Nous vîmes aussi quelques bandes de gazelles qui, gaies et alertes,

passèrent en sautant à côté de nous.

Le 27 juin, nous campâmes dans le voisinage de la misérable petite ville

d’_Attum-Kobri_. Avant d’y arriver, nous passâmes sur deux anciens ponts

romains le petit fleuve _Sab_ (appelé par les indigènes _Attum-Su_, eau

d’or). Je vis plusieurs ponts semblables en Syrie. Ils sont bien

conservés et pourront encore longtemps témoigner de l’ancienne

domination des Romains. Leurs arches, excessivement larges et élevées,

reposent sur de puissants piliers, et toute la construction est faite en

grosses pierres de taille; seulement, la montée et la descente sont si

roides que les bêtes sont obligées de grimper comme des chats.

Le 28 juin, nous arrivâmes à la petite ville d’_Erbil_, appelée

autrefois _Arbèle_[122], où, à mon grand déplaisir, nous restâmes

jusqu’au lendemain soir. Cette petite ville est fortifiée et située sur

une colline isolée au milieu de la vallée. Heureusement nous campâmes

près de quelques maisons du faubourg, au pied de la colline. Je trouvai

une hutte occupée par quelques personnes en compagnie de deux ânes et de

plusieurs poules. La propriétaire, femme arabe d’un extérieur dégoûtant,

me céda une petite place en échange d’une faible rétribution, et ainsi

je me trouvai au moins garantie contre les rayons brûlants du soleil.

Voilà à quoi se bornèrent toutes mes aises. Comme cette hutte était,

comparativement aux autres, un vrai palais, tous les voisins s’y

tenaient constamment. Depuis le grand matin jusqu’à la nuit, où l’on

allait s’établir sur les terrasses ou bien par terre devant la

maisonnette, il y avait toujours chambrée complète. Les uns venaient

pour causer; d’autres apportaient même de la farine et pétrissaient leur

pain au milieu du cercle, pour ne rien perdre de la conversation. Au

fond de la pièce, on baignait les enfants et on faisait la chasse à leur

vermine. Au milieu du tintamarre général, les ânes se mettaient à braire

et les poules salissaient tout. Les désagréments d’une telle société

sont bien certainement pires que la faim et la soif.

A la louange de ces bonnes gens, je dois dire qu’ils se conduisirent

envers moi d’une manière extrêmement convenable, quoique ce fût un

va-et-vient constant, non-seulement de femmes, mais aussi d’hommes de la

classe la plus basse et la plus pauvre du peuple. Les femmes même me

laissèrent ici en repos.

Le soir, avant notre départ, on fit cuire de la viande de mouton dans un

chaudron où l’on avait trempé du linge sale. On ôta le linge, mais on ne

nettoya pas le chaudron, et on prépara la soupe à la viande absolument

comme dans la maison de notre conducteur.

Le 30 juin, nous fîmes halte dans le petit village de _Sab_. Nous

passâmes le grand Sab sur des bateaux d’une espèce particulière, dont

l’invention remonte certainement à la plus haute antiquité. Ils

s’appellent _rafft_ et se composent d’outres en cuir gonflées, attachées

ensemble au moyen de quelques perches sur lesquelles on pose des

planches, des joncs et des roseaux. Dans notre rafft entraient

vingt-huit outres; il avait plus de deux mètres de large, était presque

aussi long, et portait trois charges de chevaux et une demi-douzaine

d’hommes. Comme notre caravane comptait trente-deux bêtes chargées, nous

mîmes une demi-journée à les passer. Les bêtes étaient attachées quatre

ou cinq ensemble et traînées à la longe par un homme assis à

califourchon sur une outre gonflée. Aux animaux plus faibles, tels que

les ânes, on attachait sur le dos une outre à moitié gonflée.

La nuit du 30 juin au 1^{er} juillet, la dernière de notre voyage, fut

une des plus pénibles; nous fîmes une marche de onze heures. A moitié

route, nous arrivâmes à la rivière _Hasar_, appelée _Gaumil_ par les

Grecs, et célèbre par le passage d’Alexandre le Grand. La rivière étant

large, mais peu profonde, nous la traversâmes sur nos montures. Nous

longeâmes toujours, à peu près à la même distance, la chaîne de

montagnes; çà et là seulement s’élevaient quelques caps ou quelques

collines basses toutes nues. Ce qui frappe dans cette partie de la

Mésopotamie, c’est l’absence d’arbres; pendant les cinq derniers jours

je n’en vis pas un seul. On conçoit donc facilement qu’on trouve dans ce

pays beaucoup de gens qui n’en ont jamais vu. Il y a des étendues de

vingt à trente milles où il ne pousse pas le moindre arbuste. Il est

encore heureux que du moins l’eau n’y manque pas. On rencontre chaque

jour une ou deux fois des rivières plus ou moins grandes.

