voulut pas me laisser aller plus loin ce jour-là. On me montra le soleil
pour m’indiquer qu’il était trop tard, et on chercha à m’inspirer la
crainte d’être attaquée, pillée et même assassinée par les brigands.
Mais de pareilles insinuations ne m’effrayaient jamais, et après avoir
découvert, non sans beaucoup de peine, qu’il ne fallait que quatre
heures pour arriver à la station prochaine, je résolus de continuer mon
voyage, et, au grand dépit de mon domestique, que j’avais loué jusqu’à
Natschivan, j’ordonnai de seller d’autres chevaux.
Presque au sortir de Sophia, nous entrâmes dans des vallées rocheuses,
étroites et désertes, que mon guide me dit être très-dangereuses, et où
je n’aurais pas aimé à passer pendant la nuit. Mais en ce moment le
soleil brillait de tout son éclat; aussi, en pressant le pas de mon
cheval, je ne pouvais assez admirer les teintes de couleurs variées
répandues sur les groupes pittoresques des masses de rochers. Les uns
jetaient un reflet vert pâle, d’autres étaient comme enveloppés d’un
voile à moitié transparent. Enfin plusieurs de ces rochers se
terminaient en pointes dentelées et bizarres, et, vus de loin,
ressemblaient à de beaux groupes d’arbres. Il y avait tant à voir, que
je n’avais réellement pas le temps de songer à la peur.
A moitié route, nous rencontrâmes un joli petit village situé dans une
vallée; puis nous gravîmes une montagne escarpée, sur la cime de
laquelle je fus longtemps retenue par la vue surprenante d’une grande
chaîne de montagnes.
Ce ne fut que vers les huit heures que nous arrivâmes à la station de
_Marand_, mais sains et saufs et sans avoir perdu nos bagages.
Marand, riant et joli endroit qui s’étend dans une fertile vallée, fut
la dernière ville persane par laquelle je passai. Les rues y sont larges
et propres; les murs qui entourent les maisons et les jardins sont bien
conservés, et on y trouve de petites places avec de belles fontaines
bordées d’arbres.
Mais ce qui me plut moins que la ville, ce fut mon gîte de nuit. Il me
fallut partager la cour avec les chevaux de poste. Mon souper se composa
de quelques œufs frits, brûlés et trop salés.
_12 août._ Aujourd’hui, nous poussâmes jusqu’à _Arax_, étape frontière
de la Russie. De Marand à Arax, il n’y a qu’une station, mais elle nous
prit onze heures. Nous suivîmes le cours d’un petit ruisseau qui
serpentait à travers des gorges et des vallées désertes. Nous ne
rencontrâmes même pas le moindre hameau sur notre route, et, à
l’exception de quelques petits moulins et des ruines d’une mosquée, je
ne vis plus d’édifice dans l’empire persan. En général, la Perse est peu
peuplée, ce qui tient au manque d’eau; car il n’y a pas de pays au monde
qui ait plus de montagnes et moins de rivières. Aussi, l’air y est
très-sec et très-chaud.
La vallée dans laquelle Arax est situé est grande et très-pittoresque,
grâce à la forme étrange des rochers. Tout au fond de la vallée, on voit
poindre une haute chaîne de montagnes, parmi lesquelles se distingue
l’Ararat, qui a plus de 5000 mètres, et dans la vallée même s’élèvent
des masses de rochers isolés et escarpés, semblables à des pans de mur
et à des tours. Le rocher le plus considérable, ayant la forme d’un cône
pointu d’au moins 3 ou 400 mètres de haut, est _Ilan-Nidag_ (mont du
Serpent).
Non loin de la chaîne avancée des montagnes, coule le fleuve Arax ou
Araxes. Il sépare l’Arménie de la Médie. Son cours est excessivement
rapide et ses vagues s’élèvent à une grande hauteur. Il sert de limite
entre le territoire persan et la Russie. Nous passâmes ce fleuve en
bateau. Sur la rive opposée, il y a quelques maisonnettes où l’on arrête
le voyageur et où il doit prouver qu’il n’est ni brigand, ni assassin,
et surtout qu’il n’est pas de la classe dangereuse des révolutionnaires.
En outre on vous soumet encore pour quelque temps à la quarantaine, si
la peste ou le choléra exercent justement leurs ravages en Perse.
