IX

Un plat de cèpes vient m'achever: le professeur explique que ce légume

a été négligé par les Alsaciens jusqu'à l'arrivée de Stanislas,

roi de Pologne, qui leur en révéla l'usage, et M. Roth me raconte

l'arrivée des Français à Witzheim:

--C'était quelque chosse de vraiment bien... On avait décoré la rue

du Marché d'un arc de triomphe avec une inscription: Salut à nos

frères! J'avais appris la _Marseillaise_ à la musique des pompiers et

aux enfants des écoles. Tous les vétérans étaient là, avec leurs

médailles et leurs cylindres...

--Wos? Cylindres? interrompt Deck... En français on dit gibus.

--Pour moi, dit Mme Deck timidement, cela a été comme le jour de mon

mariage: un instant pour lequel il semble qu'on ait vécu toute sa vie.

Quand ces soldats bleus ont défilé, quand ces clairons ont joué, j'ai

cru encore avoir dix-huit ans.

Elle s'arrête, rougit et continue:

--Seulement, que voulez-vous, c'est comme dans tous les mariages. Après

les premiers jours on s'aperçoit que le mari n'est pas tout à fait

aussi parfait que le fiancé.

--Comment? s'indigne son mari... Wos? Ça, c'est un peu fort: _dies isch

dort zu aehrik._

Madame se défend, éplorée:

--Écoute, Joseph, on s'habitue vite aux défauts... on finit même par

ne plus pouvoir s'en passer... mais enfin on a un homme, on n'a plus un

rêve.

Je murmure, pour M. Tubinger:

--«Il peut y avoir de bons mariages: il n'y en a pas de délicieux».

--Très juste, dit-il. Pendant quarante-huit ans, la France a été pour

nous une idole. Pour beaucoup d'entre nous, l'arrivée des Français

devait marquer le début de l'âge d'or.

«Les Français, me disait le vieux savetier Jacob, les Français... ça

veut dire du vin rouge et jamais de travail.» Un autre prédisait:

«Ils installeront un tonneau sur la grand'place et tout le monde pourra

boire pour rien.»

Le plus drôle c'est que tout arriva ainsi. Les poilus avaient du vin en

abondance et le distribuaient généreusement. Après le départ des

autres, maigres et affamés, cela parut miraculeux. Pendant un mois

l'Alsace devint un pays de Cocagne: ce n'étaient que banquets et

danses. Mais c'est un régime difficile à prolonger. Bien que les

Français soient revenus, il faut encore travailler pour vivre: cela

surprend.

J'ai rencontré ce matin le savetier Jacob; je lui ai dit: «Jacob,

quand vas-tu t'y remettre?» Et Jacob m'a répondu: «Quand nous aurons

une garnison à demeure.»

[Illustration 10]

X

Il est quatre heures: on sort de table, et Deck, qui fabrique quelque

chose, va faire un tour dans son usine. En l'attendant je déguste son

kirsch et M. Tubinger m'instruit.

--Vous nous trouverez un peu grinchus; c'est pour vous que nous le

sommes devenus. Trop bien séparés de vous pour partager votre vie,

nous avons vécu pendant quarante-huit ans dans une retraite volontaire.

Vous nous trouverez puritains: il fallait l'être ou céder. Pour

conserver les mœurs françaises, nous avons tenu nos jeunes filles

enfermées et inaccessibles. Cette jeune Suzanne que vous voyez n'a

jamais été dans un théâtre: c'est qu'on y jouait en allemand.

Dépouillés par la défaite du droit de nous gouverner, nous nous

sommes ankylosés dans l'attitude du spectateur sarcastique. La critique

est devenue pour nous une habitude de l'esprit. Nous nous considérons

comme des êtres un peu différents de tous les autres.

--Et alors, Monsieur Tubinger?

--D'abord et avant tout, liberté! L'Alsacien aime qu'on le laisse

tranquille. Il y a une chanson là-dessus:

_Ce qu'il a, il ne le veut pas,

Et ce qu'il veut, il ne l'a pas..._

Dites-lui que les lois françaises ne s'appliqueront pas à l'Alsace, et

il en réclamera l'application. Dites-lui de parler alsacien tout son

saoûl, et il parlera français. Le patois, monsieur, voilà la grande

question. Il y a deux façons de gouverner l'Alsace: celle de Saint-Just

qui voulait transplanter sa population en Champagne pour lui faire

apprendre le français et qui ne comprenait pas qu'un paysan pût avoir

un beau gilet rouge. Et celle de Napoléon qui disait: «Laissez à ces

braves gens leur dialecte: ils sabreront toujours en Français».

Ne parlez jamais de franciser l'Alsace: elle est française autant que

province en France. Mais elle l'est à sa manière qui n'est pas celle

de la Bretagne ou de l'Artois.

Donnez les emplois à des hommes instruits de nos besoins et parlant

notre langue. Envoyez-nous des gens qui nous ressemblent, des gens

solides, un peu graves et qui aient bon estomac. Employez beaucoup les

Alsaciens eux-mêmes.

--Voilà le grand secret, dit Roth qui écoute... Il y a dans toutes nos

petites villes, et même parmi les artistes, des gens qui auraient fait

d'excellents sous-préfets...

--Il est certain, dit M. Tubinger, qu'on ne comprend pas très bien

pourquoi on envoie de France des directeurs d'écoles alors que parmi

les professeurs... Enfin...

Quoi encore? Ne parlez pas trop d'Alsace-Lorraine: c'est une création

des Allemands. Il n'y a pas d'Alsace-Lorraine. Il y a l'Alsace, et il y

a la Lorraine.

--Il y a, dit Roth, qui est radical, la République Française Une et

Indivisible... Département du Bas-Rhin... Et n'oubliez pas, monsieur

Tubinger, de lui rappeler le principal: ..._E Schwobe isch immer e

Schwobe._

--C'est vrai, dit M. Tubinger. Vous en viendrez un jour à estimer

certains aspects du caractère allemand: nous y sommes venus. Vous en

viendrez à faire des affaires avec eux, et vous aurez raison. Mais

n'oubliez jamais ce que vous dit M. Roth: un Allemand est toujours un

Allemand.

[Illustration 11]

Les Bourgeois de Witzheim · 第 15 / 17 题