--Jean a raison!... il peut se permettre de donner des conseils à
Pierrot... et même aux autres, car il est à la fois un intellectuel et
un sportif...
Madame de Bracieux regarda son neveu avec bienveillance et conclut:
--Ton oncle a raison, mon garçon, tu es le plus réussi de la famille...
Elle vit que Bijou semblait examiner curieusement son cousin, et reprit:
--Je ne parle ici que des hommes, naturellement!...
Pierrot se pencha vers Denyse, assise à côté de lui, et lui dit tout
bas, avec une reconnaissance passionnée:
--Tu es bonne de me défendre toujours... aussi, je t'aime, va, toi!...
plus qu'eux tous...
Elle répondit, souriante, maternelle presque:
--C'est très mal!... tu dois aimer mon oncle... et aussi grand'mère
beaucoup plus que moi...
--Ça, d'abord, c'est pas prouvé!... et puis c'est pas ça que je voulais
dire... je voulais dire que je t'aime, moi, plus qu'ils ne t'aiment eux
tous... et pourtant, il y en a qui t'aiment bien, va!... ainsi, Paul,
tiens!... Paul de Rueille... ben, je suis sûr qu'il t'aime plus que
Bertrade... plus que ses mômes... plus que le bon Dieu, plus que
tout!...
--Mais tais-toi donc!...--fit Bijou effarée, regardant si personne
n'avait entendu.
--T'inquiète pas!... ils sont occupés à bêcher... ils ne s'occupent pas
de nous... C'est vrai, ce que je te dis, tu sais!... et Jean, donc!...
et Henry!... et m'sieu Giraud!... il n'y a guère que l'abbé Courteil qui
ne te suit pas dans les coins... et encore...
--Mais tu divagues!... comment peux-tu te figurer...
--Je ne me figure pas... je vois!... et je vois, parce que ça
m'embête!...
La voix de M. de Jonzac s'éleva:
--Mais non!... je suis convaincu qu'il ne se doute même pas que Renan
existe... il ne sait rien... rien de rien...
Toujours doux et conciliant, le professeur répondait:
--Mais si... pour Renan, précisément, je sais qu'il doit le connaître...
il y a trois ou quatre jours, j'ai eu l'occasion de le lui citer comme
l'auteur de _l'Origine du langage_...
--Eh bien, je parierais qu'il ne se souvient même pas de son nom...
Et M. de Jonzac appela:
--Pierrot!...
Le petit, absorbé par sa conversation avec Bijou, ne se doutait pas
qu'il fût question de lui. En s'entendant appeler, il tourna la tête,
vaguement inquiet.
--Pierrot...--demanda M. de Jonzac,--qu'est-ce que c'est que Renan?...
--Allons! bon!--dit Pierrot à Bijou--v'là les interrogatoires qui
recommencent!... Renan?... qu'est-ce que ça peut bien être que
celui-là?...
Et, comme son père répétait: «Tu ne sais pas ce que c'est que Renan?...»
il répondit:
--Non, papa!...
--Comment?...--demanda Giraud surpris,--mais ces jours-ci encore, nous
avons parlé de lui...
--De lui?...--fit Pierrot abasourdi;--moi, j'ai parlé de cet
homme-là?...
--Mais oui... voyons?... rappelez vos souvenirs... je vous ai cité un de
ses ouvrages?...
Bijou, qui, tout à l'heure n'écoutait que d'une oreille ce que lui
racontait Pierrot, et suivait de l'autre la conversation, se souvint et,
le nez dans son assiette, absorbée en apparence par les fraises qu'elle
roulait dans du sucre, elle lui souffla, bas, très bas:
--«_L'Origine du langage_»...
--Voyons, cherchez bien?...--répétait le professeur,--je vous ai cité
un livre de M. Renan... lequel?...
Pierrot répondit résolument:
--«_Le Langage des fleurs_»...
--A la bonne heure!--dit Bertrade ravie, avec Pierrot, on peut toujours
s'attendre à quelque chose de joyeux!...