M. de Rueille, qui regardait la liste, demanda:

--Comment?... Henry vous a chargée de rapporter des cartouches... au

lieu de m'en charger, moi?...

--Oui!... l'avant-dernière fois, vous les avez oubliées!... la dernière,

vous lui avez rapporté des cartouches de 12, et il a un 16!... alors, il

a mieux aimé...

--Je comprends ça!... mais on abuse de vous!... et les enfants aussi ont

abusé... «Ballon de Marcel... Crayons de Robert...» il n'y a que Fred

qui ne vous ait pas donné de commissions... mais il ne faut pas

désespérer... il n'a que trois ans!... ce sera pour l'année

prochaine!...

--Il ne m'a pas donné de commissions, mais je lui ai rapporté des

images... «_le Chat botté_»... il adore les chats, ça l'amusera!...

--Que vous êtes délicieuse!...

--Délicieuse?... est-ce assez dire?... vous ne pourriez pas trouver

quelque chose d'un peu plus élogieux?... voyons, en cherchant bien?...

Elle continuait à parcourir des yeux sa liste.

Paul de Rueille indiqua du manche de son fouet une ligne écrite au

crayon et demanda:

--Qu'est-ce que c'est que ça?... «Dire à grand'mère pour la

Norinière»?...

--C'est les Juzencourt que j'ai rencontrés... et qui m'ont bien

recommandé de dire à grand'mère que la Norinière va être habitée...

--Ah!... Clagny a vendu?...

--Non... c'est lui qui revient... il paraît qu'il viendra tous les

étés!...

--Ah! tant mieux!... ça va faire bien plaisir à grand'mère!...

--Oui... elle l'aime beaucoup!... je ne le connais pas, M. de Clagny,

mais j'ai entendu bien souvent parler de lui...

--Vous ne vous rappelez pas l'avoir vu autrefois?...

--Mais non!...

--C'est lui pourtant qui a été votre parrain!...

--Vous rêvez!... c'est l'oncle Alexis, mon parrain!...

--L'oncle Jonzac est le parrain de Denyse, mais c'est M. de Clagny qui

est le parrain de «Bijou»... oui!... c'est lui qui, quand vous étiez

petite, disait en parlant de vous: «le Bijou»... le nom vous allait si

bien qu'il vous est resté...

--Vous ne trouvez pas que c'est un peu ridicule de m'appeler Bijou, à

présent que je suis vieille?...

--Vous avez l'air d'avoir quatorze ans!... et vous aurez toujours cet

air-là... je vous le promets!...

--Vous vous aventurez peut-être un peu?...

Elle le regarda en riant. Lui aussi la regardait, sans pouvoir se

détacher du joli visage frais tourné vers lui. Et, comme il ne faisait

aucune attention au chemin de traverse qui était très mauvais, la roue

droite se prit dans une ornière et la petite charrette pencha

brusquement, jetant sur lui Denyse, qui se raccrocha de toutes ses

forces à son bras. Ils restèrent un instant balancés, puis la roue

sortit tant bien que mal du trou profond où elle était serrée, et le

cheval reprit son train rapide.

--Ouf!...--dit Bijou, qui riait de tout son coeur--j'ai bien cru que

nous versions!...

Il répondit, sérieux:

--Il ne s'en est guère fallu!...

Elle desserra ses petits doigts, qui s'incrustaient dans l'épaule de son

cousin, et demanda:

--Est-ce bien fini?... vous n'allez pas recommencer, au moins?...

M. de Rueille la contemplait sans répondre, distrait, l'air troublé.

Elle reprit:

--Mais au lieu de me regarder, regardez donc devant vous!... nous allons

retomber encore dans une ornière... vous allez voir ça!...

Il murmura:

--Mais non!... mais non!...

Il parlait comme dans un rêve. Bijou dit:

--Je parie que nous allons être en retard pour le dîner... et vous savez

que grand'mère n'aime pas bien ça!...

Rueille caressa de son fouet l'épaule du poney, qui bondit, secouant

violemment la petite voiture, et partit à une allure folle.

Cette fois, Bijou parut stupéfaite:

--Ah çà?...--questionna-t-elle--qu'est-ce que vous avez donc

aujourd'hui?... tout à l'heure, vous manquez nous verser!... à présent

vous touchez Colonel avec votre fouet, alors qu'il ne faudrait pas même

lui laisser deviner que vous en avez un, et vous nous faites

emballer?...

