voyager par la poste russe. La veille au soir j’avais tout commandé et
réglé d’avance; cependant, le lendemain, il me fallut éveiller moi-même
l’employé de la poste, me mettre à la recherche du postillon, et être
toujours sur les talons de l’un et de l’autre pour pouvoir partir. A la
troisième station, on me fit attendre quatre heures les chevaux; à la
quatrième, on ne m’en donna pas du tout; il fallut forcément y passer la
nuit, quoique je n’eusse fait que quarante-cinq verstes dans toute la
journée.
A partir de Delischan, la contrée change de caractère: les vallées se
resserrent de manière à former des gorges étroites, et parfois les
montagnes ne s’écartent que juste pour faire place à de petits villages
et à quelques propriétés. Les masses de rochers aussi disparaissent peu
à peu, et des bois touffus couvrent les hauteurs.
Près de Pipis, la dernière station de ma journée, s’élevaient tout
contre la route des masses et des débris superbes de roches, dont
quelques-unes avaient presque la forme de magnifiques colonnes.
_28 août._ J’eus des tracasseries continuelles avec les gens de la
poste. Il n’est rien que je déteste autant que les querelles et les
mauvais traitements; mais je crois que j’aurais été assez tentée de
bâtonner ces gens pour leur faire entendre raison; car on ne peut pas se
faire une idée de leur apathie, de leur flegme et de leur barbarie. On
trouve les employés et les valets presque à toute heure du jour ou ivres
ou couchés. Dans cet état, ils font ce qu’ils veulent, ne bougent pas de
place et se moquent encore du pauvre voyageur. Ce n’est qu’à force de
cris et de tapage qu’on finit par en décider un à sortir la charrette,
un autre à la graisser, un troisième à donner à manger aux chevaux,
qu’il faut souvent encore ferrer. Ensuite les rênes, le harnais, ne sont
pas en ordre; il faut les attacher, les raccommoder: il en est ainsi
d’une foule d’autres choses, qui se font toutes avec la plus grande
lenteur. Si plus tard, dans les villes, je me plaignais de ces
misérables stations de poste, on me répondait que ces pays ne se
trouvaient que depuis trop peu de temps sous la domination russe, que la
ville impériale était trop éloignée, et qu’une femme voyageant seule
devait s’estimer heureuse de s’en tirer encore si bien.
A ces beaux raisonnements, je ne pouvais rien opposer, si ce n’est que
dans les plus nouvelles possessions transmarines des Anglais, encore
bien plus éloignées de la métropole, tout était parfaitement disposé et
organisé, et qu’on expédiait aussi vite une femme sans domestique qu’un
gentleman; car on trouve l’argent et les droits de la plus simple
voyageuse aussi concluants que ceux d’un grand seigneur.
Il en est tout autrement dans une station de poste russe. Quand arrive
un fonctionnaire ou un officier, tous courent, s’empressent à l’envi et
font force courbettes, car on craint les coups et les châtiments. Les
officiers et les employés appartiennent, en Russie, à la classe
privilégiée, et se permettent une foule d’actes arbitraires. Quand ils
ne voyagent pas pour affaires de service, ils ne devraient pas, si l’on
suivait l’ordonnance, avoir plus de droits que tout autre particulier.
Mais, au lieu de prêcher d’exemple et de montrer à la multitude que tout
le monde est soumis aux lois et aux règlements, ce sont eux justement
qui les foulent aux pieds. Ils envoient en avant un domestique ou prient
un de leurs amis qui voyage d’annoncer aux stations qu’ils arriveront
tel ou tel jour, et qu’il leur faudra huit ou douze chevaux. Si dans
l’intervalle il survient quelque empêchement, une invitation à une
chasse ou à un dîner, ou bien s’il prend à madame une migraine ou des
vapeurs, monsieur remet simplement son voyage d’un ou de deux jours. Les
chevaux sont toujours tenus prêts, et le maître de poste n’ose pas en
disposer en faveur de simples particuliers[136].
Il peut donc arriver qu’on vous retienne un ou deux jours à la même
station, et qu’avec la poste russe, qui vous conduit si vite, on
n’avance pas plus qu’avec une caravane. Je mis bien des fois toute une
journée à faire une station. Aussi je frissonnais toujours à la vue d’un
uniforme, car je devais m’attendre à ce qu’on ne me donnât pas de
chevaux.