Une lettre du consul russe de Tauris au premier fonctionnaire d’Arax me
valut une réception très-polie. Grâce à l’absence de peste et de
choléra, je n’eus point de quarantaine à faire; mais à peine me
trouvais-je sur le sol russe que l’on commença, de la manière la plus
effrontée, à me demander des pourboires. Le fonctionnaire avait parmi
ses gens un cosaque qui prétendait savoir l’allemand. On me le dépêcha
pour s’informer de mes désirs, mais mon coquin savait autant l’allemand
que moi le chinois, c’est-à-dire trois ou quatre mots. Je lui signifiai
que je n’avais pas besoin de lui; cela ne l’empêcha pas de tendre
aussitôt la main et de réclamer un pourboire.
_13 août._ De grand matin je quittai Arax, accompagnée d’un inspecteur
de douane, et je fis à cheval trente-cinq verstes jusqu’à la petite
ville de _Natschivan_, située dans une des grandes vallées qu’entoure la
haute chaîne de l’Ararat. Cette vallée est fertile; mais, comme tout le
pays d’alentour, elle n’est pas riche en arbres.
Nulle part je n’eus jamais autant de peine qu’ici à me loger. J’avais
deux lettres, l’une pour un médecin allemand, l’autre pour le
gouverneur. Je ne voulus pas me rendre chez ce dernier en costume de
village (car j’étais maintenant parmi des hommes civilisés, qui ont
l’habitude de juger leurs semblables d’après l’habit). Comme il n’y
avait pas d’hôtel à Natschivan, je comptais demander l’hospitalité au
docteur. Je donnai à lire l’adresse de la lettre, écrite dans la langue
du pays, à beaucoup de gens, en les priant de m’indiquer la maison; mais
tout le monde secouait la tête et me laissait poursuivre mon chemin.
J’arrivai ainsi à la douane, où l’on s’empara aussitôt de mon bagage,
tandis qu’on me conduisait chez l’inspecteur. Celui-ci parlait un peu
l’allemand, mais il ne fit non plus aucune attention à ma demande. Il
m’intima l’ordre de me rendre au bureau de la douane et d’ouvrir mon
petit coffre.
La femme et la sœur de l’inspecteur m’accompagnèrent. Je fus
très-étonnée de cette politesse; mais je reconnus bientôt qu’un autre
motif avait fait agir ces dames: elles voulaient savoir ce que je
portais avec moi. Elles se firent donner des chaises, prirent place
devant mon petit coffre, et à peine l’eus-je ouvert, que six mains
(celles des deux dames et d’un employé de la douane) se mirent à
fouiller dans mes effets. Une douzaine de petits papiers qui
renfermaient des monnaies, des feuilles séchées et autres objets
recueillis à Babylone et à Ninive, furent aussitôt ouverts et jetés çà
et là. On sortit jusqu’au moindre petit bonnet, et il était aisé de voir
qu’il en coûtait beaucoup à la femme de M. l’inspecteur de lâcher les
rubans qu’elle tenait dans ses mains. Je finissais par croire que ce
n’était qu’à présent que j’étais tombée entre les mains de sauvages.
Après qu’on eut examiné suffisamment le coffre, ce fut le tour d’une
petite caisse qui renfermait mon plus grand trésor, une petite tête en
relief de Ninive[133]. On prit un gros maillet de bois pour enlever le
couvercle d’une caisse qui n’avait qu’un pied de long. Je trouvai cela
un peu trop fort, et me jetant en travers de la caisse, je m’opposai à
ce vandalisme. Heureusement il arriva encore une troisième dame, une
Allemande[134]. Je m’empressai de lui dire ce qu’il y avait dans la
caisse, en ajoutant que je ne me refusais pas à la laisser ouvrir;
seulement je demandais qu’on y allât avec précaution et qu’on se servît
d’une pince et de tenailles. Mais, le croira-t-on, on n’avait pas même
ces instruments au bureau de la douane où il se présente tous les jours
des cas semblables. Cependant j’obtins, non sans peine, que l’on brisât
avec précaution le couvercle en trois morceaux. Quelque excitée que je
fusse, je ne pus m’empêcher de rire des sottes figures que firent les
deux dames de la maison et M. l’inspecteur de la douane, quand ils
aperçurent les fragments de tuiles et la tête un peu endommagée. Ils ne
pouvaient pas concevoir qu’on traînât avec soi de pareilles vétilles.
