M. de Rueille s'approcha de sa femme et demanda timidement:

--Vous m'en voulez?...

--Moi?... et pourquoi vous en voudrais-je de ce que vous ne pouvez pas

empêcher?... vous êtes dans la même situation que Jean... que M.

Giraud... qu'Henry... que le professeur d'accompagnement... que

Pierrot... et que tous ceux que nous ignorons... sans parler de l'abbé,

qui, à présent, apparaît toujours dans le voisinage de Bijou...

--Oh!...

--Parfaitement!... seulement, lui, il est inconscient... il subit, sans

savoir ni pourquoi ni comment, le charme que subissent tous ceux qui

s'approchent de Bijou... je suis bien sûre que lui aussi va être chagrin

du départ... sans parvenir à s'expliquer précisément la cause de son

chagrin... Tenez!... on sonne... je ne vais pas être prête!...

allez-vous-en!...

* * * * *

--Pierrot!--demanda la marquise après le déjeuner, quand tout le monde

fut réuni dans le hall,--tu ne m'as pas donné mon livre, hier?...

Pierrot, qui causait avec Bijou, se retourna effaré:

--Quel livre, ma tante?...

--Le roman de Dumas... pour le curé...

--Ah! bon!... je n'y pensais déjà plus!...

--Tu as oublié la commission?...

--Pas du tout!... seulement Pellerin ne l'avait pas!...

--Oh!... lui qui a toujours tout ce qu'on veut!...

--Ben, pas ça!... et, bien mieux... il n'a pas l'air de connaître ce

livre-là!...

--Allons donc!...

--Mais non!... et il est têtu, le mâtin!... il ne voulait absolument pas

que ça fût du père... Machin... comment donc déjà?...

--Dumas!...

--Dumas... c'est bien ça!... et il répétait tout le temps: «Je connais

mon Dumas, peut-être bien!... et jamais ce livre-là n'a été de lui!...»

enfin, il m'a promis de le chercher tout de même et de l'envoyer s'il le

trouve...

--Voici,--dit M. de Rueille qui triait le courrier arrivé pendant le

déjeuner,--une lettre qui vient de votre libraire, grand'mère... sans

doute il n'a rien trouvé...

--Ouvrez-la, Paul, voulez-vous?...

Rueille déplia la lettre et lut:

«Madame la marquise,

«Il est impossible de trouver le livre que monsieur votre neveu

demande.

«Désireux de vous satisfaire, nous avons fait chercher chez nos

principaux confrères et même envoyé une dépêche à Paris, mais on

nous répond que _le Bâton de M. Molard_ n'existe pas et n'a jamais

existé en librairie.»

--_Le Bâton de M. Molard?_--interrogea la marquise qui ne comprenait

pas,--qu'est-ce que c'est que ça?...

Et, tout à coup, elle s'écria, abasourdie:

--Ah!... _Le Bâton de M. Molard_, c'est _le Bâtard de Mauléon_... en

langage de Pierrot!... j'avais raison de vouloir écrire le titre... il

n'a pas voulu!...

M. de Jonzac leva vers le ciel un regard éploré et dit, à moitié riant,

à moitié pointu:

--Il est indécrottable, cet animal!...

Très rouge, Pierrot répondit, vexé:

--On est comme on peut!... et d'abord j'étais abruti hier!... nous

avions manqué verser en entrant à Pont-sur-Loire...

--Verser?... demanda madame de Bracieux, verser?... et comment ça?...

--Parce que Bijou a eu l'idée saugrenue de passer en mail dans la rue

Rabelais... et que M. de Clagny y a passé, le vieux fou!...

--Eh! là!--fit la marquise--veux-tu, s'il te plaît, parler plus

respectueusement de mon vieil ami Clagny!...

--Il n'a guère de plomb dans la tête, pour son âge, votre vieil ami!...

il pouvait nous tuer!... sans compter que nous en avons fait, du potin,

dans la rue Rabelais!... le mail raclait les trottoirs... les gosses

couraient sous le ventre des chevaux... la trompette faisait arriver des

petites femmes à toutes les fenêtres, qui poussaient des petits cris...

c'était pas embêtant, d'ailleurs!... il y en avait des très jolies...

s'pas, Paul?...

