et pittoresque. Quoi qu’elle soit à plus de 1300 mètres au-dessus du
niveau de la mer, on y trouve le coton, le ricin, le vin, le tabac et
toutes les productions de l’Allemagne méridionale. Le ricin ne s’élève
pas, il est vrai, à beaucoup plus d’un mètre, et le cotonnier n’a guère
plus de 35 centimètres, mais ils sont assez productifs. Plusieurs
villages sont à moitié cachés par des bois d’arbres fruitiers. J’arrivai
dans ce pays au beau moment. C’était la saison des abricots, des pêches,
des pommes, des raisins et autres fruits de ma patrie, dont j’avais été
privée depuis longtemps.
De la maison de la compagnie des missionnaires, on a une vue admirable
sur toute l’immense vallée, sur la ville, sur la basse chaîne des
collines et sur les montagnes. La maison elle-même est grande et réunit
toutes les commodités de la vie. Aussi je ne me croyais pas sous le toit
de simples disciples de Jésus-Christ, mais dans la demeure de riches
particuliers. Il y avait là quatre femmes et toute une ribambelle
d’enfants plus ou moins grands. Je passai dans cette campagne quelques
heures bien agréables, et je regrettai de tout cœur d’être déjà forcée,
à neuf heures du soir, de prendre congé de cette aimable colonie.
On me présenta aussi quelques filles des indigènes, qu’instruisent les
femmes des missionnaires. Elles parlaient et écrivaient un peu
l’anglais, et étaient surtout bien versées dans la géographie.
A cette occasion, je ne puis m’empêcher de dire quelques mots sur les
missionnaires, dont j’avais été souvent à même d’observer la vie et la
sphère d’activité dans le cours de mon voyage. Ceux que je vis en Perse,
en Chine et dans l’Inde, y vivaient tout autrement que je ne me l’étais
figuré. J’avais cru que les missionnaires étaient, sinon tout à fait des
martyrs, du moins des hommes pleins d’abnégation, qui, animés du désir
ardent de convertir les païens, oubliaient, comme leur divin maître, les
besoins et les jouissances de la vie, n’existaient que pour le peuple,
habitaient et mangeaient avec lui, etc. Hélas! c’étaient là des idées
que j’avais puisées dans des livres; mais en réalité, il en était tout
autrement.
Ils vivent comme des gens aisés; leurs habitations sont
très-confortables et pourvues des meubles les plus somptueux. Ils
reposent sur des divans moelleux, tandis que leurs femmes font les
honneurs du thé et que les enfants ne se refusent ni gâteaux ni
friandises. La vie des missionnaires est plus agréable et plus heureuse
que celle du plus grand nombre des hommes attachés à d’autres
professions. Loin de se donner beaucoup de mal, ils en prennent à leur
aise; ils touchent exactement leurs appointements, quels que soient les
événements politiques qui surgissent dans le monde.
Dans les endroits habités par plusieurs missionnaires, il y a, trois ou
quatre fois par semaine, des _meetings_ où l’on est censé s’occuper
d’affaires religieuses; mais ces meetings ne sont au fond que des
réunions où les dames et les enfants paraissent en grande toilette. Chez
un des missionnaires, le meeting a lieu à l’heure du déjeuner; chez
l’autre, à celle du dîner, et chez un troisième dans la soirée, pour
prendre le thé. On voit plusieurs équipages et beaucoup de domestiques
groupés dans la cour.
On y traite aussi un peu d’affaires. Les messieurs quittent d’ordinaire
le cercle pendant une demi-heure; mais ils passent presque tout le temps
au salon.
Je ne crois pas que de cette manière les missionnaires parviennent à
gagner facilement la confiance du peuple. Le costume étranger,
l’élégance d’une vie recherchée, font trop sentir au pauvre la ligne de
démarcation qui existe entre lui et le prêtre, et lui inspirent plutôt
de la crainte et de la réserve que de l’amour et de la confiance. Il
n’ose pas de sitôt lever le regard jusqu’à l’homme qui se distingue tant
de lui par son rang et sa fortune, et on a fort à faire avant qu’il
triomphe de cette crainte naturelle. Les missionnaires disent qu’ils
sont forcés de s’entourer de cette pompe pour imposer et se faire
respecter; mais je crois qu’on inspire du respect par une noble
conduite, et que l’on doit chercher à gagner l’homme par la vertu, et
non par l’éclat extérieur.
