Mirabka par une vallée resserrée. La route entre le fleuve et les pans
de rocher était si étroite, que dans beaucoup d’endroits il n’y avait de
la place que pour une voiture. Souvent il nous fallut nous arrêter
pendant dix et même vingt minutes pour laisser passer des charrettes
chargées de bois, dont nous rencontrâmes une grande quantité. Et voilà
ce qu’on appelle une route de poste!
La Géorgie est déjà rangée depuis près de cinquante ans sous la
domination russe, et il n’y a que peu de temps qu’on y construit par-ci
par-là quelques chaussées. Si l’on revenait une cinquantaine d’années
plus tard dans le pays, on les trouverait peut-être ou achevées ou
abandonnées. On n’y manque pas seulement de routes, mais aussi de ponts.
On passe dans de misérables bacs les rivières profondes, telles que la
Mirabka. Celles qui ont moins de profondeur, on les passe en voiture.
Pendant les grandes pluies, la fonte des neiges dans les montagnes, les
rivières grossissent à tel point, que le voyageur est obligé d’attendre
des journées entières ou d’exposer sa vie. Quelle énorme différence
entre les colonies de la Russie et celles de l’Angleterre!
Le soir j’arrivai tard, toute trempée et couverte de boue, à la station
qui se trouve à deux verstes de _Kutaïs_. Il est assez singulier que les
maisons de poste soient d’ordinaire à une ou deux verstes des bourgs ou
des villes; on se trouve ainsi dans la nécessité de chercher une
occasion de transport particulier quand on a des commissions pour ces
endroits.
_9 septembre._ Kutaïs, avec ses dix mille habitants, est situé dans un
vrai parc naturel; tout le tour de la ville est verdoyant et présente
une riche végétation. Parmi les maisons riches et élégantes, les
clochers et les casernes, peints en vert, font assez bon effet. La
rivière assez considérable de Ribon[140] sépare la ville de la grande
citadelle, assise d’une manière très-pittoresque sur une colline
très-riante.
Le costume du peuple est aussi varié qu’à Tiflis. La coiffure du paysan
mingrélien est vraiment des plus comiques: il porte une plaque ronde de
feutre noir en forme d’assiette, qu’il attache avec un cordon sous le
menton. Les femmes portent souvent une coiffe tartare, appelée _shauba_,
par-dessus laquelle elles mettent un voile, mais elles le rejettent en
arrière de manière à ce que toute la figure reste découverte. Les hommes
se couvrent le matin, et quand il pleut, de grands collets noirs de
mouton ou de feutre (_burki_), qui leur descendent jusqu’aux genoux.
Je ferai remarquer, à cette occasion, qu’il ne faut pas chercher les
célèbres beautés géorgiennes parmi le bas peuple, qu’en somme je ne
trouvai pas très-attrayant.
Ce qui est curieux, ce sont les voitures dont se servent les paysans: le
devant repose sur des barres ou des claies, le derrière sur deux poulies
de bois massives.
Faute de chevaux, il me fallut m’arrêter à Kutaïs; je ne pus continuer
mon voyage qu’à deux heures de l’après-midi. J’avais deux stations à
faire pour arriver au petit endroit qu’on appelle _Marand_, situé près
de la rivière Ribon. On y décharge la charrette de poste contre un
bateau pour se rendre à _Redutkale_, au bord de la mer Noire.
La première station passe en grande partie par de belles contrées
boisées; la deuxième offre de vastes perspectives sur les champs et les
prés. Les maisons et les buttes sont entièrement cachées par les
bosquets et les arbres. Nous rencontrâmes beaucoup de paysans qui,
quand ils n’allaient vendre à la ville que des poulets, des œufs ou des
fruits, étaient toujours à cheval. Comme ils ne manquent pas d’herbe ni
de pâturages, ils ont naturellement beaucoup de chevaux et un grand
nombre de bêtes à cornes.
Faute d’un hôtel à Marand, je descendis chez un Cosaque. Ces gens, qui
vivent ici en même temps comme colons, ont de jolies petites maisons de
deux ou trois chambres, et une pièce de terre qui leur tient lieu à la
fois de champ et de jardin.