La dame allemande, Mme Henriette Alexandwer, m’engagea à prendre chez
elle une tasse de café, et, quand elle apprit dans quel embarras j’étais
pour me loger, elle m’assigna aussitôt une chambre dans sa maison.
Le lendemain je fis une visite au gouverneur, qui m’accueillit avec
beaucoup de politesse et me combla de prévenances. Il me fallut aller
demeurer immédiatement chez lui. Il me fit avoir un passe-port et tous
les visas dont depuis mon entrée dans l’empire chrétien j’avais déjà eu
besoin plus de six fois, et il négocia pour moi avec un Tartare dont la
caravane allait à Tiflis. Avec la bonne dame Alexandwer je visitai la
ville à moitié délabrée et le tombeau de Noé.
Natschivan, au dire des Persans, fut une des plus grandes et des plus
belles villes d’Arménie; des écrivains arméniens prétendent même que Noé
en a été le fondateur. La ville actuelle est tout à fait construite dans
le style oriental; seulement un petit nombre de maisons modernes ont des
fenêtres et des portes qui donnent sur la rue. La plupart du temps la
façade est sur les petits jardins. Le costume du peuple ressemble encore
passablement à celui des Persans; il n’y a que les fonctionnaires, les
marchands et quelques particuliers qui soient habillés à l’européenne.
Du monument de Noé il ne reste plus qu’une pièce voûtée. Il n’existe
plus de trace du dôme dont il semble avoir été recouvert autrefois, car
les quelques ruines qui ont échappé à la destruction ne permettent de
rien affirmer. Dans l’intérieur on ne voit ni sarcophage ni tombe; dans
le milieu seulement se trouve un pilier en maçonnerie sur lequel repose
le plafond. Tout le monument est entouré d’un mur peu élevé. Il est
visité non-seulement par des pèlerins chrétiens, mais aussi par beaucoup
de mahométans. Tous ces gens ont une singulière croyance: si la pierre
qu’ils appuient contre le mur y reste collée, ils s’imaginent que la
chose à laquelle ils ont pensé en le faisant est nécessairement vraie ou
bien doit se réaliser, tandis que c’est l’inverse dans le cas contraire.
Ce fait s’explique tout bonnement de la manière suivante: le ciment ou
la chaux est toujours un peu humide; si l’on relève un peu la pierre
plate en l’appuyant contre le ciment, elle s’y attache; mais si on
l’appuie tout droit, elle tombe.
Non loin du tombeau de Noé, il y a un très-beau monument;
malheureusement je ne pus savoir à quelle époque il appartenait et qui
en était l’auteur. Il a la forme d’une haute tour dodécagone, dont les
parois sont recouvertes de haut en bas des figures mathématiques les
plus ingénieuses, triangles, hexagones, et à quelques endroits elles
sont incrustées d’une argile bleue vernie. L’ensemble est entouré d’un
mur qui forme une petite cour d’enceinte; à la porte d’entrée il y a de
petites tours à moitié délabrées, qui ressemblent à des minarets.
_17 août._ Aujourd’hui je fus très-mal à mon aise, ce qui me causa
d’autant plus de déplaisir que la caravane partait le soir. Il y avait
déjà plusieurs jours que je ne pouvais rien prendre, et je ressentais un
très-grand accablement. Cependant je quittai mon lit de repos et je
montai sur un cheval de caravane, pensant que le changement d’air me
guérirait plus promptement.
Par bonheur nous ne fîmes qu’un petit trajet, nous nous arrêtâmes non
loin des portes de la ville, et nous y passâmes la nuit et toute la
journée du lendemain.
Ce ne fut que le soir du 18 août que nous continuâmes notre route. La
caravane ne transportait que des marchandises; les conducteurs étaient
des Tartares. On fait d’ordinaire le voyage de Natschivan à Tiflis (500
verstes) en douze ou quinze jours; mais, à en juger par le commencement,
je devais bien m’attendre à y mettre six semaines, car la première nuit
nous fîmes à peine une lieue et la nuit d’ensuite nous ne fîmes guère
plus de quatre lieues. A pied, j’aurais fait plus de chemin.
