lui une haine implacable; on lui disait qu’il courait le danger d’avoir
les yeux crevés ou même d’être tué. On l’engagea à ne pas perdre de
temps et à se soustraire par la fuite au cruel destin dont il était
menacé. Il suivit ce conseil, se rendit en toute hâte à Tauris, et,
après avoir réuni ses richesses, il se réfugia avec toute sa famille sur
le territoire russe voisin. Quand il y fut arrivé, il s’adressa par
écrit à l’empereur de Russie, et lui demanda sa protection, que celui-ci
lui accorda de la manière la plus généreuse. Le czar écrivit au schah de
Perse pour lui signifier que le prince n’était plus sujet persan, et que
toute poursuite contre lui ou sa famille devait cesser; il lui fit
assigner pour résidence un joli palais près de Tiflis, lui envoya des
cadeaux précieux, et lui donna encore, à ce qu’on m’assura, une pension
de 20 000 ducats par an.
Cette petite histoire prouve que le ministre Haggi-Mirza-Agassi domine
entièrement le schah, qui a fini par le considérer comme un saint,
l’adorer comme un prophète, et exécuter aveuglément tous ses ordres
comme des oracles. Un jour le ministre, voulant faire passer une mesure
très-importante, raconta au schah, en venant lui présenter ses hommages
le matin, que la nuit il s’était éveillé et qu’il avait senti son corps
s’élever en l’air. Enfin, en montant toujours, il était arrivé jusqu’au
ciel, où il avait vu le père du roi, à qui il avait dû donner une idée
du gouvernement de son fils. Heureux d’apprendre que la conduite du
prince régnant était exemplaire, le feu roi lui faisait conseiller de
continuer toujours de même; mais le schah, enchanté, car il avait
beaucoup aimé son père, ne cessait de faire de nouvelles questions; et
l’habile ministre finissait par lui déclarer que le défunt monarque
désirait que l’on fît ou que l’on ne fît pas telle ou telle chose.
Naturellement, le bon fils s’empressait d’accomplir les désirs de son
père; car il ne doutait pas un instant de la véracité de son ministre.
On dit que le schah est un peu colère, et, quand ses accès le prennent,
il ordonne l’exécution immédiate d’un coupable quelconque[130]. Mais le
ministre a assez le sentiment de la justice pour chercher à empêcher la
mort de ceux qu’il ne craint pas. Il a donc donné l’ordre, quand pareil
cas se présente, de l’envoyer chercher aussitôt et de différer les
apprêts de l’exécution jusqu’à son arrivée. Il paraît alors comme par
hasard et demande ce qui se passe. Le schah, ne se possédant pas de
fureur, raconte qu’il fait exécuter un criminel. Le ministre l’approuve
sans réserve, et s’approche de la fenêtre comme pour consulter le ciel,
les nuages et le soleil. Tout à coup, il s’écrie qu’il vaudrait mieux
remettre l’exécution au lendemain; les nuages, le soleil ou le ciel
étant en ce moment contraires, il pourrait facilement en résulter un
malheur pour le prince. Cependant la colère du roi est à moitié passée,
il agrée l’avis du ministre; le condamné est emmené, et d’ordinaire
rendu à la liberté. Le lendemain, toute l’affaire est oubliée.
Voici encore une histoire intéressante. Le schah, ayant un jour conçu
une grande haine contre un de ses gouverneurs, l’appelle à la cour pour
le faire étrangler. Le ministre, qui était l’ami du gouverneur, s’y prit
de la manière suivante pour lui sauver la vie. Il dit au schah:
«Seigneur, je viens vous dire adieu, car je pars pour la Mecque.» Le
schah, très-effrayé d’être privé si longtemps de son favori (le voyage
de la Mecque dure au moins un an), lui demande, tout consterné, la cause
de ce voyage. «Tu sais, Seigneur, que je n’ai pas d’enfants et que j’ai
adopté le gouverneur que tu veux faire exécuter. Je perds mon fils et je
veux aller en chercher un autre à la Mecque.» Aussitôt le schah lui
répond qu’il n’en savait rien; mais que, puisqu’il en est ainsi, il ne
veut pas faire exécuter le gouverneur, mais, au contraire, le laisser en
place.
