--C'est que, si le contenant est pareil, le contenu ne l'est pas!...
Est-ce qu'elle ne se marie pas, la petite Dubuisson?...
--Si... elle épouse un jeune huguenot qui doit être quelque part dans
quelque coin... Ah!... non... il n'est pas dans un coin... le voilà qui
papillonne comme les autres autour de «Bijou»...
Juzencourt demanda:
--Et vous?... vous ne papillonnez pas?...
--Moi?... j'épouserais bien, moi!... parce que il faut un jour ou
l'autre se marier... sans ça, les parents crient... à cause du nom, vous
savez?... mais papillonner?... ah! ma foi non!... ça ne me chante
pas!...
Et, d'un pas traînant, il se dirigea vers Henry de Bracieux, auquel il
dit, la voix et le regard voilés:
--Quelle chaleur, n'est-ce pas?... vous avez de la chance de ne pas
rougir... vous avez d'ailleurs une de ces peaux!... c'est vrai!... vous
avez l'air d'un hercule... et malgré ça, la peau est d'une couleur... et
d'un grain!...
Comme il se penchait vers lui, l'air attendri, Henry lui cria, de sa
grosse voix sonore et pleine:
--Ah!... vous m'embêtez avec ma peau!...
Et laissant le petit La Balue planté au milieu du salon, il alla
retrouver Jean de Blaye, qui, de loin, regardait mélancoliquement Bijou
s'embrouiller dans les danses pour lesquelles se présentaient à la fois
six danseurs.
Quand M. de Clagny s'approcha voulant saluer Denyse, elle lui dit, sans
même répondre à son salut:
--Grand'mère m'a dit que vous alliez partir... je suis sûre que c'est à
cause de moi?...
Il fit signe que oui. Alors, elle lui prit le bras, et, l'entraînant
dans un salon presque désert:
--Je vous en prie?...--supplia-t-elle,--je vous en prie... ne partez
pas!...
Il répondit, très ému:
--Je vous en prie à mon tour, Bijou, ne me demandez pas l'impossible...
je n'ai pas su rester près de vous sans devenir aussi fou que les
autres... j'ai rêvé... comme rêvent les fous!... à présent que tout est
fini, il faut que je tâche de redevenir sage et d'oublier mon rêve... et
pour ça, il faut que je m'en aille loin... très loin...
Elle demanda:
--Vous aviez cru que... que je dirais oui?...
--Je vous voyais avec moi si bonne... si délicieusement gentille et
confiante... que j'avais espéré... mon Dieu, oui!... que peut-être vous
vous laisseriez aimer...
Elle dit, songeuse:
--Alors... c'est ma faute si vous avez espéré ça?...
--Ce n'est pas votre faute... c'est la mienne... on espère ce qu'on
désire...
--Si!... je suis sûre que j'ai été avec vous telle que je n'aurais pas
dû être?...
Ses yeux se remplirent de larmes et elle murmura, humble presque:
--Je vous demande pardon...
--Bijou!...--s'écria M. de Clagny affolé, mon Bijou!... c'est moi qui
dois vous demander pardon de vous avoir un instant attristée...
--Eh bien, soyez bon... ne partez pas?... pas demain, du moins?...
promettez-moi que vous viendrez demain à Bracieux voir jouer la
revue?... Oh!... ne me dites pas non!... et après... je vous parlerai...
mieux que ce soir...
Elle ajouta, en posant sur lui son regard lumineux:
--Vous ne regretterez pas d'être venu!...
Puis, arrêtant Jean de Blaye qui passait, elle demanda câline:
--Veux-tu me faire valser, dis?... tu valses si bien!...
Et, s'appuyant à son épaule, elle disparut au nez de Pierrot qui
accourait pour réclamer «sa valse».
--Laisse donc ta cousine tranquille!...--fit M. de Jonzac, qui, assis
sur un divan, regardait danser,--tu es beaucoup trop jeune pour inviter
des jeunes filles... des vraies jeunes filles comme Bijou...