_19 août._ La position n’était vraiment pas supportable. Toute la
journée nous restâmes étendus sur des champs de chaume déserts et
exposés aux rayons du soleil le plus ardent. A neuf heures du soir
seulement, nous montâmes à cheval, et quatre heures plus tard, à une
heure après minuit, on fit halte de nouveau. La seule chose qui fût
bonne dans notre caravane, c’était la nourriture. Les Tartares ne vivent
pas d’une manière aussi frugale que les Arabes; tous les soirs on
servait un excellent pilau fait avec de la bonne graisse et souvent même
on y mettait du raisin sec ou des pruneaux. En outre on venait nous
vendre des pastèques et des melons. Ces vendeurs, en grande partie des
Tartares, choisissaient toujours un bon petit morceau qu’ils m’offraient
sans jamais vouloir accepter d’argent.
Nous traversions toujours de grandes vallées fertiles autour du pied de
l’Ararat. Aujourd’hui je vis cette majestueuse montagne d’assez près et
dans toute sa magnificence. Je m’en étais déjà éloignée de quelques
milles. Sa grandeur la fait paraître comme isolée et séparée de toutes
les autres montagnes; mais elle se relie par de hautes collines à la
chaîne du Taurus; sa plus haute cime est fendue, de sorte qu’il se forme
une petite plaine entre les deux pointes, et c’est en ce lieu qu’après
le déluge l’arche de Noé doit s’être engravée. Il y a des gens qui
prétendent qu’on l’y trouverait encore, si l’on pouvait seulement
déblayer la neige sous laquelle elle est ensevelie.
Dans les géographies modernes, la hauteur de l’Ararat est évaluée à près
de 6000 mètres, tandis que dans les géographies anciennes on ne lui en
donne pas même 4000. Les Persans et les Arméniens appellent le mont
Ararat Macis. Les écrivains grecs le prennent pour une partie du Taurus.
L’Ararat est tout à fait désert, et sa cime est couverte d’une neige qui
ne fond jamais; au pied de cette montagne est le couvent _Arakilvank_, à
l’endroit où Noé doit avoir établi sa première demeure.
Le _20 août_, nous campâmes près du petit village de Gadis. Beaucoup de
commentateurs de l’Écriture sainte placent le paradis en Arménie. En
tout cas, l’Arménie est le théâtre des événements les plus célèbres. Il
n’a été livré nulle part autant de batailles que dans ce pays, puisque
tous les grands conquérants de l’Asie réduisirent successivement cette
contrée sous leur domination.
_21 août._ Nous restâmes toujours dans le voisinage de l’Ararat; nous
passions de temps à autre près des colonies russes et allemandes. Dans
ces dernières, les maisons ressemblaient tout à fait à celles des
villages allemands des montagnes. Le chemin était toujours très-raboteux
et très-pierreux, et je comprends à peine comment il est praticable pour
la poste.
Aujourd’hui il m’arriva une aventure très-désagréable.
La caravane fit halte près de la station de Sidin, à environ cinquante
pas de la route de la poste. Vers les huit heures du soir, j’allai me
promener jusqu’à la grande route; au moment où je me disposais à revenir
sur mes pas, j’entendis le son des clochettes des chevaux de poste, je
m’arrêtai pour voir les voyageurs. Il y avait dans la charrette ouverte
un monsieur, et à côté de lui un Cosaque armé. Quand la voiture fut
passée, je me retournai tranquillement; mais à ma grande surprise elle
s’arrêta, et presque au même instant je me sentis saisie fortement par
le bras. C’était le Cosaque qui cherchait à m’entraîner vers la voiture.
Je m’efforçai de me débarrasser de lui, et de la main dont je pouvais
disposer je montrai la caravane en criant que j’en faisais partie. Il me
ferma aussitôt la bouche de son autre main et me jeta sur la voiture, où
le monsieur m’empoigna et me retint de force. Le Cosaque sauta
rapidement sur la voiture et le cocher lança les chevaux à fond de
train. Tout cela se fit avec une si grande rapidité que je ne sus
réellement pas où j’en étais. Les hommes me retenaient par les bras, et
on ne me rendit la liberté d’user de la parole que quand nous fûmes
assez loin pour que mes cris ne fussent plus entendus.
Par bonheur je n’eus pas peur. Je me figurai aussitôt que ces deux
aimables Russes devaient dans leur zèle m’avoir prise pour une personne
très-dangereuse, et avoir cru faire une capture très-importante. Quand
on me permit de parler, ce fut pour répondre aux questions judicieuses
que l’on m’adressait sur mon nom et ma patrie. Je savais assez de russe
pour pouvoir donner les renseignements demandés; mais, au lieu de se
contenter de mes réponses, ils me demandèrent mon passe-port; je leur
dis qu’ils n’avaient qu’à envoyer chercher mon coffre, et qu’alors
j’éclaircirais parfaitement ma position.