Le schah aime passionnément sa mère. Quand elle venait le voir, il se
levait toujours et se tenait tout le temps debout pendant qu’elle était
assise. Le ministre, très-irrité de ces grandes marques de respect,
s’écria: «Tu es le roi, il faut que ta mère se tienne debout devant
toi!» Enfin, à force d’insister, il l’emporta. Mais quand la mère vient
dans un moment où le ministre n’est pas présent, le fils lui témoigne
les mêmes marques de respect. Il ordonne alors sévèrement à ses gens de
n’en rien dire au ministre.
Ces histoires, et plusieurs autres encore, me furent racontées par une
personne digne de toute confiance. Elles peuvent servir à donner une
faible idée du mode de gouvernement des Persans.
Ma présentation à la cour du vice-roi Vali-Ahd eut lieu quelques jours
après mon arrivée. Je fus appelée une après-midi, avec le docteur
Casolani, dans un des pavillons d’été du prince. La villa était située
dans un petit jardin, lequel se trouvait dans un autre plus grand; ils
étaient entourés tous deux de très-hautes murailles. A l’exception de
prés, d’arbres fruitiers et de chemins poudreux, il n’y avait, dans le
premier jardin, rien de remarquable que beaucoup de tentes remplies de
soldats. Ceux-ci avaient le costume persan ordinaire, si ce n’est que
l’officier de service avait ceint un glaive, et que le soldat de faction
portait un fusil sur ses épaules. Ils ne se montrent en uniforme que
dans très-peu d’occasions, et alors ils ressemblent un peu aux
militaires européens.
A l’entrée du jardin, nous fûmes reçus par plusieurs eunuques. Ils nous
conduisirent à une maison d’un étage, de peu d’apparence, située à
l’extrémité de parterres de fleurs. Je n’aurais jamais cherché dans
cette maison la résidence d’un héritier présomptif du trône de Perse, et
cependant, c’était bien là qu’il habitait. A l’entrée étroite de la
petite maison il y avait deux escaliers, dont l’un conduisait à la salle
de réception du vice-roi, et l’autre à celle de sa femme. Le docteur fut
introduit dans la première salle; quelques femmes esclaves me menèrent
auprès de la vice-reine. Arrivée en haut de l’escalier, je quittai mes
souliers et j’entrai dans une petite pièce fort gaie dont les parois
étaient presque entièrement formées de hautes croisées. La vice-reine,
âgée de quinze ans, était assise sur un simple fauteuil; non loin d’elle
se tenait debout une matrone, la duègne du harem, et on m’avait préparé
un fauteuil en face de la princesse.
J’eus le bonheur d’être reçue avec la plus grande distinction, car le
docteur Casolani m’avait fait passer pour auteur, et avait ajouté que je
publierais les aventures de mon voyage. Comme la princesse avait demandé
si je ferais mention d’elle, et qu’on lui avait répondu que oui, elle
résolut de se montrer dans sa plus belle toilette, pour me donner une
idée du riche et superbe costume de son pays.
La jeune princesse avait un pantalon en étoffe de soie épaisse tellement
plissé qu’il était roide et empesé comme nos anciennes jupes à paniers.
Ces pantalons ont de vingt à vingt-cinq aunes de large et descendent
jusqu’aux chevilles. Le buste, jusqu’aux hanches, était revêtu d’un
corsage, mais qui n’était pas serré au corps, et auquel tenaient encore
des rabats ou des basques de 15 centimètres de long. Les manches,
longues, étroites et couvrant le bras, étaient bordées de garnitures
larges comme la main, et pouvaient se croiser. Cet ajustement
ressemblait aux corsages du temps des paniers. Le corset était d’une
étoffe de soie épaisse et brodée artistement et avec beaucoup de goût en
soie de couleur tout autour des bordures; on voyait une chemisette
courte en soie blanche. La princesse avait roulé autour de sa tête un
mouchoir de crêpe blanc à trois angles, qui faisait le tour du visage et
était attaché sous le menton; par derrière, il descendait jusqu’aux
épaules. Ce mouchoir était également très-bien brodé en or et en soie de
couleur. Elle était parée de pierres fines et de perles d’une pureté et
d’une grosseur rares, mais qui faisaient peu d’effet, car elles
n’étaient pas montées en or, mais simplement traversées d’un fil d’or.
