La ville de _Kertch_ est située en partie à l’endroit où se trouvait

l’ancien _Panticapée_[143]. Aujourd’hui elle fait partie de la province

de Tauride; elle est fortifiée, elle a un bon port et fait un commerce

assez considérable. La population est d’environ 12 000 âmes. La ville

renferme beaucoup de belles maisons toutes modernes, les rues sont

larges et pourvues de trottoirs. Sur les deux places, l’ancienne et la

nouvelle, il y a beaucoup d’animation les dimanches et les jours de

fête. Il s’y tient un marché de tous les articles imaginables, mais

surtout de vivres. Ce qui me surprit, ce fut la rudesse et la brutalité

extraordinaires du bas peuple. Je n’entendais de toutes parts que crier,

pester et jurer. Je fus aussi très-étonnée de voir des dromadaires

attelés à plusieurs charrettes.

De superbes marches de pierre et des chemins sinueux conduisent au

Mithridate, seule promenade des habitants de la ville. Ce monticule doit

avoir servi autrefois de sépulture; car, partout où l’eau a emporté la

terre, on trouve de tout petits sarcophages étroits, composés de quatre

dalles de pierre. La vue d’en haut[144], il est vrai, n’est masquée par

rien, mais elle est sans attrait; de trois côtés une steppe dépouillée

d’arbres et de verdure, dont la monotonie n’est interrompue que par

d’innombrables _tumuli_. Du quatrième côté on aperçoit la mer. Cette vue

est partout très-belle, d’autant plus que la mer se marie à la mer, et

que l’on découvre deux grandes nappes d’eau, la mer Noire et la mer

d’Azow. On voit dans la rade un assez grand nombre de vaisseaux, mais

pas les quatre ou six cents que j’avais espéré y trouver d’après les

rapports des journaux.

En revenant, je visitai le musée, composé d’une seule salle. Il renferme

bien quelques curiosités extraites des monuments tumulaires, mais les

plus belles choses trouvées dans les fouilles ont été transportées à

Saint-Pétersbourg. Les restes de sculptures, de bas-reliefs, de

sarcophages et d’épitaphes, sont très-endommagés. Tout ce qui existe

encore, en fait de statues, dénote un grand art. La pièce la plus

curieuse de ce musée est un sarcophage en marbre blanc. Quoique

détérioré, il offre encore de magnifiques reliefs, surtout la figure

d’un ange tenant réunies au-dessus de sa tête deux guirlandes de fruits

et de feuilles. Sur le couvercle du sarcophage reposent deux figures

couchées. Les têtes manquent; mais tout le reste, les corps, leur

position, la draperie des robes de dessus, est exécuté avec la plus rare

perfection.

Un autre sarcophage de bois atteste un grand talent dans l’art de

tourner et de ciseler.

Une collection de pots de terre, de cruches et de petites lampes, me

rappela beaucoup celle du musée de Naples.

Les pots sont cuits et peints en brun; ils ont absolument la forme de

ceux qu’on a déterrés à Herculanum et à Pompéi. Les cruches ont deux

anses et sont si pointues par le bas qu’elles ne se tiennent debout que

quand elles sont appuyées. Cette forme de vases est encore aujourd’hui

usitée en Perse. En fait de verrerie, je ne vis, à part quelques objets

insignifiants, que de petits flacons formés uniquement d’un long cou. Il

y avait aussi des bracelets en or, des bagues et des colliers un peu

massifs. Les objets les plus délicats étaient de petites feuilles

carrées soigneusement ciselées, que l’on attachait à la tête ou à la

poitrine, et enfin des couronnes composées de guirlandes de feuilles de

laurier. En objets de cuivre, je vis des chaudrons et des chaînes; en

plâtre, on avait de vilaines figures grotesques et différents ornements

que l’on appliquait sans doute à l’extérieur des maisons.

Parmi les monnaies, j’en trouvai quelques-unes d’un coin extrêmement

remarquable.

Il ne me restait plus qu’à visiter les _tumuli_. Je cherchai longtemps

en vain un guide; mais, comme il ne vient que rarement des étrangers

dans ce pays, on n’y rencontre pas de cicérone régulier. Dans mon

embarras, je crus ne pouvoir mieux faire que de m’adresser au

vice-consul d’Autriche, M. Nicolaï. Non-seulement il se montra tout

disposé à contenter mon désir, mais il eut même la complaisance de

m’accompagner.