Ce n’est que dans les cinq derniers milles qu’on aperçoit la ville de

_Mossoul_. Elle est située au milieu d’une très-grande vallée, sur une

colline peu élevée, sur la droite du Tigre, qui est déjà ici beaucoup

plus étroit que près de Bagdad.

A sept heures du matin nous arrivâmes à Mossoul.

J’étais parfaitement allègre: cependant quinze jours s’étaient passés

depuis que je n’avais rien pris de chaud, si ce n’est deux fois la soupe

au mouton couleur d’encre, à Kerkou et à Erbil, et, sans parler des

chaleurs épouvantables, des longues traites à dos de mule et d’autres

fatigues, j’avais été forcée de garder sur moi nuit et jour les mêmes

vêtements; je n’avais pas même pu changer de linge.

Je descendis d’abord dans le caravansérai, et je me fis conduire ensuite

chez le vice-consul anglais, M. Rassam, qui, déjà instruit de mon

arrivée par une lettre du résident anglais à Bagdad, M. Rawlinson,

m’avait fait préparer une petite chambre.

Je commençai par visiter la ville, dont les curiosités n’offrent rien de

bien remarquable. Elle est entourée de fortifications et compte environ

25 000 habitants, parmi lesquels se trouvent à peine une douzaine

d’Européens. Les bazars sont vastes, mais ne brillent nullement par leur

beauté. Entre ces bazars se trouvent beaucoup de cafés et quelques kans;

les entrées des maisons sont toutes étroites, basses, et munies de

fortes portes!

Cette disposition rappelle les temps passés, où l’on n’était jamais à

l’abri de surprises hostiles. Dans l’intérieur on voit de superbes

cours, de hautes chambres carrées avec de belles entrées et des fenêtres

au vaste cintre. Les chambranles des portes et des croisées, les

escaliers et les murs des pièces du rez-de-chaussée, sont généralement

faits d’un marbre qui, sans être très-fin et très-brillant, est

cependant plus beau à voir que de la brique. Une riche carrière de

marbre se trouve tout auprès des portes de la ville.

A Mossoul, on passe également les heures brûlantes de la journée dans

les sardabs. La plus grande chaleur règne au mois de juillet, où souvent

le _samoun_ brûlant du désert voisin souffle sur la ville. Pendant mon

court séjour à Mossoul, il y mourut subitement beaucoup de monde. On

attribua cette mortalité extraordinaire à la recrudescence de la

chaleur. Les sardabs mêmes ne préservent pas contre les miasmes

continuels, car la chaleur y atteint jusqu’à 29 degrés.

La gent volatile est aussi excessivement incommodée de cette

température. Les poules et les oiseaux ouvrent leurs becs tout larges,

et tiennent leurs ailes aussi éloignées que possible de leur corps. Les

hommes sont affectés de maux d’yeux; mais les boutons d’Alep sont plus

rares à Mossoul qu’à Bagdad, et les étrangers n’en subissent pas la

fatale influence.

Tout en souffrant beaucoup de la chaleur, je me trouvai parfaitement

bien, surtout sous le rapport de l’appétit. Je crois que j’aurais pu

manger à toute heure du jour; cela tenait sans doute à la diète

rigoureuse que j’avais observée malgré moi pendant mon trajet dans le

désert.

Ce qu’il y a de plus curieux à voir à Mossoul, c’est le palais du pacha,

situé à un demi-mille de la ville. Il se compose de plusieurs édifices

avec leurs jardins, et il est entouré de beaux murs par-dessus lesquels

la vue peut s’étendre, parce que le palais est plus bas que la ville. Il

se présente bien de loin, mais il perd à être regardé de près. Dans les

jardins, il y a quelques beaux groupes d’arbres dont on apprécie

d’autant plus le charme que ce sont les seuls qu’on trouve au loin à la

ronde.

