_27 août._ Aujourd’hui, j’éprouvai de nouveau combien il est agréable de

voyager par la poste russe. La veille au soir j’avais tout commandé et

réglé d’avance; cependant, le lendemain, il me fallut éveiller moi-même

l’employé de la poste, me mettre à la recherche du postillon, et être

toujours sur les talons de l’un et de l’autre pour pouvoir partir. A la

troisième station, on me fit attendre quatre heures les chevaux; à la

quatrième, on ne m’en donna pas du tout; il fallut forcément y passer la

nuit, quoique je n’eusse fait que quarante-cinq verstes dans toute la

journée.

A partir de Delischan, la contrée change de caractère: les vallées se

resserrent de manière à former des gorges étroites, et parfois les

montagnes ne s’écartent que juste pour faire place à de petits villages

et à quelques propriétés. Les masses de rochers aussi disparaissent peu

à peu, et des bois touffus couvrent les hauteurs.

Près de Pipis, la dernière station de ma journée, s’élevaient tout

contre la route des masses et des débris superbes de roches, dont

quelques-unes avaient presque la forme de magnifiques colonnes.

_28 août._ J’eus des tracasseries continuelles avec les gens de la

poste. Il n’est rien que je déteste autant que les querelles et les

mauvais traitements; mais je crois que j’aurais été assez tentée de

bâtonner ces gens pour leur faire entendre raison; car on ne peut pas se

faire une idée de leur apathie, de leur flegme et de leur barbarie. On

trouve les employés et les valets presque à toute heure du jour ou ivres

ou couchés. Dans cet état, ils font ce qu’ils veulent, ne bougent pas de

place et se moquent encore du pauvre voyageur. Ce n’est qu’à force de

cris et de tapage qu’on finit par en décider un à sortir la charrette,

un autre à la graisser, un troisième à donner à manger aux chevaux,

qu’il faut souvent encore ferrer. Ensuite les rênes, le harnais, ne sont

pas en ordre; il faut les attacher, les raccommoder: il en est ainsi

d’une foule d’autres choses, qui se font toutes avec la plus grande

lenteur. Si plus tard, dans les villes, je me plaignais de ces

misérables stations de poste, on me répondait que ces pays ne se

trouvaient que depuis trop peu de temps sous la domination russe, que la

ville impériale était trop éloignée, et qu’une femme voyageant seule

devait s’estimer heureuse de s’en tirer encore si bien.

A ces beaux raisonnements, je ne pouvais rien opposer, si ce n’est que

dans les plus nouvelles possessions transmarines des Anglais, encore

bien plus éloignées de la métropole, tout était parfaitement disposé et

organisé, et qu’on expédiait aussi vite une femme sans domestique qu’un

gentleman; car on trouve l’argent et les droits de la plus simple

voyageuse aussi concluants que ceux d’un grand seigneur.

Il en est tout autrement dans une station de poste russe. Quand arrive

un fonctionnaire ou un officier, tous courent, s’empressent à l’envi et

font force courbettes, car on craint les coups et les châtiments. Les

officiers et les employés appartiennent, en Russie, à la classe

privilégiée, et se permettent une foule d’actes arbitraires. Quand ils

ne voyagent pas pour affaires de service, ils ne devraient pas, si l’on

suivait l’ordonnance, avoir plus de droits que tout autre particulier.

Mais, au lieu de prêcher d’exemple et de montrer à la multitude que tout

le monde est soumis aux lois et aux règlements, ce sont eux justement

qui les foulent aux pieds. Ils envoient en avant un domestique ou prient

un de leurs amis qui voyage d’annoncer aux stations qu’ils arriveront

tel ou tel jour, et qu’il leur faudra huit ou douze chevaux. Si dans

l’intervalle il survient quelque empêchement, une invitation à une

chasse ou à un dîner, ou bien s’il prend à madame une migraine ou des

vapeurs, monsieur remet simplement son voyage d’un ou de deux jours. Les

chevaux sont toujours tenus prêts, et le maître de poste n’ose pas en

disposer en faveur de simples particuliers[136].

Il peut donc arriver qu’on vous retienne un ou deux jours à la même

station, et qu’avec la poste russe, qui vous conduit si vite, on

n’avance pas plus qu’avec une caravane. Je mis bien des fois toute une

journée à faire une station. Aussi je frissonnais toujours à la vue d’un

uniforme, car je devais m’attendre à ce qu’on ne me donnât pas de

chevaux.