Les temples sont des monuments d’une espèce toute particulière: ils se

composent d’une galerie d’environ 20 mètres de long, 5 de large et 8 de

haut, et d’une toute petite chambre placée au bout de la galerie. Les

murs du monument s’élèvent obliquement comme le toit d’une maison, et se

touchent tellement en haut qu’il reste à peine un pied d’intervalle. Ils

sont construits en dalles de pierre, longues et très-épaisses, et

superposées les unes sur les autres, de manière que la rangée de dessus

dépasse toujours celle de dessous de six à sept pouces. A l’ouverture

supérieure, large d’un pied, il y a également des dalles de pierres

massives. Quand on regarde de loin l’entrée, les murs semblent couchés.

Le cabinet est un carré oblong au-dessus duquel s’étend un petit plafond

voûté; il est construit absolument comme le corridor. Une fois le

sarcophage déposé dans la chambre du fond, tout le monument était comblé

de terre.

Le beau sarcophage de marbre placé au musée a été extrait d’un tombeau

qui se trouve près des bâtiments de la Quarantaine; on dit que c’est

celui du roi Bentik.

La plupart des monuments avaient déjà été ouverts par les Turcs; ceux

qui restent encore sont ouverts par le gouvernement russe. On a trouvé

beaucoup de corps couverts de bijoux et de couronnes de feuilles d’or

comme on en voit au musée. On trouve souvent aussi des monnaies.

Le 26 septembre était un jour de grande fête pour les Russes: ils

célébraient la découverte de la croix de Jésus-Christ. Le peuple

apporta à l’église, comme offrandes, du pain, de la pâtisserie, des

fruits, etc. Toutes ces offrandes furent entassées dans un coin de

l’église. A la fin du service religieux, le prêtre les bénit, en donna

quelques faibles parcelles aux mendiants qui l’assiégeaient, et fit

mettre le reste dans des paniers qu’on transporta dans sa demeure. Dans

l’après-midi, la population se rendit presque tout entière au cimetière.

Les gens du peuple y portèrent aussi des provisions de bouche; mais,

après avoir été également bénies par le prêtre, elles furent mangées

avec beaucoup de satisfaction par chacun de ceux à qui elles

appartenaient.

Je ne vis que peu de monde habillé à la russe. Le véritable costume du

peuple se compose de longs cafetans de drap bleu; les hommes portent des

chapeaux bas de feutre avec de larges rebords, et leurs cheveux sont

taillés tout ronds; quant aux femmes, elles se mettent de petits

mouchoirs de soie autour de la tête.

Avant de quitter Kertch, il me faut encore rappeler qu’il y a dans le

voisinage des sources de naphte que je ne visitai pas, parce que,

d’après la description que l’on m’en fit, elles ressemblent tout à fait

à celles de Tiflis.

Le point le plus rapproché pour continuer mon voyage était Odessa.

J’avais le choix entre deux routes, celle de terre et celle de mer. La

première offre, dit-on, des parties très-belles et très-intéressantes;

mais je préférai sans hésiter la dernière, car je n’avais pas le moindre

goût pour la poste russe, et je désirais en outre sortir le plus tôt

possible de l’empire de Russie.

Le 27 septembre, à huit heures du matin, j’allai à bord du vapeur russe

_Dargo_, de la force de 100 chevaux. La distance d’Odessa à

Constantinople est de 360 milles marins. Le bateau était beau, propre,

et extrêmement bien tenu. Les prix étaient excessivement modérés (je

payais pour une place de secondes 13 roubles d’argent, environ 52

francs). La seule chose qui ne me plut pas dans les bateaux russes,

c’est la trop grande faveur accordée à l’économe, qui, à ce qu’on me

disait, avait à payer une remise à qui de droit. Tous les voyageurs,

sans exception, sont forcés de prendre chez lui leur nourriture; cela

est souvent très-dur pour les pauvres passagers du pont, qui, pour le

payer, se trouvent réduits à tirer de leur poche les derniers kopecks

qui leur restent.