Pendant mon séjour à Mossoul, il passa par hasard beaucoup de troupes

turques. Le pacha alla au-devant d’elles à cheval et fit ensuite son

entrée dans la ville en tête des fantassins. Pour la cavalerie, elle

resta hors de Mossoul et campa le long du Tigre. Je trouvai ces troupes

infiniment mieux équipées et plus exercées que celles que j’avais vues à

Constantinople en 1842. Elles avaient des culottes blanches, des vestes

de drap bleu avec des parements rouges, de bons souliers, etc.

Dès que je fus tant soit peu reposée des fatigues de mon voyage, je

priai mon aimable hôte de me donner un domestique pour me conduire aux

ruines de Ninive. Mais, au lieu d’être réduite à un domestique, j’y

allai en compagnie d’une sœur de Mme Rassam et d’un certain M. Ross.

Nous visitâmes un matin les ruines voisines, sur la rive opposée du

Tigre, près du petit village de _Nebi-Junus_, en face de la ville, et un

autre jour, les ruines plus éloignées, situées en aval, à 18 milles, et

appelées _Tel-Nemrod_.

Au dire de Strabon, Ninive était encore plus grande que Babylone. Elle

passe pour avoir été la plus grande ville du monde. Il fallait trois

journées entières pour en faire le tour. Les remparts, défendus par

quinze cents tours, avaient plus de trente mètres de haut, et trois

voitures pouvaient y passer de front. Le roi assyrien Ninus fonda

Ninive, environ 2200 ans avant Jésus-Christ.

Aujourd’hui, tout est couvert de terre; seulement, quand le laboureur

trace des sillons dans les champs, il rencontre de temps à autre des

fragments d’une brique, quelquefois même d’un marbre. Des chaînes de

collines plus ou moins élevées, qui dominent l’immense plaine sur la

rive gauche du Tigre, et dont on n’aperçoit pas la fin, couvrent, on

peut l’assurer avec certitude, les restes de cette ville.

En 1846, la Société du musée britannique envoya un savant distingué, M.

Layard, à Mossoul, pour y faire des fouilles. C’était la première

tentative qu’on eût jamais faite, et elle réussit on ne peut mieux.

On creusa près de _Nebi-Junus_ plusieurs conduits dans les collines, et

on rencontra bientôt de grands et superbes appartements; les murs

étaient revêtus d’épais carreaux de marbre, dans lesquels on avait

taillé des reliefs de haut en bas. On y voyait des rois avec leur

couronne et leurs insignes, des divinités avec de grandes ailes, des

guerriers avec leurs armes et leurs boucliers, des prises de villes, des

marches triomphales, des cortéges de chasse, etc. Malheureusement, il

manquait aux dessins la justesse du coup d’œil et des proportions, la

noblesse des formes et la perspective. Les collines qui couronnaient les

forts étaient à peine trois fois aussi hautes que les assaillants. Les

champs touchaient aux nuages, on distinguait à peine les arbres des

nénufars, et les têtes des hommes et des animaux étaient toutes faites

sur le même modèle, et toutes de profil[123]. Sur beaucoup de murs, on

trouvait ces signes ou caractères qui forment l’écriture dite

cunéiforme, et que l’on ne rencontre que sur les monuments persans et

babyloniens.

De tous les salons et appartements découverts à cette époque, il n’y en

avait qu’un seul dont les murs, au lieu d’être incrustés de marbre,

étaient revêtus de ciment fin. Mais, malgré les plus grands soins, il

fut impossible de les conserver. Exposé à l’air, le ciment se fendit,

éclata et se détacha. A la suite du terrible incendie qui mit toute la

ville en cendres et en ruines, le marbre a été en partie calciné,

dégradé. A mesure qu’on déterre les briques, elles se cassent en

morceaux et se pulvérisent. Tant de beaux appartements, tant de marbres

couverts de peintures et d’inscriptions, ont conduit à la conviction que

ce sont là les ruines d’une ancienne demeure royale.

Beaucoup de marbres, ornés de reliefs et de caractères cunéiformes, ont

été détachés avec soin des murs, et envoyés en Angleterre. Pendant mon

séjour à Bassora, je vis près du Tigre toute une cargaison de ces

antiquités, parmi lesquelles se trouvait même un sphinx.

Au retour, nous visitâmes le village de _Nebi-Junus_, situé près des

ruines, sur une petite éminence. Il n’est curieux que par une petite

mosquée qui renferme les cendres du prophète Jonas, et où des milliers

de fidèles se rendent tous les ans en pèlerinage.

Dans cette excursion, nous passâmes par beaucoup de champs où l’on était

occupé à séparer le blé de la paille, par un procédé tout particulier.

