Mme Deck me demande la permission d'aller s'occuper du déjeuner; Deck
veut sortir pour inviter son ami Roth et M. Tubinger, professeur. On
laisse à Suzanne le soin de me distraire.
--Süzele, pendant ce temps-là, raconte voir un peu Bergmann et les
draps.
Et Suzanne raconte Bergmann et les draps.
--Avant la guerre, nous avions en garnison à Witzheim un régiment de
dragons badois. Les officiers étaient tous de ces agrariens vaniteux,
pour lesquels l'homme commence au lieutenant. Papa m'aurait giflée si
j'avais parlé à l'un d'eux, mais il tolérait Bergmann.
C'était un capitaine, très intelligent, qui, étant resté à Witzheim
pendant quinze ans, s'y était fait respecter. Il connaissait Paris et
Londres, l'Amérique et le Japon, et les voyages lui avaient fait voir
qu'il n'y a pas au monde que des Allemands.
Il avait fait la conquête de papa en lui parlant patois, et celle de
maman en faisant l'éloge de la cuisine alsacienne.
--Et toi, Süzele, me disait-il, épouserais-tu un Allemand?
--Jamais de la vie, monsieur le capitaine.
--Ah! petite Welche, tu y viendras.
Pendant la guerre, on le revit deux ou trois fois, quand il venait en
permission. Il avait toujours une bonne parole pour les Français: il
les trouvait courageux. Il écrivit une fois pour donner des nouvelles
de parents à nous qu'il avait protégés près de Lille. Puis on
l'oublia.
Huit jours avant l'armistice, dans chaque maison, en grand mystère, on
se préparait. On découpait des cocardes tricolores; on apprenait la
_Marseillaise_ aux enfants, et, pour en faire des drapeaux, on taillait
dans les draps de lit. J'avais obtenu de maman son plus grand drap que
j'avais coupé en trois morceaux, et j'avais acheté du bleu et du rouge
pour les teindre, dans ma cuvette.
Ma teinture avait très bien pris, et le lendemain soir, j'étais assise
sur mon lit en train de coudre mon drapeau, quand j'entendis dans la rue
un bruit de pas et presque tout de suite maman frappa à ma porte et me
dit:
--Süzele, c'est le capitaine Bergmann qui revient, et qui cherche une
chambre pour la nuit.
J'ai voulu cacher mon travail, mais maman avait ouvert trop vite, et
Bergmann, qui était derrière elle, regardait mon drapeau bleu blanc
rouge.
J'ai cru que mon cœur s'arrêterait tant j'ai eu peur. Car il était
là avec ses hommes, les Français étaient encore loin, et Dieu sait ce
qu'il aurait pu faire.
Mais il est devenu tout blanc lui aussi; il a dit d'une voix lente et
triste:
--Ah oui! C'est donc comme cela maintenant?
Il a salué et il est sorti.
[Illustration 05]
V
M. Deck revient avec ses invités: il me présente M. Tubinger,
professeur, et Roth Sepel, qui est Directeur de la musique des pompiers.
Roth est son meilleur ami: quand l'un dit blanc, l'autre dit noir; l'un
est catholique, l'autre est protestant; l'un est libéral, l'autre est
radical; quand l'un est absent, l'autre est malheureux.
Joséphine apporte aussitôt un plat de foies gras chauds en sauce, Deck
débouche ce Riquevihr qui est le Clos-Vougeot de l'Alsace, et M.
Tubinger dogmatise.
--Cette façon de servir le foie d'oie est dans la vraie tradition
alsacienne: le pâté est une invention assez moderne, faite par un
Normand nommé Close, qui vint à Strasbourg comme chef de M. le
Maréchal de Contades. Quand le maréchal quitta l'Alsace, ce Close
épousa une pâtissière de la rue de la Mésange et fabriqua les
premières terrines.
--Malheureusement, soupire Mme Deck, les foies sont très rares cette
année: on faisait venir beaucoup d'oies de Russie et la Révolution
empêche le commerce. Cependant les Allemands ont inventé une machine
à gaver qui rend l'élevage plus facile.
--Ah! dit Roth: ils sont ingénieux...
--Iô, dit Deck, ingénieux! Ce n'était pas difficile à trouver.
--Écoute Joseph, dit Mme Deck, il faut reconnaître ce qui est: tu dis
toi-même que dans les chemins de fer et les postes...
--Ça, on ne peut pas dire le contraire dit Deck: quand on voulait un
renseignement, on n'avait pas besoin de courir de bureau en bureau.
--On ne peut nier, dit M. Tubinger, leur générosité pour les
écoles... Ah! c'est une sale race.
--Une sale race, approuvent Deck et Roth avec un ensemble inattendu.
Je me permets de demander par quelle nuance de sentiment ils
choisissent, pour les maudire, le moment où ils viennent de
reconnaître certaines vertus à nos ennemis.
--Vous autres, Français de l'intérieur, dit M. Deck, vous ne
comprendrez jamais rien aux Allemands.
Tenez, en ce moment, vous les conservez dans beaucoup d'administrations.
Ils y sont très polis, très dévoués. Ils observent les règlements
avec une conscience admirable.
Voyez celui qui donne encore aujourd'hui les billets à la gare de
Witzheim. Il fait et refait le compte de chaque voyageur: «Funf und
zwanzig... und acht und dreissig... und neun und neunzig».
Maintenant le supplément de guerre: «Zwei und fünfzig...» Et le
supplément de Schnellzug: «Acht und dreissig». Il additionne,
multiplie, recommence, ouvre des livres, consulte ses camarades; par
moments un vrai Soviet examine vos trois billets.
Ah! qu'ils se donnent du mal! Ils s'en donnent tellement qu'une douzaine
de bons Alsaciens manque chaque matin le train de Strasbourg.
Le soir l'Allemand les rencontre à la brasserie et les plaint: «Cette
administration française! Si compliquée!»
Évidemment, c'est l'administration française, qui a inventé le
Zuschlag et le Schnelzug... C'est elle qui a forcé le chef de gare
allemand de Niederhausen à arrêter le train une heure par suite d'une
erreur, bien involontaire, de signaux...
--Mais enfin monsieur Deck, que voulez-vous que nous fassions d'eux?
Pouvons-nous expulser trois cents mille personnes? Nous ne saurions
comment les remplacer.
--Nous ne demandons pas qu'on les expulse, mais nundepip, ne les mettez
pas dans des postes où ils peuvent entraver la bonne marche des
services.
--Et surtout, dit M. Roth, que l'Alsacien soit toujours bien au-dessus
de l'Allemand: en ce moment il y a des administrations qui font examiner
les compétences techniques des Alsaciens par des Allemands: ça ne peut
pas aller.
--Enfin, monsieur Roth, nous les assimilerons.
--Iô!... Assimiler!... Un Allemand est toujours un Allemand.
[Illustration 06]