--Ah!... à quel âge est-ce que je les inviterai?... c'est pas non plus
au tien, j'imagine!...
--Tu as vraiment des façons de parler!...
--Dis donc, p'pa?... pourquoi Jean et Henry disent-ils que le petit La
Balue marque de plus en plus mal?...
--Le petit La Balue?... mais je ne sais pas...
--Ils ont dit qu'il se peinturlurait...
--C'est vrai!...
--Et qu'il marquait de plus en plus mal?... pourquoi?...
--Si tu as si envie de savoir pourquoi... tu n'as qu'à le demander à tes
cousins... ils te le diront...
--Ils ne veulent pas!... je le leur ai demandé... et Jean m'a répondu:
«Fiche-nous la paix!»... Est-ce qu'on va bientôt s'en aller?...
--S'en aller?... mais ta cousine danse certainement le cotillon...
--C'est moi qui ai été bête de venir ici, au lieu de rester avec M.
Giraud et M. l'abbé!...
--Tiens... au fait!... pourquoi n'est-il pas venu, M. Giraud?... Bijou
avait demandé une invitation pour lui...
--Oui... mais il n'a pas voulu!... il est triste, triste, depuis quelque
temps... il ne mange pas... il ne dort pas non plus!... au lieu de se
coucher, il s'en va se promener toute la nuit au bord de la Loire...
--Tu ne sais pas ce qu'il a?...
--Je crois qu'il a Bijou...
--Comment, il a Bijou?...
--Oui... comme Jean... comme Henry, comme Paul... tu vois bien p'pa,
qu'ils sont tous à courir après elle, s'pas?... sans parler du père
Clagny qui ne compte plus...
Il s'arrêta un instant, et acheva, l'air attristé:
--Et de moi, qui ne compte pas encore...
--Tu exagères beaucoup tout ça!--dit M. de Jonzac, très convaincu que
son fils voyait juste, mais n'en voulant pas convenir,--Bijou est
certainement très jolie, et il n'est pas surprenant que...
Pierrot l'interrompit vivement:
--C'est pas seulement jolie qu'elle est!... c'est bonne, et
intelligente, et gaie, et tout!... on a rudement raison de l'aimer,
allez, p'pa!... et si j'avais seulement vingt-cinq ans!...
--Si tu avais vingt-cinq ans, mon pauvre bonhomme, elle t'enverrait
promener comme les autres...
Pierrot répondit philosophe, mais chagrin tout de même:
--C'est bien possible!...
Et, montrant Bijou qui, debout au milieu du salon, causait avec Jeanne
Dubuisson:
--Est-elle assez jolie, hein, p'pa!... regarde-la... elle est habillée
absolument comme Jeanne... leurs robes sont pareilles «point sur point»,
comme dit la mère Rafut... je suis sûr que si on les mélangeait quand
elles ne sont pas dedans, on ne pourrait plus les démêler après... et
comme ça... sur leur dos... ça ne se ressemble pas!... crois-tu que je
peux me risquer à l'inviter, dis, p'pa, Jeanne Dubuisson?...
--Ma foi, oui!... elle est assez bonne fille pour accepter!...
Elle accepta, en effet, et s'éloigna au bras de Pierrot. Alors, M.
Spiegel vint à Denyse et l'invita pour la valse qui commençait, mais
elle fit «non» de la tête, en disant:
--Je suis si fatiguée, si vous saviez!...
Il insista:
--Rien qu'un tout petit tour, voulez-vous?... je n'ai pas, depuis le
commencement de la soirée, pu obtenir une pauvre valse de vous...
--Non... je vous en prie!... je voudrais me reposer... je...
Et, prenant tout à coup son parti:
--Eh bien, non!... je sens que je mens très mal!... je ne suis pas
fatiguée du tout... mais je ne veux pas valser avec vous, parce que...