Ce fil était attaché au haut du mouchoir de tête et se prolongeait
jusque sous le menton.
Elle avait des gants de soie noire à jour par-dessus lesquels elle
portait plusieurs bagues; autour des poignets, de riches bracelets de
perles et de pierres fines. Elle était chaussée de bas de soie blancs.
La princesse n’était pas précisément une beauté de premier ordre; ses
pommettes étaient trop prononcées et trop saillantes; mais, à tout
prendre, c’était une bien aimable personne; elle avait de grands beaux
yeux pleins d’intelligence, une jolie figure et quinze ans.
Son visage était très-délicat et peint en blanc et en rouge. Ses
paupières et ses cils étaient bordés de raies bleues, qui, selon moi, la
défiguraient plutôt qu’elles ne l’embellissaient. Sur le devant, au
sommet de la tête, on découvrait une partie de sa brillante chevelure
noire.
Notre conversation consistait en signes. Le docteur Casolani, qui parle
très-bien le persan, ne pouvait pas, ce jour-là, passer le seuil sacré,
car la princesse m’avait reçue en grande toilette, et par conséquent
sans voile. Pendant cette muette conversation, j’eus le loisir
d’examiner la vue qu’on avait des croisées et d’admirer la situation de
la ville. Je m’aperçus alors de la grandeur et de l’étendue de Tauris et
de la quantité de ses jardins. Mais ces derniers font tout son ornement,
car elle ne brille pas par la beauté de ses constructions, et la grande
vallée dans laquelle elle est située est aussi nue que les montagnes qui
l’entourent, et n’offre aucun charme. La princesse parut enchantée de la
surprise que je témoignai en voyant la grandeur de la ville et tant de
délicieux jardins.
Vers la fin de l’audience, on apporta beaucoup de fruits et de sucreries
sur de grandes assiettes. Je fus la seule à en manger, car les autres
étaient forcés de jeûner.
De l’appartement de la princesse on me conduisit à celui de son époux,
le vice-roi; le jeune prince me reçut assis sur un fauteuil au balcon
d’une fenêtre. Grâce au titre d’auteur dont on m’avait gratifiée
bénévolement, on avait aussi disposé pour moi un fauteuil. Les murs de
la grande salle étaient lambrissés de boiseries et ornés de glaces, de
dorures, de têtes et de fleurs peintes à l’huile. Au milieu se
trouvaient deux grandes couchettes vides.
Le prince était habillé à l’européenne; il portait un pantalon blanc de
drap fin, bordé de larges tresses d’or, un habit bleu foncé, dont le
collet, les parements et les rebords étaient richement brodés d’or; des
gants et des bas de soie blancs. Il avait sur la tête un bonnet fourré
de près d’un mètre de haut. Cependant, ce n’est pas là le costume qu’il
porte habituellement. En fait de modes, il change, dit-on, plus souvent
que sa femme, et, selon son caprice, tantôt il revêt le costume persan,
tantôt il s’enveloppe de châles de cachemire.
Je lui aurais donné au moins vingt-deux ans. Il a le teint d’un jaune
pâle; il n’a l’air ni bon ni spirituel, il ne regarde personne en face,
et son œil méchant évite toujours celui de son interlocuteur. Je
plaignais au fond du cœur tout ce qui est soumis à son pouvoir. Pour
mon compte, j’aimerais mieux être la femme d’un pauvre paysan que
d’avoir le titre de sa première épouse.
Le prince m’adressa beaucoup de questions, que me traduisit le docteur
Casolani, placé à quelques pas de nous. Ses demandes n’avaient rien de
distingué et étaient des lieux communs sur mes voyages.
Le prince sait lire et écrire dans sa langue, et a aussi, dit-on,
quelques notions d’histoire et de géographie. Il reçoit quelques
journaux et écrits périodiques européens, dont l’interprète est chargé
de faire quelques extraits. On prétend qu’au sujet des dernières grandes
révolutions d’Europe[131], il dit que les souverains de l’Occident
devaient être très-bons, mais aussi très-niais, pour se laisser chasser
si facilement du trône. Il pense que les choses auraient marché tout
autrement, si les monarques d’Europe avaient eu recours à des moyens
efficaces, et s’ils avaient fait étrangler ou décapiter les rebelles. Il
surpasse de beaucoup son père en cruauté, et malheureusement il n’a pas
de ministre pour borner le cours de ses vengeances. Sa conduite est
celle d’un enfant. A peine a-t-il donné un ordre qu’il le révoque un
instant après. Et, au fait, que peut-on attendre d’un tout jeune homme
qui n’a presque pas reçu d’éducation, et qui, marié à quinze ans, se
trouve à dix-sept ans maître absolu d’une grande province avec un revenu
d’un million de _tomans_[132], et dispose de tous les moyens pour
satisfaire ses goûts sensuels?
