Station de Hadji-Beylik, 15 juillet.
Hier une occasion s'est offerte d'aller en camion automobile à Serès.
Les Bulgares n'ont abandonné la ville qu'après l'avoir brûlée. Cent
soixante des habitants ont été massacrés. Nous avons passé par Demir
Hissar, délicieuse petite ville bâtie sur la colline, avec son pont
couché sur les rochers, et ses cyprès au rêve turc. Des femmes, des
enfants vont et viennent, des loques humaines, avec des figures de
grande douleur et de grand désespoir. Un blessé se promène par les rues.
Il a eu une aventure étrange. Avant de fuir, les Bulgares ont fait
battre le tambour, ce qui, en tout pays, annonce aux habitants une
communication importante. Ceux de Demir Hissar sortent donc en masse.
Les soldats saisissent le métropolite, les prêtres, les notables, 150
hommes en tout, et les conduisent à l'école bulgare. Dans la cour, un
immense trou, fraîchement creusé. On les fait asseoir autour. Les
pauvres gens comprennent. Le grand trou va être leur tombe. Ils sont là
qui le regardent, et ils sourient comme des martyrs. Ils vont partir
pour commencer la grande vie, celle que le Temps n'achève pas. Ils
verront de là-haut l'armée hellénique victorieuse prendre possession de
la terre qu'ils ont défendue pendant leur courte vie terrestre, qu'ils
ont conservée grecque. Et ce sera leur oeuvre.
La baïonnette bulgare fonce et s'enfonce, dans une fureur de bête fauve.
La chair frémit et se revêt de rouge. L'âme sourit et se revêt d'or. Un
coup de baïonnette enlève la barbe du métropolite, avec le menton. Un
autre fait voler les yeux qui tout à l'heure, vivants encore,
contemplaient l'humanité. Un autre arrête la vie du coeur qui sentait
déjà l'éternité. Des doigts, des bras, des pieds, sont arrachés, jetés
pêle-mêle. Elle hache, la baïonnette bulgare! Et ce hachis humain, ces
masses qui n'ont plus de forme, les Bulgares les regardent. Ils
ricanent, ils se redressent... Comme ils sont braves, les soldats du roi
Ferdinand, les «Japonais de l'Europe», les «Prussiens des Balkans»!...
Mais voici l'armée grecque!... Les cadavres restent, les assassins
s'enfuient. Et le blessé raconte: «Après la première blessure, j'ai fait
le mort. Quand ils sont partis, je me suis levé: les soldats grecs
étaient là.»
Des femmes passent: «Je n'ai plus de fils, madame, mais les Grecs sont
là... Notre petite ville devient grecque. Gloire à Dieu!» Et une autre:
«Mon père de quatre-vingt-quinze ans est mort. Mais vous avez vu son
cadavre: il souriait à la grande Grèce!»