Beaucoup d’entre les missionnaires croient avoir rendu des services
extraordinaires, quand ils ont prêché dans la langue du pays, et qu’ils
ont répandu des écrits religieux dans les villes et dans les villages.
Ils font les rapports les plus enthousiastes sur la quantité prodigieuse
d’hommes accourus pour entendre leurs sermons et pour recevoir leurs
brochures. A en juger par ces descriptions, qui ne s’imaginerait qu’au
moins la moitié des auditeurs se soient convertis au christianisme? Mais
des prêtres chinois, indiens et persans, n’auraient-ils pas également la
même affluence, s’ils prêchaient en France et en Angleterre dans la
langue du pays, et s’ils se montraient en outre dans leur costume
national? Partout ils seraient suivis de la foule empressée à recevoir
les livres et brochures distribués gratuitement, quand même elle ne
saurait pas les lire?
Partout où je me suis informée des succès obtenus par les missionnaires,
on m’a assuré que le baptême d’un indigène était une des choses les plus
rares. Ainsi, les quelques chrétiens de l’Inde, qui forment par-ci
par-là de petits villages de vingt à trente familles, doivent leur
origine à de pauvres orphelins recueillis et élevés par les
missionnaires, mais auxquels on est obligé de procurer de l’ouvrage, et
qu’il faut toujours surveiller pour qu’ils ne retombent pas dans leur
idolâtrie.
Les prédications et les brochures ne suffisent pas pour les idées
religieuses intelligibles et pour faire abandonner des croyances
erronées que l’enfant a sucées avec le lait de sa mère. Il faudrait que
les missionnaires vécussent au milieu du peuple, qu’ils travaillassent
avec lui, partageassent ses peines et ses joies, et qu’après se l’être
attaché par une vie modeste et exemplaire, ils lui fissent comprendre
peu à peu le christianisme par une instruction appropriée à son
intelligence. Le missionnaire ne devrait pas non plus se marier avec une
Européenne, et cela par les raisons suivantes: la jeune Européenne qui
se fait missionnaire n’embrasse souvent cet état que pour trouver un
établissement le plus tôt possible. Quand elle a quelques enfants,
qu’elle devient faible et maladive, elle ne peut plus s’occuper de son
état, et elle a besoin de changer d’air, souvent même de faire un voyage
en Europe. Ses enfants, délicats et chétifs, doivent également y être
transportés au plus tard dans leur septième année. Le père les conduit
quelquefois dans sa patrie et profite souvent même de ce prétexte pour
revoir l’Europe. Si ce voyage ne peut pas s’exécuter tout de suite, il
en fait un autre moins long, ou il se rend dans quelque contrée plus
fraîche, située dans la montagne, ou bien il emmène femme et enfants à
une _mela_[127]. Il est bon de savoir que ces voyages ne se font pas
d’une manière si simple que je faisais le mien. Le missionnaire aime ses
aises et s’entoure de beaucoup de commodités: il a des palanquins
portés par des hommes, des chevaux de somme ou des chameaux chargés de
tentes, de lits, de vaisselle de cuisine et de table, des domestiques et
des bonnes en nombre suffisant. Et qui paye tout cela? Souvent de
pauvres âmes fidèles de l’Europe et de l’Amérique du Nord, qui se
privent du strict nécessaire pour que leur obole soit ainsi dépensée
dans des régions lointaines.
Si les missionnaires étaient mariés à des femmes indigènes, la plus
grande partie de ces inconvénients n’existeraient pas; il y aurait peu
de femmes malades, les enfants seraient forts et bien portants, et on
n’aurait pas besoin de les transporter en Europe. Pour instruire ces
enfants, on pourrait fonder, dans diverses localités, des écoles
nationales, mais surtout y déployer moins de luxe que dans celles de
Calcutta.