Quelques-uns d’entre eux logent des voyageurs et savent fort bien se
faire payer le peu de choses mauvaises qu’ils leur fournissent. Pour un
méchant petit cabinet tout sale et sans lit, je payais 20 kopoks argent
(environ vingt sous). On me demanda autant pour un tout petit poulet; je
n’obtins rien de plus, car les Cosaques sont trop paresseux pour faire
une course hors de la maison. Quand j’avais besoin de pain, de lait ou
de quelque autre chose qui ne se trouvait pas au logis, il me fallait
aller le chercher; c’était tout au plus s’ils se dérangeaient pour un
employé ou un officier.
J’avais quitté Tiflis le 5 septembre, à trois heures de l’après-midi, et
je n’arrivai à Marand que le 9 septembre au soir; j’avais donc mis cinq
jours pour faire 274 verstes (39 milles allemands ou 78 lieues de
France). Voilà ce qu’on peut appeler une fameuse poste!
Le 11 septembre au matin, un bateau partit enfin pour _Redutkale_ (80
verstes). Il faisait mauvais temps, et la nuit, ou par un vent fort, le
Ribon, qui d’ailleurs est un beau fleuve, n’est pas praticable à cause
des pieux ou des troncs d’arbres qui se trouvent à fleur d’eau. Le
paysage est toujours plantureux et ravissant. Le fleuve coule entre des
contrées boisées et des champs de maïs et de millet, et l’œil, se
promenant par-dessus les collines et les montagnes, poursuit au loin les
têtes gigantesques du Caucase. On découvre ses formes fantastiques, ses
pics, ses cimes, ses plateaux enfoncés, ses coupoles fendues, tantôt à
droite, tantôt devant, tantôt derrière, suivant les sinuosités toujours
changeantes du cours d’eau. Souvent nous faisions une halte et nous
débarquions; mais tous couraient à l’envi aux arbres; c’était à qui
cueillerait le raisin et les figues, qu’on trouvait partout en grande
quantité. Mais le raisin était sûr comme du vinaigre, les figues étaient
petites et dures. J’en trouvai une seule mûre; mais je la jetai après
l’avoir goûtée. Les figuiers étaient plus gros que tous ceux que j’avais
vus en Italie et en Sicile; je crois que tout le suc reste dans le bois
et dans les feuilles. Il se peut que la grande hauteur des ceps de vigne
soit cause que les raisins se trouvent petits et de mauvais goût. On
pourrait sans doute remédier à cela avec un peu de culture.
_Le 12 septembre_, nous n’allâmes pas loin; il s’était élevé une petite
brise, et, comme nous étions déjà à l’entrée de la mer Noire, il nous
fallut rester à l’ancre.
_13 septembre._ Le vent étant tombé, nous pûmes sans crainte nous
confier à la mer, sur laquelle nous fûmes ballottés pendant quelques
heures pour passer du principal bras du Ribon dans le bras secondaire
auprès duquel est situé _Redutkale_. Il y a bien un canal qui conduit de
l’un à l’autre; mais, comme il est fort ensablé, il n’est navigable que
lors des hautes marées.
A Redutkale, je logeai également chez un Cosaque qui, en bon
spéculateur, avait trois petits cabinets qu’il louait aux étrangers.
D’après le calendrier russe, nous étions au 31 août. On attendait le
1^{er} septembre le bateau à vapeur, qui repart après deux heures de
relâche. Je courus donc aussitôt chez le commandant de la ville pour
faire viser mon passe-port et pour demander une place sur le bateau.
Deux fois par mois, le 1^{er} et le 15, des vapeurs de la couronne vont
de Redutkale par Kertch jusqu’à Odessa (des occasions sur des voiliers
sont extrêmement rares); ils longent toujours la côte; touchent à
dix-huit stations (forts et places de guerre), font les transports
militaires de tout genre, et prennent gratuitement tous les voyageurs.
Le passager ne paye rien ni pour lui ni pour son bagage, mais il est
obligé de se contenter d’une place sur le pont. Il n’y a que peu de
cabines affectées au personnel de l’équipage et à des officiers
supérieurs qui vont souvent d’une station à l’autre. Il n’y a pas de
places payantes.
