RENCONTRE DE VAINCUS

Lundi, 14 juillet.

On annonce un convoi de prisonniers bulgares, butin vivant. Nous

accourons.

Au loin, une très grande masse mouvante. Grise dans la poussière grise,

elle se confond avec elle sans en acquérir la légèreté. On dirait qu'on

pave la route, tellement la marche de ces hommes qui viennent vers nous

martèle le sol. Deux haies brillantes, de forme mince et effilée: ce

sont les baïonnettes grecques qui jouent, fins papillons d'argent, dans

un soleil aux teintes chaudes du cuivre. Une pause. Les prisonniers

bulgares, .1.400 à 2.000, sont assis, boivent de l'eau, mangent du pain.

Les soldats grecs vont de l'un à l'autre, leur portant des cigarettes et

leur sourire. Une expression de bête fauve erre sur les figures rousses

des Bulgares. Leurs officiers me regardent brutalement. Mon kodak leur

fait horreur. Et, comme je le braque sur eux: «Madame, ça ne nous fait

pas plaisir, ça! Otez votre appareil.» Et sur quel ton! J'en prends un

aussi dur: «Est-ce que je vous demande si ça vous fait plaisir?» Mon

petit appareil a fait son affaire... En route, la masse grise!...

Un grand vent nous arrive, le vent du Vardar. Il a vu la guerre tout

l'hiver: aussi sait-il faire la guerre. Le lac de Doïran montre ses

dents blanches. Autour de nous le sable de la rive vole en poussière

fine. Tentes, abris, tout est emporté; il fait même froid. Mais les

officiers qui me surnomment «_la filleule de l'armée_» me donnent

asile. Partout où je vais, chacun m'offre quelque chose: un morceau de

fromage, un biscuit, du cognac. Tous les soldats ne savent quoi faire

pour me rendre service. Ils m'appellent «camarade». Mais avec quel

respect! Je suis fière de m'entendre appeler ainsi. Camarade des héros!

En route pour le pont. Un grand pont en fer de 200 mètres que les

Bulgares ont fait sauter. Le génie le répare. Le roi et les princes s'y

rendent et nous les suivons. Le roi grimpe sur l'échelle, alerte et

souple. A le voir ainsi, je ne peux pas me mettre dans l'idée qu'il est

le roi: «Vous êtes un drôle de roi, Majesté!--Ah! je ne suis pas assez

digne, hein?--Si, vous êtes très digne!--Qu'est-ce qui me manque,

alors?--Rien: vous avez tout ce qu'il faut pour être roi, et plus qu'il

ne faut...» Il rit, avec son bon rire franc et simple, et ses oreilles

remuent; elles ont l'air d'accompagner les mouvements de sa pensée,

rapide et saccadée: «Majesté, vos oreilles remuent; elles indiquent bien

ce que vous pensez.» Il rit, puis, d'un bond, il se sauve à l'autre bout

du pont. Il est très simple, oui, mais... autant, le regard doux et

rieur, il est «le roi gamin» quand il plaisante avec vous, autant il

devient ferme et pénétrant quand iï vous dévisage pour vous connaître.

Lorsqu'il a cette attitude, aucune familiarité n'est permise. Tout à

l'heure il paraissait être mon égal. Maintenant, il est mon roi. Tant,

mieux. Je ne voudrais pas d'un roi qui serait mon égal.

L'Illustration, No. 3675, 2 Août 1913 · 第 17 / 44 题