M. de Jonzac dit:

--Ils ne m'ont pas l'air de roucouler beaucoup!... je les regardais hier

pendant le rallye-paper... ou je me trompe fort, ou ça ne bat que d'une

aile, ce mariage-là!...

--Pourquoi croyez-vous ça, oncle Alexis?... demanda Bijou, l'air

inquiet.

--Parce que je trouve la petite triste et le professeur indifférent!...

tu n'as pas remarqué ça?...

Elle répondit:

--Non!... je ne remarque pas grand'chose, moi!...

* * * * *

De Bracieux à Pont-sur-Loire, Bijou et Jean furent silencieux.

En ville, ils croisèrent, près de la gare, madame de Nézel qui arrivait

des Pins par le train de deux heures et demie. En la voyant, Bijou fit

un mouvement et ses lèvres remuèrent comme si elle allait parler, mais

elle se contenta de glisser vers son cousin un regard luisant et doux.

Jean, maladroit et troublé, avait eu l'air de ne pas voir la jeune

femme, qui, au lieu d'aller vers le centre de la ville, tournait dans

une ruelle tracée au milieu de terrains vagues et de jardins.

En descendant de voiture avec la vieille Joséphine à la porte des

Dubuisson, Bijou demanda:

--Où te retrouverai-je?... et à quelle heure?...

--A l'hôtel... je dirai d'atteler pour six heures, si ça te va?...

Elle dit, étonnée:

--Six heures!... bien, tu en as des courses!... trois heures et demie

de courses... dans Pont-sur-Loire!...

Impatienté, et voulant avant tout éviter l'innocente enquête de Bijou,

Jean lui offrit de partir plus tôt, mais elle refusa:

--Non... pourquoi ça?... je suis enchantée de rester longtemps avec

Jeanne, moi!...

Mademoiselle Dubuisson était chez elle. Denyse lui trouva la mine

attristée et les yeux battus. Elle demanda:

--Qu'est-ce qu'il y a encore?... est-ce que ça ne va pas?...

--Pas très bien...

--Est-ce que... ton fiancé?...

--Toujours le même...

--Ce qui veut dire?...

--Que je le trouve devenu un peu bien calme... mais il y a autre chose

qui m'a secouée ce matin...

--Quoi?...

--Oh!... un événement qui ne me touche en rien... mais qui m'a fait de

la peine tout de même...

Et, évitant de regarder Bijou, elle continua:

--Tu sais bien... Lisette Renaud?...

--Oui... Eh bien?...

--Eh bien... elle est morte ce matin!...

--Morte?... de quoi?...

Jeanne dit, très bas:

--On croit qu'elle s'est tuée:

--Comment ça?...

--Avec de la morphine... tu sais, on n'a pas beaucoup parlé de ça devant

moi... mais j'ai compris que c'est à la suite d'une explication qu'elle

a eue avec M. de Bernès...

--Quand?...

--Hier après le théâtre... ou ce matin... papa et M. Spiegel ont parlé

de ça à déjeuner, mais vaguement... à mots couverts...

--C'est affreusement triste!... et je comprends que tu aies été

impressionnée...

--Oui, n'est-ce pas?... d'autant plus que, pour l'instant, les chagrins

d'amour me touchent beaucoup...

Elle ajouta, avec un sourire désolé:

--Et pour cause!...

Bijou dit, d'un ton de regret:

--Cette pauvre petite chanteuse!... moi, par goût, je n'aime pas

beaucoup les femmes de théâtre... mais celle-là paraissait gentille et

chantait vraiment bien!... c'est dommage!... et M. de Bernès doit être

bien malheureux!...

Jeanne demanda, toujours sans regarder Denyse:

--Crois-tu que l'on soit si malheureux de faire souffrir?... moi, je ne

le pense pas!... les inconscients font souffrir sans le savoir... les

autres font souffrir parce que ça les amuse... ni ceux-ci ni ceux-là ne

doivent avoir de remords...

Comme elle restait pensive, le regard perdu, Bijou lui passa doucement

la main devant les yeux:

--Ne pense plus à ces choses tristes, ma Jeanne! ta peine ne changera

rien à un fait accompli... et tu te fais inutilement du mal!... Allons!

parlons de la revue, de chiffons... de n'importe quoi... Ah!... à propos

de chiffons, ta robe va-t-elle enfin?...

--Elle va... mais elle me va mal!...

--Pas possible!...

--Très naturel, au contraire!... je n'ai pas ton teint, moi!... je suis

plus pâle que toi... et ce rose me pâlit encore... et puis je suis

presque maigre... alors, ce petit corsage froncé qui habille si

coquettement ce que ton oncle appelle tes «rondeurs», me fait, moi, un

peu trop planche... c'est d'ailleurs sans importance!...

--Comment, sans importance?...

--Oui!... vois-tu, mon Bijou, qu'elle soit bien ou mal habillée, la

médiocrité que je suis passe toujours inaperçue à côté de la beauté que

tu es...

Bijou dit, en levant les yeux au ciel, d'un air à moitié sérieux, à

moitié blagueur:

--Tu es en train de divaguer complètement, ma pauvre chérie!...

Puis, changeant brusquement de ton:

--A quelle heure iras-tu aux courses demain?...

