L'autre jour, dit Roth, j'avais été convoqué à une réunion de
commerçants alsaciens... Iô! alsaciens!..Plus de la moitié de la
salle était allemande. Enfin je me suis assis et j'ai écouté. Mais
quand j'ai entendu des messieurs de Darmstadt et de Kœnigsberg parler
de leur patriotisme, j'ai aussi voulu dire un mot.
--Messieurs, je ne veux nommer personne, mais comment s'appelait le
père de la jeune fille qui a embrassé un lieutenant allemand sur la
place d'Armes de Witzheim le jour de la prise de Douaumont par les
fidèles Brandebourgeois?... Encore une fois je ne nomme personne, mais
s'il y a quelqu'un que ça démange, il peut cependant se gratter.
Un certain nombre de ces messieurs se sont regardés et les vieux
Alsaciens qui comme moi, s'étaient galvaudés là-dedans se sont mis à
rire.
--Je ne veux toujours pas faire de personnalités, ai-je continué, mais
qui a fait afficher en 1916 à la porte de sa boutique que le montant
total des achats de la semaine irait à l'emprunt de guerre allemand? Je
ne nomme personne, mais s'il y a ici quelqu'un qui vient de prendre une
prise, qu'il éternue.
--Assez... Silence... m'a crié le banquier Schumann.
--Wos? Silence?... C'est ici la République Française... Liberté,
Egalité... et si M. le Grand Lama n'est pas content, il a droit à un
billet pour l'autre côté du Rhin et à cinquante kilos de bagages...
Ce sera cinquante de plus qu'il n'en avait en arrivant.
--Tenez, m'a dit M. Tubinger, vous tenez-là une des clefs de nos
sentiments à leur égard. Quand ces gens-là nous ont envahi, après
70, leur misère grossière, leur avarice ont choqué même nos paysans.
Nous ne sommes pas des délicats, mais nous savons ce qui est bon. Nous
avons senti que nous appartenions à une civilisation plus ancienne que
la leur. On peut dire que c'est là un orgueil assez vain; on peut dire
que la jeunesse est un beau défaut et que souvent dans l'histoire du
monde des races barbares ont subjugué des empires plus affinés, mais
vous n'empêcherez pas qu'à nos yeux, avec toute sa puissance
industrielle, l'Allemand sera toujours un parvenu.
--Comment? appuie M. Roth, des gens qui sont venus ici avec une chemise
dans le coin de leur mouchoir! Et ils voulaient faire les messieurs du
monde. Ça ne pouvait pas aller!... Ces gens-là, ils sont très bien
chez eux. Quand je vais en Allemagne je veux bien admirer leurs usines
et leurs banques. Car ils travaillent, vous savez, ces Allemands: ils
travaillent plus que vous et que nous... Mais quand je suis ici en
Alsace, je veux être chez moi: voilà.
--Iô, dit Deck, en voilà des phrases: nous aimons les Français parce
que nous sommes Français, et nous n'aimons pas les Allemands parce que
nous ne sommes pas Allemands... Et ça suffit... Joséphine, ma fille,
repassez le chevreuil, au lieu de m'écouter la bouche ouverte... Cette
Joséphine, encore une qui m'a fait une belle peur le jour où la
dernière brigade allemande a traversé Witzheim. Nous étions aux
fenêtres et, au moment où le général passait, notre cheval s'est mis
à hennir dans l'écurie: «Herr Deck! Herr Deck, m'a crié Joséphine,
les chevaux eux-mêmes rient de les voir partir!» Le général a
regardé en l'air...
[Illustration 08]