Comme M. de Rueille, l'air préoccupé, ne répondait pas, il se tourna

vers l'abbé:

--S'pas, m'sieu l'abbé?...

L'abbé Courteil répondit, sincère:

--Je ne sais pas... je n'ai pas remarqué...

Pierrot ne se tint pas pour battu:

--Ben! Bijou les a remarquées, elle pour sûr!... car ce qu'elle les

dévisageait!... et avec des petits pistolets d'yeux brillants...

--Moi?--fit Bijou dont le fin visage se colora brusquement,--moi?...

mais tu rêves!... je n'ai rien vu!... j'avais bien trop peur!...

La marquise demanda:

--Peur de quoi?...

--Mais de verser, grand'mère!... Pierrot a raison... nous avons manqué

verser...

--Il a raison aussi quand il dit que tu avais une idée saugrenue d'aller

en voiture à quatre chevaux dans cette malheureuse petite rue... comment

t'a-t-elle poussé, cette idée-là?...

Bijou regarda Jeanne Dubuisson, qui, très rouge aussi, les yeux fixés à

terre, écoutait la discussion sans y prendre part, et répondit:

--Mon Dieu!... je ne sais vraiment plus!... je crois que M. de Clagny

racontait que ses chevaux étaient mis au bouton... qu'il les ferait

tourner dans une assiette... alors, comme la rue Rabelais est un peu

étroite et tortueuse, j'ai dit: «Je parie que vous ne passez pas rue

Rabelais...»

Pierrot protesta:

--C'est pas ça du tout!... tu as dit: «Passons donc par la rue

Rabelais, ça m'amusera de voir ça!...» et comme il hésitait... car faut

lui rendre cette justice qu'il a hésité... tu as insisté tant que tu as

pu...

--Mais--fit M. de Jonzac, voyant que Denyse paraissait agacée,--quel

intérêt veux-tu que ta cousine ait eu à passer là plutôt qu'ailleurs?...

Pierrot répondit, perplexe:

--Je me l'demande!...

Puis, sautant sur une autre idée:

--Par exemple, un qui n'avait pas l'air content de passer là, c'est M.

de Bernès!... je ne sais pas pourquoi... mais il faisait une tête!...

Seigneur!... quelle tête!...

Henry de Bracieux se mit à rire et dit:

--Je le sais bien, moi, pourquoi il faisait une tête, ce pauvre

Bernès!... il avait peur d'être grondé...

--Grondé?...--demanda naïvement Bijou, qui ouvrait tout grands ses yeux

clairs, tandis que le joli visage habituellement si tranquille de la

petite Dubuisson s'empourprait de nouveau,--grondé?... pourquoi?...

Et, comme le silence se faisait profond et embarrassant, elle proposa:

--Veux-tu venir faire un tour, Jeanne?...

--Je vais avec vous!...--déclara Pierrot.

Mais Bijou l'écarta de la main:

--Non... nous sommes très bien comme ça... tu nous gênerais!...

Et, descendant les marches du perron, elle dit à Jeanne, qui la suivait

un peu effarée:

--Je sais bien pourquoi tu as eu l'air déconcerté comme ça!... c'est que

tu t'es souvenue de cette histoire d'une actrice... dont j'ai oublié le

nom... et que M. de Bernès connaît... moi, je ne me rappelais rien...

alors, j'étais bien tranquille!... vois-tu que j'avais raison, quand je

te disais que tu avais tort d'écouter les histoires de la mère Rafut?...

Jeanne répondit, pensive:

--Je te l'ai dit déjà... tu as toujours raison!...

* * * * *

Après le départ de Bijou, les hommes avaient peu à peu quitté le salon.

Dès qu'elle fut seule avec madame de Rueille, la marquise demanda:

--Dis-moi, Bertrade?... Paul faisait une drôle de tête, à déjeuner...

Ne voulant ni approuver ni mentir, la jeune femme répondit:

--Trouvez-vous?...

--Je trouve!... et toi aussi!... et, en vous regardant tous les deux,

une idée m'est venue...

--Voyons cette idée?...

--C'est que mon petit Marcel n'est pas plus malade que moi... et que la

lettre que tu m'as montrée ce matin n'est qu'un prétexte pour emmener

d'ici ton mari... est-ce vrai?...