Le commandant expédia aussitôt mon passe-port et ma carte de passage. A
cette occasion, je ne puis m’empêcher de faire observer que le
gouvernement russe est encore bien plus paperassier que le gouvernement
autrichien, qui jusqu’ici m’avait semblé ne pas avoir son pareil. Au
lieu d’un simple visa, on remplit toute une pancarte dont on prit
ensuite copie sur copie, ce qui demanda plus d’une demi-heure.
Le bateau n’arriva que le 5 septembre (du calendrier russe). Rien n’est
plus ennuyeux que d’attendre une occasion d’une heure à l’autre, surtout
lorsqu’il faut être aussitôt prêt à partir. Tous les matins
j’empaquetais mes effets; je n’osais pas faire cuire un morceau de
viande ou un poulet, car je craignais que l’on ne vînt m’appeler d’un
moment à l’autre. Ce n’était que vers le soir que je n’avais plus rien à
craindre et que je pouvais aller me promener un peu.
A en juger d’après ce que j’ai vu des environs de Redutkale, et en
général de la Mingrélie, le pays est parsemé de collines et de
montagnes, et entrecoupé de grandes vallées et de vastes plaines. Comme
les forêts abondent, l’air est très-humide et malsain, et il pleut
très-souvent au lever du soleil; il monte des vapeurs si épaisses
qu’elles planent comme des brouillards impénétrables à plus d’un mètre
et demi au-dessus de la terre. Ces vapeurs engendrent beaucoup de
maladies, surtout des fièvres et des hydropisies. Notez qu’au lieu de
construire leurs habitations et leurs huttes sur de grandes places
aérées et éclairées par le soleil, ces bonnes gens ont soin de les
planter dans les bosquets et sous le feuillage des gros arbres. On passe
souvent près de villages, et on n’aperçoit que rarement par-ci, par-là,
une maisonnette. Les indigènes, d’une indolence et d’une paresse sans
nom, ont le teint jaune pâle, ils sont maigres, et bien peu arrivent à
l’âge de soixante ans. Le climat est encore plus pernicieux pour les
étrangers.
Cependant, je crois que des colons laborieux et des agronomes habiles
pourraient faire d’excellentes affaires dans la Mingrélie. On n’y manque
certes pas de sol et de terrain; car plus des trois quarts des terres
restent incultes. En éclaircissant les forêts, en desséchant les
marécages, on rendrait le climat plus doux et moins funeste à ses
habitants. Sans être cultivé, le sol est déjà d’une fertilité
extraordinaire. Combien n’augmenterait-elle pas encore si on savait s’y
prendre! Partout on voit une herbe grasse mêlée aux meilleures plantes
et au trèfle sauvage. Les fruits viennent sans culture; les vignes
grimpent jusqu’aux cimes les plus élevées des arbres. Du temps des
pluies, la terre est si trempée que l’on ne se sert que de charrues, de
houes et de pioches de bois. Ce que l’on cultive le plus, c’est le blé
de Turquie, et une espèce de millet appelé _gom_. Quant au vin, les
habitants le font par un procédé extrêmement simple. Ils creusent le
tronc d’un arbre, y foulent le raisin avec les pieds, et versent le jus
dans des terrines qu’ils enfouissent dans la terre.
Le caractère des Mingréliens passe généralement pour mauvais, et on les
considère comme des voleurs et des brigands, chez lesquels les meurtres
ne sont pas rares. Ils s’enlèvent les femmes les uns aux autres et sont
très-adonnés à la boisson. Le père habitue les enfants au vol, et les
mères à l’impudicité.
La Colchide ou Mingrélie est située à l’extrémité de la mer Noire, et au
nord, près du mont Caucase. Les peuples voisins étaient jadis connus
sous le nom de _Huns_ et d’_Alanes_. On place l’ancien pays des Amazones
entre le Caucase et la mer Caspienne.
Redutkale peut bien avoir 1500 habitants. Ils sont si paresseux et si
ennemis de la moindre peine, que, dans les cinq jours que je passai dans
cette ville, je ne pus, ni avec de l’argent ni avec de bonnes paroles,
me procurer du raisin et des figues. J’allai tous les jours au bazar et
jamais je n’en trouvai à acheter. Le peuple est trop fainéant pour aller
en chercher dans le bois voisin. Il ne travaille que quand il y est
poussé par la plus grande nécessité, et alors il se fait payer d’une
manière exorbitante. Des œufs, du lait et du pain me coûtèrent autant
qu’à Vienne, sinon plus cher. C’est ici qu’on peut dire que tout en
vivant au milieu de l’abondance on meurt presque de faim.