A chaque relais de poste, il y a une ou deux salles pour les voyageurs
et un Cosaque marié qui avec sa femme sert les étrangers et leur fait la
cuisine. On ne paye rien pour la chambre, elle appartient de droit au
premier arrivant. Le personnel chargé du service est aussi complaisant
que les hommes préposés à l’écurie, et on a souvent de la peine à se
procurer, à force d’argent, la moindre chose, soit quelques œufs, soit
un peu de lait.
Si dans mon voyage en Perse j’avais couru de vrais périls, mon trajet à
travers la Russie asiatique m’avait révoltée à tel point que je préfère,
sans contredit, le premier.
A partir de _Pipis_, la beauté du paysage diminue à vue d’œil, les
vallées s’élargissent, les montagnes s’abaissent, et les unes et les
autres sont souvent nues et dépouillées d’arbres.
Je rencontrai aujourd’hui plusieurs troupes nomades de Tartares. Ces
gens étaient assis sur des bœufs et sur des chevaux qui portaient en
outre leurs tentes et leurs ustensiles. Venaient ensuite des troupeaux
de vaches et de brebis. Les femmes tartares sont vêtues d’une manière à
la fois très-riche et très-déguenillée.
Leur costume se compose presque toujours d’étoffe de soie ponceau brodée
souvent de fils d’or. Elles portent de larges pantalons, un cafetan long
et un autre cafetan plus court par-dessus; sur la tête elles ont une
espèce de ruche faite d’écorce d’arbre, avec un tissu rouge, chargée de
morceaux de fer-blanc, de coraux et de petites monnaies. Depuis la
poitrine jusqu’à la ceinture, leurs robes sont également garnies de
boutons, de clochettes, d’anneaux et autres objets semblables; de
l’épaule descend un cordon auquel est attachée une amulette; elles ont
de petits anneaux passés dans les narines. Elles s’enveloppent, il est
vrai, de grands châles, mais elles laissent leur figure découverte.
Leur mobilier se compose de tentes, de jolis tapis, de chaudrons en fer
et de cuvettes en cuir, etc. Les Tartares suivent pour la plupart la
religion mahométane.
Les Tartares qui ne mènent pas une vie nomade ont de singulières
habitations que l’on pourrait appeler de grandes taupières. Leurs
villages sont en grande partie bâtis sur des coteaux et des collines, où
ils creusent des trous de la grandeur de chambres spacieuses. La lumière
n’y pénètre que par l’entrée ou la sortie. Celle-ci, plus large que
haute, est garantie par un grand appentis de planches qui repose sur des
poutres ou des troncs d’arbres. Rien n’est plus bizarre à voir qu’un
pareil village, composé seulement d’appentis et n’ayant ni fenêtres ni
portes, ni murs ni parois.
Les Tartares domiciliés dans les plaines y élèvent de grands tertres,
construisent leur hutte en pierres ou en bois et la comblent de terre
qu’ils affermissent de manière à ce qu’on ne découvre pas la moindre
trace de leur demeure. Il n’y a que peu d’années encore qu’on voyait,
dit-on, à Tiflis plusieurs de ces demeures souterraines.
_29 août._ J’avais encore une station de vingt-quatre verstes à faire
pour arriver à Tiflis. Le chemin était comme partout, plein de trous,
d’ornières et de pierres, et j’étais obligée de bien me serrer le front
avec un mouchoir pour pouvoir supporter les cahots, ce qui ne m’empêcha
pas d’avoir chaque jour de grands maux de tête. Mais ce ne fut
qu’aujourd’hui que j’appris à bien connaître les désagréments de ma
voiture. Non-seulement il avait plu toute la nuit, mais il continua
toujours à pleuvoir. Les roues jetèrent tant de boue sur la charrette
que je me trouvai bientôt enfoncée comme dans un bourbier; j’en avais la
tête couverte, et ma figure même ne fut pas épargnée. De petites
planches placées au-dessus des roues auraient suffi pour remédier à ce
mal; mais qui s’occupe dans ce pays de la commodité du voyageur?