A chaque relais de poste, il y a une ou deux salles pour les voyageurs

et un Cosaque marié qui avec sa femme sert les étrangers et leur fait la

cuisine. On ne paye rien pour la chambre, elle appartient de droit au

premier arrivant. Le personnel chargé du service est aussi complaisant

que les hommes préposés à l’écurie, et on a souvent de la peine à se

procurer, à force d’argent, la moindre chose, soit quelques œufs, soit

un peu de lait.

Si dans mon voyage en Perse j’avais couru de vrais périls, mon trajet à

travers la Russie asiatique m’avait révoltée à tel point que je préfère,

sans contredit, le premier.

A partir de _Pipis_, la beauté du paysage diminue à vue d’œil, les

vallées s’élargissent, les montagnes s’abaissent, et les unes et les

autres sont souvent nues et dépouillées d’arbres.

Je rencontrai aujourd’hui plusieurs troupes nomades de Tartares. Ces

gens étaient assis sur des bœufs et sur des chevaux qui portaient en

outre leurs tentes et leurs ustensiles. Venaient ensuite des troupeaux

de vaches et de brebis. Les femmes tartares sont vêtues d’une manière à

la fois très-riche et très-déguenillée.

Leur costume se compose presque toujours d’étoffe de soie ponceau brodée

souvent de fils d’or. Elles portent de larges pantalons, un cafetan long

et un autre cafetan plus court par-dessus; sur la tête elles ont une

espèce de ruche faite d’écorce d’arbre, avec un tissu rouge, chargée de

morceaux de fer-blanc, de coraux et de petites monnaies. Depuis la

poitrine jusqu’à la ceinture, leurs robes sont également garnies de

boutons, de clochettes, d’anneaux et autres objets semblables; de

l’épaule descend un cordon auquel est attachée une amulette; elles ont

de petits anneaux passés dans les narines. Elles s’enveloppent, il est

vrai, de grands châles, mais elles laissent leur figure découverte.

Leur mobilier se compose de tentes, de jolis tapis, de chaudrons en fer

et de cuvettes en cuir, etc. Les Tartares suivent pour la plupart la

religion mahométane.

Les Tartares qui ne mènent pas une vie nomade ont de singulières

habitations que l’on pourrait appeler de grandes taupières. Leurs

villages sont en grande partie bâtis sur des coteaux et des collines, où

ils creusent des trous de la grandeur de chambres spacieuses. La lumière

n’y pénètre que par l’entrée ou la sortie. Celle-ci, plus large que

haute, est garantie par un grand appentis de planches qui repose sur des

poutres ou des troncs d’arbres. Rien n’est plus bizarre à voir qu’un

pareil village, composé seulement d’appentis et n’ayant ni fenêtres ni

portes, ni murs ni parois.

Les Tartares domiciliés dans les plaines y élèvent de grands tertres,

construisent leur hutte en pierres ou en bois et la comblent de terre

qu’ils affermissent de manière à ce qu’on ne découvre pas la moindre

trace de leur demeure. Il n’y a que peu d’années encore qu’on voyait,

dit-on, à Tiflis plusieurs de ces demeures souterraines.

_29 août._ J’avais encore une station de vingt-quatre verstes à faire

pour arriver à Tiflis. Le chemin était comme partout, plein de trous,

d’ornières et de pierres, et j’étais obligée de bien me serrer le front

avec un mouchoir pour pouvoir supporter les cahots, ce qui ne m’empêcha

pas d’avoir chaque jour de grands maux de tête. Mais ce ne fut

qu’aujourd’hui que j’appris à bien connaître les désagréments de ma

voiture. Non-seulement il avait plu toute la nuit, mais il continua

toujours à pleuvoir. Les roues jetèrent tant de boue sur la charrette

que je me trouvai bientôt enfoncée comme dans un bourbier; j’en avais la

tête couverte, et ma figure même ne fut pas épargnée. De petites

planches placées au-dessus des roues auraient suffi pour remédier à ce

mal; mais qui s’occupe dans ce pays de la commodité du voyageur?

