Pour ne pas me rendre trop pénibles les adieux de mes chers amis les

Russes, un d’eux eut la bonté de ne pas me traiter avec trop de

galanterie à la fin de mon voyage. Comme la dernière nuit il faisait

très-chaud, je m’étais sauvée de la sombre cabine pour respirer le frais

sur le pont; je m’établis non loin du gouvernail, et, enveloppée dans

mon manteau, je ne tardai pas à m’endormir. Voilà qu’arrive soudain un

des matelots, qui, me donnant un coup de pied, m’ordonna de quitter la

place que j’occupais; touchée de cet aimable procédé, je remerciai mon

interlocuteur avec une profonde émotion, et, après l’avoir prié de me

laisser en repos, je continuai mon somme.

Il y avait parmi les voyageurs six matelots anglais qui, après avoir

conduit un nouveau bateau à Odessa, retournaient dans leur pays. Je leur

parlai quelquefois, ce qui me mit tout à fait bien avec eux. Quand ils

s’aperçurent que j’étais réduite à ma seule compagnie, ils me

demandèrent si je savais assez de turc pour pouvoir m’entendre avec les

bateliers et les porteurs. Sur ma réponse négative, ils me proposèrent

de se charger de tout pour moi si je voulais aborder avec eux. Je

m’empressai d’accepter leur offre.

Quand nous approchâmes de la terre, un douanier vint en bateau visiter

nos bagages. Pour en finir plus vite, je lui glissai quelque argent dans

la main. En arrivant au rivage je voulus payer la traversée; mais les

matelots ne le souffrirent pas. Ils me dirent que j’avais payé le

douanier pour eux tous, que c’était donc à eux de payer les frais du

bateau. Je m’aperçus qu’en insistant davantage je ne ferais que les

offenser. Ils arrêtèrent encore un porteur pour moi, et puis nous nous

quittâmes bons amis.

Combien cette conduite de simples matelots anglais différait de celle

des trois messieurs russes de Jalta!

J’ai déjà décrit, dans mon _Voyage en Terre-Sainte_[146], l’entrée du

Bosphore et les curiosités de Constantinople. Je me fis conduire

aussitôt chez la bonne Mme Balbiani; mais, à mon grand regret, elle

n’était plus à Constantinople: elle avait renoncé à tenir un hôtel. On

me recommanda l’hôtel des _Quatre-Nations_, tenu par Mme Prust. C’était

une Française assez bavarde qui était toute la journée à louer sa

maison, ses domestiques et sa cuisine, éloges qui n’obtenaient guère

l’assentiment des voyageurs. Elle prenait quarante piastres par jour

(environ 10 francs) et portait encore en compte une assez bonne somme

pour les pourboires et autres menus frais.

Depuis ma dernière visite à Constantinople on avait jeté un joli pont

sur la Corne d’or; le beau palais de l’ambassade russe était achevé, et

les Orientales me parurent moins voilées que lors de mon premier voyage.

Beaucoup d’entre elles portaient des voiles si minces et si

transparents que l’on découvrait à peu près tous les traits de leur

visage. D’autres ne se couvraient que le front et le menton, et

découvraient leurs yeux, leur nez et leurs joues.

Le faubourg de Péra était dans un bien triste état. On y voyait partout

les traces des ravages exercés par le feu. Pendant les trois jours que

j’y passai, il y eut encore deux incendies que l’on qualifia de

_petits_, parce que le premier ne mit en cendre que cent trente

boutiques, et le second trente. On est habitué à voir les incendies

dévorer des milliers de maisons.

La première fois, le feu éclata le soir, comme nous étions encore à

table. Un des convives me proposa de m’accompagner sur le théâtre de

l’incendie, en me disant que, si je n’avais pas encore vu un tel

spectacle, il m’intéresserait certainement. C’était assez loin de notre

maison; mais à peine eûmes-nous fait cent pas que nous nous trouvâmes

déjà au milieu d’une grande foule de gens qui portaient tous des

lanternes en papier[147], ce qui répandait une grande clarté dans les

rues. Tout le monde criait et courait pêle-mêle avec la plus vive

agitation; les habitants ouvraient leurs fenêtres, demandaient aux

passants s’il y avait un danger sérieux et regardaient avec effroi et

avec angoisse le reflet des flammes sur le ciel. Au milieu de ce

brouhaha général retentissaient les cris: _guarda, guarda_ (gare, gare!)

des hommes qui portaient sur leurs épaules de petites pompes à

incendies[148] et des outres pleines d’eau, renversant tous ceux qui ne

s’écartaient pas promptement. Des soldats à cheval, des fantassins et

des gardes venaient par derrière, des pachas arrivaient avec leur suite

pour exciter les gens à porter du secours et à éteindre le feu.

