VII

L'autre jour, dit Roth, j'avais été convoqué à une réunion de

commerçants alsaciens... Iô! alsaciens!..Plus de la moitié de la

salle était allemande. Enfin je me suis assis et j'ai écouté. Mais

quand j'ai entendu des messieurs de Darmstadt et de Kœnigsberg parler

de leur patriotisme, j'ai aussi voulu dire un mot.

--Messieurs, je ne veux nommer personne, mais comment s'appelait le

père de la jeune fille qui a embrassé un lieutenant allemand sur la

place d'Armes de Witzheim le jour de la prise de Douaumont par les

fidèles Brandebourgeois?... Encore une fois je ne nomme personne, mais

s'il y a quelqu'un que ça démange, il peut cependant se gratter.

Un certain nombre de ces messieurs se sont regardés et les vieux

Alsaciens qui comme moi, s'étaient galvaudés là-dedans se sont mis à

rire.

--Je ne veux toujours pas faire de personnalités, ai-je continué, mais

qui a fait afficher en 1916 à la porte de sa boutique que le montant

total des achats de la semaine irait à l'emprunt de guerre allemand? Je

ne nomme personne, mais s'il y a ici quelqu'un qui vient de prendre une

prise, qu'il éternue.

--Assez... Silence... m'a crié le banquier Schumann.

--Wos? Silence?... C'est ici la République Française... Liberté,

Egalité... et si M. le Grand Lama n'est pas content, il a droit à un

billet pour l'autre côté du Rhin et à cinquante kilos de bagages...

Ce sera cinquante de plus qu'il n'en avait en arrivant.

--Tenez, m'a dit M. Tubinger, vous tenez-là une des clefs de nos

sentiments à leur égard. Quand ces gens-là nous ont envahi, après

70, leur misère grossière, leur avarice ont choqué même nos paysans.

Nous ne sommes pas des délicats, mais nous savons ce qui est bon. Nous

avons senti que nous appartenions à une civilisation plus ancienne que

la leur. On peut dire que c'est là un orgueil assez vain; on peut dire

que la jeunesse est un beau défaut et que souvent dans l'histoire du

monde des races barbares ont subjugué des empires plus affinés, mais

vous n'empêcherez pas qu'à nos yeux, avec toute sa puissance

industrielle, l'Allemand sera toujours un parvenu.

--Comment? appuie M. Roth, des gens qui sont venus ici avec une chemise

dans le coin de leur mouchoir! Et ils voulaient faire les messieurs du

monde. Ça ne pouvait pas aller!... Ces gens-là, ils sont très bien

chez eux. Quand je vais en Allemagne je veux bien admirer leurs usines

et leurs banques. Car ils travaillent, vous savez, ces Allemands: ils

travaillent plus que vous et que nous... Mais quand je suis ici en

Alsace, je veux être chez moi: voilà.

--Iô, dit Deck, en voilà des phrases: nous aimons les Français parce

que nous sommes Français, et nous n'aimons pas les Allemands parce que

nous ne sommes pas Allemands... Et ça suffit... Joséphine, ma fille,

repassez le chevreuil, au lieu de m'écouter la bouche ouverte... Cette

Joséphine, encore une qui m'a fait une belle peur le jour où la

dernière brigade allemande a traversé Witzheim. Nous étions aux

fenêtres et, au moment où le général passait, notre cheval s'est mis

à hennir dans l'écurie: «Herr Deck! Herr Deck, m'a crié Joséphine,

les chevaux eux-mêmes rient de les voir partir!» Le général a

regardé en l'air...

[Illustration 08]

Les Bourgeois de Witzheim · 第 13 / 17 题