Bien qu'il soit dix heures du matin, Joséphine apporte la tarte aux
quetsches. Cinq ans de guerre ne m'ont pas fait oublier ce que Mme Deck
appelle un petit morceau et j'observe depuis huit jours un demi-jeûne
préparatoire.
Qui n'a pas vécu en Alsace pendant la saison des quetsches ignore les
plaisirs du goût. Les fruits sont serrés comme les tuiles du toit; le
jus sucré garde cependant encore une nuance d'âpreté qui le relève;
la tarte immense est le symbole même de l'abondance heureuse.
Tout en savourant, j'interroge.
--Comme vous avez dû souffrir?
--Iô! souffrir!... On sait s'arranger... Ce qui a été dur, c'est le
début... quand on les croyait victorieux... Ah! nundepip!
--Süzele, intervient Mme Deck, raconte voir un peu papa et les cloches.
Et Suzanne raconte son père et les cloches.
--Pendant le mois d'août 1914, presque tous les jours à midi, les
cloches de l'église carillonnaient. La première fois on ne savait pas,
et papa est sorti pour voir. Il a trouvé dans la rue tous les
Allemands, toutes ces dames et filles d'officiers, tous pomponnés et
radieux qui agitaient des drapeaux pour leur victoire de Sarrebourg.
Papa est rentré en serrant les poings, la figure rouge.
Le lendemain à midi: les cloches. Papa s'est levé, a empoigné une
chaise, et l'a brisée contre le mur. Cinq minutes plus tard l'agent de
police frappait au carreau et demandait pourquoi nous n'avions pas sorti
le drapeau. J'ai répondu que nous n'en avions pas. Il a ordonné d'en
acheter un.
A la «victoire» suivante nous arborions le drapeau alsacien blanc et
rouge. Le directeur du gymnase de garçons, un Allemand, est venu nous
menacer. Papa est descendu à la cave pour ne plus entendre les cloches,
mais le son arrivait jusque-là.
Alors quand un employé de chemin de fer nous a un matin appris
Charleroi, papa a dit: «Moi, je ne peux plus. Ils vont encore sonner à
midi: je vais à la campagne jusqu'au soir.» Il est parti; il a
traversé toute la grande forêt, et il est monté jusqu'au sommet du
Walburg. Et comme il s'asseyait, sur l'herbe, les cloches de Woerth se
sont mises à sonner dans la vallée; celles de Witzheim ont répondu,
puis celles de Lensbach, puis celles de Matstall, et, comme le vent
portait de ce côté, papa, du haut de sa montagne, a pu entendre
carillonner toutes les cloches de la basse Alsace.
--Oui, dit M. Deck, et c'était ma foi tellement bête d'être monté si
haut pour ça que je n'ai pas pu m'empêcher de rire et que depuis ce
jour-là j'ai supporté les «victoires» avec résignation. D'ailleurs
la Marne est arrivée.
Après cela, quand le branle-bas commençait, les Alsaciens sortaient
comme les autres dans les rues. Ils s'abordaient en se disant tout bas:
«Entends-tu comme on sonne le glas?»
Sur le visage il fallait l'air content pour ne pas être dénoncé, mais
on se distinguait encore en ayant l'air trop content. On riait avec
bruit, et les Allemands, qui se croient toujours mystifiés, disaient:
«Qu'est-ce qu'ils sont encore à se moquer de nous, ces Welches?
Quand ils affichaient cent mille prisonniers, devant les dépêches on
feignait l'admiration: «Croyez-vous? Ces Allemands! Encore cent mille!
Où vont-ils les mettre? Et le Roth Sepel répondait: «Dans les
journaux.»
Si les gamins s'ennuyaient, ils allaient sous les fenêtres de M. le
Directeur Kruspe crier: «Extrablatt! Extrablatt! 10.000 canons!» Les
volets s'ouvraient et le Herr Direktor congestionné hélait un vendeur
invisible.
--En ce temps-là déjà, reprend Suzanne, la sœur Jules consolait
maman qui ne voyait pas comment les Français seraient vainqueurs: «Il
ny a pas de comment, madame Deck... Un matin quand on se réveillera,
les Français seront là et les autres seront partis.» Ce qui est
curieux, c'est que cela a été comme ça.
[Illustration 04]