Malheureusement tous ces efforts sont inutiles. Le feu trouve un aliment

rapide dans les maisons de bois peintes à l’huile, embrase avec une

activité incroyable des rues entières, et rien ne l’arrête que des

jardins ou des places vides. Souvent un incendie consume plusieurs

milliers de maisons. Les malheureux habitants ont à peine le temps de se

sauver eux-mêmes. Ceux qui sont plus éloignés du théâtre de l’incendie

ramassent au plus vite leurs effets les plus précieux pour être prêts à

fuir. On conçoit facilement que dans ces occasions les voleurs ne sont

pas rares, et souvent, après avoir sauvé avec beaucoup de peine leur

faible avoir, les pauvres incendiés se le voient de nouveau enlevé au

milieu de la foule et de la bagarre.

L’autre incendie éclata la nuit d’ensuite. Tout était déjà enseveli dans

le sommeil; les gardiens chargés de veiller au feu parcoururent les

rues, frappèrent avec leurs cannes garnies de fer aux portes des

maisons, et éveillèrent tout le monde par leurs cris. Je m’élançai tout

alarmée hors de mon lit, je courus à la fenêtre, et je vis le ciel

légèrement teint de rouge du côté où s’était déclaré l’incendie. Au bout

de quelques heures, le bruit cessa et la teinte rouge se dissipa. Dans

les derniers temps, on a enfin commencé à construire des maisons de

pierre, non-seulement à Péra, mais aussi à Constantinople.

Le 27 octobre, à six heures du soir, je quittai la capitale de l’empire

ottoman sur le vapeur français _la Salamandre_, de la force de 100

chevaux.

Comme je raconte dans mon _Voyage en Terre-Sainte_ le trajet de

Constantinople à Smyrne par l’Archipel grec, je parlerai tout de suite

de la Grèce.

On m’avait dit à Constantinople que la quarantaine dans le Pirée (à six

milles anglais d’Athènes) ne durait que quatre jours, l’état sanitaire

en Turquie étant des plus satisfaisants. Mais, sur le vapeur, on

m’apprit que la quarantaine avait lieu dans l’île d’Égine (à seize

milles du Pirée) et durait douze jours, non pas à cause de la peste,

mais à cause du choléra. Pour la peste, la quarantaine est de vingt et

un jours.

Le 10 octobre, nous aperçûmes le continent de l’ancienne Grèce.

En longeant la côte, nous vîmes sur la haute plate-forme d’un rocher

douze grandes colonnes, restes d’un temple de Minerve. Bientôt nous

approchâmes de la colline sur laquelle est située la superbe

_Acropolis_. Mes regards restèrent longtemps attachés à tout ce que je

pouvais apercevoir. Les grandes figures des héros de l’histoire grecque

passèrent devant mes yeux, et je brûlais du désir de fouler un sol qui

depuis mon enfance m’avait paru, après Rome et Jérusalem, le plus

curieux et le plus intéressant de tous les pays. Avec quel empressement

je cherchais à découvrir l’Athènes moderne! N’était-elle pas à la même

place où se trouvait jadis l’ancienne Athènes de célèbre mémoire?

Malheureusement je ne la vis pas: une colline nous la cachait. Nous

entrâmes dans le Pirée, où s’est élevée également une nouvelle ville.

Après nous y être arrêtés juste le temps nécessaire pour remettre les

dépêches, nous partîmes pour Égine.

Il faisait tout à fait nuit quand nous y arrivâmes. On mit aussitôt une

chaloupe à la mer, et on nous conduisit au quai de la Quarantaine.

Il n’y avait dans cet établissement ni porteurs ni employés pour nous

venir en aide. Nous fûmes forcés de traîner nous-mêmes nos caisses et

nos coffres jusqu’à la Quarantaine, où l’on nous assigna de petites

chambres toutes nues. Il n’y eut pas même moyen d’avoir de la lumière;

par bonheur j’avais sur moi une bougie; je la coupai en plusieurs

petits morceaux, et je tirai ainsi d’embarras mes compagnons de voyage.

