--Mademoiselle Bijou!... votre grand'mère vous demande...
Denyse s'envola, dans un froufrou de jupes, sans même répondre au petit
La Balue qui lui disait, en lui montrant Henry de Bracieux, dont la
silhouette se détachait en pleine lumière:
--Il est bien beau, Henry, n'est-ce pas?...
--Bijou,--dit la marquise,--tu vas chanter quelque chose...
Très ennuyée, elle supplia:
--Oh!... grand'mère, je vous en prie!...
Mais madame de Bracieux insista:
--C'est M. de Clagny qui désire t'entendre...
--Alors, je veux bien!--fit gentiment Bijou, sans prendre garde que
cette façon de consentir n'était pas très gracieuse pour les autres
invités de sa grand'mère.
Elle alla prendre sur le piano une guitare, passa par-dessus sa tête le
ruban rose qui servait à la fixer et dit, en revenant se planter au
milieu du demi-cercle formé par les fauteuils:
--Je vais m'accompagner à la guitare... j'aime mieux ça, c'est plus bon
enfant...
Puis, se tournant vers M. de Clagny:
--Qu'est ce que vous voulez que je vous chante? aimez-vous les vieilles
chansons?...
Et tout de suite elle commença la chanson du _Petit Soldat_:
Je me suis engagé
Pour l'amour d'une blonde...
Elle avait une jolie voix juste, dont elle se servait adroitement. Et
elle chanta avec une plaintive douceur le récit touchant du petit soldat
qui «veut qu'on mette son coeur dans une serviette blanche...»
Le salon s'était rempli dès que Bijou avait commencé à chanter. Et les
physionomies étaient vraiment amusantes à voir. Jean écoutait, nerveux,
tirant sa moustache blonde qui criait entre ses doigts. M. de Rueille,
énervé par cet air dolent, agacé de voir tous ces gens qui admiraient
Denyse, faisait les cent pas à l'autre bout du salon, affectant de ne
pas entendre.
Pierrot, la bouche ouverte, regardait de toutes ses forces. Le petit La
Balue, accoudé à une console, dans une pose contractée et ridicule,
fixait sur la jeune fille ses yeux ternes, qu'il s'efforçait de rendre
magnétiques, avec une insistance tellement effrontée que Henry de
Bracieux se sentait une étonnante envie de l'aller gifler. Et l'abbé
Courteil lui-même, empoigné, ému, écarquillait les yeux et respirait
bruyamment. Seul, Hubert de Bernès écoutait avec une attention polie,
mais relativement indifférente.
Les femmes, sauf peut-être Gisèle de La Balue, admiraient sincèrement
Bijou. Madame de Nézel écoutait, les yeux tristes et le sourire plein de
bonté. Quant à M. de Clagny, tout ce qu'il y avait en lui de sensibilité
et de tendresse semblait s'élancer vers cet être délicat et joli. Ses
yeux, tout chargés de caresses, enveloppaient à la fois le délicieux
visage, les petits doigts roses qui couraient sur les cordes, et la
taille souple de Bijou. Et lorsque, ayant fini de chanter, elle vint à
lui, sans se soucier des compliments qui pleuvaient sur elle, demandant,
gentiment câline: «Ça ne vous a pas trop ennuyé?...» il fut un instant
sans répondre. Une émotion l'étranglait. A la fin, il dit:
--Je vous la redemanderai souvent, cette chanson!... oui... je viendrai
vous voir... et vous me chanterez le _Petit Soldat_... vous voudrez
bien?...
Un désir le prenait d'entendre chanter Bijou pour lui, pour lui tout
seul, sans partager sa voix et son charme avec tous ces gens qu'il avait
en horreur.
Elle répondit, l'air heureux:
--Vous viendrez tant que vous voudrez, et je vous chanterai tout ce que
vous voudrez...
Puis, d'une glissade, elle fila vers Jean de Blaye, isolé à un bout du
salon:
--Ça t'ennuie, toi, quand je chante, n'est-ce pas?...
Il dit, surpris de la question, surpris aussi que Bijou s'occupât de
lui,
--Mais non!... pourquoi?...
--Parce que je te voyais tout à l'heure... tu tirais tes moustaches
d'un air furieux... et tu avais l'air de t'ennuyer... ah!... ce que tu
en avais l'air!...
--Une idée que tu te fais!...
--Que non!... je ne me fais jamais d'idées, comme tu dis, quand il
s'agit de ceux que j'aime!... je suis très clairvoyante, au contraire...