J’espère qu’on n’interprétera pas mal ce que je viens de dire. J’ai une
grande estime pour les missionnaires, et tous ceux que j’ai connus
étaient des hommes excellents et de bons pères de famille. Il y a parmi
eux beaucoup de savants à qui l’on doit des notions précieuses sur
l’histoire, la géographie et la statistique de ces pays. Mais si, par
ces travaux, ils remplissent le véritable but de leur institution, c’est
là un autre point à examiner. La vocation d’un missionnaire est, je
crois, tout autre que celle d’un savant. Moi, pour mon compte personnel,
je n’ai eu qu’à me louer de MM. les missionnaires; partout ils m’ont
comblée de bontés et de prévenances. Je crois réellement que ce qui est
surtout cause que j’ai été frappée de leur manière de vivre, c’est que
le nom de _missionnaire_ me rappelait involontairement les hommes pieux
qui, privés de toute assistance et n’ayant pour tout bien que leur bâton
de pèlerin, quittaient jadis leur patrie pour répandre au loin la
religion chrétienne.
Avant de dire adieu à Oromia, je dois encore rappeler que cet endroit
passe pour le lieu de naissance de Zoroastre, qui, à ce qu’on prétend,
vécut 5500 ans avant Jésus-Christ, et de qui descendent les guèbres ou
adorateurs du feu.
Le _1_^{er} _août_, je fis dix lieues à cheval pour me rendre à
_Kutschié_, village situé près du lac Oromia, que nous ne vîmes que peu
ce jour-là, quoique nous fussions toujours dans son voisinage. Nous
passâmes par de grandes vallées fertiles, qui auraient offert un aspect
charmant, si elles n’avaient pas été situées entre des collines et des
montagnes nues et désertes.
Pendant tout le voyage, non-seulement de Mossoul, mais de Bagdad jusqu’à
Kutschié, je n’avais pas eu une journée aussi belle que celle
d’aujourd’hui. Mon guide était un homme d’une bonté incomparable, aux
petits soins pour moi; il me conduisit à Kutschié dans une maison de
paysans, chez d’excellentes gens. On posa aussitôt un beau tapis sur une
petite terrasse, on m’apporta un bassin rempli d’eau pour me laver, et,
sur une coupe en laque, de grosses mûres noires pour me rafraîchir. Plus
tard, on me donna une bonne soupe grasse avec un peu de viande, du lait
aigre et d’excellent pain, le tout servi sur de la vaisselle
très-propre. Mais ce qui mit le comble à ma satisfaction, c’est que ces
braves gens, après avoir placé les mets devant moi, s’en allaient
tranquillement sans me regarder la bouche béante comme une bête
curieuse. Quand je voulus payer mes aimables hôtes, ils n’acceptèrent
absolument rien. Le lendemain seulement, j’eus l’occasion de les
récompenser de ce qu’ils avaient fait pour moi. J’emmenai avec moi deux
hommes de la famille, pour m’accompagner au delà des montagnes, et je
leur donnai le double de ce que l’on donne habituellement. Ils me
remercièrent avec une vive reconnaissance, me souhaitèrent un heureux
voyage et me comblèrent de bénédictions.
_2 août._ Le passage dangereux des montagnes désertes et mal famées dura
près de trois heures. Mes deux hommes m’auraient, il est vrai, peu
protégée contre une bande de brigands; mais, grâce à eux, le voyage me
parut moins effrayant que si j’avais été seule avec mon vieux guide.
Nous rencontrâmes plusieurs grandes caravanes, mais elles retournaient
toutes à Oromia.
Quand nous eûmes passé les montagnes, les deux hommes nous quittèrent.
Nous descendîmes dans d’immenses vallées qui semblaient tout à fait
oubliées par la nature et abandonnées par les hommes. A mon avis, nous
n’étions pas encore hors de danger. Et en effet, comme nous passions
dans une de ces vallées désertes, près de trois huttes délabrées,
plusieurs hommes s’élancèrent sur nous, arrêtèrent nos chevaux, et se
mirent aussitôt à examiner mon bagage.