--Parce que?...
--Parce que j'ai peur de faire de la peine à Jeanne, là!...
Il répéta, surpris:
--De la peine à Jeanne, pourquoi?...
--Ça a l'air très vaniteux ce que je vais vous dire là... mais il faut
que je vous le dise tout de même... eh bien, je crois que Jeanne vous
adore... à tel point qu'elle est jalouse de qui vous approche... ou vous
parle... ou vous voit, même!...
Mécontent, les sourcils relevés, son doux visage subitement durci, M.
Spiegel demanda:
--Elle vous l'a dit?...
Bijou répondit, avec l'empressement gêné et maladroit de quelqu'un qui
se voit obligé de mentir:
--Mais non... mais non!... c'est moi qui ai deviné ça!... moi toute
seule... j'aime tant Jeanne, voyez-vous!... je sais tout ce qui se passe
en elle... et je serais si malheureuse de lui causer un chagrin... ou
même l'ombre d'une inquiétude... comprenez-vous ce que je vous dis
là?...
--Je comprends que vous êtes un ange de bonté, mademoiselle... et qu'ils
ont raison, ceux qui vous aiment!...
Bijou, les yeux à terre, la respiration un peu oppressée, le teint
subitement coloré, les narines agitées d'un imperceptible battement,
écoutait sans répondre le jeune professeur.
Alors il passa son bras autour d'elle, saisit la petite main souple
qu'elle lui abandonna, et l'entraîna au milieu des valseurs.
M. Spiegel valsait à ravir à trois temps, et Bijou adorait la valse.
Toute rose, les yeux à demi fermés, les lèvres entr'ouvertes sur ses
petites dents éclatantes, la taille cambrée contre le bras du jeune
homme, elle tourna tant que l'orchestre joua. Plusieurs fois elle passa
sans la voir près de la pauvre Jeanne cahotée par Pierrot, qui lui
sautait sur les pieds ou la cognait éperdument à un meuble quelconque.
Et lorsque, entre temps, Jeanne s'arrêtait pour reprendre haleine,
Pierrot lui parlait avec volubilité de sports ignorés d'elle absolument.
--Voyez-vous,--disait-il en avançant fièrement son pied énorme et son
formidable genou,--je suis un médiocre danseur, mais un très bon joueur
de _football_... L'équipe de notre lycée viendra cet hiver courir un
match avec l'équipe de Pont-sur-Loire... vous devriez voir ça... ça
sera très chic!... moi, je joue arrière... vous verriez quels beaux
plaquages!...
Comme Jeanne, sans répondre, suivait d'un oeil inquiet son fiancé qui
passait et repassait devant elle, heureux d'emporter Bijou dans ce
tournoiement rapide et doux, il demanda:
--Je vous ennuie?... voulez-vous que nous repartions?...
--Non!...--dit-elle, la voix changée,--je me sens un peu mal à l'aise...
j'ai trop chaud!... voulez-vous me conduire auprès de papa qui joue
là-bas... je voudrais m'en aller!...
Tandis qu'ils allaient retrouver le paisible M. Dubuisson, Bijou
arrêtait M. Spiegel à côté de l'orchestre et lui disait en riant:
--Mais vous êtes donc enragé!... il faut souffler un peu, pourtant!...
d'ailleurs, voilà la valse qui finit...
Elle regarda les quatre malheureux musiciens, piteux à voir, avec leurs
habits graisseux, leurs chemises fripées et leurs fronts ruisselants, et
tout à coup, s'écria:
--Ah!... monsieur Sylvestre!... bonsoir, monsieur Sylvestre!... Ah!
bien!... si je m'attendais à vous voir!...
Le pauvre garçon releva brusquement la tête et balbutia, en fixant sur
Bijou ses yeux d'un bleu tendre, où se lisait une détresse infinie:
--Je ne m'attendais pas non plus à être vu, mademoiselle!...