On ne découvre Tiflis qu’à la deuxième moitié de la station. L’aspect de
cette ville me surprit beaucoup; elle est, sauf quelques clochers, bâtie
dans le style européen, et depuis Valparaiso je n’avais pas vu une ville
semblable aux villes d’Europe. Tiflis compte 50 000 habitants, elle est
la capitale de la Géorgie[137], et n’est pas située bien loin des
montagnes.
Beaucoup de maisons sont construites sur des collines, sur des rochers
hauts et escarpés, ou bien adossées à des pans de rocher. De
quelques-unes des collines, on a une vue magnifique sur la ville et sur
la vallée. Cette dernière, au moment où j’y arrivai, ne paraissait pas
très-jolie, parce que la rentrée de la moisson lui avait enlevé tout
l’ornement des couleurs: elle ne brille pas non plus par l’abondance des
jardins et des bosquets; en revanche, le Kour (appelé plus souvent
Cyrus) coupe par ses beaux circuits la vallée et la ville, et, dans le
lointain, brillent les sommets neigeux du Caucase. Une forte citadelle,
_Naraklea_, est assise sur des rochers escarpés, juste devant la ville.
Les maisons sont grandes, pleines de goût, ornées de façades et de
colonnes, et couvertes de tôle ou de tuiles. La place Erivanski est
très-belle. Entre les édifices publics, on distingue surtout le palais
du gouverneur, le séminaire grec et arménien et plusieurs casernes. Le
grand théâtre, au milieu de la place Erivanski, n’était pas encore
terminé. On voit que la vieille ville doit céder la place à la
nouvelle. Partout des maisons sont démolies et on en construit de
nouvelles; bientôt on ne connaîtra plus que par tradition les rues
étroites, et il ne reste déjà de l’ancienne construction orientale que
les maisons grecques et arméniennes. Les églises sont, pour le luxe et
la grandeur, bien inférieures aux autres édifices; les tours sont
basses, rondes et, la plupart du temps, couvertes de plaques vertes
d’argile vernies. La plus ancienne église catholique s’élève sur un haut
rocher dans la citadelle; elle sert uniquement de prison.
Les bazars et les kans n’offrent rien de remarquable; d’ailleurs, il y a
ici, comme dans les villes d’Europe, des boutiques et des magasins.
Plusieurs ponts larges sont jetés sur le Kour. La ville possède beaucoup
de sources sulfureuses chaudes d’où elle tire son nom: _Tiflis_ ou
_Tbilissi_ signifie ville chaude. Malheureusement la plupart des bains
sont en mauvais état. De petites coupoles avec fenêtres couvrent les
bâtiments où jaillissent les eaux. Le réservoir, les planchers et les
murs sont revêtus en partie de grandes dalles de pierre; quant au
marbre, l’on n’en voit pas beaucoup. Il y a des bains particuliers et
des bains publics; l’accès des édifices où s’assemblent les femmes est
interdit aux hommes. Cependant l’on est loin d’être aussi sévère ici
qu’en Orient. Le monsieur qui eut la bonté de m’accompagner dans un de
ces bains put sans obstacle parcourir les antichambres, qui n’étaient
cependant séparées des bains que par une simple cloison de planches.
Non loin des bains se trouve le jardin botanique, qui a été établi à
grands frais sur la pente d’une montagne. Les terrasses devraient être
coupées artistement, soutenues par de la maçonnerie et comblées avec de
la terre. Pourquoi avait-on choisi une place si défavorable? je pouvais
si peu me l’expliquer, que je remarquai peu de plantes rares et ne vis
partout que des ceps de vigne. Je croyais me promener dans un vignoble.
La plus grande curiosité de ce jardin, ce sont deux ceps de vigne dont
les troncs ont chacun un pied de diamètre. Ils sont tellement prolongés
en berceaux et en allées, qu’on peut faire à leur ombre de jolies
promenades. On tire de ces deux ceps plus de mille bouteilles de vin par
an.
Sur une des terrasses les plus élevées, on a pratiqué dans le rocher une
vaste et haute grotte dont toute la partie de devant est ouverte et
forme une grande galerie voûtée. Dans les belles soirées d’été, on y
donne des concerts, on y danse, on y joue la comédie.
Les dimanches et les jours de fête, le joli jardin du gouverneur est
ouvert au public. On y trouve des balançoires, des jeux de bagues et
deux orchestres. La musique militaire, exécutée par des soldats russes,
ne valait pas celle que j’avais entendu exécuter à Rio-de-Janeiro par
les noirs.