Je m’attendais à recevoir l’ordre de descendre de cheval, et je me
croyais déjà dépouillée de mon petit avoir. Ils entrèrent en pourparlers
avec mon guide; celui-ci leur débita le conte que je faisais à chacun,
que j’étais une pauvre pèlerine, et que les consuls ou missionnaires
anglais payaient partout mes frais de voyage. Mon costume, mon peu de
bagage, mon isolement, s’accordaient parfaitement avec ce récit. Ils
ajoutèrent foi à ses paroles, à mes regards muets et suppliants, et me
laissèrent passer. Ils me demandèrent même si je voulais de l’eau (car
on en manque dans ces vallées). J’acceptai leur offre, et nous nous
quittâmes bons amis. Cependant, je craignis un instant qu’ils ne se
repentissent de leur générosité, et qu’ils ne se missent de nouveau à
notre poursuite.
Nous nous rapprochâmes encore aujourd’hui du lac, et nous suivîmes
longtemps ses bords. Après une course à cheval de quatorze heures, nous
descendîmes dans un kan, près du petit endroit _Schech-Vali_.
_3 août._ Je me sentis alors débarrassée du sentiment importun de la
crainte. Nous parcourions des vallées riantes et habitées. Partout, nous
voyions des hommes travailler dans les champs, rentrer du blé, des
troupeaux paître dans les prairies, etc.
Pendant les heures brûlantes du jour, nous restâmes à _Dise-Halil_,
petite ville assez considérable, dont les rues sont très-propres. Un
petit ruisseau argenté parcourt la principale rue, et les cours des
maisons ressemblent à des jardins. Ici encore, je vis en dehors de la
ville beaucoup de grands jardins entourés de hauts murs.
A en juger par le nombre des kans, cette ville doit être très-souvent
visitée par des caravanes; dans la seule petite rue que nous
traversâmes, j’en comptai plus d’une demi-douzaine. Étant descendue dans
un de ces kans, je fus surprise du confort que j’y trouvai. Les écuries
étaient couvertes; les gîtes pour les conducteurs étaient de jolies
terrasses maçonnées, et les chambres des voyageurs, quoique dépourvues
de meubles, étaient tenues très-proprement, et avaient même des
cheminées. Les kans sont ouverts à tout le monde; on n’y paye rien; on
donne tout au plus une bagatelle à l’inspecteur, qui s’acquitte de
toutes les commissions des voyageurs.
En fait d’hospitalité, les Persans, les Turcs, et en général tous les
peuples mis au ban de la civilisation, ont des idées beaucoup plus
larges et plus généreuses que nous autres Européens. Ainsi, dans l’Inde,
où les Anglais ont établi des bongolos, il faut payer une roupie par
chambre pour une nuit, et même pour une heure. Mais on n’a nullement
songé aux conducteurs ni aux bêtes; on les laisse s’arranger comme ils
veulent, et camper en plein air. Les voyageurs qui ne sont pas
chrétiens, ou ne sont pas admis dans les bongolos, ou bien ne peuvent se
servir des chambres qu’autant qu’il ne s’y trouve pas de chrétien; s’il
en arrive un au milieu de la nuit, le pauvre infidèle est tenu, sans
miséricorde, de lui céder la place. Cette noble humanité s’étend même
aux bongolos ouverts, et composés seulement d’un toit et de trois
cloisons de bois. Dans les pays des infidèles, au contraire, le premier
arrivant occupe la place, qu’il soit chrétien, Turc ou Arabe. Je ne
doute même pas que, quand les places sont déjà occupées par des
infidèles, et qu’il arrive un chrétien, ils ne se serrent entre eux pour
lui procurer un asile.
Dans l’après-midi nous allâmes encore jusqu’à _Ale-Schach_, endroit
considérable avec un beau kan.
Nous y trouvâmes trois voyageurs qui faisaient également route pour
Tauris. Mon guide se joignit à ces étrangers et convint avec eux de
partir la nuit même. Je n’étais pas très-rassurée ni très-contente de
cette société. Ces hommes étaient armés jusqu’aux dents et avaient l’air
très-féroce. J’aurais préféré partir sans eux, seulement à la pointe du
jour; mais mon guide m’assura que c’étaient de braves gens, et, me fiant
plus à ma bonne étoile qu’à ses paroles, je montai à cheval une heure
après minuit.
_4 août._ Bientôt mes craintes se dissipèrent, car nous rencontrâmes
souvent de petites compagnies de trois à quatre personnes qui ne se
seraient certes pas aventurées au milieu de la nuit, si la route avait
été dangereuse. Il y eut quelquefois aussi de grandes caravanes de
plusieurs centaines de chameaux, qui nous barrèrent souvent la route, de
manière à nous forcer d’attendre une demi-heure pour les laisser passer.