Trop franche pour nier, elle dit:

--C'est vrai!...

--Alors... tu es jalouse?... et jalouse de Bijou?...

--Pas jalouse... oh! pas du tout!... mais inquiète...

--De Bijou?...

Elle secoua sa belle tête sérieuse:

--Non... de Paul.

--Vraiment!... tu ne crains pas pour sa vertu, j'imagine?...

--Vous devez savoir que je ne me suis jamais occupée de ce que vous

appelez «sa vertu»...

--Eh bien, alors?...

--Alors, je crains pour son repos... et il ne me plaît pas non plus

qu'il devienne complètement ridicule...

--Tu penses bien, ma pauvre Bertrade, que je me suis aperçue depuis pas

mal de temps déjà que ton mari est féru de Bijou... comme les autres...

car ils le sont tous, les autres!... et j'ai remarqué ces jours-ci que

ton abbé lui-même avait perdu un peu de sa belle indifférence... tu ne

crois pas?...

--C'est bien possible!...

--N'est-ce pas?... je suis sûre qu'il vit un peu moins béatement dans la

paix du Seigneur, l'abbé?...

--Et ça ne vous déplaît pas, grand'mère, avouez-le?...

--Mon Dieu!... à l'état de trouble bénin, ça m'est égal... mais je ne

voudrais pas que cela fût aigu, tu comprends la nuance?...

--Non... parce que je plains toujours ceux qui éprouvent ces

troubles-là!... même bénins, je les trouve inquiétants et douloureux...

--Tu vois les choses plus en noir que moi!... dans tous les cas, je

trouve que c'est un remède bien excessif et bien maladroit d'emmener

Paul... il est parfaitement correct... personne ne soupçonne la

vérité... excepté toi et moi...

--Et tous les autres!...

--Crois-tu?...

--J'en suis sûre...

--Soit!... c'est sans importance... et, pourvu que Bijou ne se doute de

rien...

--................

--Pourquoi ne réponds-tu pas?...

--Parce que je ne suis pas de votre avis, grand'mère... et que vous

n'aimez pas beaucoup ça!... surtout quand il s'agit de Bijou...

--Qu'est-ce que tu veux dire?...

--Ce que j'ai dit, pas autre chose...

--Alors, selon toi, Bijou s'est aperçue de...

--Dès le premier jour...

--Et quand cela serait... elle n'y peut rien!... D'ailleurs, quel danger

court-elle?...

--Aucun...

--Paul est un honnête garçon...

--Sans doute... et quand même il ne serait pas ce qu'il est, Bijou

serait encore protégée par bien d'autres raisons...

--Lesquelles?...

--Mais d'abord, son indifférence!... Paul lui fait, je crois, autant

d'impression qu'un meuble.

--Ensuite?...

--Ensuite?... mais... mais c'est tout!...

--Tu as dit: «bien d'autres raisons...» tu m'en donnes une, voyons les

autres?...

Madame de Rueille reprit, embarrassée:

--Mais non... c'était une façon de parler...

--Allons donc!... tu mens mal, ma pauvre Bertrade... je parie que je

sais ce que tu penses?

--Je ne le crois pas!...

--Tu vas voir!... tu penses qu'une des raisons pour lesquelles Bijou ne

fera jamais attention à Paul, c'est...

--Qu'il est marié...

--Oui, bien entendu... mais tu penses aussi, j'en suis sûre, que Bijou

est occupée de quelqu'un?...

--...............

--Ah!... tu vois!... tu ne réponds rien!... oui... tu crois, comme ton

mari, qui me l'a dit il y a deux jours, qu'elle est folle du petit

Giraud?...

--Oh! grand'mère!... en voilà une supposition invraisemblable!...

d'abord, Bijou n'est et ne sera jamais folle de personne...

--Qu'est-ce que tu veux dire?...

--Qu'elle se mariera raisonnablement, paisiblement, comme elle fait

toutes choses...

--Mais quand ça?...

--Quand ça?... dame!... je ne sais pas au juste... bientôt, je pense...

--Alors, tu dis ça en l'air?... tu parles d'un avenir encore vague?...

Madame de Rueille répondit en souriant:

--L'avenir est toujours vague, grand'mère!...

Bijou(#39694) · 第 45 / 60 题