Nous arrivâmes enfin à la station de poste, où l’on me conduisit dans
une chambre. Le Cosaque se tint avec son arme près la porte ouverte pour
me garder à vue, et le monsieur, que je prenais, à ses parements de
velours vert foncé, pour un employé impérial, demeura quelque temps dans
la chambre. Au bout d’une demi-heure, le maître de poste, ou je ne sais
quel autre personnage, vint m’examiner et entendre le récit du grand
exploit, que lui firent en riant mes deux bourreaux.
Souffrant faim et soif, surveillée sévèrement, il me fallut passer la
nuit sur un banc de bois, sans avoir ni drap ni manteau pour me couvrir.
On ne me donna ni un morceau de pain ni une couverture; et pour peu que
je fisse mine de me lever de mon banc pour me promener en long et en
large dans la chambre, le Cosaque arrivait aussitôt, me saisissait par
le bras et me ramenait à mon banc en m’enjoignant expressément de me
tenir tranquille.
Vers le matin on apporta mes effets, je montrai mes papiers, et on me
rendit la liberté. Mais au lieu de me faire des excuses des procédés
sauvages dont on avait usé à mon égard, on se moqua encore de moi, et,
quand je descendis dans la cour, tout le monde me montra au doigt et
partagea les rires de mes geôliers.
Oh! mes bons Arabes! Oh! Turcs, Persans, Hindous, pareille chose ne
m’est pas arrivée chez vous! J’ai traversé paisiblement vos pays! Avec
quelle indulgence ne me traita-t-on pas sur les frontières de la Perse,
quand je feignais de ne pas comprendre qu’on me demandait mon
passe-port! Qui m’aurait dit que je rencontrerais tant d’obstacles et
que j’essuierais tant d’avanies sur cette terre chrétienne?
Le _22 août_ je rejoignis la caravane, où l’on me reçut avec la plus
vive cordialité.
_23 août._ La contrée reste à peu près toujours la même. D’une grande
vallée on en découvre une autre. Ces vallées sont moins cultivées que
celles de la Perse; cependant j’en vis une d’une assez belle culture, où
les villageois avaient même planté des arbres devant leurs cabanes.
_24 août._ _Station d’Érivan._ Je fus heureuse d’être arrivée dans cette
ville, car j’espérais y rencontrer quelques compatriotes et trouver par
leur entremise une occasion pour arriver plus promptement à Tiflis.
J’étais fermement résolue à quitter la caravane, car elle ne faisait pas
plus de quatre lieues par jour.
J’avais deux lettres de recommandation, une pour le médecin de la ville,
M. Müller, l’autre pour le gouverneur. Celui-ci était à la campagne.
Mais le docteur Müller m’accueillit avec tant de bonté que j’eusse eu de
la peine à trouver ailleurs une meilleure hospitalité.
_Érivan_[135], sur le Zengui, capitale de l’Arménie, compte environ 17
000 habitants. Située sur des coteaux dans une grande plaine, et bornée
de tous côtés de montagnes, elle est entourée de quelques murs
fortifiés. Quoique l’architecture commence déjà à dominer dans cette
ville, elle ne brille ni par la beauté ni par la propreté. Ce qui
m’amusa le plus, ce fut de me promener dans les bazars, non pas à cause
des marchandises, qui n’offraient absolument rien de remarquable, mais à
cause des costumes variés et en grande partie étrangers qui m’étaient
inconnus.
J’y voyais des Tartares, des Cosaques, des Tcherkesses ou Circassiens,
des Géorgiens, des Mingréliens, des Turcomans, des Arméniens, etc.
C’étaient, pour la plupart, de beaux hommes forts, à la physionomie
belle et expressive, surtout les Tartares et les Circassiens.
Leur costume ressemblait en partie à celui des Persans; le costume
tartare ne se distinguait de celui des Persans du peuple que par les
dentelles dont les bottes étaient garnies et par un bonnet beaucoup plus
bas. La dentelle de la botte a souvent près de 10 centimètres de long,
et elle est repliée en dedans à l’extrémité. Le bonnet est également
pointu et en fourrure noire, mais de moitié plus bas.