Vers midi, nous arrivâmes dans une vallée où je voyais se dérouler
devant nous une grande ville; mais elle avait l’air si peu imposant,
qu’au premier abord je ne songeai même pas à en demander le nom. Plus
nous en approchions, plus elle me parut délabrée. Les murs étaient à
moitié démantelés, les rues et les places obstruées de décombres;
beaucoup de maisons étaient en ruines. On aurait dit que l’ennemi ou la
peste avaient exercé là leur ravage. Enfin, ayant demandé le nom de la
ville, je crus avoir mal entendu quand on me dit que c’était _Tauris_.
Mon guide me conduisit à la maison du consul anglais, M. Stevens, qui, à
ce que j’appris avec grand effroi, ne demeurait pas à Tauris même, mais
à dix milles de là à la campagne. Cependant un domestique me dit qu’il
allait chercher le docteur Casolani, avec qui je pourrais parler
anglais. Au bout de quelques instants, je vis accourir un monsieur, dont
les premières questions furent les suivantes: «Comment êtes-vous venue
_seule_ dans ce pays? Vous a-t-on dépouillée? Avez-vous été séparée de
votre société et vous êtes-vous seule échappée?»
Mais quand je lui eus présenté mon passe-port et que je lui eus donné
les renseignements demandés, il eut de la peine à me croire; il
regardait comme une chose fabuleuse qu’une femme seule, ignorant la
langue du pays, eût pu parvenir à se frayer un chemin dans ces contrées
et parmi ces peuples. Aussi je ne pus pas assez remercier Dieu de la
protection manifeste qu’il m’avait accordée dans ce voyage. Je me
sentais si gaie et si contente, qu’il me semblait que la vie m’eût été
donnée une seconde fois.
Le docteur Casolani m’assigna quelques chambres dans la maison de M.
Stevens, et me dit qu’il enverrait immédiatement un messager au consul,
et qu’en attendant je lui demandasse tout ce dont je pourrais avoir
besoin.
Quand je lui témoignai combien j’étais surprise du misérable aspect et
des vilains abords de Tauris, qui était pourtant la seconde ville du
pays, il me dit que du côté par où j’étais venue on ne voyait pas bien
la ville, et que la partie que j’avais parcourue n’appartenait pas à
Tauris; ce n’était qu’un vieux faubourg presque abandonné.
[Illustration]
CHAPITRE XXI.
Description de la ville de Tauris.--Le bazar.--Le temps de
jeûne.--Behmen-Mirza.--Anecdotes sur le gouvernement
persan.--Présentation au vice-roi et à sa femme.--Les femmes de
Behmen-Mirza.--Visite chez une dame persane.--Le
peuple.--Persécution des chrétiens et des juifs.--Départ.
_Tauris_ (ou _Tebris_) est la capitale de la province _Aderbeidschan_,
et la résidence de l’héritier présomptif du trône de Perse, qui a le
titre de vice-roi. Située dans une vallée privée d’arbres, près des
fleuves Ratscha et Atschi, cette ville, plus belle que Téhéran et
Ispahan, compte 160 000 habitants, renferme beaucoup de tisseranderies
et de fabriques de soie, et est regardée comme une des principales
échelles de l’Asie.
Les rues, assez larges, sont d’ordinaire tenues proprement. Dans chaque
rue il y a des canaux souterrains où l’on a pratiqué partout des
ouvertures pour puiser de l’eau.
Quant aux maisons, tout ce qu’on en voit, comme dans les autres villes
de l’Orient, ce sont des murs élevés sans fenêtres et avec de basses
entrées. La façade donne toujours sur la cour plantée de fleurs et de
petits arbres, à laquelle se rattache d’ordinaire un joli jardin. Les
salles de réception sont grandes et hautes, et munies de rangées de
fenêtres qui forment de vraies cloisons vitrées. Les salons sont moins
bien ornés; d’ordinaire on n’y voit que quelques tapis et on n’y
rencontre que rarement des objets de luxe et des meubles d’Europe.