Pourquoi fronces-tu les sourcils?...
--Mais je ne fronce pas les sourcils...
--Si!... et on dirait que ça t'ennuie aussi, ce que je viens de te
dire?...
--Qu'est-ce que tu viens de me dire?...
--Que je suis clairvoyante?... et ça t'ennuie parce que tu as peur que
je ne voie qu'il y a quelque chose?...
Très troublé, il demanda:
--Quelque chose?... quoi?...
--Quoi?... je n'en sais rien!... mais sûrement tu as quelque chose... tu
n'es plus du tout le même depuis... tiens, depuis que nous sommes à
Bracieux, à peu près...
Il dit, cherchant à plaisanter:
--Vraiment?... je suis si changé?... et le plus curieux, c'est que je ne
me doute pas de ce changement...
Bijou haussa ses jolies épaules.
--Ne cherche donc pas à me rouler, mon pauvre Jean!... je te connais
trop bien, vois-tu?... oui... tu es changé!... tu es devenu peu à peu
brusque, inquiet, préoccupé... Tiens!... veux-tu que je te dise...
Assise, assez loin d'eux, madame de Nézel les regardait de son même air
doucement résigné et triste. L'oeil violet de Bijou coula de son côté,
luisant entre les cils touffus, et elle acheva:
--Tu aimes quelqu'un qui ne t'aime pas!...
Jean de Blaye rougit violemment:
--Tu ne sais ce que tu dis!...
--Alors pourquoi rougis-tu?... Oh!... que tu es orgueilleux!... ça te
vexe que j'aie deviné ça!...
Après un silence, elle ajouta:
--Est-ce que tu le lui as dit?...
--Si j'ai dit quoi?... à qui?... mais tu es folle, mon pauvre Bijou!...
--A mad...
Elle s'arrêta, le visage tourné vers madame de Nézel, et reprit:
--A celle que tu aimes... lui as-tu dit que tu l'aimais?...
Il murmura d'une voix assourdie:
--Non!...
--Tu n'oses pas?... pourquoi?... j'entends tout le temps grand'mère,
Bertrade et Paul... et l'oncle Alexis... répéter que tu es de ceux qu'on
aime... elle aussi t'aimerait... et elle t'épouserait bien, va!...
Elle s'inclina, lui effleurant presque l'oreille de son souffle, sans se
soucier de l'effet produit par cette familiarité, et proposa:
--Dis donc?... si tu voulais?... je lui parlerais bien, moi!... et je
suis sûre de sa réponse...
Jean se leva d'un mouvement brusque, et, saisissant la main de Bijou:
--Qu'est-ce que tu dis?...
--Je dis qu'elle t'aimera... si elle ne t'aime pas déjà...
Il balbutia, effaré:
--Mais de qui parles-tu?... de qui?...
L'air hésitant et ingénu, elle répondit, si bas qu'il entendit à peine
le commencement de la phrase:
--Je parle de...
--Bijou!...--cria Pierrot qui les sépara brusquement,--grand'mère te
fait dire qu'on oublie le thé!...
Et, regardant leurs figures animées, il demanda:
--Tiens!... vous êtes rouges comme des guignes! c'est vrai qu'on cuit
ici!...
Denyse s'éloignait en courant, il dit encore:
--On croyait, de là-bas, que vous vous disputiez?...
Jean répondit, pour répondre quelque chose:
--Ah!... on croyait ça!...
--Oui... surtout grand'mère qui le croyait!... c'est même pour ça
qu'elle m'a envoyé chercher Bijou pour le thé!... tu me promets qu'elle
n'a pas de chagrin, Bijou?...
--Et quel chagrin veux-tu qu'elle ait, mon bonhomme?...
Souriant, il ajouta:
--Qui donc crois-tu qui se chargerait de lui en faire, du chagrin?... la
situation dans la maison ne serait pas drôle pour celui-là!...
Le petit répondit avec une animation extrême:
--C'est qu'elle est si gentille!... et si bonne!... je l'adore, moi!...
et Paul aussi!... et Henry!... et M. Giraud!... et les mômes de
Bertrade!... et l'abbé!... et tout le monde!... jusqu'au petit La Balue
qui la gobe, lui qui ne gobe personne!... oui... il lui a raconté je ne
sais quoi dans un coin après le dîner... et pendant qu'elle chantait,
donc!... as-tu vu ces yeux cuits qu'il faisait?... non, mais les as-tu
vus?...
