VIII

--Si on pouvait aussi leur dire pendant la guerre ce qu'on pensait? Cela

dépendait. Si on avait la réputation d'être un homme à bons mots, on

pouvait dire beaucoup de choses.

Ainsi, moi Roth, j'avais mon franc parler, parce que je passais auprès

d'eux pour un cerveau un peu brûlé... Si Deck ou Tubinger avaient dit

la moitié de ce que je racontais, le Kreisdirektor les aurait fait

coffrer, mais moi, il disait: «Ce n'est rien: c'est le Sepel!» Et ça

passait.

J'ai longtemps logé dans ma maison un colonel, un Oberst, qui n'était

pas un mauvais bougre. Il était fixé sur mes sentiments depuis le jour

où il m'avait demandé:

--Eh bien, Herr Roth, quand tombera Verdun?

--Verdun ne tombera jamais, Herr Oberst, avais-je répondu avant d'avoir

eu le temps de savoir ce que je disais.

Il ne m'en voulait pas trop: il essayait de me convertir.

--Que vous pensiez en Français, me disait-il, je l'admets encore: vous

êtes né avant la conquête. Mais enfin pourquoi les Français, et les

Russes, et les Italiens sont-ils assez bêtes pour «danser comme le

fifre de l'Angleterre»? C'est pour elle seule que vous travaillez et

que vos jeunes gens se font tuer.

--Herr Oberst, lui ai-je répondu, je ne sais pas si vous avez entendu

parler d'un temps, encore pas très lointain, où l'Autriche, la Russie,

et si j'ai bonne mémoire, la Prusse, dansaient assez volontiers comme

le fifre de l'Angleterre. Pourquoi écoutaient-ils sa musique? Parce

qu'il y avait alors en France un certain empereur très dangereux pour

la paix du monde et quelles avaient besoin de l'Angleterre pour

l'abattre: Herr Oberst, concluez vous-même.

--Et il tolérait ça?

--Iô... Tolérer... Il remerciait par-dessus le marché... Vous ne

connaissez pas les Allemands. C'est quand on parle fort qu'ils sont

polis.

--Les Alsaciens, dit M. Deck, avaient toujours le dernier mot. Tenez, un

jour les Allemands avaient organisé une tournée de journalistes

neutres en Alsace pour leur faire constater à quel point nous étions

attachés à la patrie allemande.

Dans chaque ville la propagande germanique offrait un banquet aux gens

du pays et les neutres pouvaient interroger librement tous les convives.

Vous pensez bien que lorsqu'ils sont venus ici le Kreisdirektor ne nous

avait pas invités, ni moi ni Roth ni Tubinger. En ce temps-là nous

passions notre temps à nous promener dans les récoltes et quand elles

étaient bien mauvaises, les épis bien pauvres, les chaumes bien

couchés par la grêle, nous nous réjouissions en pensant aux greniers

qui se vidaient.

Les neutres banquetaient donc «Au Canon» et tout allait bien, car les

convives avaient été choisis, quand un sacré Suédois s'avisa

d'interroger Hauser, l'aubergiste, un vrai alsacien d'Alsace.

--Et vous, mon brave, lui dit-il, êtes-vous heureux sous le régime

allemand ou souhaitez-vous le retour à la France?

Hauser, étonné, le regardait sans rien dire.

--Allons, cria le Kreisdirektor rageur, répondez! Répondez librement.

Il paraît en effet qu'il était surprenant de voir ce qu'il y avait à

ce moment de libéralisme dans son regard.

Hauser ne voulait pas d'histoires: ce n'est pas possible pour un

aubergiste. Il ne voulait pas non plus renier la France. Mais il n'est

pas embarrassé.

--Herr Kreis Direktor, a-t-il dit lentement, moi, quand je veux me

confesser, je vais à l'église.

[Illustration 09]

Les Bourgeois de Witzheim · 第 14 / 17 题