Quand je visitai l’église arménienne, le corps d’un jeune homme y était
justement exposé. Il se trouvait dans un riche cercueil ouvert, revêtu
de velours rouge et bordé de franges d’or. On avait jeté des fleurs sur
le cadavre, qui était orné d’une espèce de guirlande et recouvert d’une
fine gaze blanche. Les prêtres, dans leur superbe costume,
accomplissaient les cérémonies funèbres, qui ressemblaient beaucoup à
celles du culte catholique. La pauvre mère, à côté de laquelle le hasard
m’avait fait agenouiller, se mit à sangloter tout haut, lorsqu’on se
disposa à emporter les dépouilles mortelles de son fils bien-aimé. Moi
aussi je ne pus me défendre de verser des larmes; je ne pleurai pas la
mort du jeune homme, mais la profonde douleur de la mère accablée.
Je quittai cette scène de deuil pour visiter quelques familles
grousiniennes et arméniennes. On me reçut dans des pièces spacieuses,
mais dont la disposition intérieure était des plus simples. Le long des
murs, il y avait des bahuts de bois couverts de peintures et ornés en
partie de tapis. C’est sur ces bahuts que s’asseyent, mangent et
boivent ces bonnes gens. Les femmes portent aussi un simple costume
grec.
Dans les rues, on voit si souvent des costumes européens et asiatiques à
côté l’un de l’autre, que la vue des uns ne frappe pas plus que celle
des autres. Le costume le plus nouveau pour moi fut celui des
Circassiens. Il se compose d’un large pantalon, d’une robe courte et
plissée, avec une écharpe étroite et des poches de côté pouvant contenir
de six à dix cartouches, de bottines bien justes à pointe recourbée et
d’un petit bonnet fourré et serré. Les robes des gens aisés sont en drap
bleu foncé très-fin et les bords garnis de franges d’or ou d’argent.
Les Circassiens se distinguent entre tous les peuples du Caucase par
leur beauté. Les hommes, grands de taille, ont une physionomie
très-régulière et beaucoup de souplesse dans leurs mouvements. Les
femmes ont des formes délicates, la peau blanche, les cheveux foncés,
les traits réguliers, la taille élancée et beaucoup de gorge. Dans les
harems turcs, elles passent pour les plus grandes beautés. Je dois
avouer que dans ceux de la Perse j’ai vu parmi les femmes persanes
beaucoup plus de beautés que dans les harems turcs, lors même qu’ils
étaient peuplés de Circassiennes.
Les femmes asiatiques qu’on rencontre ici dans les rues s’enveloppent de
grands châles blancs; quelques-unes se cachent la bouche; peu d’entre
elles se couvrent tout le visage.
Je ne puis pas dire grand’chose de la vie domestique des employés et des
officiers russes. Cependant j’avais des lettres pour le directeur de la
chancellerie, M. de Lille, et pour le gouverneur, M. de Yermaloff. Mais
je n’eus guère le don de plaire à ces deux messieurs; sans doute ils
furent formalisés de la manière franche et libre dont j’exprimai mon
opinion sur le mauvais système de poste et sur les routes détestables du
pays.
Je leur avais raconté mon arrestation avec quelques commentaires, et,
pour mettre le comble à leur indignation, j’avais eu le malheur
d’ajouter que ce court voyage sur le territoire russe m’avait
complétement dégoûtée de mon ancien projet d’aller par le Caucase à
Moscou et à Saint-Pétersbourg, et que je désirais prendre le chemin le
plus court pour passer le plus tôt possible la frontière russe.
Si j’avais été un homme, ce langage hardi aurait bien pu me valoir un
séjour plus ou moins long en Sibérie.
M. de Lille me recevait néanmoins toujours avec politesse, quand je
venais le voir au sujet de mon passe-port; mais le gouverneur ne me
montra même pas assez d’égards pour prendre le temps de le signer.
Après m’avoir remise d’un jour à l’autre, il plut à ce haut dignitaire
d’aller passer deux jours à la campagne. Le jour de son retour se
trouvant être un dimanche, on ne put songer à lui imposer un si grand
travail; de sorte que je n’eus mon passe-port que le sixième jour.