--Mais tais-toi donc!...--fit Jean agacé,--tu es fatigant, si tu savais,
mon petit Pierrot!...
Bijou rentrait dans le salon, Henry de Bracieux la saisit au passage.
--Dis-moi donc--demanda-t-il avec humeur--ce que La Balue te racontait
de si intéressant tantôt?...
--Où ça?...
--Ici... après le dîner?...
--Ici?... répéta Bijou qui sembla chercher, après le dîner?... tiens,
justement, il me parlait de toi!...
--De moi?...
--Oui... de toi!... il te trouve beau, beau!... mais il trouve aussi que
tu ne sais pas mettre en valeur ta beauté...
--As-tu fini de te moquer de moi?...
--Mais je t'assure que je ne me moque pas le moins du monde... il m'a
même recommandé de te dire de mettre, au lieu de tes affreux cols
cassés--c'est lui qui parle, tu sais?--des cols... ah! comment donc
déjà?... des cols Van Dyck... qui ne cacheront pas ton cou... oui... il
paraît que tu as un cou superbe... et des attaches!... et des dents!...
je voudrais que tu puisses l'entendre faire les honneurs de ton
physique...
--De mon physique... à moi?...
--Oui... tu croyais peut-être que c'était du mien qu'il me parlait?...
pas du tout!... il m'a dit, d'ailleurs, qu'il allait te dire tout ça
dans des vers!... pas les cols Van Dyck, mais le reste...
--Il est idiot, cet être-là!...
--Oh!.. mon Dieu... il est insignifiant!...
--Tu es tellement bonne, toi!... tu ne bêches jamais personne...
attention, le voilà qui emballe, le clan La Balue!...
Et, joyeux, Henry cria à demi-voix:
--Hip!... Hip!... Hurrah!!!
M. de la Balue, qui revenait du vestibule portant un lot de manteaux, le
regarda avec étonnement. Et dans le hall, une petite scène de famille
eut lieu.
Le bonhomme voulait absolument forcer sa femme et sa fille à
s'envelopper la tête dans des tricots sordides pour éviter un
refroidissement. A la fin, il céda.
Bijou, en disant au revoir à madame de Nézel, lui tendit sa petite main
et lui planta si droit dans les yeux son beau regard ingénument curieux,
que la jeune femme se détourna, gênée par la persistance de ce regard
singulier. Il lui semblait que cette enfant avait découvert le secret de
sa vie, et de cela elle souffrait atrocement. Mais la grâce de Bijou
était si grande, sa puissance attractive si forte, que Madame de Nézel
ne sentait au fond de son coeur que de l'affection pour la délicieuse
petite créature qui lui volait inconsciemment son bonheur.
* * * * *
--Ouf!...--fit joyeusement Denyse en rentrant dans le salon où il ne
restait plus que M. de Clagny et la famille,--il est minuit et demi,
vous savez!... ils étaient vissés tous... j'ai cru qu'ils voulaient ne
plus nous quitter jamais!...
--La famille de La Balue n'est pas belle!... dit l'abbé.
La jeune fille protesta:
--Mais ils ne sont pas si laids!... il faut s'y habituer... tout est
là!...
--Le petit La Balue est horrible!--fit madame de Bracieux,--et puis il a
quelque chose de visqueux... quand on lui donne la main, c'est comme si
on touchait une anguille...
--Et la jeune fille donc!--dit Pierrot--fi!... elle a des petits yeux de
cochon!... et Louis aussi a des petits yeux!...
--Ils sont très gentils tout de même!...--fit Bijou conciliante.
Madame de Bracieux ajouta:
--Et d'excellente maison!... ils descendent de La Balue... du
cardinal... du vrai...
--Mon Dieu!--fit doucement Bijou,--il vaudrait peut-être mieux pour
Gisèle ne pas descendre de la cage de fer... et avoir les yeux plus
grands... mais enfin, puisque c'est comme ça!...
M. de Clagny se mit à rire et dit, cherchant son chapeau, égaré dans un
coin:
--Il faut un certain aplomb pour sortir d'un salon comme celui-ci... on
sent à quel point on sera épluché!...
--N'ayez pas peur!--affirma Bijou,--on ne vous épluchera pas, vous!...
vous pourriez cependant supporter «l'épluchage», mais je vous promets
que vous ne serez pas épluché!... me croyez-vous?...
Le comte répondit en serrant affectueusement les petites mains tendues
vers lui:
--Je vous crois!...