Ce qui me déplut singulièrement dans ce peuple, ce furent ses pratiques
religieuses[141] auxquelles il se livre d’une façon toute machinale. A
toute occasion il fait le signe de la croix, qu’il mette un morceau dans
sa bouche, qu’il boive, qu’il passe d’une chambre à l’autre ou qu’il
s’habille. La main n’est occupée qu’à cela. Mais cela devient
intolérable quand ces bonnes gens passent devant une église. Alors ils
s’arrêtent, font une demi-douzaine de génuflexions et des signes de
croix sans fin. Quand ils sont en voiture, ils arrêtent pour se livrer
tranquillement à toutes leurs simagrées. Comme je me trouvais à
Redutkale, un vaisseau était sur le point de mettre à la voile. On alla
chercher un prêtre qui appela la bénédiction céleste sur tout le navire
en général et sur chaque petit coin en particulier. Il pénétra dans
chaque cabine, dans tous les coins et recoins, et termina en bénissant
les matelots, qui en échange se moquèrent de lui.
Cela me confirma dans mon opinion, que la véritable religion se trouve
le moins là où on en fait un vain et fastueux étalage!
[Illustration]
CHAPITRE XXIII.
Départ de Redutkale.--Une attaque de choléra.--Anapka.--Le vaisseau
suspect.--Kertch.--Le musée.--Tumuli.--Continuation de mon
voyage.--Theodosia (Caffa).--Jalta.--Le château du prince
Woronzoff.--La citadelle de Sébastopol.--Odessa.
Le 17 septembre (nouveau style), à neuf heures du matin, le navire
arriva, et une heure plus tard j’étais déjà assise sur le pont: c’était
_le Maladetz_, de la force de 140 chevaux; il avait pour capitaine le
commandant Zorin.
La distance de Redutkale à Kertch est en ligne droite de 360 milles
marins; mais pour nous, qui restâmes toujours le long de la côte, elle
s’éleva jusqu’à 500.
Le Caucase, les collines et les parties avancées de la chaîne, une riche
et splendide nature, nous demeurèrent fidèles pendant la première
journée. Au fond d’une vallée charmante nous trouvâmes un petit endroit,
_Gallansur_, notre première station, où nous ne nous arrêtâmes que peu
de temps.
Vers les six heures du soir, nous atteignîmes la petite ville fortifiée
de _Sahun_, qui est située en partie sur la côte, en partie sur une
large colline. C’est ici que je vis pour la première fois des Cosaques
en grand uniforme; tous ceux que j’avais vus jusqu’alors étaient
très-mal habillés et n’avaient absolument rien de militaire; ils étaient
affublés de pantalons de grosse toile et de longs et vilains habits qui
leur tombaient jusque sur les talons: mais ceux-ci portaient des
jaquettes collantes avec des gibernes disposées chacune pour huit
cartouches, de larges pantalons à grands plis et des bonnets de drap
bleu foncé garnis de fourrure. Ils nous amenèrent dans un bateau à rames
un officier d’état-major de Sahun.
_18 septembre._ Nous restâmes tout le jour à Sahun. Les bateaux à
charbon, par une inconcevable négligence, n’étaient nullement prêts: ils
chargeaient encore quand nous étions déjà depuis longtemps à l’ancre, et
ce ne fut que vers les six heures du soir que notre provision fut
complétée. Nous gagnâmes aussitôt le large.
_19 septembre._ Pendant la nuit, nous eûmes beaucoup de vent et de
pluie. Je demandai la permission de me placer sur l’escalier de la
cabine. On me l’accorda presque en secouant les épaules, mais quelques
minutes après le commandant envoya l’ordre de me mettre à couvert. Je
fus très-étonnée et très-réjouie de cette galanterie, mais je fus
bientôt détrompée quand on me conduisit dans la cabine des matelots.
Tous sentaient horriblement l’eau-de-vie, dont quelques-uns avaient bu
avec excès. Je me hâtai de remonter sur le pont, où, malgré la furie des
éléments déchaînés, je me sentais beaucoup mieux que parmi ces chrétiens
orthodoxes si bien élevés!