Quant aux femmes de toutes ces diverses tribus, on n’en voit que peu
dans les rues; elles sont toutes enveloppées depuis les pieds jusqu’à la
tête, mais elles ne voilent pas leur figure.
Les Russes et les Cosaques ont les traits stupides des Calmouks; leur
conduite répond parfaitement à leur physionomie. Je n’ai jamais vu de
peuple plus cupide, plus grossier et en même temps plus servile. Quand
je demandais quelque chose, ou bien l’on ne me répondait pas, ou bien on
me faisait une réponse brutale, ou encore on me riait au nez et on me
laissait là. Cette barbarie ne m’aurait peut-être pas tant frappée, si
j’étais venue d’Europe.
Déjà à Natschivan j’avais eu l’idée de voyager par la poste; mais on
m’en avait dissuadée, en m’assurant que, voyageant seule, je ne
pourrais jamais me tirer d’affaire avec les aimables employés de la
poste russe. Cependant, malgré tout, je résolus fermement à Érivan
d’user de ce moyen de transport, et je priai M. le docteur Müller de
m’aplanir les difficultés. Dans l’empire russe, pour avoir le droit de
prendre des chevaux de poste, il faut se faire délivrer une permission
(_padroschna_), acte politique important, que l’on ne peut obtenir que
dans une ville, où se tiennent différentes administrations et divers
bureaux; car pour se la procurer il ne faut pas faire moins de six
courses: 1º chez le receveur de la cour des comptes; 2º à la police
(naturellement avec son passe-port et son permis de séjour); 3º chez le
commandant; 4º de nouveau à la police; 5º derechef chez le receveur, et
6º en dernier lieu, encore à la police. Dans la padroschna il faut
indiquer exactement jusqu’où l’on veut aller; car le maître de poste ne
pourrait pas vous laisser faire une verste au delà de la station
indiquée. Ensuite il faut payer pour chaque cheval et par chaque verste
un _demi-kopeck_ (environ deux centimes et demi). Cela ne semble pas
beaucoup au premier abord, mais cette taxe ne laisse pas d’être
considérable, quand on pense qu’il faut sept verstes pour un mille
géographique, et que l’on ne voyage jamais avec moins de trois chevaux.
Le _26 août_ à quatre heures du matin, la voiture de poste devait être
devant la maison, mais six heures sonnèrent et rien ne parut. Si M.
Müller n’avait pas eu la bonté d’aller lui-même à la poste, je n’aurais
eu ma voiture que le soir. Enfin je partis à sept heures. J’eus ainsi un
avant-goût de la rapidité avec laquelle je devais espérer d’être menée.
On voyageait, il est vrai, très-vite; mais celui qui n’a pas un corps de
fer ou une voiture à ressort bien rembourrée ne sera pas trop charmé de
cette rapidité: on aimerait certainement mieux aller plus lentement sur
ces vilaines routes raboteuses.
La voiture de poste, pour laquelle on paye dix kopecks par station,
n’est autre chose qu’une très-courte charrette de bois découverte à
quatre roues. Au lieu d’un siége on y met un peu de foin, et il reste
juste assez de place pour un petit coffre sur lequel s’assied le
postillon. Ces charrettes vous secouent d’une manière épouvantable;
notez qu’il ne s’y trouve aucun appui, de sorte qu’il faut bien faire
attention de ne pas être lancé dehors. L’attelage est composé de trois
chevaux placés à côté l’un de l’autre; au-dessus de celui du milieu
passe un arc-boutant en bois, auquel sont attachées deux ou trois
clochettes qui font toujours un vacarme infernal. Qu’on joigne à cela le
craquement de la voiture, les cris du cocher sans cesse occupé à exciter
et à fouetter ses pauvres bêtes, et on comprendra facilement que
l’équipage arrive souvent à la station sans le voyageur. Les
gémissements de ce malheureux ne frappent point l’oreille du cocher. La
répartition des stations est très-inégale, elles varient de quatorze à
trente verstes.
Entre la deuxième et la troisième station, je traversai un terrain peu
étendu où je trouvai une espèce de lave qui ressemblait parfaitement à
la belle lave luisante et vitreuse d’Islande (agate noire appelé aussi
_obsidian_), et que l’on prétend ne devoir se trouver que dans ce pays.
La troisième station se trouve dans un village nouvellement établi qui
s’étend le long du lac Liman.