Nous arrivâmes de bonne heure dans l’après-dînée à _Feodosia_ (_Caffa_),

autrefois la ville la plus grande et la plus importante de la Crimée: on

l’appelait une seconde Constantinople. Elle était arrivée au plus haut

degré de splendeur à la fin du XV^{e} siècle, sous la domination des

Génois. Sa population dépassait alors 200 000 âmes. Aujourd’hui, réduite

au rang d’une petite ville de cercle, elle n’a plus que 5000 habitants.

Il reste encore du temps des Génois des murs de citadelle et des tours à

moitié délabrées, ainsi qu’une belle mosquée que les Russes ont

transformée en une église chrétienne.

Feodosia est située près d’un grand golfe de la mer Noire, sur la pente

de collines toutes nues. On ne découvre, en fait de verdure, que

quelques jolis jardins.

_28 septembre._ Ce matin, nous fîmes une halte près de Jalta, un tout

petit endroit de 500 âmes, qui possède une église extrêmement jolie,

fondée par le prince Woronzoff. Construite en style vraiment gothique,

cette église est placée en dehors du village, sur un coteau riant.

Le paysage est charmant, et de belles montagnes et des collines, partie

couvertes de jolis bois, partie s’élevant en superbes masses de rocher,

s’étendent jusqu’au bord de la mer.

Le bateau à vapeur s’arrêta vingt-quatre heures à Jalta. Je profitai de

cette relâche pour faire une excursion à _Alupka_, un des domaines du

prince Woronzoff, célèbre par un château que l’on regarde comme une des

curiosités de la Crimée. Pour y aller on traverse de basses collines

tout contre la mer, puis un parc ravissant, créé par la nature, mais que

la main ingénieuse de l’homme s’est plu à embellir. Entre les bosquets

et les bois, entre les vignes et les jardins, sur des places

découvertes, sur des collines et des coteaux, on aperçoit les châteaux

et les villas les plus jolis de la noblesse russe. L’ensemble offre un

aspect si riant et si attrayant que l’on s’imagine qu’ici doivent

nécessairement habiter la joie, la concorde et le bonheur.

La première villa qui attire les regards est celle du comte Léon

Potocki. La maison est construite avec beaucoup de goût; dans le jardin

on a déployé beaucoup d’art et de luxe; la situation est superbe et

offre une vaste perspective sur la mer et les environs. Il y a non loin

du bord de la mer un autre édifice grandiose, mais qui frappe plus par

ses vastes dimensions que par sa beauté. Il ressemble à une maison

carrée ordinaire à plusieurs étages; c’est une maison de campagne de

l’impératrice, une résidence pour la saison des bains, mais jusqu’ici

elle n’est pas encore venue à ce château, nommé _Oriander_. La charmante

villa du prince Mirzewsky offre un aspect bien plus beau que ce palais.

Elle est située sur une colline, au milieu d’un superbe parc, d’où l’on

a une vue magnifique des montagnes et de la mer. La principale façade de

l’édifice est de style gothique.

La villa du prince Gallitzin est tout à fait gothique. Les fenêtres, qui

montent en pointe, et deux tours dont une est même ornée d’une croix,

lui donnent l’air d’une église, et on cherche involontairement la ville

dont doit dépendre cette belle résidence.

Elle est située pour ainsi dire au terme de la belle et riche nature de

ce pays. Peu à peu les arbres se transforment en arbustes rabougris et

en buissons, le beau tapis de verdure se change en un sol pierreux; au

fond s’élèvent des rochers escarpés au pied desquels sont amoncelés des

débris détachés de leurs flancs.

On voit bien encore quelques jolies propriétés; mais, créées par l’art,

elles manquent complétement du charme de la nature.

Après avoir fait environ treize verstes, le chemin tourne autour d’une

des collines pierreuses, et l’on découvre le château du prince Woronzoff

dans toute son étendue. Ce palais offre un aspect bien moins imposant

que je ne me l’étais figuré. Il est bâti en pierres de taille qui ont la

même couleur que les rochers et les montagnes dont il est entouré. Si

quelque jour un grand parc vient l’envelopper, le palais ressortira

davantage et on saisira mieux le caractère grandiose de son

architecture. On y trouve bien déjà une belle plantation, mais encore

trop jeune et peu étendue. Le jardinier en chef, un Allemand, M. Kebach,

est dans sa partie un maître et un artiste consommé; il a su dompter la

nature stérile et déserte, au point qu’elle ne produit pas seulement des

fleurs et des arbres ordinaires, mais qu’elle se pare même des plus

belles plantes exotiques.

