La marquise n'avait pas voulu parler à Bijou le soir. Elle craignait de
«troubler sa nuit», et ce fut le lendemain matin seulement qu'elle la
fit appeler chez elle.
La jeune fille arriva toute gaie et fit une petite moue désappointée
quand sa grand'mère lui annonça qu'elle avait des choses très sérieuses
à lui dire.
--Il s'agit, commença madame de Bracieux,--d'un de mes bons amis, qui
est aussi le tien...
Bijou l'interrompit:
--M. de Clagny?...
--Oui... M. de Clagny... tu as dû t'apercevoir qu'il t'aime beaucoup,
n'est-ce pas?...
--Je l'aime beaucoup aussi... beaucoup!...
--Parfaitement... mais toi, tu l'aimes comme un père... ou un oncle
charmant... et lui ne t'aime pas comme une fille... ou comme une
nièce... enfin... tu vas être bien étonnée...
Elle demanda, craintive:
--Étonnée de quoi?...
--De... il veut t'épouser... là!...
Bijou murmura, l'air stupéfait:
--Lui aussi?...
--Comment «lui aussi»?...--fit la marquise, stupéfaite à son tour,--qui
donc veut t'épouser, que tu dis: «Lui aussi»?...
Denyse rougit.
--J'aurais dû vous raconter ça plus tôt, grand'mère,--dit-elle en
s'asseyant sur un tabouret aux pieds de madame de Bracieux,--mais nous
sommes si en l'air, tous ces jours-ci, avec les rallyes, le théâtre, les
courses et les bals, que je n'ai pas trouvé un instant... ça n'avait
d'ailleurs pas grand intérêt!...
--Ah!... tu trouves ça, toi?...
--Dame!... puisque je n'ai envie d'épouser ni l'un ni l'autre...
--Mais qui?... qui?... de qui parles-tu?...
--D'Henry et de Jean... oui... Jean a d'abord parlé pour Henry... qui
l'avait, paraît-il, chargé de savoir si je l'autorisais à vous demander
ma main... J'ai répondu que c'était à vous et pas à moi qu'il devait
s'adresser...
--Tu es un vrai Bijou, toi!...
--Mais que ça n'avait aucune importance, puisque je ne voulais pas
l'épouser...
--Il n'a pas assez de fortune pour toi!...
--Ça, je n'en sais rien!... et puis, ça m'est bien égal!... mais Henry
ne me plairait pas du tout comme mari... je le connais trop!...
--Ah!... et Jean?...
--Jean non plus ne me plairait pas comme mari!... c'est ce que je lui ai
dit quand, après avoir vu que je refusais Henry, il a repris l'affaire
pour son propre compte...
--Ils vont bien, mes petits-enfants!... je m'explique à présent
pourquoi, depuis plusieurs jours, ils font des têtes à porter le diable
en terre!...
Et, après un silence, la marquise conclut:
--Je connais maintenant ta réponse à mon pauvre Clagny...
--Comment la connaissez-vous?...
--Parce que, si tu ne veux pas de tes cousins, qui sont, chacun dans son
genre, des êtres très réussis, il est peu probable que tu veuilles du
vieil ami de ta grand'mère...
--Lui aussi, il est réussi!...
--C'est vrai!... mais il a près de soixante ans!...
--Il n'en a pas l'air!...
--Mais il les a!...
--Je le sais!... ce qui n'empêche que je n'aurais pas plus de répugnance
à l'épouser qu'à épouser Jean ou Henry...
--Tu ne sais pas ce que c'est que le mariage... tu ne peux pas
comprendre...
Bijou ferma à demi ses beaux yeux clairs:
--Si!--fit-elle lentement,--je comprends très bien, grand'mère!...
--Tout ça ne me dit pas ce que je dois répondre à Clagny?...
--Il va venir aujourd'hui?...
--Il va venir tout à l'heure...
Elle fit un mouvement, puis, après un instant de réflexion, elle dit:
--Vous lui répondrez, grand'mère, que je suis très touchée, très flattée
qu'il ait bien voulu penser à moi... mais que je n'ai pas envie de me
marier encore...
Elle ajouta, appuyant sa tête sur les genoux de la marquise:
--Parce que je suis trop bien ici avec vous...
--Mon Bijou!... mon Bijou chéri!...--murmura madame de Bracieux,
embrassant le joli visage tendu vers elle,--tu sais que tu es toute ma
joie, mais tu ne pourras pas non plus rester toujours auprès de ta
vieille grand'mère... je ne te dis pas ça pour t'engager à faire un
mariage qui serait fou...
Denyse leva les yeux vers la marquise et demanda:
--Fou?... pourquoi, fou?...
--Parce que Clagny a trente-huit ans de plus que toi... qu'il sera tout
à fait à bas quand tu battras ton plein... et que... ce genre de mariage
a des inconvénients qui... que... enfin, tu serais la première à les
reconnaître!..
Bijou s'était levée en entendant une voiture s'arrêter devant le perron.
Elle regarda par la fenêtre, et se sauva en disant:
--Le voilà!...
* * * * *
Pendant le déjeuner, madame de Bracieux annonça, d'un air indifférent:
--Clagny part... il est venu me dire adieu ce matin...
Bijou dressa la tête, et Jean de Blaye dit:
--Il part?... Tiens!... il avait pourtant l'air de prendre racine dans
le pays!...
--Oh!...--fit M. de Rueille,--les racines du père Clagny ne sont jamais
bien profondes...
Bijou se tourna vers sa grand'mère:
--Quand part-il?...--demanda-t-elle inquiète.
--Mais... tout de suite... demain, je crois!... du reste, nous le
verrons ce soir à Tourville... il ira au bal pour rencontrer tous ceux à
qui il veut dire adieu...
--Et il ne va pas aux courses?...
--Non... il fait ses malles!...
--Et notre revue, demain?...--s'écria Denyse navrée--il m'avait tant
promis de venir la voir!...
La marquise regarda sa petite-fille, et pensa que décidément, même avec
un coeur exquis, la jeunesse est sans pitié.
L'entrée de Bijou au bal des Tourville fut un véritable triomphe. Elle
était, dans cette robe de crêpe rose qui se confondait avec sa peau,
infiniment jolie et rare.
--Regardez donc la petite Dubuisson,--dit Louis de La Balue à M. de
Juzencourt,--elle a cherché à ressembler à mademoiselle de Courtaix...
elle a exactement copié sa toilette... et voyez de quoi elle a l'air?...
de sa femme de chambre... tout au plus... à quoi ça tient-il?...