M. de Clagny étendit la main et dit:

--Le voilà!...

--Ah!...--fit Bijou étonnée,--c'est bien ça!...

Elle était stupéfaite, et de l'admiration exprimée par le comte, et de

la transformation opérée par l'habit de Jean.

Dans ce vêtement bien coupé, qui lui allait à merveille, le jeune

professeur semblait à l'aise, presque élégant.

Et Henry s'approchant de Denyse, demanda, en indiquant Giraud:

--Hein?... ai-je eu une riche idée?... vois-tu la différence?... non...

mais, la vois-tu?...

Et comme elle ne répondait pas assez vite à son gré, il ajouta:

--Je parie que non?... les femmes ne savent pas voir ces choses-là...

quand il s'agit des hommes!...

Les invités arrivaient tous. D'abord les La Balue, imperturbables,

ridicules à crier, chacun dans son genre, mais si heureux, si pleinement

admiratifs et satisfaits de leurs personnes, qu'on eût regretté vraiment

de les détromper.

Puis Hubert de Bernès, qui vint comme Bijou le prévoyait, en tenue,

promenant autour du salon un regard plongeant, inquiet de rencontrer ce

qu'il avait coutume d'appeler: «une bobine de grosse légume»...

Les Juzencourt entrèrent les derniers, amenant madame de Nézel, une très

jolie femme, délicieusement habillée, toute fine et souple, d'une

souplesse de créole, avec un teint de jasmin et des cheveux soyeux et

lourds, d'un noir intense.

Bijou, qui la regardait curieusement, comme si elle ne l'eût jamais vue

auparavant, dit à M. de Clagny:

--Elle est vraiment bien jolie, madame de Nézel!...

Il répondit, distrait, dévorant des yeux Bijou:

--Elle a surtout de la race... et puis, c'est une vraie femme... qui

doit vibrer à souhait...

La jeune fille demanda, clignant de l'oeil et contractant un peu ses

sourcils, comme si elle faisait un effort pour comprendre:

--Qui doit quoi faire?...

--Rien!...--dit le comte, ennuyé,--je ne sais plus du tout ce que je

disais!...

--Bijou!...--appela tout à coup la marquise, madame de Juzencourt

demande à voir les enfants... va les chercher!... tu permets,

Bertrade?... et vous aussi, monsieur l'abbé?...

M. de Clagny eut un mouvement de contrariété en se voyant séparé de

Denyse. Il ne pouvait déjà plus, lui semblait-il, se passer d'elle.

Elle revint très vite, suivie de Marcel et de Robert, et tenant par la

main un superbe bébé de quatre ans, qui souriait aimable et confiant.

Elle le présenta, toute fière de lui.

--Voilà mon filleul! il est délicieux, n'est-ce pas?... et beau!... et

bon!... un amour!...

--Elle est tellement gentille pour cet enfant,--dit madame de

Rueille,--elle s'en occupe sans cesse... c'est elle qui lui apprend à

lire...

--Déjà!...--fit M. de Clagny, d'un ton de reproche,--on lui apprend déjà

à lire?...

--Bijou lui apprend bien d'autres choses!... n'est-ce pas,

Bijou?--demanda la marquise,--tu lui apprends aussi l'histoire sainte, à

ton élève?... il y a deux jours, il m'a raconté Moïse... il le savait

très bien...

--Ah! par exemple!...--fit le comte, narquois, je voudrais voir ça!...

malheureux mioche, va!...

Gracieuse et tendre, Bijou s'agenouilla devant le bébé. En entendant

parler de raconter «son histoire», le pauvre moutard tourna vers elle un

visage suppliant. Elle dit:

--Raconte, Fred!...

Docile, l'air grognon, le petit leva les yeux sur sa marraine.

--Raconte Moïse!... tu le sais très bien!...

--Eh bien--dit Fred d'une voix résolue, on l'a mis dans un petit panier,

l'petit Moïse... et on a mis l'panier sur le Nil...

Il s'arrêta, le front mouillé de sueur. Bijou dit:

--Et puis, qu'est-ce qui est arrivé?...

--J'sais pas!--fit brièvement le petit,--j'sais plus!... j'sais plus,

j'te dis... dis-le, toi, c'qui est arrivé?...

--Allons!... voyons?... c'est un parti pris de ne pas répondre?...

Il dit, câlin:

--J't'en prie?... ne m'force pas?...

Mais Denyse s'entêta:

--Si!... il est arrivé quelque chose, quand Moïse descendait le Nil...

quoi?... qu'est-ce qui est arrivé?...

Il chercha un instant, la figure contractée, les yeux fermés, et, au

moment où l'on n'espérait plus rien, il cria, heureux de sa trouvaille:

--L'Chat botté, qui est venu!... et qui a crié: «Au secours!... c'est

monsieur le marquis de Carabas qui se noie!...»

--Voilà,--fit en riant Bertrade,--l'inconvénient de lui apprendre tant

de belles choses à la fois!...

Et M. de Rueille ajouta:

--Denyse lui a donné, il y a deux jours, un mirobolant _Chat botté_ que

nous avons rapporté de Pont-sur-Loire... et qui a dû faire à Moïse un

tort considérable...