Le lendemain, je m’informai des arrangements d’intérieur. La vie à la

Quarantaine était très-mauvaise et très-chère. Une toute petite chambre,

sans le moindre meuble, coûte trois drachmes[149] par jour; pour la

nourriture, on en donne cinq; si l’on mange à la carte, une toute petite

portion se paye de soixante à soixante-dix leptas; le service,

c’est-à-dire la surveillance du gardien, coûte deux drachmes par jour;

pour l’eau, on réclame chaque jour quinze leptas; la visite du médecin

coûte une drachme en entrant, et autant au sortir de la Quarantaine.

Pour ce prix, le médecin fait ranger à la fois tout le monde devant lui,

et examine l’état de santé de toute la société.

Une quantité de choses accessoires se payaient en proportion. Il fallait

louer chaque meuble à part. Je ne comprends pas que le gouvernement

donne si peu de soins à des établissements institués pour préserver la

santé publique, et où l’homme privé de fortune ne peut pas se dispenser

de faire séjour. Le pauvre y subit bien plus de privations que chez lui;

il ne peut rien prendre de chaud, car l’hôtelier, n’étant pas soumis à

des prix fixes, demande cinq ou six fois la valeur de l’objet de

consommation.

On assigna une seule chambre à plusieurs ouvriers et à une jeune

domestique arrivés par le bateau. Pendant ces douze jours, tous ces gens

ne prirent rien de chaud et ne vécurent que de pain, de fromage et de

figues. La jeune fille me supplia, au bout de quelques jours, de vouloir

bien la recueillir dans ma chambre, parce que les ouvriers ne se

conduisaient pas d’une manière convenable vis-à-vis d’elle.

Quelle aurait été la position de la pauvre fille si, par hasard, il n’y

avait pas eu de femme parmi les voyageurs, ou bien que je ne l’eusse pas

recueillie!

Ces dispositions sont-elles dignes d’établissements publics? Ne

devrait-on pas mettre plusieurs pièces à la disposition des pauvres, aux

frais du gouvernement? Ne devrait-on pas, à un prix raisonnable, fournir

à l’homme peu aisé, au moins une fois par jour, un simple repas chaud?

Le pauvre n’est-il pas déjà assez malheureux de se voir pendant si

longtemps frustré des moyens de gagner sa vie? Faut-il encore lui

laisser enlever d’une manière si abominable ce qu’il a eu tant de peine

à gagner?

Le second jour, on ouvrit la cour et on nous permit de nous promener

dans un enclos de cent cinquante pas sur le bord de la mer. La vue y

était superbe; nous avions devant nous les Cyclades, de petites îles

montagneuses, la plupart inhabitables, et dont quelques-unes sont

boisées. Il faut croire que, anciennement unies au continent, ces îles

en ont été séparées par quelque grande révolution de la nature.

Le quatrième jour, on élargit encore un peu notre cage; on nous permit

d’aller, sous la surveillance d’un gardien, jusqu’à la colline nue qui

se rattache à la Quarantaine.

Sur cette colline, il y avait des restes d’un temple, des fragments d’un

mur et une colonne très-endommagée. Cette dernière se composait d’un

morceau de pierre; elle était cannelée et devait, à en juger d’après ses

autres dimensions, avoir été très-haute. Ces ruines provenaient, dit-on,

d’un très-beau temple de Jupiter.

_21 octobre._ Aujourd’hui l’heure de la liberté sonna pour nous. Dès la

veille au soir nous avions commandé une petite barque qui devait le

lendemain nous transporter de bonne heure à Athènes. Mais mes compagnons

de captivité voulurent d’abord célébrer dans un hôtel leur liberté

recouvrée. Cela nous mena jusqu’à onze heures. Je profitai de cet

intervalle pour visiter un peu la ville et les environs. La ville est

très-petite et ne compte guère de monuments somptueux. Les seuls

souvenirs des temps passés que je découvrisse par-ci par-là, ce furent

quelques fragments de parquets incrustés de pierres de couleur en forme

de mosaïque. D’après le peu que je pus voir, l’île d’Égine me parut tout

à fait nue et déserte, et on a de la peine à se figurer qu’elle ait

jamais été florissante par l’art et le commerce.

Égine, île de deux milles carrés, formait autrefois un État particulier,

et doit son nom, à ce qu’on prétend, à une fille d’Europe appelée Égine.

C’est dans cette île que l’on frappa la première monnaie grecque.