On ne découvre Tiflis qu’à la deuxième moitié de la station. L’aspect de

cette ville me surprit beaucoup; elle est, sauf quelques clochers, bâtie

dans le style européen, et depuis Valparaiso je n’avais pas vu une ville

semblable aux villes d’Europe. Tiflis compte 50 000 habitants, elle est

la capitale de la Géorgie[137], et n’est pas située bien loin des

montagnes.

Beaucoup de maisons sont construites sur des collines, sur des rochers

hauts et escarpés, ou bien adossées à des pans de rocher. De

quelques-unes des collines, on a une vue magnifique sur la ville et sur

la vallée. Cette dernière, au moment où j’y arrivai, ne paraissait pas

très-jolie, parce que la rentrée de la moisson lui avait enlevé tout

l’ornement des couleurs: elle ne brille pas non plus par l’abondance des

jardins et des bosquets; en revanche, le Kour (appelé plus souvent

Cyrus) coupe par ses beaux circuits la vallée et la ville, et, dans le

lointain, brillent les sommets neigeux du Caucase. Une forte citadelle,

_Naraklea_, est assise sur des rochers escarpés, juste devant la ville.

Les maisons sont grandes, pleines de goût, ornées de façades et de

colonnes, et couvertes de tôle ou de tuiles. La place Erivanski est

très-belle. Entre les édifices publics, on distingue surtout le palais

du gouverneur, le séminaire grec et arménien et plusieurs casernes. Le

grand théâtre, au milieu de la place Erivanski, n’était pas encore

terminé. On voit que la vieille ville doit céder la place à la

nouvelle. Partout des maisons sont démolies et on en construit de

nouvelles; bientôt on ne connaîtra plus que par tradition les rues

étroites, et il ne reste déjà de l’ancienne construction orientale que

les maisons grecques et arméniennes. Les églises sont, pour le luxe et

la grandeur, bien inférieures aux autres édifices; les tours sont

basses, rondes et, la plupart du temps, couvertes de plaques vertes

d’argile vernies. La plus ancienne église catholique s’élève sur un haut

rocher dans la citadelle; elle sert uniquement de prison.

Les bazars et les kans n’offrent rien de remarquable; d’ailleurs, il y a

ici, comme dans les villes d’Europe, des boutiques et des magasins.

Plusieurs ponts larges sont jetés sur le Kour. La ville possède beaucoup

de sources sulfureuses chaudes d’où elle tire son nom: _Tiflis_ ou

_Tbilissi_ signifie ville chaude. Malheureusement la plupart des bains

sont en mauvais état. De petites coupoles avec fenêtres couvrent les

bâtiments où jaillissent les eaux. Le réservoir, les planchers et les

murs sont revêtus en partie de grandes dalles de pierre; quant au

marbre, l’on n’en voit pas beaucoup. Il y a des bains particuliers et

des bains publics; l’accès des édifices où s’assemblent les femmes est

interdit aux hommes. Cependant l’on est loin d’être aussi sévère ici

qu’en Orient. Le monsieur qui eut la bonté de m’accompagner dans un de

ces bains put sans obstacle parcourir les antichambres, qui n’étaient

cependant séparées des bains que par une simple cloison de planches.

Non loin des bains se trouve le jardin botanique, qui a été établi à

grands frais sur la pente d’une montagne. Les terrasses devraient être

coupées artistement, soutenues par de la maçonnerie et comblées avec de

la terre. Pourquoi avait-on choisi une place si défavorable? je pouvais

si peu me l’expliquer, que je remarquai peu de plantes rares et ne vis

partout que des ceps de vigne. Je croyais me promener dans un vignoble.

La plus grande curiosité de ce jardin, ce sont deux ceps de vigne dont

les troncs ont chacun un pied de diamètre. Ils sont tellement prolongés

en berceaux et en allées, qu’on peut faire à leur ombre de jolies

promenades. On tire de ces deux ceps plus de mille bouteilles de vin par

an.

Sur une des terrasses les plus élevées, on a pratiqué dans le rocher une

vaste et haute grotte dont toute la partie de devant est ouverte et

forme une grande galerie voûtée. Dans les belles soirées d’été, on y

donne des concerts, on y danse, on y joue la comédie.

