Il faisait au salon après le dîner une chaleur accablante. Madame de
Bracieux dit:
--Vous savez... ceux qui ne craignent pas l'humidité du soir peuvent
aller sur la terrasse ou dans le jardin...
Gisèle de La Balue, une grande et grosse fille, bâtie sur le modèle des
statues de la place de la Concorde et affectant volontiers des allures
libres et garçonnières, s'élança lourdement dehors en criant:
--Qui m'aime me suive!...
Poliment, Hubert de Bernès la suivit.
Rueille, Henry de Bracieux, Pierrot et M. Giraud se tournèrent comme un
seul homme vers Denyse, et Pierrot demanda:
--Viens-tu, Bijou?...
Elle vit Jean de Blaye, qui sortait en causant avec madame de Nézel, et
répondit:
--Tout à l'heure... je vous rejoindrai... je vais voir si les enfants
sont couchés...
--Mademoiselle,--proposa l'abbé,--je puis vous éviter cette peine?...
--Non... merci, monsieur l'abbé... mais vous savez, quand je n'ai pas
embrassé Fred, je ne suis pas contente...
Elle sortit par la porte opposée à la terrasse et M. de Clagny dit à la
marquise:
--Votre petite-fille est décidément la plus charmante enfant qu'on
puisse voir!...
Et il ajouta, l'air chagrin:
--C'est quand on rencontre des femmes comme ça qu'on regrette d'être
vieux!...
--J'avoue--fit madame de Bracieux en riant--que, même jeune, vous ne
seriez pas le mari que je rêve pour Bijou!...
--Et pourquoi donc ça, s'il vous plaît?...
--Mais parce que vous êtes... vous étiez, du moins, un peu... comment
dire?... un peu large de coeur...
--Large de coeur!... Eh, oui, parbleu!... je l'étais!... mais c'est la
faute de celles qui ne savaient pas me garder!... je vous assure qu'avec
une femme comme Bijou, je n'aurais pas été ce que vous appelez «large de
coeur»...
--Bah! fit madame de Bracieux incrédule, est-ce qu'on sait jamais?...
En sortant du salon, Bijou traversa le vestibule, et, au lieu de monter
le grand escalier qui conduisait chez les enfants, elle souleva la
vieille tapisserie à verdures qui masquait la porte de l'office. Au
moment d'ouvrir cette porte, elle revint décrocher dans le vestibule une
longue mante sombre, une mante de pêcheuse de Berck, qu'elle avait
coutume de mettre quand il pleuvait. Elle s'en enveloppa rapidement et
entra dans l'office où il faisait absolument nuit. Des cuisines
arrivaient, criardes, les voix des domestiques qui dînaient bruyamment.
Denyse s'approcha de la fenêtre ouverte, puis, ramassant ses jupes, elle
monta sur une chaise, enjamba la fenêtre, et, légère, s'élança dans le
jardin. Là, elle hésita un instant. La terrasse se détachait, éclairée
par les salons. Sous le quinconce, elle distinguait dans l'ombre la
lueur rouge des cigares. Tout à coup, elle releva le capuchon de sa
mante et, prenant un parti, s'engagea en courant dans l'allée sombre qui
menait à l'avenue.
Pendant ce temps, ses amoureux attendaient sur la terrasse qu'elle vînt
les rejoindre comme elle l'avait promis, et la grosse Gisèle s'efforçait
en vain d'organiser une partie de cachette. Les hommes manquaient
d'entrain; madame de Tourville craignait d'abîmer sa robe; et madame de
Juzencourt se promenait avec Jean de Blaye et madame de Nézel. Bientôt
elle revint seule; et comme, tenace, mademoiselle de La Balue voulait
l'entraîner à jouer, elle refusa avec énergie. Elle n'allait certes pas
courir, quand elle avait déjà beaucoup trop chaud en marchant: elle
avait dû quitter Thérèse de Nézel et M. de Blaye... elle n'en pouvait
plus!...
Restés seuls, Jean et madame de Nézel avaient continué leur promenade.
Elle, simple, achevant la conversation commencée; lui, préoccupé et
inquiet. A la fin, n'y tenant plus, il demanda:
--Pourquoi ne me faites-vous pas de reproches?... pourquoi ne me
dites-vous pas toutes les choses mauvaises que vous pensez de moi?...
Elle répondit, très douce:
--Parce que je n'ai pas de reproches à vous faire... parce que je ne
pense pas de vous des choses mauvaises...
--Alors, c'est que vous ne m'aimez plus?...
Elle dit, d'un accent tellement douloureux qu'il en fut bouleversé:
--Je ne vous aime plus?... moi!...
Il se sentait si profondément aimé qu'il recula à l'idée de l'affreuse
peine qu'il allait causer s'il était sincère. Et, affectueusement, il
s'efforça de mentir:
--Oui,--dit-il, improvisant difficilement une excuse à laquelle il
n'avait pas songé, vous avez dû croire que je ne pensais pas à vous?...
depuis quinze jours que vous êtes aux Pins, je ne vous ai pas encore
fait signe... c'est que... trouver un gîte à Pont-sur-Loire est
difficile pour moi qui suis très connu... et j'ai craint que... et
puis... pour vous aussi... pour venir en ville...