Notre traversée jusqu’au Pirée fut très-longue. Il n’y eut pas le

moindre petit vent, les marins furent forcés de recourir aux rames, et

ce fut seulement vers les huit heures du soir que nous touchâmes au but

désiré. Notre première visite fut pour le poste sanitaire, qui se mit à

étudier nos certificats de quarantaine avec une lenteur conforme à leur

importance. Car, malheureusement, il n’y avait parmi nous personne qui

pût accélérer cette étude en sacrifiant quelques drachmes.

Nous ne pûmes non plus nous dispenser de nous rendre à la police. Mais

les bureaux étant déjà fermés, il fallut forcément prolonger notre

séjour au Pirée. J’entrai dans un grand café de belle apparence pour y

trouver un gîte, car ici les cafés tiennent en même temps lieu d’hôtels.

On me conduisit dans une chambre où la moitié des carreaux de fenêtre

étaient cassés. Le domestique prétendit qu’en fermant les volets on ne

s’apercevrait pas de cet inconvénient. Du reste, la chambre n’avait pas

trop mauvaise mine. Mais à peine eus-je pris possession du lit, que

certains insectes incommodes me forcèrent à l’abandonner au plus vite.

M’étant réfugiée sur le canapé, il me fallut encore le déserter par la

même raison. Enfin, en désespoir de cause, je me blottis sur une chaise

où je ne passai pas précisément la nuit de la manière la plus agréable.

Déjà, à Égine, j’avais entendu parler de la grande malpropreté des

hôtels du Pirée, et on m’avait conseillé d’éviter d’y passer la nuit.

Mais, ne pouvant pas quitter la ville sans l’autorisation de la police,

il fallut bien nous résigner et faire de nécessité vertu!

_22 octobre._ Du port du Pirée jusqu’à Athènes, il y a treize stades ou

seize milles anglais. La route passe par des collines nues et des

plantations d’oliviers. On a toujours en vue l’Acropolis. La ville

d’Athènes n’apparaît que plus tard.

Je m’étais proposée de rester huit jours à Athènes pour visiter

tranquillement et avec loisir tous les monuments et les endroits

remarquables de la ville. Mais à peine fus-je descendue de voiture, que

j’appris qu’une révolution venait d’éclater à Vienne.

J’avais été informée, à Bombay, de la révolution de Paris du 24 février;

à Bagdad, de celle du mois de mars dans ma patrie; à Tunis, à Tiflis et

dans d’autres villes, j’eus connaissance des autres événements

politiques. Jamais aucune nouvelle ne me surprit autant que celle de

Vienne. C’était à ne pas y croire.... Mes bons, mes paisibles

Autrichiens.... renverser le gouvernement! Quel réveil après une si

longue léthargie!...

J’avais regardé tout cela comme une fable, et je n’avais pas voulu

ajouter foi aux récits de M. le résident à Bagdad. Aussi ne m’étais-je

rendue qu’à l’évidence, en lisant les relations authentiques des

journaux.

Les événements du mois de mars m’avaient enchantée et enthousiasmée au

point que j’étais fière d’être Autrichienne. Mais le mois de mai me

désenchanta; quant au 6 octobre, il me remplit de douleur et de

tristesse! Aucune révolution politique n’avait si bien commencé. Elle

aurait été sans pareille dans l’histoire, si l’on avait continué à

suivre les idées qui avaient triomphé au mois de mars! Et il fallait que

tout cela eût une si triste fin!... Ah! la catastrophe du 6 octobre

m’affligea tellement, que je n’eus plus d’intérêt pour rien. D’ailleurs,

tous les miens étaient à Vienne, et j’étais sans nouvelles de ma

famille. Je serais partie immédiatement si j’avais trouvé une occasion.

Mais il me fallut attendre jusqu’au lendemain, car il ne partait point

de vapeur auparavant. Je pris aussitôt mes mesures pour m’embarquer, et

en attendant je louai un cicerone pour parcourir les endroits les plus

intéressants de la ville, plutôt en vue de me distraire que par intérêt

pour les curiosités que j’allais visiter.

Le sort s’était cruellement joué de moi. Pendant douze jours j’avais

subi patiemment la quarantaine d’Égine, dans l’espoir d’examiner ensuite

tout à mon aise le sol classique de la Grèce; et à peine m’y

trouvais-je, que le sol brûlait sous mes pieds et que je ne pouvais

rester en place.