Elle ajouta, voyant que le cheval se calmait:

--... Ou à peu près!... vous n'êtes pas dans votre assiette...

Il répondit machinalement:

--Non!... je ne suis pas dans mon assiette!...

Au premier bond du poney, Denyse avait repris le bras de M. de Rueille.

Non qu'elle eût peur le moins du monde, mais parce que, assise sur la

banquette trop haute pour elle, elle n'avait aucun aplomb et essayait de

s'accrocher à quelque chose de solide. Sans quitter le bras où elle

s'était suspendue, elle demanda avec intérêt, se penchant vers son

cousin:

--Pas dans votre assiette?... qu'est-ce que vous avez?... vous êtes

malade?...

--Malade... non!... c'est-à-dire... pas précisément!...

--Comment, «pas précisément»?... Ah! il ne faut pas l'être, malade!...

nous avons à travailler à la revue, ce soir!... si vous ne vous y mettez

pas tous, et tout de bon... elle ne sera jamais finie pour le bal des

courses!...

--Je m'en fiche un peu, de la revue... et... je... à votre place...

Il s'arrêta, embarrassé. Bijou demanda:

--Quoi?... qu'est-ce?... vous alliez dire quelque chose?...

Il balbutia, cherchant ses mots:

--Oui... en effet!... je voulais vous dire que le dessin qu'a fait Jean

pour votre... pour le costume d'Hébé...

--Eh bien?...

--Eh bien!... il est infiniment trop déshabillé, ce costume!...

--Mais il n'est pas déshabillé du tout!...

--Allons donc!... est-ce qu'une femme comme vous, une jeune fille, doit

se montrer ainsi presque nue?... mais c'est honteux!...

Bijou regarda d'un air ahuri Paul de Rueille, et, lui riant au nez:

--Oh!... que vous êtes drôle!... vous avez absolument l'air d'un mari

jaloux!...

Il balbutia, vexé et mal à l'aise:

--Jaloux?... je n'ai pas à être jaloux... je...

--Sans doute!... mais sans être jaloux, vous ne voulez pas, vous, les

hommes, qu'une femme semble jolie, ou gracieuse, ou amusante, à un autre

que vous-même?...

--Mais... en admettant que ce soit... c'est assez naturel!...

--Vous trouvez ça?... Eh bien, une femme, au contraire, est heureuse du

succès des hommes qu'elle aime bien!... il lui plaît de les voir

plaire...

--Turlututu!... vous ne savez pas ce que vous dites, petit Bijou!...

vous avez de ces choses une inexpérience... délicieuse...

heureusement!....

Elle demanda, en ouvrant très grands ses doux yeux candides:

--Pourquoi «heureusement»?...

--Parce que...

Il s'arrêta court. Bijou reprit, en lui pinçant le bras:

--Mais dites?... dites donc?...

Il répondit, visiblement gêné, essayant de secouer l'étreinte de la

solide petite main:

--Ce serait trop compliqué!...

Bijou rougit:

--Trop compliqué?... voilà encore une de ces défaites que je déteste!...

pourquoi ne pas vouloir expliquer votre pensée?...

Il dit, avec une sorte d'effroi:

--Expliquer ma pensée?... oh! non!...

--Non?... c'est pas gentil!...

Ils restèrent un instant sans parler. Elle, souriante et tranquille;

lui, sérieux et troublé. Au moment où la voiture entrait dans l'avenue,

Bijou se tourna vers M. de Rueille, et le touchant, très doucement cette

fois, de sa main fine, elle lui dit d'une voix pénétrante, qui acheva de

le remplir d'émoi:

--Puisque ça vous déplaît si fort, je ne mettrai pas ce costume!... nous

en ferons dessiner un autre à Jean...

Il saisit la main qui s'appuyait à son bras et la serra contre ses

lèvres avec une tendresse presque brutale.

Bijou ne parut pas remarquer cet emportement. Elle dit seulement, en

retirant sa main, tandis qu'à travers ses cils glissait une étrange

lueur:

--Prenez garde à la grille!... vous savez que le tournant est raide...

vous n'êtes pas en veine aujourd'hui!...

Puis elle se mit à rassembler avec calme tous ses petits paquets, et,

jusqu'au château, demeura silencieuse et affairée.