Le prince n’a jusqu’ici qu’une seule femme légitime; mais il pourrait en
avoir jusqu’à quatre; cependant il ne manque pas de belles amies, car
telle est la coutume en Perse que, si le roi ou l’héritier présomptif
apprend qu’un de ses sujets a une fille, une sœur ou une cousine d’une
grande beauté, il l’envoie chercher. Les parents sont enchantés de cet
honneur insigne; car, si la jeune fille est réellement belle, elle est
certaine, quoi qu’il arrive, d’être bien établie. Si, au bout de quelque
temps, elle ne plaît plus au roi ou au prince, il la marie à un ministre
ou à quelque autre grand personnage. Quand elle a un enfant, elle est
considérée comme femme légitime et reste toujours à la cour. Mais une
famille est bien humiliée et bien affligée quand la jeune fille déplaît
au souverain à la première vue. Elle est aussitôt renvoyée à ses
parents; sa réputation de beauté est perdue, et elle ne peut pas de
sitôt prétendre à un bon parti.
La vice-reine est déjà mère, mais malheureusement d’une fille; jusqu’ici
elle est toujours la première épouse du prince, parce qu’il n’a pas
encore de garçon d’aucune autre femme; mais celle qui a le bonheur de
lui donner le premier garçon prend de droit la place de la première
épouse et est respectée comme la mère de l’héritier présomptif. Grâce à
cette coutume, les pauvres enfants se trouvent souvent exposés à être
empoisonnés ou assassinés; car la femme qui a un enfant excite l’envie
de toutes celles qui n’en ont pas, et cette envie s’accroît
naturellement quand cet enfant est un garçon. Lorsque la princesse
suivit son mari à Tauris, elle laissa sa fille sous la protection du
grand-père, le schah de Perse, pour la préserver des persécutions de ses
rivales.
Quand le vice-roi sort à cheval, quelques centaines de soldats ouvrent
la marche; ces soldats sont suivis de domestiques armés de grosses
cannes, qui crient au peuple de s’incliner devant le puissant souverain.
Des employés, des soldats et des domestiques entourent le prince, et le
cortége est encore fermé par des soldats. Le prince seul est à cheval,
tous les autres sont à pied.
Les femmes du prince peuvent aussi parfois sortir à cheval, mais il
faut qu’elles soient bien voilées et entourées d’eunuques, dont
plusieurs courent en avant pour annoncer au peuple que les femmes du
prince approchent. Aussitôt tout le monde doit s’éloigner du chemin où
elles vont passer, et chacun se réfugie dans les maisons et les petites
rues voisines.
Le docteur Casolani ayant appris aux femmes du prince Behmen, exilé, que
je comptais aller à Tiflis, elles me firent prier de venir les visiter,
afin que je pusse dire au prince que je les avais vues et que je les
avais laissées bien portantes. Il fut permis au docteur de m’accompagner
jusque dans la salle de réception. Comme ami et comme médecin du prince,
qui n’était pas trop fanatique, l’accès auprès de ces dames lui fut
accordé.
Cette visite n’offrit rien de très-remarquable. La maison était simple
comme le jardin; les femmes s’étaient enveloppées dans de grands châles
à cause de la présence du docteur. Plusieurs d’entre elles, en lui
parlant, se cachaient même une partie du visage. Par le fait elles
étaient jeunes, mais toutes paraissaient plus vieilles qu’elles ne
l’étaient réellement. J’aurais donné au moins trente ans à la plus
jeune, qui n’en avait que vingt-deux. On me présenta aussi une beauté
brune, un peu massive, de seize ans, qui, achetée depuis peu à
Constantinople, était venue grossir le harem du prince. Les femmes
paraissaient traiter leur rivale avec bonté, et elles me dirent d’un ton
bien cordial qu’elles se donnaient beaucoup de peine pour lui apprendre
le persan.