--Je ne sais pas... c'est papa qui a dû décider ça avec M. Spiegel...

Ah!... dis donc?... irez-vous de bonne heure au bal des Tourville?... je

voudrais bien ne pas y arriver avant toi...

Denyse regarda sa montre:

--Il faut que je me sauve!... on veut, à la maison, des gardénias pour

les boutonnières... je ne sais pas où en trouver... on m'a parlé d'un

jardinier... dans les environs de la gare...

--De la gare?... je ne vois que des maraîchers, mais pas de

fleuristes...

--Si... il paraît que c'est dans cette ruelle... tu sais, à droite du

quai?...

--La venelle des Lilas... je sais bien ce que tu veux dire... mais il

n'y a là que des jardins potagers, des terrains à vendre et quelques

petites maisons... que les officiers louent parce que c'est près du

quartier...

Bijou se leva.

--Enfin, dit-elle, je vais toujours chercher de ce côté-là!...

* * * * *

Denyse fut la première à l'hôtel. Jean de Blaye arriva un peu en retard,

l'air triste et le visage défait.

Madame de Nézel était venue au rendez-vous qu'il lui avait donné, mais

seulement pour lui rendre une liberté dont il n'avait plus que faire, et

qu'il n'avait pas osé refuser. Et, malheureux, mécontents l'un de

l'autre, ils avaient dû rester longtemps enfermés dans la petite maison,

parce que Bijou, escortée de la vieille Joséphine, avait rôdé dans la

ruelle déserte pendant une partie de l'après-midi. Elle allait et

venait, le nez en l'air, semblant chercher une trace, avec une

insistance que Jean ne s'expliquait pas et qui l'inquiétait beaucoup.

Elle avait peut-être vu, à trois heures, lorsqu'ils traversaient en

voiture la place de la gare, madame de Nézel qui entrait dans la

venelle des Lilas. Et, dans ce cas, avait-elle voulu s'assurer de ce

qu'elle soupçonnait? était-elle donc retorse et curieuse, cette Denyse

qu'il aimait tant, et qui venait de démolir, sans le savoir, toute sa

vie?...

Il s'excusa de son retard et fit monter en voiture Bijou qui lui

affirmait gentiment qu'il arrivait à l'heure. Au moment même où il

cherchait un moyen de la questionner, elle dit:

--Tu sais!... vous aurez vos gardénias pour demain!... mais ç'a été

difficile, va!... j'ai couru pour eux tout Pont-sur-Loire une partie de

la journée... on m'a envoyée dans des petites rues impossibles... où je

me suis perdue... et où je n'ai rien trouvé...

Heureux de voir éclater l'innocence de Bijou, Jean s'écria malgré lui:

--Ah!... c'est donc pour ça que tu es allé traîner dans la venelle des

Lilas?...

Elle posa sur lui ses grands yeux surpris et demanda:

--Comment sais-tu ça?... tu m'as vue?...

Il répondit vivement:

--Pas moi!... un de mes amis...

--Qui donc?... est-ce que je le connais, ton ami?...

--Je ne pense pas!... c'est un officier du régiment de Bernès... Ah!...

si tu savais!... la pauvre petite chanteuse que tu as entendue hier

soir?... Eh bien, elle s'est tuée!...

Bijou dit, d'un ton qui enrayait toute espèce de conversation sur ce

sujet:

--Oui... je le sais!... c'est bien dommage!...

C'était si digne, si net, que Jean se reprocha presque d'avoir parlé de

cette histoire un peu scabreuse; mais Bijou n'était plus une petite

fille, que diable!... elle allait avoir vingt-deux ans!...

* * * * *

A quatre heures, M. de Clagny était arrivé à Bracieux, le coeur

battant à la pensée de revoir Bijou, et de la revoir libre et abandonnée

comme chaque jour, puisqu'elle ignorerait encore sa demande. Il fut très

désappointé d'apprendre qu'elle était à Pont-sur-Loire et qu'elle y

était avec Jean. Et comme il demandait à la marquise de lui dire

franchement ce qu'elle augurait de sa démarche auprès de la jeune fille,

elle lui répondit qu'elle n'osait même plus parler, Denyse leur ayant

déclaré à tous, le matin même, qu' «elle trouvait M. de Clagny

charmant... mais pas pour l'épouser».

Il reçut le choc sans trop faiblir, et insista pour que Bijou fût

instruite le soir de sa demande. Elle aurait jusqu'au lendemain pour

réfléchir, c'était ce qu'il voulait.

Denyse et Jean rentrèrent juste à l'heure du dîner. Quand ils

descendirent de leur chambre, on était à table et chacun parlait de la

mort de la pauvre Lisette Renaud. M. de Rueille était allé se promener à

cheval; il avait rencontré des officiers qui faisaient du service en

campagne, et qui, bien entendu, lui avaient raconté l'histoire.

--C'est affreux!...--fit Bertrade,--de penser que cette petite s'est

tuée!... elle était si gentille et si jeune!...

Giraud dit, d'une voix étrange qui résonna dans la grande salle à

manger:

--C'est justement parce qu'on est jeune qu'il faut se tuer quand on est

malheureux... on aurait trop longtemps à souffrir!...

Bijou(#39694) · 第 53 / 60 题