L'ESPRIT DU SOLDAT GREC

Gare de Doïran, samedi 12 juillet 1913.

Tous les jours nous rayonnons un peu partout pourvoir l'armée qui

avance.

Le paysage est joli. Nous rencontrons des troupeaux entiers de boeufs,

de moutons, de chèvres. Dès qu'ils sentent l'auto, ils chargent. Les

soldats bergers rient de tout coeur. Nous avons atteint un col.

Maintenant, la route descend en cascade rouge jaune, et le soleil donne

dessus comme pour éclairer une belle chose. Une ligne indéfinie de

chevaux d'artillerie, de mulets: c'est l'artillerie qui marche bon pas;

des caisses de cartouches; des ambulances; comme c'est joli! Notre auto

rejoint la ligne mouvante. Les hommes chantent...

Un pont détruit. Le génie, en six heures, a établi dans le ravin une

route provisoire. La descente en est raide et la montée plus encore. Des

hommes accourent pour aider les chevaux, les boeufs: «Hui! hé! en avant,

_s'ti Sofia_! (à Sofia!)» Et quand l'escalade a réussi, que le canon est

en haut de la pente, ils le regardent, comme des amoureux. Ah! il est là

«_leur canon_!» Ils lui parlent comme à un être humain: «Combien as-tu

mangé de Bulgares, trésor? Beaucoup, hein?--Ah! t'es un bon zig!--Va

vers Sofia.--Au revoir! à Sofia!»

Notre auto est une forte et belle machine. Elle prend plusieurs fois son

élan, ronfle, tempête, essaye de gravir la pente, roule impuissante en

arrière. Les soldats rient: «Attends, ma cocotte, suffit pas d'avoir la

rage des Puissances pour surmonter les obstacles. Tu vois, tu roules en

arrière comme elles. Il te faut des Grecs pour te remonter, comme il

faut des Grecs pour secouer la Mère (l'Europe)»...

Dix, vingt hommes s'y mettent. Ils s'emparent de la puissante auto. Ils

l'enlèvent littéralement avec nous dedans. Nous voilà en haut. Comme je

les félicite: «Nous sommes du génie, madame, et le génie triomphe de la

matière!--Bravo! _Kala ta lei_ (il parle bien)» Ses camarades sont

contents de lui!... Leur officier les contemple. Son regard est humide

d'affection, de tendresse, aussi d'admiration pour «ses enfants».

--Ils n'ont pas dormi depuis deux jours, mes gaillards, madame. Ils

marchent, ils réparent les ponts, font des routes et, s'ils rencontrent

l'ennemi, ils livrent bataille. Hier, nous avons fait prisonnière une

compagnie. Elle était là, sur la colline, en face. Nous avons commencé

la fusillade; ils ont levé le drapeau blanc. Ils iront rejoindre les

Bulgares qui font le siège... d'Athènes...

Sur une colline, 5 canons bulgares. Des cadavres les gardent... Et nous

arrivons à Strumitza, petite ville étouffée dans la vallée. Le mufti

(prêtre turc) vient à nous: «Ah! nos frères les Grecs! (Et ils disent

cela à Jean, qui est Français; pas de Grecs là, donc ils ne flattent

pas). Enfin, ils sont partis, les Bulgares! Combien nous avons souffert!

Ils ont massacré deux cents d'entre nous, parce que nous refusions de

parler bulgare. Ils ont pris aux Grecs leur église, à nous la mosquée.

Il n'est pas resté femme ni jeune fille dans la ville qui n'ait été

violée; celles qui voulaient résister ont été massacrées. Ah! comme les

Grecs sont civilisés! Avec eux nous vivrons comme des frères.»

... A travers une nuit sans étoiles, notre auto nous ramène à Doïran.

L'Illustration, No. 3675, 2 Août 1913 · 第 16 / 44 题