Il y avait parmi les enfants une petite fille de six ans d’une extrême
beauté, dont le charmant visage n’était pas encore défiguré par du rouge
et du blanc, ni par des sourcils peints, comme ceux de tous les autres
enfants; elle était vêtue tout à fait comme les femmes, et je vis que le
costume persan était réellement, comme on me l’avait dit, un peu
indécent. A chaque mouvement un peu vif, le corset s’ouvrait, et la
chemisette de soie ou de gaze qui couvrait à peine la poitrine montait
tellement qu’on voyait à peu près tout le corps jusqu’aux hanches. Je
remarquai la même chose chez les servantes occupées à préparer le thé ou
livrées à d’autres soins de ménage.
Une visite beaucoup plus intéressante fut celle que je rendis à
Haggi-Chefa-Hanoum, une des femmes les plus distinguées et les plus
éclairées de Tauris. Dès qu’on entrait dans la cour et dans le vestibule
de la maison, on s’apercevait bien qu’il y régnait un grand esprit
d’ordre. Nulle part, en Orient, je n’avais trouvé tant de propreté et
tant de goût. J’aurais pris la cour pour le jardin, si je n’avais pas vu
plus tard le véritable jardin depuis les fenêtres de la salle de
réception. Les jardins de ce pays sont sans doute bien inférieurs aux
nôtres, mais ils sont magnifiques comparativement à ceux de Bagdad. On y
voit des fleurs, des allées de vigne et des berceaux; entre les arbres
fruitiers on aperçoit des bassins riants et de superbes gazons.
La salle de réception était très-grande et très-haute; le devant et le
fond (dont l’un donnait sur la cour, l’autre sur le jardin) étaient
composés de fenêtres dont les carreaux, divisés en tout petits hexagones
ou octogones, étaient enfermés dans de petits cadres de bois dorés. Il y
avait aussi quelques dorures aux montants de la porte. Le parquet était
couvert de tapis à la place où était assise la dame de la maison. Un
autre tapis précieux était étendu sur le premier. En Perse on n’a pas de
divans, mais seulement de gros coussins ronds contre lesquels on
s’appuie.
Ma visite ayant été annoncée, je trouvai une grande réunion de dames et
de jeunes filles, attirées sans doute par la curiosité de voir une
Européenne. Leur costume était d’un grand prix, comme celui de la
princesse; seulement la parure était moins distinguée. Il y avait parmi
elles plusieurs beautés, mais elles aussi avaient des fronts trop
larges et des pommettes saillantes. Ce que les Persanes ont de plus
beau, ce sont les yeux, qui brillent autant par la grandeur que par la
beauté de la forme et la vivacité de l’expression. On pense bien que la
peau et les cils de ces dames ne manquaient pas d’être peints.
Ce cercle de dames était le plus agréable et le plus poli que j’eusse eu
occasion de voir dans les maisons orientales; je pus causer en français
avec la maîtresse de la maison par l’intermédiaire de son fils, âgé de
dix-huit ans, qui avait reçu une excellente éducation à Constantinople.
Non-seulement ce jeune homme, mais aussi sa mère et les autres dames
étaient instruites et avaient beaucoup lu. Aussi le docteur Casolani
m’assura que les jeunes filles des familles riches savent presque toutes
lire et écrire. Elles l’emportent à cet égard de beaucoup sur les femmes
turques. La maîtresse de la maison, son fils et moi, nous étions assis
sur des chaises; les autres se tenaient accroupis autour de nous sur les
tapis. Une table, la première que je voyais dans une maison persane, fut
couverte d’une belle étoffe et chargée des fruits, des friandises et des
sorbets les plus exquis. Ces derniers, ainsi que les sucreries, avaient
été préparés par la maîtresse elle-même; il y avait là des amandes
sucrées, des fruits confits, qui n’étaient pas seulement
très-appétissants à l’œil, mais excellents au goût.