Athènes, la capitale de l’ancienne Attique, doit avoir été fondée, de

1390 à 1400 avant Jésus-Christ, par Cécrops, et sans doute reçut alors

le nom de _Cecropia_, qui depuis ne fut conservé qu’au fort. Sous

Érichthonius, elle prit le nom d’_Athènes_. La ville primitive était

située sur une colline de rochers au milieu d’une plaine qui, dans la

suite, se couvrit d’édifices. La partie supérieure s’appelait

_Acropolis_, la partie inférieure _Catapolis_.

Aujourd’hui il ne reste plus qu’une partie de la citadelle, la célèbre

Acropolis, sur la montagne où se groupent les plus grandes merveilles

d’Athènes. Le principal ornement de la ville est le temple de Minerve,

ou le Parthénon, qui, bien que tout en ruines, excite encore aujourd’hui

l’admiration du monde. Ce monument avait plus de 70 mètres de long, 32

de large et 24 de haut. C’est ici que se trouvait la statue de la

Minerve de Phidias. Ce chef-d’œuvre de sculpture était en ivoire et en

or. Il avait 15 mètres de haut, et pesait, dit-on, plus de 1000

kilogrammes. L’entrée du temple était formée par les propylées, dont on

retrouve encore cinquante-cinq colonnes, avec des fragments de blocs de

marbre énormes qui reposent sur elles, et font partie des arcades et des

plafonds.

Ce temple, détruit par les Perses, fut reconstruit d’une manière plus

magnifique par Périclès, vers l’an 440 avant Jésus-Christ.

On voit quelques beaux débris des temples de Minerve et de Neptune. On

peut encore juger de la circonférence de l’amphithéâtre; mais il ne

reste plus que peu de chose du théâtre de Bacchus.

En dehors de l’Acropolis se trouvent le temple de Thésée et celui de

Jupiter Olympien, l’un au nord, l’autre au sud. Le premier est en style

dorien et entouré de trente-six belles colonnes; sur les métopes on voit

représentés dans de superbes reliefs les exploits de Thésée. A

l’intérieur le temple est rempli de belles sculptures, d’épitaphes et

autres travaux en pierre, et qui, pour la plupart, proviennent d’autres

temples, et ont été simplement réunis en cet endroit. Hors du temple il

y a plusieurs siéges en marbre que l’on a apportés ici de l’Aréopage

voisin, l’ancien lieu de réunion des patriciens. De l’Aréopage on ne

voit plus qu’un appartement taillé dans une colline rocheuse, où l’on

arrive par des marches également pratiquées dans le roc.

Il reste encore assez des fondements du temple de Jupiter Olympien pour

qu’on puisse se faire une idée de son étendue. On a également conservé

seize superbes colonnes de près de 20 mètres de haut. Ce temple, achevé

par Hadrien, surpasse, dit-on, en beauté et en magnificence tous les

autres édifices d’Athènes. Son extérieur était orné par cent vingt

colonnes cannelées de 2 mètres de diamètre, et de plus de 16 mètres de

haut. La statue de Jupiter, en or et en ivoire, est due, comme celle de

Minerve, au ciseau du célèbre Phidias. Tous les temples et les édifices

importants avaient été construits du marbre blanc le plus pur.

Non loin de l’Aréopage est le _Pnyx_ où le peuple libre d’Athènes

s’assemblait pour délibérer. Il n’en reste plus que la tribune taillée

dans le roc et les siéges des écrivains.

Quelles sensations n’éprouve-t-on pas, quand on songe quels hommes ont

parlé jadis à cette place!

Je contemplai avec douleur la grotte voisine de cet endroit où Socrate

captif but la ciguë.

Au-dessus de cette mémorable grotte, s’élève un simple monument consacré

à la mémoire de Philopapos.

Les Turcs ont entouré l’Acropolis d’un large mur pour la construction

duquel ils ont malheureusement employé beaucoup de débris et de

fragments de colonnes des plus beaux temples.

Dans la nouvelle Athènes, on ne voit plus en fait d’antiquités que la

_tour des Vents_, appelée par d’autres _la lanterne de Diogène_; c’est

un tout petit temple de forme octogone, couvert de belles sculptures. Il

faut mentionner aussi le monument de Lysicrate, qui se compose d’un

piédestal, de quelques colonnes et d’une coupole d’ordre corinthien.

La petite église _Maria maggiore_ passe pour avoir été construite par

les Vénitiens l’an 700 de Jésus-Christ. Ce qu’elle a de plus curieux,

c’est d’être la plus ancienne église chrétienne d’Athènes.