En fait de belles mosquées, de palais et de tombeaux anciens ou
modernes, il n’y a que la mosquée du schah Ali, déjà à moitié dégradée,
mais qui ne souffre aucune comparaison avec les mosquées de l’Inde.
Le nouveau bazar est très-beau. Ses galeries et ses passages, hauts,
larges et couverts, me rappelèrent le bazar de Constantinople. Seulement
il a l’air plus frais, plus riant, car il est de construction plus
récente. Les boutiques des marchands y sont également un peu plus
grandes, et les marchandises, quoique moins riches et moins somptueuses
que ne le prétendent bien des voyageurs, mais étalées avec plus de goût,
se voient mieux, surtout les tapis, les fruits et les légumes. Les
cuisines des traiteurs étaient aussi fort séduisantes, et les mets
semblaient si appétissants et répandaient une si bonne odeur, qu’on se
serait mis avec plaisir à table pour y dîner. Mais ce qui n’offrait rien
d’attrayant, c’était la partie consacrée aux cordonniers. On n’y avait
exposé que la chaussure la plus simple, tandis que l’on voit à
Constantinople, derrière des armoires vitrées, des pantoufles et des
souliers d’un grand prix, richement brodés d’or, et même garnis de
perles et de pierres précieuses.
J’étais arrivée à Tauris dans un temps peu favorable, dans le mois de
jeûne. Pendant ce mois, on ne mange rien depuis le lever jusqu’au
coucher du soleil, personne ne sort de chez soi, il n’y a pas de
soirées, on ne fait et on ne reçoit aucune visite; on est toujours en
prière. Les Persans observent si strictement ces commandements de leur
religion, que plus d’un malade en est la victime; car pendant ces
jours-là ils ne veulent prendre ni médicaments, ni potions, ni la
moindre nourriture. Une seule bouchée leur ferait perdre, à ce qu’ils
croient, la félicité qu’ils attendent de l’observation du jeûne.
Quelques personnes éclairées s’affranchissent de ces prescriptions en
cas de maladie; mais il faut alors que le médecin envoie au prêtre une
déclaration écrite dans laquelle il expose qu’il y a nécessité de
prendre des médicaments, des potions, etc. Quand le prêtre appose son
cachet à ce document, l’indulgence est accordée. J’ignore si les
mahométans ont emprunté ces indulgences aux chrétiens, ou bien si les
chrétiens les ont empruntées aux mahométans. Ce qui est certain, c’est
que les jeunes filles sont tenues d’observer le jeûne dès l’âge de dix
ans, tandis que les garçons ne commencent que dans la quinzième année.
Malgré la sévérité du jeûne, j’eus, grâce aux grandes relations et aux
grandes complaisances du docteur Casolani, le bonheur d’être introduite
dans plusieurs des premières familles persanes et même à la cour.
Six mois encore avant mon arrivée en Perse, il n’y avait pas à Tauris de
vice-roi, mais seulement un satrape ou gouverneur. A cette époque, le
schah régnant, Nesr-I-Din[128], éleva la province Aderbeidschan en
vice-royaume, et décréta que le fils aîné du souverain, l’héritier du
trône, résiderait toujours à Tauris comme vice-roi, jusqu’à son
élévation au trône.
Le dernier gouverneur de Tauris, Behmen Mirza[129], le frère du schah,
était un homme très-sensé et très-juste. En peu d’années il mit la
province Aderbeidschan dans un état florissant, et rétablit partout
l’ordre et la sécurité. Ses succès excitèrent bientôt l’envie du premier
ministre, Haggi-Mirza-Agassi, qui pressa le schah de destituer son
frère, en lui faisant accroire que celui-ci entrait trop avant dans les
bonnes grâces du peuple et pourrait bien, à la fin, se faire proclamer
schah de Perse.
Le schah resta longtemps sourd à ces suggestions, car il aimait
sincèrement son frère; mais le ministre n’eut pas de cesse qu’il n’eût
fait prévaloir sa volonté. Behmen-Mirza, instruit de tout ce qui se
passait à la cour, se rendit à Tauris pour se justifier devant le schah.
Celui-ci l’assura de son appui et de sa satisfaction, et lui dit
franchement qu’il pouvait rester à sa place si le ministre y consentait;
il n’avait qu’à faire en sorte de lui plaire.