Les dimanches et les jours de fête, le joli jardin du gouverneur est

ouvert au public. On y trouve des balançoires, des jeux de bagues et

deux orchestres. La musique militaire, exécutée par des soldats russes,

ne valait pas celle que j’avais entendu exécuter à Rio-de-Janeiro par

les noirs.

Quand je visitai l’église arménienne, le corps d’un jeune homme y était

justement exposé. Il se trouvait dans un riche cercueil ouvert, revêtu

de velours rouge et bordé de franges d’or. On avait jeté des fleurs sur

le cadavre, qui était orné d’une espèce de guirlande et recouvert d’une

fine gaze blanche. Les prêtres, dans leur superbe costume,

accomplissaient les cérémonies funèbres, qui ressemblaient beaucoup à

celles du culte catholique. La pauvre mère, à côté de laquelle le hasard

m’avait fait agenouiller, se mit à sangloter tout haut, lorsqu’on se

disposa à emporter les dépouilles mortelles de son fils bien-aimé. Moi

aussi je ne pus me défendre de verser des larmes; je ne pleurai pas la

mort du jeune homme, mais la profonde douleur de la mère accablée.

Je quittai cette scène de deuil pour visiter quelques familles

grousiniennes et arméniennes. On me reçut dans des pièces spacieuses,

mais dont la disposition intérieure était des plus simples. Le long des

murs, il y avait des bahuts de bois couverts de peintures et ornés en

partie de tapis. C’est sur ces bahuts que s’asseyent, mangent et

boivent ces bonnes gens. Les femmes portent aussi un simple costume

grec.

Dans les rues, on voit si souvent des costumes européens et asiatiques à

côté l’un de l’autre, que la vue des uns ne frappe pas plus que celle

des autres. Le costume le plus nouveau pour moi fut celui des

Circassiens. Il se compose d’un large pantalon, d’une robe courte et

plissée, avec une écharpe étroite et des poches de côté pouvant contenir

de six à dix cartouches, de bottines bien justes à pointe recourbée et

d’un petit bonnet fourré et serré. Les robes des gens aisés sont en drap

bleu foncé très-fin et les bords garnis de franges d’or ou d’argent.

Les Circassiens se distinguent entre tous les peuples du Caucase par

leur beauté. Les hommes, grands de taille, ont une physionomie

très-régulière et beaucoup de souplesse dans leurs mouvements. Les

femmes ont des formes délicates, la peau blanche, les cheveux foncés,

les traits réguliers, la taille élancée et beaucoup de gorge. Dans les

harems turcs, elles passent pour les plus grandes beautés. Je dois

avouer que dans ceux de la Perse j’ai vu parmi les femmes persanes

beaucoup plus de beautés que dans les harems turcs, lors même qu’ils

étaient peuplés de Circassiennes.

Les femmes asiatiques qu’on rencontre ici dans les rues s’enveloppent de

grands châles blancs; quelques-unes se cachent la bouche; peu d’entre

elles se couvrent tout le visage.

Je ne puis pas dire grand’chose de la vie domestique des employés et des

officiers russes. Cependant j’avais des lettres pour le directeur de la

chancellerie, M. de Lille, et pour le gouverneur, M. de Yermaloff. Mais

je n’eus guère le don de plaire à ces deux messieurs; sans doute ils

furent formalisés de la manière franche et libre dont j’exprimai mon

opinion sur le mauvais système de poste et sur les routes détestables du

pays.

Je leur avais raconté mon arrestation avec quelques commentaires, et,

pour mettre le comble à leur indignation, j’avais eu le malheur

d’ajouter que ce court voyage sur le territoire russe m’avait

complétement dégoûtée de mon ancien projet d’aller par le Caucase à

Moscou et à Saint-Pétersbourg, et que je désirais prendre le chemin le

plus court pour passer le plus tôt possible la frontière russe.

Si j’avais été un homme, ce langage hardi aurait bien pu me valoir un

séjour plus ou moins long en Sibérie.

M. de Lille me recevait néanmoins toujours avec politesse, quand je

venais le voir au sujet de mon passe-port; mais le gouverneur ne me

montra même pas assez d’égards pour prendre le temps de le signer.

Après m’avoir remise d’un jour à l’autre, il plut à ce haut dignitaire

d’aller passer deux jours à la campagne. Le jour de son retour se

trouvant être un dimanche, on ne put songer à lui imposer un si grand

travail; de sorte que je n’eus mon passe-port que le sixième jour.

