Pendant une semaine, on ne s'occupa guère que des répétitions de la
petite revue qui devait être jouée le lendemain des courses. Les La
Balue, les Juzencourt et madame de Nézel vinrent à Bracieux presque
chaque jour, et aussi M. de Clagny, qui s'intéressait énormément aux
répétitions. Il servait de souffleur quand Giraud, qui avait accepté ce
poste, était occupé, et il semblait ravi pourvu qu'il vît jouer Bijou.
«Le père Dubuisson» et M. Spiegel étaient venus dîner plusieurs fois, et
Denyse, sous le prétexte de l'amener plus souvent près de sa fiancée,
avait décidé le jeune professeur à apprendre un tout petit rôle, dans
lequel il était exécrable. Jeanne s'en apercevait-elle?... Elle
s'attristait visiblement depuis quelques jours. Son humeur toujours
égale semblait varier, et son père, stupéfait de lui voir à chaque
instant, sans motif apparent, des larmes plein les yeux, prétendait
qu'elle «couvait sûrement une maladie».
Les Rueille n'avaient pas quitté Bracieux. Bertrade--qui sentait tout le
monde contre elle--s'était résignée, abandonnant la partie et suivant
docilement le mouvement mondain où on l'entraînait.
Le petit Bernès vint un soir pour inviter la marquise et ses hôtes à
suivre un rallye-paper organisé par le régiment. Lui, devait faire la
bête. On construisait de superbes obstacles; jamais, dans la forêt, on
n'aurait couru un si beau rallye-paper.
Tout de suite, Bijou décida sa grand'mère à la laisser suivre à cheval.
M. de Rueille et Jean de Blaye répondaient qu'il ne lui arriverait rien.
Elle était, d'ailleurs, comme presque tous ceux qui montent bien à
cheval, très prudente, ne s'exposant pas inutilement et sachant éviter
les accidents.
Madame de Bracieux avait retenu Hubert de Bernès à dîner. Le soir, elle
dit à Bertrade, en lui montrant Denyse qui causait avec lui:
--C'est singulier!... il me semble que Bijou n'est plus du tout la même
avec ce petit bonhomme!... autrefois, elle lui accordait à peine un
salut distrait; à présent, on croirait presque qu'elle «le gobe», pour
parler votre langage élégant?...
Et la marquise répéta, intriguée:
--Elle a tout à fait changé sa façon d'être avec lui!...
Madame de Rueille répondit:
--Lui aussi, il a changé sa façon d'être avec elle!...
--N'est-ce pas?... les premières fois qu'il est venu à Bracieux, j'ai
été frappée de sa froideur pour cet amour d'enfant que tout le monde
adore... il était avec elle simplement poli...
--Aujourd'hui il n'est pas encore très emballé, mais il y a un progrès
considérable... il se prépare à suivre le sentier battu par les
autres...
La marquise demanda, en regardant madame de Rueille:
--Est-ce que, dernièrement, quand tu me parlais du mariage de Bijou...
tu avais une idée de derrière la tête?...
Sans répondre, Bertrade répéta la question:
--Une idée de derrière la tête?...
--Oui... est-ce que, par exemple, tu pensais que Bijou aime ce petit
Bernès?...
--Je vous ai dit ce jour-là, grand'mère, que je crois que Bijou n'aime,
n'a aimé, et n'aimera jamais personne...
--Si tu m'avais dit ça... comme tu me le dis en ce moment... j'aurais
certainement protesté... il est impossible, à mon sens, de se tromper
d'une façon plus complète que tu ne le fais... n'aimer personne?...
Bijou!... alors que nul n'a besoin autant qu'elle de caresses et
d'affection...
--Elle a besoin de caresses et d'affection... oui... c'est entendu!...
c'est-à-dire qu'elle a besoin qu'on la caresse et qu'on l'aime... mais
non pas de caresser et d'aimer...
--Autrement dit, c'est une nature, sèche, égoïste?...--demanda la
marquise dont la voix se durcit tout à coup;--en vérité, Bertrade, tu
en veux à Bijou de son charme... tu lui en veux de ce que personne ne
peut résister à ce charme infini... et, au lieu de t'en prendre à Paul,
qui est le vrai coupable, tu accuses cette petite méchamment...
Très douce, madame de Rueille répondit:
--Je n'accuse pas Bijou plus que Paul, grand'mère... je les accuse
d'autant moins que je ne crois pas beaucoup au libre arbitre, moi!...
oui... je vous indigne en vous avouant ça, je le vois bien... vous
trouvez que je blasphème, n'est-ce pas?... et pourtant, Dieu sait si ça
rend indulgent, le genre de réflexions auxquelles je me livre
parfois!...