Le château est bâti en style gothique mauresque, avec des tours et des

tourelles, des flèches et des aiguilles, des murs crénelés, comme on en

trouve dans les anciennes constructions du même genre qui se sont bien

conservées. La principale façade est tournée du côté de la mer. Deux

lions en marbre de Carrare, dans l’attitude du repos, que l’on doit au

ciseau d’un excellent artiste, sont placés en haut des vastes degrés qui

conduisent du château jusqu’au rivage de la mer.

La disposition intérieure du palais rappelle les contes des _Mille et

une Nuits_. On y voit réunis les étoffes les plus précieuses, les bois

les plus recherchés, les chefs-d’œuvre et les merveilles de l’art de

toutes les parties du monde. On y admire des appartements somptueux en

style oriental, dans le goût chinois, persan et européen, et surtout un

pavillon unique dans son genre renfermant non-seulement les fleurs les

plus belles et les plus rares, mais aussi les arbres les plus élevés,

entre autres des palmiers avec leurs riches cimes touffues. Des touffes

de feuillage entrelacées couvrent les murs, et des fleurs poussent de

toute part. Les plus doux parfums embaument l’air; des divans moelleux

se trouvent à moitié cachés sous les festons de verdure. Tout, en un

mot, est combiné de manière à produire l’effet le plus magique sur les

sens.

Le propriétaire de ce palais féerique, le prince Woronzoff, était

malheureusement absent; il assistait à une fête donnée dans un château

voisin. J’avais des lettres pour lui, et j’aurais bien voulu faire sa

connaissance, car je l’avais entendu citer par tout le monde, riches et

pauvres, comme l’homme le plus charitable, le plus juste et le plus

généreux. On m’engagea même à rester jusqu’à son retour, mais il

m’aurait fallu attendre huit jours l’arrivée du prochain vapeur, et mon

temps était trop limité.

Non loin du château est un village tartare comme il s’en trouve beaucoup

dans la Crimée. Ils se distinguent par leurs toits en terrasse toute

plate où les habitants se tiennent plus volontiers que dans l’intérieur

de leurs cabanes. Comme le climat est doux et beau, ils travaillent

toute la journée sur le toit, et ils y couchent la nuit. Les hommes ne

se distinguent pas beaucoup du paysan russe pour le costume; les femmes

s’habillent en quelque sorte à l’orientale, mais ne se couvrent pas la

figure.

Nulle part ailleurs je ne vis des vignobles aussi bien plantés et aussi

bien tenus. Le raisin est très-doux et savoureux, le vin est bon et

léger, et souvent on en fait du champagne, imitation à laquelle il se

prête sans trop de peine. Dans les vignobles du prince Woronzoff, il y

a, dit-on, plus de cent espèces différentes de plants de vignes.

A mon retour à Jalta, il me fallut rester encore plus de deux heures à

l’hôtel, parce que les messieurs avec qui je devais aller à bord

n’avaient pas encore fini de boire. Enfin, quand on se disposa à partir,

un officier du vapeur était si ivre qu’il ne pouvait pas se tenir sur

ses jambes. Deux messieurs, aidés de l’hôtelier, le traînèrent jusqu’au

rivage. Nous y trouvâmes bien la yole du vapeur; mais les matelots

refusèrent de nous passer, car ils attendaient le capitaine. On loua

donc un bateau pour lequel il y avait 20 kopecks d’argent à payer. Ces

messieurs savaient que je ne parlais pas le russe; mais ils ignoraient

que je le comprenais un peu. J’entendis parfaitement que l’un dit à

demi-voix à l’autre: «Je n’ai pas de monnaie sur moi, laissons payer

cette femme.» Ensuite, il s’adressa à moi et me dit en français: «La

part que vous avez à payer est de 20 kopecks d’argent.» Cependant

c’étaient des messieurs qui prétendaient être instruits et bien élevés.