Le premier coup du dîner sonnait. Bijou monta en courant chez elle, et,

dix minutes après, elle entrait au salon toute pomponnée, dans une

fraîche robe de chiffon feuille de rose, avec, à l'épaule, un gros

paquet de roses pompon.

--Comment!... te voilà déjà!...--fit madame de Rueille avec

admiration--je parie que ce lambin de Paul n'est pas prêt?...

La marquise demanda:

--Tu as fait toutes tes commissions?...

--Oui, grand'mère... et j'en ai une pour vous, de commission!... les

Juzencourt m'ont chargée de vous dire que M. de Clagny revient habiter

la Norinière... et qu'il y reviendra tous les ans...

--Oh!...--fit madame de Bracieux, l'air vraiment heureux;--oh!... ça me

fait une grande joie... je n'espérais pas le voir revenir jamais ici!...

Bijou demanda:

--Pourquoi?...

--Parce que... il a eu dans ce pays un très gros chagrin... à un âge où

les impressions pénibles ne s'effacent plus....

--Quel âge, ma tante?...--dit Jean de Blaye, un peu narquois.

--Quarante-huit ans!... tu seras, à cet âge, moins blagueur

qu'aujourd'hui, mon garçon!... et tu y arriveras plus vite que tu ne

penses...

Il répondit en souriant:

--Tant mieux!... ça doit être l'âge idéal!... l'âge où le coeur

s'endort...

La marquise dit, maligne, en regardant son neveu:

--Il s'endort quelquefois plus tôt!...

Jean haussa les épaules:

--Oui... mais il se réveille!... ou il peut se réveiller... on n'est pas

tranquille!... tandis qu'à quarante-huit ans...

--Tu crois ça?... il y a douze ans que mon vieil ami Clagny avait

quarante-huit ans... il en a donc aujourd'hui soixante... eh bien, je

parie que son coeur ne s'est jamais endormi!... jamais, tu

m'entends?...

Et elle ajouta, plus bas, pour n'être pas entendue de Bijou qui causait

avec Bertrade:

--Le coeur ni le reste!...

Jean se mit à rire.

--Bigre!... mais c'est un phénomène, votre ami!... il gagnerait, à se

montrer, beaucoup d'argent!...

--Il n'a pas besoin de ça!...

--Il est riche?...

--Dégoûtamment!...

--Mais encore?...

--Quatre cent mille livres de rente... tu ne trouves pas ça gentil?...

Il dit, sans enthousiasme:

--Si... évidemment, c'est gentil!... pour quelqu'un qui n'a rien volé...

Puis il demanda:

--Qu'est-ce que ce gros chagrin qu'il a eu?...

--Je te dirai ça quand Bijou ne sera pas là...

Bijou, pourtant, ne devait rien entendre. Elle jouait avec Pierrot qui

venait d'entrer. Elle lui refaisait sa raie. Pierrot, un grand gamin de

dix-sept ans, vigoureux, mais grandi trop vite, avec de longs pieds et

de longues mains, et un front tourmenté d'invraisemblables bosses, se

faisait tout petit, pour que la jeune fille pût atteindre ses cheveux

embroussaillés et ternes. Il avait le cou tendu, le regard vague, l'air

heureux sous l'effleurement des petites pattes adroites.

Madame de Bracieux vit que Bijou était à cent lieues, et, à demi-voix,

elle raconta à son neveu la banale aventure d'amour qui avait, en

quelque sorte, interrompu la vie de son vieil ami.

Tout à coup, Denyse revint vers la marquise:

--Grand-mère!... j'oubliais!... les Dubuisson ne peuvent pas venir dîner

jeudi, mais M. Dubuisson amènera Jeanne vendredi et nous la laissera

huit jours...

--Alors nous ne sommes plus que dix-huit à dîner?...

--Nous sommes toujours vingt!... parce que j'ai vu les Tourville, et je

les ai invités de votre part... j'ai pensé que...

--Tu as très bien fait!...

--Oh!--dit Bertrade--les Tourville en même temps que les Juzencourt!...

c'est pour le coup que nous les entendrons, les histoires de Guillaume

le Conquérant et de Charles le Téméraire!...

Bijou s'écria en riant:

--Ça vaut mieux!... comme ça, nous les entendrons en une seule fois, au

moins!...

Au moment où on annonçait le dîner, M. de Rueille entra, l'air

préoccupé, les yeux brillants. Silencieux il s'assit à table, et y

demeura sans parler.

Bijou(#39694) · 第 6 / 60 题