t'élever trop rigidement... de te laisser lire et entendre
trop peu de chose... il est des devoirs, des obligations que le mariage
impose, et que tu ignores... et ces devoirs, il faut que tu les
connaisses avant de te lancer dans la terrible aventure où tu veux
courir...
--Non...--fit Bijou en arrêtant d'un geste madame de Bracieux qui
voulait parler,--ne me dites rien, grand'mère... je n'ignore ni les
responsabilités que j'accepte, ni les devoirs que je devrai remplir...
et je suis décidée... décidée irrévocablement à devenir la femme de M.
de Clagny que j'aime tendrement...
Et comme la marquise faisait un mouvement pour protester, elle appuya:
--Oui, tendrement... et la preuve, c'est que la pensée de l'épouser ne
m'effraie pas... tandis que l'idée d'épouser les autres me causait une
sorte de répulsion...
Elle s'agenouilla devant la marquise:
--Dites que vous consentez, grand'mère?... dites-le, je vous en prie?...
--Tu as bientôt vingt-deux ans... je ne peux pas te gouverner comme une
petite fille... donc, je consens... mais sans enthousiasme, je te le
promets!... et je te supplie de réfléchir encore, mon Bijou?... tu vas,
poussée par ton bon coeur, par ton exquise pitié, faire une
irréparable bêtise...
--Je n'ai plus besoin de réfléchir... je n'ai fait que ça depuis hier...
et je sais que là seulement je trouverai le bonheur, ou, du moins, ce
qui y ressemble le plus... Ne dites rien à personne, n'est-ce pas,
grand'mère?...
--Ah!... Seigneur!... tu peux être tranquille!... si tu crois que je
suis pressée d'aller apprendre ce mariage-là!... de contempler les mines
effarées et ahuries des uns et des autres, tu te trompes, ma chérie!...
--Ne dites surtout rien à M. de Clagny... je me réjouis tant de lui
parler ce soir!...
--Mais il m'a dit qu'il ne viendrait pas!...
--Il m'a promis, à moi, de venir...
Elle ajouta, en tendant à sa grand'mère son gai visage:
--Et maintenant, il faut que j'aille m'occuper des décors... et de la
rampe qui ne s'allume pas... et de mon costume qui n'est pas fini...
La marquise prit dans ses belles mains restées blanches et lisses la
tête de Bijou et répondit en l'embrassant:
--Va!... et fasse le ciel que nous ne regrettions pas, toi, ta trop
grande bonté, et moi, ma trop grande faiblesse...
* * * * *
Les Dubuisson et M. Spiegel avaient promis de venir à quatre heures. On
devait répéter encore une scène qui ne marchait pas. Bijou, occupée à
cueillir des fleurs, alla au-devant du fiacre qui les amenait, et fut
surprise d'en voir descendre Jeanne et son père seulement. Elle demanda:
--Qu'est-ce que vous avez fait de M. Spiegel?...
Ce fut M. Dubuisson qui répondit, l'air embarrassé:
--Il vient... il vient avec votre cousin de Rueille, qui était à
Pont-sur-Loire et lui a offert de l'amener...
Jeanne dit, en prenant le bras de Bijou:
--Ne dérange pas ta grand'mère... papa n'entre pas maintenant... il a
son cours à préparer... et il va faire ça en se promenant dans le
parc...
Et, dès que M. Dubuisson se fut éloigné, elle reprit:
--Si M. Spiegel et moi nous n'avions pas des rôles dans la revue, et si
nous n'avions pas eu peur de faire manquer tout, nous ne serions pas
venus...
Bijou dit, étonnée:
--Vous ne seriez pas venus!... et pourquoi donc ça?...
--Parce que nous sommes dans une situation très fausse et ridicule...
--Vous?...
--Oui... nous!... notre mariage est démoli!...
--Démoli?...--répéta Bijou consternée,--démoli!... et pourquoi?...
Jeanne répondit, l'air très calme, mais les yeux voilés:
--Parce que j'avais la certitude qu'il m'aimait peu ou pas... alors je
lui ai dit ce matin que je ne me sentais pas la force d'accepter la vie
de souffrance que j'entrevoyais... et je lui ai rendu sa parole...
--Mon Dieu!... est-ce possible?... tu as fait ça!... et tu ne regrettes
rien?...
--Rien!... je suis très malheureuse, mais plus tranquille...