_29 septembre._ Nous nous arrêtâmes près de la belle forteresse de

Sébastopol. Les fortifications sont en partie à l’entrée du port, en

partie dans le port même. Construites en pierres massives et abondamment

pourvues de tours et de forts extérieurs, elles défendent l’entrée du

port sur plusieurs points. Le port, entouré presque de tous côtés de

collines, est un des plus sûrs et des plus commodes du monde

entier[145]. Il peut recevoir la flotte la plus considérable, et il est

si profond que les plus grands vaisseaux de guerre peuvent jeter l’ancre

le long des quais. Des écluses, des docks d’un caractère vraiment

grandiose, y ont été disposés avec une magnificence dont rien

n’approche. Pendant mon séjour, on y travaillait encore et on employait

des milliers de bras pour achever ces œuvres gigantesques. On me montra

parmi les ouvriers beaucoup de gentilshommes polonais qui, faits

prisonniers lors de la dernière tentative d’affranchissement en 1831,

avaient été envoyés à Sébastopol.

Les fortifications et les casernes sont si grandes qu’elles peuvent

contenir près de 30 000 hommes.

La ville, fondée depuis peu, est située sur une chaîne de collines nue

et déserte. Parmi les édifices publics, l’église grecque est celui qui

frappe le plus l’attention, car elle est tout isolée sur une colline et

construite dans le style d’un temple grec. La bibliothèque est placée à

l’endroit le plus élevé. (Ce serait une bonne allégorie, si, en la

construisant, c’est à dessein qu’on l’a placée si haut.) Il faut encore

signaler un beau portique près de l’édifice du _Club_, auprès duquel on

a construit un escalier en pierre qui conduit au rivage de la mer, et

qui permet, quand on débarque, de monter facilement à la ville. Un

monument gothique, élevé à la mémoire du capitaine Cozar qui se couvrit

de gloire à la bataille de Navarin et y trouva la mort, n’excite pas

moins la curiosité de l’étranger. Ce monument est, comme l’église, isolé

sur une colline.

Les rues, comme dans toutes les villes russes nouvellement bâties, sont

larges et propres.

_30 septembre._ Nous arrivâmes à Odessa de grand matin. La ville se

présente bien du côté de la mer. Comme elle est placée sur un point

élevé, on embrasse d’un seul coup d’œil beaucoup d’édifices vraiment

remarquables. De ce nombre sont surtout le palais du prince Woronzoff,

la Bourse, les édifices du gouvernement, de la Quarantaine, plusieurs

grandes casernes et beaucoup de superbes maisons particulières. Quoique

les environs soient plats et déserts, une foule de jardins et d’allées

donnent à la ville un air riant. Dans le port, je vis une véritable

forêt de mâts, et encore ce n’est pas là que se trouve la plus grande

partie des vaisseaux. Ils sont plutôt à l’ancre dans le port de la

Quarantaine. La plupart viennent du côté de la Turquie, et pour les

pays turcs il y a toujours une quarantaine de quinze jours, qu’il y ait

ou non une maladie épidémique.

Odessa, capitale du gouvernement de Cherson, est, par sa position sur la

mer Noire et aux embouchures du Dniestre et du Dniepre, une des places

de commerce les plus importantes de la Russie méridionale. La ville, qui

compte 80 000 habitants, fut fondée en 1794 et déclarée port franc en

1817. Une belle citadelle domine tout le port.

Le développement rapide et l’état florissant d’Odessa sont dus en grande

partie au duc de Richelieu, qui, après avoir comme émigré français pris

part à plusieurs campagnes contre son pays, alla en Russie et fut nommé

en 1803 gouverneur général de la province de Cherson. Il garda ce poste

jusqu’en 1814; dans ce laps de temps, il éleva la ville, qui à son

arrivée comptait à peine 3000 âmes, au rang qu’elle occupe aujourd’hui.

Une des plus belles rues porte son nom, et, en son honneur, on a donné à

quelques places les noms de plusieurs places de Paris.