Dans le cours de la journée nous nous arrêtâmes à _Bambour_, à
_Pizunta_, à _Gagri_, à _Adlar_ et dans d’autres endroits. A Bambour, je
remarquai d’admirables groupes de rochers.
_20 septembre._ La chaîne du Caucase avait disparu, et les forêts
épaisses avaient fait place à d’immenses étendues vides. L’orage, le
vent et la pluie ne nous quittaient toujours pas.
Le machiniste du navire, un Anglais, M. Platts, avait été par hasard
informé de mes voyages (sans doute par mon passe-port, que j’avais dû
remettre en entrant dans le vaisseau); il se présenta devant moi et
m’offrit pendant le jour sa cabine; il s’entremit aussi pour moi auprès
d’un des officiers, et réussit à m’obtenir une petite cabine, qui
touchait, il est vrai, à la cabine des matelots, mais qui en était
séparée par une porte. Je suis très-reconnaissante à ces deux messieurs
de leur bonté, qui était d’autant plus grande, qu’on me donnait, quoique
étrangère, la préférence sur les officiers russes, dont il y avait au
moins une demi-douzaine campés sur le pont.
A _Sissassé_, nous fîmes une longue halte. C’est une des stations
principales, une belle forteresse sur une colline. Tout autour il y a de
belles maisons en bois.
_21 septembre._ La nuit fut terrible; un des matelots, qui le 20 encore
était plein de vie et de santé, et mangeait de fort bon appétit, fut
tout à coup atteint du choléra; les cris de douleur du malheureux me
déchiraient le cœur, et je m’enfuis sur le pont, mais la pluie et le
froid n’étaient pas moins terribles. Je n’avais rien que mon manteau,
qui fut bientôt traversé; mes dents claquaient, je frissonnais de tout
mon corps, et je n’eus d’autre ressource que de redescendre dans la
cabine, de me boucher les oreilles et de rester dans le voisinage du
moribond. Malgré tous les soins qu’on lui prodigua, au bout de huit
heures le malheureux n’était plus qu’un cadavre. Le matin, à la première
station, à Bschada, on débarqua le corps. On l’enveloppa dans un paquet
de toile à voile, et on cacha cet événement aux passagers. La cabine fut
lavée soigneusement avec du vinaigre, et aucun nouveau cas ne se
présenta.
Je ne fus nullement étonnée qu’il se déclarât des maladies à bord;
seulement je me serais figuré que les pauvres soldats devaient en être
atteints, étant jour et nuit sur le pont, n’ayant pour nourriture que du
pain noir tout sec. Combien en ai-je vu, à moitié transis de froid et
trempés jusqu’aux os, grignoter un petit morceau de pain! Et combien
cette misère est plus grande encore pendant la mauvaise saison, sans
manteaux et sans couvertures! Le voyage de Redutkale à Kertch exige
souvent une vingtaine de jours, car la mer est si agitée que l’on ne
peut approcher des stations et qu’on reste quelquefois des journées
entières avant d’y toucher. Si un pauvre soldat est forcé de faire toute
la traversée en hiver, on peut regarder comme un miracle qu’il arrive
vivant au lieu de sa destination. Mais, d’après le système russe, la vie
d’un simple soldat n’entre pas en ligne de compte! Les matelots sont
traités un peu mieux, mais pas encore trop bien. On leur donne du pain
et de l’eau-de-vie, une très-petite portion de viande, et deux fois par
jour une soupe à la choucroute, nommée _bartsch_.
Sur le pont, le nombre des officiers, de leurs femmes et des soldats,
augmenta à chaque nouvelle station; en échange, on ne débarquait que peu
de monde.
Bientôt le pont se trouva tellement encombré de caisses, de coffres, de
boîtes et de meubles de toute espèce, qu’on avait toutes les peines du
monde à trouver une toute petite place au milieu de tous ces effets
amoncelés. Jamais je ne vis une telle cargaison sur un vaisseau.
