II

Le soir, comme ils traversaient en voiture Pont-sur-Loire pour rentrer à

Bracieux, M. de Rueille dit à Denyse:

--Eh bien, vous savez, mon petit Bijou... avec vous, on ne passe pas

inaperçu!... ah! non!...

Elle regarda les passants, qui se retournaient vers elle avec une

curiosité intense, et répondit:

--C'est ma robe rose qui...

--Non... ce n'est pas votre robe, c'est vous-même!...

Elle demanda, ses grands yeux violets encore élargis:

--Moi?... pourquoi, moi?...

--Oh!... petit Bijou!... ça n'est pas gentil de finasser avec le vieux

cousin!...

L'air stupéfait de plus en plus, elle questionna:

--Je finasse?...

--Dame!... ça m'en a l'air!... il n'est pas possible que vous ne sachiez

pas à quel point vous êtes jolie?... d'abord, vous avez des yeux...

ensuite, on vous le dit assez pour que...

--On me le dit?... qui ça?...

--Mais tout le monde!... même moi, qui suis presque votre oncle... et

presque un homme respectable...

--«Presque mon oncle», non!... attendu que Bertrade est ma cousine

germaine... et quant à «presque respectable...»

Elle s'arrêta un instant, et conclut en riant:

--Vous vous flattez!...

--Hélas non!... je vais avoir quarante-deux ans...

Elle le regarda, l'air surpris:

--Ah bah!... vous n'en avez pas l'air!...

--Merci!... Tenez!... voyez-vous tous ces indigènes qui vous

dévisagent?... je vous affirme, Bijou, que quand je viens faire les

commissions tout seul, ils ne me regardent pas avec cette avidité...

--Moi, je vous dis que c'est ce rose qui les étonne!...

--Pourquoi les étonnerait-il?... ils y sont habitués, puisque vous venez

souvent à Pont-sur-Loire, et que vous êtes toujours en rose...

Depuis qu'elle avait quitté le deuil de ses parents, morts quatre ans

auparavant, Denyse avait adopté le rose comme unique couleur de robe.

C'était, disait-elle, parce que sa grand'mère l'aimait mieux ainsi

habillée. Dans tous les cas, le rose, un rose très doux, très mourant,

sorte de feuille de rose effeuillée et pâlie, qu'elle portait toujours

et qui était presque exactement du ton délicat de sa peau, lui allait à

ravir. Quand le temps était froid ou mauvais, elle mettait de longs

manteaux foncés qui la cachaient toute, et lorsqu'elle sortait, rose et

fraîche comme une fleur, de cette enveloppe sombre, elle éclairait tout

à l'entour d'elle. Ses robes étaient en batiste, en mousseline, en

laine, en étoffes relativement peu chères. Tout au plus si elle se

permettait un petit taffetas ou un foulard. Et quelle simplicité de

forme!... toujours les mêmes petites blouses froncées, les mêmes jupes

plates; jamais le moindre ornement; à peine l'hiver, un tout petit

passepoil de fourrure.

Elle dit, semblant réfléchir:

--C'est vrai!... je suis toujours en rose!... vous trouvez ça mal?...

--Mal?... moi!... Eh! grand Dieu!... je trouve ça ravissant!... je vous

répète, Bijou, que si je n'étais pas un vieux monsieur... je vous ferais

tout le temps la cour!...

--Vous n'êtes pas un vieux monsieur!...

--Remerci!... Si vous ne trouvez pas que je sois un tout à fait vieux

monsieur... ce qui est, en effet, discutable... du moins, je suis un

monsieur marié...

--C'est vrai!... et c'est tant mieux pour vous!... car rien n'est bête

et ennuyeux comme les gens qui font la cour...

--Alors, vous devez trouver terriblement de gens bêtes et ennuyeux!...

--Pourquoi?...

--Parce que tout le monde vous la fait plus ou moins, la cour?...

--Mais non!... Songez donc!... j'ai été isolée comme une sauvage,

moi!... quand papa et maman vivaient, toujours malades, j'étais enfermée

comme eux... sans voir personne... et il y a à peine quatre ans que

j'habite chez grand'mère où je vois du monde...

--Ah! oui!... et à gogo!... c'est le cas de le dire!...

--On croirait que ça vous déplaît?...

Elle regarda Rueille de côté, les yeux luisants entre les paupières à

demi closes, tandis qu'il répondait, devenant malgré lui un peu nerveux:

--Me déplaire?... et pourquoi?... est-ce que quelque chose me regarde

dans votre vie?... ai-je donc voix au chapitre en ce qui vous

concerne?...