Bijou se tourna vers son cousin et demanda, l'air étonné:

--Denyse!... depuis quand m'appelez-vous Denyse!...

--Mais...--répondit Rueille--je ne sais pas... ça m'arrive

quelquefois...

--Jamais!... alors je croyais que vous étiez fâché!...

Puis, s'inclinant vers son filleul, elle le prit dans ses bras, et dit

en riant:

--Mon pauvre petit Fred!... nous n'avons pas eu de succès, à nous

deux!...

Giraud, en ce moment debout derrière elle, la regardait avec admiration.

Elle serra davantage contre elle l'enfant qui lui souriait, et murmura

d'une voix devenue caressante:

--Fred!... mon Fred chéri!... je t'aime tant, si tu savais!...

En entendant prononcer son nom avec cette tendresse, le jeune professeur

avait frissonné et retenu à grand'peine le mouvement qui le jetait vers

Denyse. Et il était devenu si pâle, son visage se tirait si

singulièrement, que Pierrot, peu observateur pourtant et peu perspicace

quand il ne s'agissait pas de Bijou, demanda:

--Qu'est-ce que vous avez donc, monsieur Giraud?... vous êtes tout

drôle!... est-ce que vous êtes malade?...

Denyse se retourna brusquement, et questionna, avec intérêt:

--Vous êtes malade, monsieur Giraud?...

--Moi!... mais pas du tout, mademoiselle!... je ne sais pas où Pierrot

prend ça!...

--Dame!...--fit le gamin, convaincu--regardez-vous?... vous avez une de

ces têtes!... du reste, depuis trois ou quatre jours, ça ne va pas!...

vous devez avoir quelque chose que vous ne savez pas?...

--Je vous assure,--balbutia le pauvre garçon au supplice,--je vous

assure que je n'ai rien du tout...

M. de Clagny s'était approché. Il regarda avec envie le petit Fred,

blotti contre la fraîche épaule de Bijou, et dit:

--Il est superbe, votre filleul!...

--Oui, n'est-ce pas?... et il m'adore!...

On annonçait le dîner. Elle donna à l'Anglaise, qui était entrée, le

bébé qui s'endormait déjà. Debout devant elle, l'air maussade, le petit

La Balue présentait l'angle aigu de son bras. Elle y passa difficilement

sa main et, résignée, s'assit entre lui et M. Giraud, qui, fou de

bonheur de se trouver près d'elle, se sentait plus que jamais

décontenancé et maladroit.

Sa timidité déjà grande augmentait. Il n'osait littéralement pas dire un

mot, et se désespérait de se sentir ridicule. Il n'était plus seulement

amoureux de Denyse, de sa beauté, de sa grâce, de son charme si grand,

il la vénérait à présent pour sa bonté qu'il jugeait infinie. Maître

d'études dans un lycée, il avait un jour murmuré d'évasifs mots d'amour

à la fille du proviseur, et il se souvenait, non sans effroi, du

méprisant courroux avec lequel la jeune bourgeoise lui avait reproché

d'oser lever sur elle ses yeux de simple pion! A cette fille riche,

belle, de grande maison, il avait dit franchement, crûment, qu'il

l'adorait, et pour lui répondre elle n'avait eu que d'affectueuses et

douces paroles, qui décourageaient sans blesser. Et puis, il

s'attristait sur lui-même, croyant bien que sa vie traversée par cet

amour impossible, était troublée pour toujours.

Comment espérer, après avoir connu et aimé une femme comme mademoiselle

de Courtaix, pouvoir aimer jamais la femme qu'il serait à même

d'épouser? Et le pauvre garçon qui, trois semaines plus tôt, rêvait

parfois d'un petit intérieur propret, tenu par une femme fraîche,

insignifiante et modeste, se voyait à présent condamné à perpétuité au

garni écoeurant dans lequel il crèverait quelque jour entouré des

photographies de Bijou, arrachées à grand'peine à Pierrot.

Au début du dîner, Denyse parla peu. Elle regardait d'un air distrait la

table, et découvrait ces mille riens si amusants pour qui sait voir.

Madame de Bracieux avait à sa droite M. de La Balue, qu'elle négligeait

pour son vieil ami Clagny placé à sa gauche, avec qui elle ne cessait

guère de causer. M. de Jonzac, assis en face de sa soeur, entre madame

de la Balue et madame de Tourville, semblait modérément s'amuser, non

plus que madame de Nézel qui, l'air un peu triste, répondait

distraitement à ses voisins Henry de Bracieux et M. de Rueille, et

regardait souvent dans la direction de Jean de Blaye placé à l'autre

bout de la table, entre madame de Juzencourt et mademoiselle de La

Balue. Lui, paraissait ne pas s'occuper du tout de madame de Nézel, et

plusieurs fois les yeux de Bijou rencontrèrent les siens. Comme si cette

rencontre l'eût gênée, elle se tourna vers le petit La Balue, et,

devenue soudain aimable, se mit à causer avec animation. Alors, le

regard un peu inquiet de Jean se posa tout à fait sur elle et ne la

quitta plus.

Bijou(#39694) · 第 33 / 60 题