Bijou la regarda au fond des yeux et demanda:
--Et c'est... c'est à cause de moi, n'est-ce pas?... à cause de
l'attitude que prenait avec moi M. Spiegel que tu as rompu?...
Jeanne fit «oui» de la tête. Denyse reprit:
--Alors, tu as vraiment cru que ton fiancé me faisait la cour?...
--Qu'il te faisait la cour... non pas, peut-être... mais que,
certainement, il t'aimait...
--Et puis?...
--Comment, «et puis?...»
--Oui... à quoi ça le menait-il?...
--Mais... à souffrir... et, qui sait... à espérer!...
--Espérer... m'épouser?...
--Non!... oui... je ne sais pas!... espérer vaguement je ne sais quoi...
--Et tu crois que je vais supporter cette pensée que je fais... oh! bien
involontairement, ton malheur?...
--Il n'est pas en ton pouvoir de changer ce qui est...
Bijou parut réfléchir:
--Si je me mariais?...--demanda-t-elle brusquement.
Et, cachant son visage dans ses mains, elle dit d'une voix entrecoupée:
--M. de Clagny veut m'épouser...
--M. de Clagny!...--fit Jeanne stupéfaite,--mais il a soixante ans, M.
de Clagny!...
--J'avais dis non... je vais dire oui...
--Tu es folle!...
--Pas le moins du monde!... je suis pratique... le remède est peut-être
un peu dur... mais que veux-tu?... je t'aime, ma Jeanne, et la pensée de
te voir du chagrin me fait horreur!...
--Je t'assure que, même si tu épousais M. de Clagny, je n'épouserais
pas, moi, M. Spiegel... il m'a dit tantôt des choses qui m'ont été
pénibles... et que, quoi que je fasse, je n'oublierai pas...
--Des choses pénibles?... à quel sujet?...
--Au sujet de ma jalousie... il m'a dit que c'était ridicule... et
pourtant, je ne me plaignais de rien!... à lui, je l'ai dissimulée de
mon mieux, ma jalousie!... seulement, cette nuit, à ce bal, j'ai été
souffrante... j'ai demandé à papa de m'emmener... il a été mécontent...
il a cru que je boudais...
--Tout ça s'oubliera!...
--Non!... tu vois, Bijou, que tu ferais pour rien la pire des folies en
épousant un vieillard...
--Un vieillard!... c'est drôle!... il ne me fait pas du tout l'effet
d'un vieillard, M. de Clagny!... j'aimerais mieux certainement épouser
un homme plus jeune... et qui me plairait tout à fait... mais enfin...
Jeanne passa son bras autour des épaules de Bijou, et, l'embrassant:
--Tu l'attendras paisiblement, celui qui doit «te plaire tout à
fait»!... tu as bien le temps!...
--Non... je suis décidée!... tout ce que tu ferais à présent serait
inutile... tu as beau dire... quand la cause de votre petite brouille
aura disparu, la brouille disparaîtra de même... tiens, embrasse-moi
encore... et dis-moi que tu m'aimes!
--Eh bien?...--demanda Jean de Blaye qui arrivait avec M.
Spiegel,--est-on prêt?... répétons-nous?...
Depuis quelques jours, il devenait nerveux, agité, ayant besoin de
s'étourdir, cherchant à s'empêcher de penser.
Denyse répondit très calme, en essuyant rapidement ses yeux:
--Mais oui... on est prêt... on n'attendait plus que vous!...
Et gracieuse et simple, elle tendit à M. Spiegel sa petite main qu'il
baisa en disant:
--Vous n'êtes pas trop fatiguée d'avoir veillé si tard, mademoiselle?...
Il ajouta, regardant involontairement le teint un peu jauni de
mademoiselle Dubuisson:
--Vous êtes encore plus fraîche qu'hier!...
Jeanne s'approcha de Bijou et, désignant le professeur, lui dit, avec
une douleur intense au fond de ses doux yeux:
--Tu vois!... ton remède serait inutile... il est incurable!...
* * * * *
La petite revue fut jouée devant un public nombreux et amusé.
Bijou était si jolie dans son costume d'Hébé, si virginale et si pure,
si délicieuse à regarder que, lorsqu'elle voulut aller, après la pièce,
mettre une robe de bal, tous la supplièrent de rester telle qu'elle
était.