Si, munie de lettres pour de hauts personnages, j’étais traitée ainsi, à

quoi ne devaient pas être exposés de pauvres malheureux privés de tout

appui!... Aussi j’appris qu’on les faisait souvent attendre deux ou

trois semaines.

Le gouverneur général, le prince Woronzoff, n’était malheureusement pas

à Tiflis. Je regrettais d’autant plus son absence qu’on me l’avait

généralement dépeint comme un homme très-éclairé, plein de justice et

d’humanité.

Ce qui m’amusa bien plus que mes courses chez le gouverneur russe, ce

fut ma visite chez le prince persan Behmen-Mirza, à qui j’apportais des

lettres et des nouvelles de sa famille restée à Tebris. Quoique le

prince fût malade, il ne m’en reçut pas moins. On m’introduisit dans une

grande salle, véritable hôpital, car il y avait là sur des tapis et des

coussins huit malades, le prince, quatre de ses enfants et trois

femmes. Tous avaient la fièvre. Le prince est un homme de trente-cinq

ans, d’une extrême beauté. Il a l’air fort, sa figure ouverte exprime

l’esprit et la bonté. Il parlait de sa patrie avec un profond chagrin;

un sourire affectueux et douloureux se peignait sur ses traits quand je

faisais mention de ses beaux enfants[138] et que je racontais avec

quelle facilité et quelle sûreté j’avais parcouru les provinces placées

naguère encore sous sa domination.

La connaissance la plus intéressante et en même temps la plus utile pour

moi fut celle d’un Allemand, M. Salzmann, qui joint à une science

approfondie de l’économie politique et de l’horticulture une extrême

bonté de cœur. Il s’intéresse à tous les hommes, et particulièrement à

ses compatriotes; aussi, partout où je prononçais son nom, on me parlait

de lui avec la plus haute estime. Il a même été décoré par le

gouvernement russe, quoiqu’il ne soit pas à son service.

M. Salzmann a construit une très-belle maison pourvue de toutes les

commodités pour recevoir chez lui des voyageurs; il possède en outre, à

dix verstes de la ville, un grand verger près duquel se trouvent des

sources de naphte[139]. Quand il apprit que je désirais les voir, il

m’invita aussitôt à y faire une partie avec lui. Ces sources sont

situées tout près de Kour. On y a creusé des fosses carrées d’environ 25

toises de profondeur, et on y puise le naphte dans de grands baquets de

bois. Cependant ce naphte est de l’espèce la plus commune, il est d’un

brun foncé et plus épais que de l’huile. On en fait de l’asphalte, de la

graisse pour les voitures, etc. Le fin naphte blanc, dont on peut se

servir en guise de lumière et de feu, se trouve près de la mer

Caspienne.

Il vaut encore la peine de faire une promenade à la chapelle de David,

située sur une colline aux portes de la ville. On y voit, indépendamment

des environs, qui sont superbes, un beau monument, élevé à la mémoire de

l’ambassadeur russe Gribojetof, assassiné en Perse à l’occasion d’une

insurrection. Au pied d’une croix artistement fondue en métal, est

prosternée l’épouse éplorée qui la tient étroitement embrassée.

Lundi, 5 septembre, à onze heures du matin, je reçus mon passe-port. Une

heure après je commandai ma voiture. M. Salzmann me conseilla d’aller

encore visiter quelques colons allemands établis dans un rayon de 10 à

20 verstes autour de Tiflis; il s’offrit gracieusement de m’accompagner

dans cette excursion; mais je n’en eus pas grande envie, d’autant plus

que j’avais entendu dire qu’en général ces colons étaient déjà

très-dégénérés, et que la paresse, la tromperie, la saleté, l’ivresse,

ne régnaient pas moins chez eux que dans les colonies russes.

A trois heures de l’après-midi, je quittai Tiflis. Il y a tout près de

la ville, sur la route, une croix en métal avec l’œil de Dieu, sur un

piédestal en granit taillé, et entouré d’une balustrade de fer. Une

inscription annonce que le 12 octobre 1837 Sa Majesté Impériale a versé

en ce lieu, mais qu’elle a eu l’insigne bonheur de ne se faire aucun

mal. «Élevé par les sujets reconnaissants.» Cet accident semble donc

avoir été un des événements les plus importants de la vie du grand

monarque, puisqu’on a voulu en perpétuer le souvenir par un monument. Il

est certain que ce monument n’a pas été élevé sans l’assentiment de

l’empereur. Je ne saurais dire encore qui mérite plus d’admiration ou du

peuple qui l’a élevé, ou du monarque qui l’a permis.