Par le beau temps, ce mouvement et cette agitation continue offrent
beaucoup de distractions; il y avait toujours quelque nouveau spectacle;
tout le monde était gai et content, et semblait ne former qu’une seule
famille. Mais quand par malheur il arrivait tout à coup une forte ondée
ou qu’une vague indiscrète venait visiter le pont, c’étaient alors des
cris et des gémissements de toutes parts! Aussitôt on savait ce que
renfermait chaque caisse, chaque coffre. L’un criait: «Comment garantir
mes pains de sucre?» Un autre disait: «Ah! ma farine, elle ne vaudra
plus rien!» Une pauvre femme se plaignait de ce que ses chapeaux étaient
pleins de taches; une autre se lamentait de ce que l’uniforme de son
mari allait être gâté, etc.
A quelques petites stations nous avions pris des soldats malades pour
les transporter à l’hôpital de Kertch. On me dit que c’était plutôt par
mesure de sûreté que pour leur donner des soins, car ces soins ils les
auraient trouvés dans les diverses stations; mais tous les petits
endroits, depuis Redutkale jusqu’à Anapka, sont encore souvent infestés
par des Tartares circassiens, qui sortent inopinément des montagnes pour
se livrer au pillage et au meurtre. Il n’y a pas longtemps, dit-on,
qu’ils ont même tiré des coups de canon sur un vapeur de la couronne.
Les Circassiens[142] aiment les Russes comme les Chinois aiment les
Anglais.
Les pauvres malades furent aussi installés sur le pont; on ne prit pas
d’autre soin d’eux que d’étendre une toile à voiles pour les garantir du
vent de deux côtés. Mais, quand il pleuvait fort, l’eau pénétrait
par-dessous de toutes parts, et les malheureux se trouvaient à moitié
trempés.
_22 septembre._ Aujourd’hui nous vîmes la ville et la forteresse
_Nova-Russiska_ qui renferme quelques jolies maisons particulières, des
hôpitaux, des casernes et une belle église. La ville et la forteresse
sont situées sur des collines, et n’ont été fondées que depuis dix ans.
Le soir, nous arrivâmes à _Anapka_, place enlevée aux Turcs en 1829. Ici
finissent les jolies montagnes et les collines boisées; elles sont
remplacées par les steppes assez tristes de la Crimée.
J’eus ce jour-là occasion d’admirer la vigilance et la pénétration de
notre commandant. Un voilier était tranquillement à l’ancre dans une
petite baie. Dès que le commandant l’aperçut, il fit aussitôt suspendre
la marche et mettre un bateau à la mer. Il dépêcha un officier vers le
voilier pour voir ce qu’il faisait là. Jusqu’ici tout cela était assez
naturel; car, en Russie, où l’on voudrait pouvoir envoyer _une mouche
étrangère_ au delà des frontières, il était tout simple qu’on désirât
savoir ce que voulait un vaisseau. Mais voici le plaisant de l’affaire.
L’officier approcha du voilier, mais il n’y monta pas et ne se fit
montrer aucun des papiers; il se contenta de demander de loin au
capitaine ce qu’il faisait là. Le capitaine répondit que des vents
contraires l’avaient forcé de jeter l’ancre en cet endroit, et qu’il
n’attendait qu’un bon vent pour aller à telle ou telle station. Cette
réponse satisfit complétement l’officier et le commandant. Cela me
semblait absolument la même chose que de demander à quelqu’un s’il est
un honnête homme ou un fripon, et de croire à son honnêteté dès qu’il
lui plaît de l’affirmer.
_23 septembre._ Nous eûmes encore une vilaine nuit à passer. Rien que de
la pluie et des ouragans! Que je plaignais ces pauvres malades, et même
ceux qui se portaient bien, d’être exposés à ce temps affreux!
Vers midi, nous arrivâmes à Kertch. De la mer on domine très-bien la
ville, qui s’étend en demi-cercle sur le rivage et s’élève un peu sur le
monticule de Mithridate, auquel elle est adossée. En haut de la colline
est le musée, construit dans le goût d’un temple grec et entouré tout
autour de colonnes. La cime de la montagne est formée par de beaux
groupes de rochers, entre lesquels se trouvent quelques petits
obélisques et des monuments appartenant à l’ancien cimetière. Les
alentours présentent l’aspect d’une steppe avec des buttes artificielles
couvertes de tombeaux qui datent des temps les plus reculés. A
l’exception du Mithridate, on ne voit aucune autre colline ou montagne.