--Ce qui veut dire que si vous aviez voix au chapitre?...

--Eh!... il est, certes, bien des changements, bien des réformes que je

ferais... que je conseillerais, veux-je dire...

--Par exemple?...

--Par exemple, je ne vous permettrais pas, si j'étais à la place de

grand'mère, d'être aussi gentille, aussi accueillante pour tous... je

voudrais vous garder pour moi un peu plus... vous empêcher de donner à

des étrangers une aussi grande part de vous-même...

Elle dit, l'air pensif, triste presque:

--Oui... vous avez peut-être raison!...

--D'autant plus raison que nous vous avons à nous pour si peu de

temps!...

Les grands yeux naïfs et bons se posèrent sur Paul de Rueille, qui

reprit:

--Vous vous marierez bientôt?... vous nous quitterez?...

Bijou se mit à rire:

--Comme vous y allez!... il n'est pas question de mariage pour moi, que

je sache?...

--En fait, non!... du moins, je ne le crois pas!... mais en principe, il

n'est question que de ça!... et grand'mère ne pense pas à autre chose...

--Ah! bien!... je ne suis pas comme elle!... car je n'y pense guère,

moi!...

Elle ajouta, devenue sérieuse tout à coup:

--Il est d'ailleurs problématique, mon mariage!...

--Problématique?...

--Mon Dieu, oui!... d'abord, je veux que celui qui m'épousera m'aime...

--Ben, soyez tranquille!... vous n'aurez pas de peine à trouver ça!...

Elle acheva, et sa voix claire se fit presque grave:

--Je veux aussi l'aimer...

--Vous l'aimerez... on aime toujours son mari... pour commencer!--fit

étourdiment Rueille, qui s'arrêta court, trouvant que «pour commencer»

était inutile.

Mais Bijou n'avait pas compris, ni même entendu, car elle demanda:

--Qu'est-ce que vous dites?...

--Je dis... qu'il sera heureux!...

--Qui?...

--Celui que vous aimerez!...

--Je l'espère!... je ferai tout ce qu'il faudra pour ça!...

M. de Rueille semblait agacé, irritable, grognon. Il dit, comme s'il eût

voulu décourager Denyse de son rêve:

--Oui... mais si vous ne le rencontrez pas, celui-là?...

--Eh bien, je coifferai sainte Catherine, voilà tout!... mais je ne vois

pas pourquoi je ne le rencontrerais pas!... je ne désire pas

l'impossible, après tout!...

Blagueur, un peu agressif, il répliqua:

--Est-il indiscret de vous demander ce que vous désirez?...

--Oh! pas indiscret le moins du monde!... car je ne puis vous répondre

que ce que je vous ai répondu déjà: Je veux «l'aimer!» tout

bonnement!... je ne tiens pas à l'argent... je ne comprends pas, je

n'admire pas l'argent!...

Elle se tourna vers son cousin, et conclut, le regardant bien en face:

--Ainsi, tenez!... je ferais très bien un mariage comme Bertrade!...

Il balbutia:

--Avec un autre mari?...

Gentille, simple, sans le moindre embarras, elle dit, toute rieuse:

--Mais non!... mais non!... je trouve le mari très bien!...

M. de Rueille ne répondit pas. Il se sentait ému malgré lui à cette

pensée que Bijou aurait pu l'aimer. Il trouvait l'air du soir

délicieux, et jamais le soleil couchant, qui flambait s'enfonçant

lentement dans la Loire, ne lui avait semblé plus lumineux. La petite

charrette était si étroite, qu'à chaque oscillation de la voiture il

frôlait de son coude le bras de la jeune fille, tandis que les fins

cheveux blonds envolés du grand chapeau de paille balayaient sa joue

qu'il sentait devenir brûlante.

Bijou s'aperçut de sa préoccupation. Elle dit en riant.

--Il me semble que vous n'écoutez pas beaucoup la description de mon

«idéal»?...

--Mais si!...

--Mais non!... à propos!... avons-nous bien fait toutes les

commissions?...

Elle prit dans sa poche une longue liste qu'elle se mit à relire:

«Glace.

Petits fours.

Fruits.

Poisson.

Les Dubuisson.

Parler au boucher.

Gaze rose.

Mère Rafut.

Chapeau.

Livres de Pierrot.

Cartouches d'Henry (16).»

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