Mon trajet pour ce jour-là se réduisit à une seule station; mais elle

fut si longue que je n’y arrivai que le soir. Je ne pouvais songer à

continuer mon voyage, car les routes, non-seulement ici, mais dans

presque toutes les provinces, sont si peu sûres qu’on ne peut voyager le

soir ou la nuit sans une escorte de Cosaques dont on trouve à chaque

station une petite escouade affectée à ce service.

Les environs offraient assez de variété; de jolies collines enfermaient

de riantes vallées, et sur les cimes de plusieurs montagnes on voyait

des ruines de forts et de citadelles. Dans ces contrées, comme dans

l’ancien empire allemand, il fut aussi un temps où les seigneurs se

faisaient la guerre l’un à l’autre et où personne n’était sûr ni de ses

biens ni de sa vie. Les seigneurs demeuraient dans des châteaux

fortifiés placés sur des collines ou des montagnes, portaient des armes

et des cuirasses, et, quand l’ennemi faisait des invasions dans le pays,

les sujets se réfugiaient dans les châteaux forts. Il y a encore

aujourd’hui à ce qu’on prétend, des gens qui portent des cottes de

mailles de fer ou de fil de laiton, et des casques en guise de bonnets.

Cependant je ne vis rien de tout cela.

Le fleuve Kour ne nous abandonna pas. Non loin de la station on passe

sur un beau pont assez long, mais si mal placé qu’on fait pour y arriver

un détour de toute une verste.

_6 septembre._ La route devient toujours plus romantique. Des bosquets

et des bois couvrent les collines et les vallées, et dans les campagnes

le blé turc à haute tige déploie sa riche végétation. Il ne manque pas

non plus de vieux forts et de châteaux. Vers le soir, après avoir fait

avec beaucoup de peine quatre stations, j’arrivai à la petite ville de

_Gory_, dont la situation est des plus ravissantes. Entourée au loin,

comme d’un amphithéâtre, de montagnes boisées, elle se trouve cernée de

près par de jolis groupes de coteaux. Presque du sein de la masse des

maisons, s’élève une colline dont la cime est couronnée d’une belle

citadelle. La ville possède quelques jolies églises, quelques édifices

particuliers, des casernes et un bel hôpital. Ici les villes et les

bourgs perdent déjà tout à fait leur caractère oriental.

Quand il fait clair, on voit constamment le Caucase, dont les trois

chaînes, entre la mer Caspienne et la mer Noire, forment les frontières

naturelles de l’Asie et de l’Europe. Ses plus hautes cimes sont

l’Elberous et le Karbeck, qui, suivant une géographie moderne, ont 5600

et 4800 mètres d’élévation. Ces montagnes étaient toutes couvertes de

neige.

_7 septembre._ Aujourd’hui j’allai en une seule étape jusqu’à _Suram_;

on ne put pas m’expédier au delà, car douze chevaux avaient été

commandés pour un officier revenant des eaux avec sa femme, une dame de

compagnie et leur suite.

Suram est située dans une vallée fertile, au milieu de laquelle s’élève

un beau rocher avec les ruines d’un vieux château.

Pour chasser ma mauvaise humeur, je fis une promenade à ce vieux

château. Quoiqu’il fût déjà passablement délabré, on voyait cependant

par les grandes voûtes, les pans de murs imposants échappés à la

destruction, que les nobles chevaliers devaient avoir eu là une superbe

résidence.

En revenant par des prés et des champs, rien ne m’étonna plus que le

riche attelage des charrues. La terre était friable et sans pierres, et

douze ou quatorze bœufs traînaient la charrue dans une plaine

magnifique.

_8 septembre._ Les montagnes se resserrent, la nature devient toujours

plus belle; des plantes grimpantes, du houblon et des vignes sauvages,

montent jusqu’au faîte des arbres, et au-dessous les buissons sont si

forts et si épais, que cette végétation me rappela un peu celle du

Brésil.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 42 / 47 段