Je ne restai que deux jours à Odessa; le troisième, je me rendis à

Constantinople sur le bateau à vapeur. J’eus le temps de parcourir

Odessa et ses environs dans tous les sens. La plus belle partie est

située du côté de la mer; le boulevard surtout, avec ses superbes

allées, offre une charmante promenade. La statue de bronze et en pied du

duc de Richelieu est un de ses plus beaux ornements. De larges escaliers

en pierre conduisent du boulevard jusqu’au bord de la mer, et dans le

fond on voit se grouper de magnifiques palais et de vastes édifices. Les

plus remarquables sont le palais du gouvernement, l’hôtel de

Saint-Pétersbourg et le palais du prince Woronzoff, qui est construit

dans le style italien et auquel vient se joindre un petit jardin. Du

côté opposé du boulevard est la Bourse, également de style italien, et

entourée d’un jardin. Non loin de là se trouve l’Académie des

beaux-arts, édifice assez médiocre, d’un seul étage. Le théâtre, orné

d’un beau portique, promet beaucoup au dehors, mais produit bien peu

d’effet à l’intérieur. Il est attenant au Palais-Royal, composé d’un

joli jardin, autour duquel sont placés de grands et beaux magasins, où

l’on trouve les plus riches marchandises. Les étalages sont

très-surchargés, mais disposés avec beaucoup moins de goût qu’à Vienne

ou à Hambourg.

Parmi les églises, la cathédrale russe est celle qui se distingue le

plus. Elle a une nef surmontée d’une voûte très-élevée et d’une belle

coupole. La nef repose sur de fortes colonnes revêtues d’un plâtre blanc

et brillant qui ressemble à du marbre. L’église est ornée de tableaux,

de lustres et de flambeaux qui sont riches, mais sans goût. Ce fut la

première église où je trouvai des poêles, et vraiment on aurait été

presque tenté de s’en servir, tant la différence de température, malgré

le peu de distance, se faisait sentir entre Odessa et Jalta.

Une autre église russe se trouve sur le nouveau bazar. Elle a une grande

coupole entourée de quatre autres plus petites, et paraît très-belle au

dehors; mais au dedans elle est petite et extrêmement simple.

L’église catholique, qui n’était pas encore entièrement achevée, peut,

pour l’architecture, entrer hardiment en parallèle avec la cathédrale

russe.

Toutes les rues sont larges, belles et régulières. Aussi n’a-t-on pas

beaucoup de peine à s’orienter. On remarque de grandes et belles maisons

dans toutes les rues et même dans les parties les plus reculées de la

ville.

Dans l’intérieur de la ville est le jardin dit _de la Couronne_, qui,

sans être des plus grands et des plus beaux, offre cependant quelques

distractions; tous les dimanches et les jours de fête, les promeneurs y

affluent. Un excellent orchestre y joue, en été, sous une tente, et en

hiver dans un simple pavillon.

Le jardin botanique, situé à trois verstes de la ville, est pauvre en

plantes exotiques et très-négligé. Chaque pas qu’on y fait donne du

regret. L’automne, que je retrouvais pour la première fois après

quelques années, fit sur moi une impression vraiment affligeante.

J’aurais presque envié ceux qui habitent les pays chauds, quoique la

chaleur fasse aussi beaucoup souffrir.

A Odessa, on se tire assez bien d’affaire quand on parle l’allemand;

presque tout le monde le comprend, à l’exception du bas peuple.

Pour ce qui est du passe-port, on rencontre autant de difficultés pour

sortir de l’empire russe que pour y entrer. Il faut changer celui que

l’on a pris en arrivant et payer chaque fois deux roubles d’argent. En

outre, le nom du voyageur est inséré trois fois dans la _Gazette_, afin

que, s’il a contracté des dettes, les créanciers soient prévenus de son

départ. Ces insertions font perdre au moins huit jours et souvent quinze

jours ou trois semaines; mais quand quelqu’un répond du voyageur, il n’a

pas besoin d’attendre les insertions.

Le consul autrichien, M. Gutcutbal, voulut bien répondre de moi, ce qui

me permit, dès le 2 octobre, de dire adieu à l’empire russe. Je ne crois

pas avoir besoin d’affirmer à mes lecteurs que cet adieu ne me coûta pas

beaucoup.

[Illustration]

CHAPITRE XXIV.

Constantinople.--Changements opérés dans cette ville.--Deux

incendies.--Voyage en Grèce.--La quarantaine à Égine.--Un jour à

Athènes.--Calamachi.--L’isthme.--Patras.--Corfou.

Il y a peu de chose à dire du voyage d’Odessa à Constantinople. On reste

presque toujours en pleine mer et on n’aborde nulle part. La distance

est de 360 milles marins.

Le bateau, d’une force de 260 chevaux, appartenait au gouvernement

russe, et s’appelait _Odessa_; il était beau et extrêmement bien tenu.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 44 / 47 段