Comme elle restait silencieuse, il demanda:
--Pourquoi ne me répondez-vous pas?...
--Pourquoi?... parce que vous me dites précisément le contraire de ce
que vous m'avez dit en me demandant d'accepter l'invitation des
Juzencourt...
Il questionna, embarrassé:
--Qu'est-ce que je vous ai dit?...
--Que nous voir à Pont-sur-Loire était chose facile... que vous aviez
une petite maison, tout près de la gare, laissée à votre disposition par
un ami absent... un officier en congé... que, moi, j'irais en ville
comme je voudrais, qu'il y avait deux trains montants et deux trains
descendants, entre midi et sept heures, des Pins à Pont-sur-Loire... et
que je serais très libre, attendu que jamais Juzencourt ni sa femme ne
sortaient autrement que pour faire des visites dans les châteaux, ou
suivre les _rallye-papers_... et j'ai vu dès le lendemain de mon arrivée
que vos renseignements étaient exacts...
--Oui... mais c'est mon ami qui est revenu plus tôt...
--Ah! mon pauvre Jean!... au lieu de me faire tous ces mensonges, vous
feriez bien mieux de me dire la vérité...
--Et la vérité, selon vous, c'est que je ne vous aime plus?...
--Oui... c'est une partie de la vérité...
Il demanda, inquiet:
--Et... le reste?...
--C'est que vous aimez mademoiselle de Courtaix... ah!... ne dites pas
non!... c'est si clair!...
Elle ajouta, après un instant de silence:
--Et si naturel!...
--Est-ce que vous me pardonnez?...
--Je n'ai pas à vous pardonner... je ne vous ai rien demandé, jamais...
jamais vous ne m'avez rien promis... quand je vous ai connu, je n'étais
pas encore veuve... et vous avez dû avoir de moi l'opinion sévère...
qu'a presque toujours un homme de la femme qui se donne à lui...
--Mais je vous jure...
--Ne jurez pas!... vous avez d'autant mieux dû l'avoir, cette opinion,
que je n'ai pas jugé devoir vous raconter ce qu'avait été jusque-là ma
vie... vous avez pu croire que je trompais, sans le moindre remords, un
mari peut-être affectueux et bon...
--Je n'ai rien cru du tout... sinon que je vous adorais...
Anxieux, il bégaya:
--Et... et vous n'allez plus vouloir m'aimer?...
Elle dit, stupéfaite de tant d'égoïsme ingénu:
--Ainsi... vous souhaitez que je continue à vous aimer?...
--Si je le souhaite?... mais qu'est-ce que je deviendrai sans vous!...
vous qui êtes toute ma vie!
Et comme elle reculait, effarée:
--Ah çà!... qu'est-ce que vous avez donc supposé?... que j'allais
épouser Bijou, peut-être?...
--Mais oui...
Il allait lui expliquer pourquoi il ne pouvait pas épouser sa cousine,
mais il pensa que l'impossibilité matérielle rendrait blessant son
retour à madame de Nézel qu'il aimait tendrement, et il dit:
--Je n'ai pour Bijou qu'un entraînement passager et violent... que
voulez-vous!... il est impossible de vivre auprès d'elle sans être grisé
de sa beauté, affolé par sa coquetterie inconsciente et naïve... pendant
ces quinze jours j'ai été fou... je le suis encore!... mais en vous
revoyant ce soir, j'ai bien senti que c'est vous seule que j'aime, vous
seule à qui j'appartiens...
Il attira contre son épaule le visage pâle de madame de Nézel, et,
s'inclinant, posa ses lèvres sur la jolie bouche fraîche qui se donnait.
Comme la jeune femme se blottissait éperdument dans ses bras, il lui dit
d'une voix caressante et chaude:
--Est-ce que je peux aimer... comme je t'aime... cette enfant que je
n'ai jamais touchée du bout des doigts?...
Et, serrant contre lui le corps souple qu'il sentait frémir, il reprit:
--Pardonnez, vous qui êtes bonne!... car si j'ai péché, c'est en pensée
seulement...
Elle répondit:
--Je vous aime... rentrons vite!... on va trouver que notre promenade se
prolonge beaucoup!...
En les apercevant, madame de Juzencourt, assise sur la terrasse, leur
cria:
--Comment!... vous avez marché tout ce temps?...
Au même moment, M. de Rueille disait à Bijou, qui venait d'apparaître
dans l'encadrement d'une fenêtre:
--C'est comme ça que vous êtes venue nous rejoindre?... c'est gentil!...
Elle répondit, se décidant à sortir sur le perron:
--Je n'ai pas pu revenir plus tôt!...
Et plus bas, elle ajouta, s'approchant de son cousin:
--J'avais à m'occuper du thé... des glaces... etc... etc... il ne faut
pas m'en vouloir...
Pierrot dit, en extase:
--T'en vouloir?... est-ce qu'on peut t'en vouloir, à toi?...
Bijou ne répondit pas. Distraite, elle regardait Hubert de Bernès qui
causait avec Bertrade, et elle s'étonnait de le trouver pour elle si
froid. Certes, il était poli, aimable même, mais aimable et poli
seulement, et elle n'était pas accoutumée à tant de modération.