Comme elle se sauvait dans un petit salon pour éviter les compliments
des invités, elle fut arrêtée par M. de Rueille, qui lui dit d'un ton
pointu:
--C'est ça, le costume qui devait être très correct!... ce costume que,
pour me faire plaisir, vous deviez demander à Jean de changer?...
Jean arrivait avec Henry de Bracieux et Pierrot, il l'interpella
sèchement:
--Mes compliments!... tu t'entends à déshabiller les jolies femmes,
toi!... seulement, à ta place, quand il s'agit des femmes et surtout des
jeunes filles de ma famille, j'aurais le crayon plus... respectueux...
Jean répondit, après avoir regardé Bijou:
--Je ne sais pas ce qui te prend!... il est correct et gentil, ce
costume!...
Bijou intervint:
--D'ailleurs,--dit-elle paisiblement,--il n'y a que trois personnes qui
aient le droit de s'en occuper, de mon costume!... grand'mère... moi...
ou mon mari...
--Si tu en avais un?...
--Oui... eh bien, je vais en avoir un!...
Jean de Blaye haussa les épaules, incrédule.
Bijou reprit:
--Je t'assure que c'est vrai!... je me marie...
--Avec qui?...--demanda M. de Rueille, inquiet.
Pierrot dit:
--Ah! la bonne blague!...
--Qui épouses-tu?--demanda Henry de Bracieux,--qui?...
Elle répondit, narquoise, en prenant le bras de M. de Clagny qui
entrait:
--Je vais le dire à M. de Clagny...
Se tournant vers lui, elle ajouta:
--Seulement, nous irons dehors!... on étouffe là-dedans!...
Pierrot murmura, suivant des yeux le peplum rosé de Bijou:
--Ce qu'elle est «esthétique» ce soir!... c'est M. Giraud qui doit la
trouver pure!... lui qui dit qu'elle n'est pas faite pour les costumes
modernes...
--Tiens!... au fait!... où est-il donc, Giraud?--demanda Jean de
Blaye,--il a disparu après le dîner... et on ne l'a plus revu!...
Pierrot expliqua qu'il avait dû aller se promener sur le bord de la
Loire, comme il le faisait presque chaque soir. Il devenait de plus en
plus singulier: avec des crises aiguës de gaîté et de mélancolie.
Ce matin encore, il était sorti de la salle d'études pour aller chez
madame de Bracieux qui le faisait appeler pour traduire une lettre
anglaise... et puis, il était revenu assez longtemps après, expliquant
qu'il n'avait pas osé frapper parce qu'il entendait la marquise qui
causait avec mademoiselle Denyse. Et à partir de ce moment-là, il
n'avait plus dit un mot.
--Où diable est-il passé?...--demanda Jean.
Et Pierrot nasilla, imitant les camelots du boulevard:
--Où est le Bulgare?... cherchez le Bulgare!...
* * * * *
Quand elle fut seule avec M. de Clagny sous les grands arbres, Bijou
dit, très douce:
--Je suis rentrée, ce matin, malheureuse de vous avoir fait du
chagrin... j'ai pensé que, peut-être, j'avais été avec vous trop
affectueuse, trop abandonnée... que je vous avais fait croire... ce qui
n'est pas?... Est-ce vrai?...
--C'est vrai!... alors, vous n'avez pas du tout d'affection pour moi?...
--Vous savez bien que si!...
--Je veux dire que vous m'aimez comme... comme on aime un vieux parent
quelconque?...
--Mieux que ça!...
--Enfin... vous ne m'aimez pas assez... pour... m'aimer comme mari?...
--Je n'en sais rien!... je m'explique mal ce que j'éprouve pour vous!...
d'abord, je vous trouve très beau... et très charmant aussi... et puis,
je me sens, quand vous êtes là, enveloppée de tendresse et de douceur...
il me semble que je respire plus librement, que je suis plus gaie, plus
heureuse... et jamais, jamais, je n'avais encore éprouvé ça!...
Très ému de ce qu'elle disait, inquiet aussi de ce qu'elle allait dire,
le comte serra contre lui sans répondre le bras de Bijou.
Elle reprit:
--Alors, j'ai pensé que, comme je vous aimais plus que je n'avais encore
aimé personne, et que, d'autre part, je ne me consolerais jamais de vous
avoir causé un grand chagrin... le mieux était de vous épouser...