Si, munie de lettres pour de hauts personnages, j’étais traitée ainsi, à
quoi ne devaient pas être exposés de pauvres malheureux privés de tout
appui!... Aussi j’appris qu’on les faisait souvent attendre deux ou
trois semaines.
Le gouverneur général, le prince Woronzoff, n’était malheureusement pas
à Tiflis. Je regrettais d’autant plus son absence qu’on me l’avait
généralement dépeint comme un homme très-éclairé, plein de justice et
d’humanité.
Ce qui m’amusa bien plus que mes courses chez le gouverneur russe, ce
fut ma visite chez le prince persan Behmen-Mirza, à qui j’apportais des
lettres et des nouvelles de sa famille restée à Tebris. Quoique le
prince fût malade, il ne m’en reçut pas moins. On m’introduisit dans une
grande salle, véritable hôpital, car il y avait là sur des tapis et des
coussins huit malades, le prince, quatre de ses enfants et trois
femmes. Tous avaient la fièvre. Le prince est un homme de trente-cinq
ans, d’une extrême beauté. Il a l’air fort, sa figure ouverte exprime
l’esprit et la bonté. Il parlait de sa patrie avec un profond chagrin;
un sourire affectueux et douloureux se peignait sur ses traits quand je
faisais mention de ses beaux enfants[138] et que je racontais avec
quelle facilité et quelle sûreté j’avais parcouru les provinces placées
naguère encore sous sa domination.
La connaissance la plus intéressante et en même temps la plus utile pour
moi fut celle d’un Allemand, M. Salzmann, qui joint à une science
approfondie de l’économie politique et de l’horticulture une extrême
bonté de cœur. Il s’intéresse à tous les hommes, et particulièrement à
ses compatriotes; aussi, partout où je prononçais son nom, on me parlait
de lui avec la plus haute estime. Il a même été décoré par le
gouvernement russe, quoiqu’il ne soit pas à son service.
M. Salzmann a construit une très-belle maison pourvue de toutes les
commodités pour recevoir chez lui des voyageurs; il possède en outre, à
dix verstes de la ville, un grand verger près duquel se trouvent des
sources de naphte[139]. Quand il apprit que je désirais les voir, il
m’invita aussitôt à y faire une partie avec lui. Ces sources sont
situées tout près de Kour. On y a creusé des fosses carrées d’environ 25
toises de profondeur, et on y puise le naphte dans de grands baquets de
bois. Cependant ce naphte est de l’espèce la plus commune, il est d’un
brun foncé et plus épais que de l’huile. On en fait de l’asphalte, de la
graisse pour les voitures, etc. Le fin naphte blanc, dont on peut se
servir en guise de lumière et de feu, se trouve près de la mer
Caspienne.
Il vaut encore la peine de faire une promenade à la chapelle de David,
située sur une colline aux portes de la ville. On y voit, indépendamment
des environs, qui sont superbes, un beau monument, élevé à la mémoire de
l’ambassadeur russe Gribojetof, assassiné en Perse à l’occasion d’une
insurrection. Au pied d’une croix artistement fondue en métal, est
prosternée l’épouse éplorée qui la tient étroitement embrassée.
Lundi, 5 septembre, à onze heures du matin, je reçus mon passe-port. Une
heure après je commandai ma voiture. M. Salzmann me conseilla d’aller
encore visiter quelques colons allemands établis dans un rayon de 10 à
20 verstes autour de Tiflis; il s’offrit gracieusement de m’accompagner
dans cette excursion; mais je n’en eus pas grande envie, d’autant plus
que j’avais entendu dire qu’en général ces colons étaient déjà
très-dégénérés, et que la paresse, la tromperie, la saleté, l’ivresse,
ne régnaient pas moins chez eux que dans les colonies russes.
A trois heures de l’après-midi, je quittai Tiflis. Il y a tout près de
la ville, sur la route, une croix en métal avec l’œil de Dieu, sur un
piédestal en granit taillé, et entouré d’une balustrade de fer. Une
inscription annonce que le 12 octobre 1837 Sa Majesté Impériale a versé
en ce lieu, mais qu’elle a eu l’insigne bonheur de ne se faire aucun
mal. «Élevé par les sujets reconnaissants.» Cet accident semble donc
avoir été un des événements les plus importants de la vie du grand
monarque, puisqu’on a voulu en perpétuer le souvenir par un monument. Il
est certain que ce monument n’a pas été élevé sans l’assentiment de
l’empereur. Je ne saurais dire encore qui mérite plus d’admiration ou du
peuple qui l’a élevé, ou du monarque qui l’a permis.