Sur l’Acropolis, on jouit aussi d’une superbe vue des environs. On y

voit le mont Hymette, le Pentelicon, du côté d’Éleusis, de Marathon, de

Phylæ et de Dekelca, le port, la mer et le cours de l’Ilissos.

Athènes renferme un grand nombre de maisons, mais dont la plupart sont

petites et insignifiantes. Mais les belles maisons de campagne,

entourées de jolis jardins, offrent un aspect très-riant.

Le petit observatoire placé sur _la montagne des Nymphes_ fut élevé aux

frais du baron Sina, banquier de Vienne, et Grec de naissance.

Le palais du roi, nouvellement construit, est en marbre d’une blancheur

éclatante et forme un grand carré. Des deux côtés, il y a des degrés qui

occupent une grande partie de la largeur de l’aile conduisant sous un

péristyle, espèce de vestibule étroit qui repose sur des colonnes. Un

des perrons est destiné aux ministres, aux ambassadeurs; l’autre à la

famille royale. Indépendamment de ces deux péristyles, l’édifice est

tout-à-fait sans goût et manque de tout ornement. Les fenêtres ont la

forme d’un carré oblong, et les hauts et grands murs ont l’air si nu, si

lisse et si uni, que le brillant du marbre ne produit pas le moindre

effet; il faut en être tout près pour reconnaître quels superbes

matériaux ont été employés à la construction de ce palais.

Je fus fâchée de l’avoir vu, surtout en face de l’_Acropolis_, sur un

sol aussi fameux par ses trésors artistiques que par les héros qu’il a

produits.

Un jardin assez joli, d’une plantation toute nouvelle, entoure le palais

devant lequel se trouvent quelques palmiers apportés de Syrie, mais qui

n’ont pas de fruits. Tous les autres alentours sont nus et

stériles[150].

Non-seulement pour ce palais, mais aussi pour les temples et les autres

monuments de l’Acropolis, le marbre avait été extrait des carrières de

la montagne voisine. Cette montagne, qu’on nomme Pentelicon, est si

riche en marbre, qu’on pourrait encore en construire des villes

entières.

C’était justement un dimanche, et il faisait un temps superbe: deux

circonstances qui me valurent le plaisir de voir tout le monde élégant

d’Athènes et même la cour à la promenade publique. Cette promenade se

compose d’une simple allée au bout de laquelle a été élevé un pavillon

de bois. Elle n’est embellie ni par des gazons, ni par des parterres de

fleurs. Tous les dimanches, la musique militaire y joue de 5 à 6 heures

du soir. Le roi y vient à cheval ou en voiture avec la reine pour se

montrer au peuple. Cette fois, il arriva dans une voiture ouverte,

attelée de quatre chevaux, et s’arrêta pour entendre quelques-uns des

morceaux que l’on exécutait. Il était en costume grec, tandis que la

reine portait une simple toilette française.

Le costume grec, ou plutôt albanais, est un des plus beaux que l’on

puisse voir. Les hommes portent des robes à larges plis (_fustanella_ de

20 à 25 aunes de large) en percale blanche, qui descendent de la hanche

aux genoux; des guêtres (_zaruchi_) qui vont depuis les genoux jusqu’aux

pieds, et des souliers qui sont d’ordinaire en maroquin rouge. Un petit

gilet ou corset étroit en étoffe de soie de couleur, sans manches, est

collé contre une chemise de soie; par-dessus cette chemise, les Grecs

mettent un spencer également étroit, en drap fin, rouge, ou bleu, ou

brun, retenu dans le bas par quelques boutons ou bien au moyen d’une

bande étroite, tandis qu’il s’ouvre en haut. Les manches du spencer sont

fendues et flottent librement, ou bien elles sont retenues légèrement

autour du poignet à l’aide de quelques agrafes. Le collet de la chemise

est un peu retroussé. Le corset et le spencer sont brodés et ornés avec

goût de brandebourgs, de bouffettes, de boucles et de boutons en or, en

argent ou en soie, selon la fortune de chaque individu. L’étoffe, la

couleur et les ornements des zaruchi s’accordent avec le spencer et le

corset. Dans la ceinture se trouve quelquefois un poignard avec deux

pistolets. La coiffure consiste en une calotte rouge ornée d’un gland de

soie bleue.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 45 / 47 段