Pendant mon séjour à Tauris, les melons et les pêches se trouvaient en
pleine maturité. Ces fruits étaient si parfaits, qu’on voyait bien que
la Perse est leur véritable patrie. Les melons ont souvent une chair
plutôt blanche ou verte que jaune; on peut la manger jusqu’à l’extrémité
de la fine écorce, et, si quelque chose pouvait surpasser la douceur du
sucre, ce seraient ces melons. Les pêches aussi sont excessivement
juteuses, douces et parfumées.
Avant de quitter Tauris, il faut encore que je dise quelques mots du
peuple. Le teint de l’homme du peuple est peut-être un peu plus que
basané; dans la classe supérieure, chez les deux sexes, le teint blanc
prédomine. Tous ont les yeux et les cheveux noirs; forts et hauts de
stature, ils ont les traits, et surtout le nez, très-prononcés, et
quelque chose de sauvage dans le regard. Les femmes des basses classes
ne sortent jamais sans être scrupuleusement voilées. Les hommes un peu
élégants portent en ville un surtout très-long en drap foncé, avec des
manches tailladées qui descendent jusqu’à terre. Au milieu du corps ils
ont une ceinture ou un châle; leur tête est couverte d’un bonnet fourré
de peau de mouton noir et pointu. Les femmes de la classe ouvrière ne
semblent pas très-malheureuses; dans mes voyages, je n’en vis que peu
travailler aux champs, et je remarquai aussi à la ville que tous les
travaux pénibles étaient faits par les hommes.
A Tauris, comme du reste dans toute la Perse, les juifs, les Turcs et
les chrétiens sont détestés. Il y a environ trois mois, les juifs et les
chrétiens se trouvèrent exposés aux plus grands dangers. Des bandes de
populace ameutée, s’étant mises à parcourir les quartiers qu’ils
habitaient, avaient commencé à piller, à détruire les maisons, à menacer
de mort les pauvres habitants, et même à exécuter contre quelques-uns
leurs menaces. Mais heureusement le gouverneur de la ville fut prévenu
aussitôt de ces scènes d’horreur. En homme brave et résolu, il ne se
donna pas même le temps de mettre un cafetan, mais, vêtu comme il était
chez lui, il se précipita au milieu de la multitude égarée et parvint à
la disperser par l’énergie de ses paroles.
Déjà, dès mon arrivée à Tauris, j’avais témoigné le désir de continuer
mon voyage par _Natschivan_ et _Érivan_ jusqu’à _Tiflis_. Au
commencement, on me donna peu d’espoir; car, me disait-on, depuis les
derniers événements politiques de l’Europe, le gouvernement russe
défendait aussi sévèrement que la Chine l’entrée de son empire à tout
étranger. Mais M. Stevens me promit d’user en ma faveur de toute son
influence sur le consul russe M. Anitschkow. En effet, grâce à sa
puissante intercession, grâce aussi à mon sexe et à mon âge, on daigna
faire une exception pour moi. Le consul russe ne m’accorda pas seulement
la permission si ardemment désirée: il me donna en outre plusieurs
bonnes recommandations pour Natschivan, Érivan et Tiflis.
On me conseilla de faire la route de Tauris à Natschivan (155 verstes,
dont sept font un mille géographique) sur des bidets de poste, et
d’emmener avec moi un domestique. Je suivis ce conseil, et je partis le
11 août, à neuf heures du matin. Plusieurs messieurs, dont j’avais fait
la connaissance à Tauris, m’accompagnèrent jusqu’à quelques verstes hors
de la ville, et, sur les bords d’une belle petite rivière, nous prîmes
ensemble un déjeuner froid avant de nous séparer. Puis je continuai ma
route, seule, il est vrai, mais pleine de confiance. N’allais-je pas
dans des pays chrétiens, placés sous le sceptre d’un monarque qui savait
faire régner l’ordre et la justice dans son empire?
[Illustration]
CHAPITRE XXII.
Sophia.--Marand, en Perse.--Frontière russe.--Natschivan.--Voyage
en caravane.--Nuit passée en prison.--Continuation de mon
voyage.--Érivan.--Poste russe.--Les Tartares.--Arrivée et séjour à
Tiflis.--Continuation de mon voyage.--Kutaïs.--Marand, en
Géorgie.--Traversée sur le Ribon.--Redout-Kalé.
_11 août._ Les stations entre Tauris et Natschivan sont à des distances
très-inégales; mais une des plus longues est la première, celle de
Sophia, qui nous demanda six heures de marche.