Mon trajet pour ce jour-là se réduisit à une seule station; mais elle
fut si longue que je n’y arrivai que le soir. Je ne pouvais songer à
continuer mon voyage, car les routes, non-seulement ici, mais dans
presque toutes les provinces, sont si peu sûres qu’on ne peut voyager le
soir ou la nuit sans une escorte de Cosaques dont on trouve à chaque
station une petite escouade affectée à ce service.
Les environs offraient assez de variété; de jolies collines enfermaient
de riantes vallées, et sur les cimes de plusieurs montagnes on voyait
des ruines de forts et de citadelles. Dans ces contrées, comme dans
l’ancien empire allemand, il fut aussi un temps où les seigneurs se
faisaient la guerre l’un à l’autre et où personne n’était sûr ni de ses
biens ni de sa vie. Les seigneurs demeuraient dans des châteaux
fortifiés placés sur des collines ou des montagnes, portaient des armes
et des cuirasses, et, quand l’ennemi faisait des invasions dans le pays,
les sujets se réfugiaient dans les châteaux forts. Il y a encore
aujourd’hui à ce qu’on prétend, des gens qui portent des cottes de
mailles de fer ou de fil de laiton, et des casques en guise de bonnets.
Cependant je ne vis rien de tout cela.
Le fleuve Kour ne nous abandonna pas. Non loin de la station on passe
sur un beau pont assez long, mais si mal placé qu’on fait pour y arriver
un détour de toute une verste.
_6 septembre._ La route devient toujours plus romantique. Des bosquets
et des bois couvrent les collines et les vallées, et dans les campagnes
le blé turc à haute tige déploie sa riche végétation. Il ne manque pas
non plus de vieux forts et de châteaux. Vers le soir, après avoir fait
avec beaucoup de peine quatre stations, j’arrivai à la petite ville de
_Gory_, dont la situation est des plus ravissantes. Entourée au loin,
comme d’un amphithéâtre, de montagnes boisées, elle se trouve cernée de
près par de jolis groupes de coteaux. Presque du sein de la masse des
maisons, s’élève une colline dont la cime est couronnée d’une belle
citadelle. La ville possède quelques jolies églises, quelques édifices
particuliers, des casernes et un bel hôpital. Ici les villes et les
bourgs perdent déjà tout à fait leur caractère oriental.
Quand il fait clair, on voit constamment le Caucase, dont les trois
chaînes, entre la mer Caspienne et la mer Noire, forment les frontières
naturelles de l’Asie et de l’Europe. Ses plus hautes cimes sont
l’Elberous et le Karbeck, qui, suivant une géographie moderne, ont 5600
et 4800 mètres d’élévation. Ces montagnes étaient toutes couvertes de
neige.
_7 septembre._ Aujourd’hui j’allai en une seule étape jusqu’à _Suram_;
on ne put pas m’expédier au delà, car douze chevaux avaient été
commandés pour un officier revenant des eaux avec sa femme, une dame de
compagnie et leur suite.
Suram est située dans une vallée fertile, au milieu de laquelle s’élève
un beau rocher avec les ruines d’un vieux château.
Pour chasser ma mauvaise humeur, je fis une promenade à ce vieux
château. Quoiqu’il fût déjà passablement délabré, on voyait cependant
par les grandes voûtes, les pans de murs imposants échappés à la
destruction, que les nobles chevaliers devaient avoir eu là une superbe
résidence.
En revenant par des prés et des champs, rien ne m’étonna plus que le
riche attelage des charrues. La terre était friable et sans pierres, et
douze ou quatorze bœufs traînaient la charrue dans une plaine
magnifique.
_8 septembre._ Les montagnes se resserrent, la nature devient toujours
plus belle; des plantes grimpantes, du houblon et des vignes sauvages,
montent jusqu’au faîte des arbres, et au-dessous les buissons sont si
forts et si épais, que cette végétation me rappela un peu celle du
Brésil.