--Moi, je ne trouve pas ça drôle!...
Très rouge, Pierrot se tourna vers Bijou:
--Toi, au moins, tu ne ris pas!... tu es bonne, toi!...
On sortait de table; il l'entraîna sur le perron et lui dit, suppliant:
--Laisse-moi aller avec toi donner le vert à Patatras?...
--Mais il faut avant ça que je serve le café...
--Pour une fois, Bertrade le servira bien, voyons? et moi, je ne veux
pas rentrer au salon... on me demanderait encore le nom de quelque
chose...
Denyse prit dans une remise la corbeille où était préparée la botte de
trèfle qu'elle portait chaque jour à son cheval, et se dirigea vers
l'écurie, suivie de Pierrot qui répétait faisant presque douce sa grosse
voix:
--Tu es si gentille, Bijou!... et jolie, si tu savais!...
En traversant l'allée qui menait aux écuries, il montra M. de Rueille et
Jean de Blaye qui s'avançaient en causant, et dit:
--Tiens!... comme tu n'y étais pas, ils n'ont pas fait long feu au
salon, les cousins!...
Denyse allait au-devant d'eux; il la retint brusquement:
--Non!... je t'en prie!... ils ne décolleront plus!... et je ne t'aurai
pas à moi tout seul! c'est une telle veine que j'ai d'être avec toi un
instant sans monsieur Giraud!... il est toujours à me marcher sur les
talons... quand je vais de ton côté, surtout!...
Bijou regardait attentivement les deux hommes qui venaient à elle sans
la voir, très absorbés. Et, entre ses paupières un peu lourdes, glissait
cette petite lueur qui donnait parfois une si singulière acuité à son
regard habituellement voilé. Elle répondit, en entrant dans l'écurie:
--Soit!... allons sans eux porter à Patatras son herbe...
M. de Rueille marchait les yeux fixés sur le sable de l'allée. Il leva
la tête en entendant la porte qui s'ouvrait. Jean de Blaye indiqua
l'écurie et dit:
--Tiens!... il est là, le motif de la gêne que je sens à présent dans
tes moindres paroles, de l'espèce de petite animosité que tu as contre
moi?...
Affectant de plaisanter, Rueille répondit:
--Vraiment?... et c'est?...
--Bijou, parbleu!... Ah!... ne me dis pas non!... crois-tu que je n'ai
pas suivi heure par heure ce qui se passait en toi?...
--Ça devait être bien intéressant?...
--Ne blague donc pas!... tu n'en as guère envie!... j'ai vu le moment
où tu as commencé à admirer inconsciemment Bijou... plus qu'on n'admire
une bonne petite cousine qu'on aime bien... c'était le soir du Grand
Prix... chez l'oncle Alexis... quand elle a chanté... Tu ne dis rien?...
--Je t'écoute... va toujours!...
--Quand nous nous sommes trouvés tous ensemble à Bracieux, ne nous
quittant pas... quand tu as vécu toutes les minutes des longues journées
à côté de Bijou, ton... disons ton admiration... a augmenté,
naturellement... depuis hier, depuis votre voyage à Pont-sur-Loire, elle
est à l'état aigu... est-ce vrai?...
--Eh bien, c'est vrai!...
--Ça ne m'étonne pas!... mais explique-moi une chose?... une chose qui
m'étonne, celle-là!...
--Quelle est cette chose?...
--Pourquoi est-ce à moi que tu sembles en vouloir particulièrement?...
pourquoi à moi plutôt qu'à ton beau-frère, ou au petit La Balue, ou au
répétiteur de Pierrot, ou à Pierrot lui-même?...
--Dame! Henry est presque de l'âge de Bijou... il a été élevé avec elle,
et elle le considère comme un frère, exactement... le petit La Balue est
un grotesque... le répétiteur, un pauvre diable qui ne compte pas... et
Pierrot, un gosse... tandis que toi...
--Tandis que moi?...
--Toi, tu es de ceux qu'on aime... et tu le sais bien... et je vois...
je sens, je devine que c'est toi que Bijou aimera...
--Moi?... allons donc!... elle ne daigne pas faire la plus légère
attention à moi!... je ne suis à ses yeux que le monsieur qui lui dresse
un cheval, la promène en bateau, ou fait des couplets pour sa revue....
--Enfin, tu existes plus que les autres, toujours!...
--Et pourquoi donc ça?... il te plaît de trouver le petit La Balue un
grotesque, mais tout le monde n'est pas de ton avis!... quant à Giraud,
il est charmant!...
--Oui, mais il est Giraud!...
--Et puis après?... qu'est-ce que ça fait, ça?...
--Beaucoup!... c'est-à-dire, rien du tout pour certaines femmes... tout
pour d'autres... et Bijou est des autres...
--Eh!... qu'est-ce que tu en sais?...
--Je l'étudie depuis longtemps déjà, sans avoir l'air...
--Tu l'étudies... mais tu ne la connais pas!...
--Peut-être?...
--Je sais bien qui, si j'étais à sa place, je choisirais parmi tant
d'amoureux...
--Ça se chante!... dans les _Noces de Jeannette_...
--Tu ne m'empêcheras pas de suivre ma petite idée, va!... parmi tant
d'amoureux, s'il me fallait choisir, c'est certainement Giraud que je
prendrais...
--Une femme choisirait Giraud... parce qu'il est joli garçon... mais une
jeune fille?... une jeune fille,--qui ne connaît en fait de noce, que la
vraie, celle qu'on fait à l'église,--ne le choisira pas... jamais!...
--Alors tu n'en veux pas à Giraud, parce que, selon toi, il n'est pas
épousable... partant, pas à redouter?...
--Précisément!...
--Eh bien?... et moi, mon pauv'vieux?... crois-tu donc que je sois
épousable, moi?... me vois-tu, avec mes malheureux quatre cent mille
francs, m'essayant à faire le bonheur de Bijou?... non, mais vois-tu
ça?... l'appartement de trois mille, les lampes à pétrole, et le feu au
charbon?... ce serait délicieux!....
--Pourtant tu l'aimes?...
--Permets... je ne t'ai pas dit que j'aimais Bijou!... je n'en sais
rien!... tout ce que je sais, c'est que je la désire passionnément... et
que, ne pouvant pas l'épouser, je suis très malheureux...
--Et tu crois qu'elle ne t'aime pas?...
--Pas le moins de monde!... elle n'a d'ailleurs jamais cherché à me
donner le change... «Bonjour Bonsoir!... il fait beau!...» tel est le
palpitant dialogue qui se renouvelle chaque jour entre nous... Alors, tu
vois, tu as tort de m'en vouloir?...
--Je te demande pardon, mon pauvre Jean, mais je croyais tellement que
tu étais grand favori!...