On se servait pour cela d’une machine composée de deux cuves en bois,

entre lesquelles on avait pratiqué un cylindre avec huit ou douze longs

couteaux ou couperets, larges et émoussés. La machine ressemblait à un

petit traîneau de paysan, et deux chevaux ou deux bœufs la tournaient

sur des bottes de blé, défaites et étalées, jusqu’à ce que tout fût

réduit en paille hachée. Cette paille était ensuite jetée en l’air par

pelletées, pour que le vent la séparât des grains.

Nous terminâmes cette excursion par la visite des sources sulfureuses

qui se trouvent presque au pied des murs de Mossoul. Ces eaux minérales

ne sont pas chaudes; cependant elles semblent renfermer beaucoup de

soufre, car on le sent de loin. Elles jaillissent dans des bassins

formés par la nature, qu’on a entourés de murs de près de trois mètres

de hauteur. Tout le monde peut s’y baigner, sans bourse délier; car ici,

on n’est pas aussi économe ni aussi avare qu’en Europe des dons de la

nature. Certaines heures sont conservées aux femmes, d’autres aux

hommes.

Le lendemain, nous allâmes à cheval jusqu’à la mosquée Elkosch, située

près de la ville, et où Sem, fils de Noé, a trouvé une sépulture. On ne

nous permit pas de pénétrer dans ce sanctuaire, ce qui ne fut sans doute

pas une grande perte pour nous, car tous ces monuments se ressemblent

et ne se distinguent les uns des autres ni par la structure ni par

l’ornementation intérieure.

Les fouilles de Ninive sont faites sur une plus grande échelle près de

_Tel-Nemrod_, contrée où les buttes sont plus nombreuses et plus

serrées. Tel-Nemrod est situé à dix-huit milles au-dessous de Mossoul.

Un soir, nous nous mîmes dans un rafft artistement fait, et nous

descendîmes au clair de lune, le long des rives peu attrayantes du

Tigre. Au bout de sept heures, environ à une heure du matin, nous

abordâmes près d’un misérable village qui porte le nom orgueilleux de

_Nemrod_. Nous éveillâmes quelques-uns des habitants, tous couchés

devant leurs cabanes; nous fîmes allumer du feu, et nous campâmes

jusqu’à l’aube du jour, sur quelques tapis que nous avions apportés avec

nous.

Au petit jour, nous montâmes à cheval (on trouve des chevaux dans tous

les villages), et nous nous rendîmes à l’endroit où se faisaient les

fouilles, à un mille du village. Nous vîmes beaucoup de buttes

découvertes, mais non pas comme à Herculanum, près de Naples, des

maisons, des rues, des places entières, et même la moitié d’une ville.

Ici, on n’a mis au jour que des salons isolés, ou tout au plus trois ou

quatre pièces contiguës, dont les murs extérieurs ne sont pas même

dégagés de la terre, et où l’on ne voit ni fenêtres ni portes.

Les objets découverts ressemblent tout à fait à ceux que l’on rencontre

dans le voisinage de Mossoul, seulement on les trouve en plus grande

quantité. Je vis, en outre, quelques divinités et quelques sphinx

taillés en pierre. Les premières représentaient des animaux à tête

humaine; elles étaient à peu près de la grosseur d’un éléphant. On avait

trouvé quatre de ces statues, mais deux étaient extrêmement endommagées.

Les autres, sans être en très-bon état, étaient cependant assez bien

conservées pour que l’on pût s’apercevoir qu’à l’époque où elles ont

été faites, la sculpture n’était pas encore arrivée à un haut degré de

perfection. Les sphinx étaient petits, et avaient malheureusement encore

plus souffert que les taureaux divins.

Peu de temps avant mon arrivée, un obélisque peu élevé, un petit sphinx

bien conservé, ainsi que d’autres objets, avaient été envoyés en

Angleterre.

Les fouilles commencées près de Tel-Nemrod ont été interrompues depuis

un an, et M. Layard a été rappelé à Londres. Dans la suite, on ordonna

même de combler les places découvertes, parce que les Arabes nomades

commençaient à tout endommager. Quand nous arrivâmes à Tel-Nemrod, on

avait déjà exécuté en partie cet ordre, mais bien des endroits restaient

encore à découvert.

Près de Nebi-Junus, on continue toujours les fouilles, auxquelles est

affectée une somme annuelle de cent livres sterling.

Le résident anglais à Bagdad, M. Rawlinson, s’est familiarisé d’une

manière toute particulière avec l’étude de l’écriture cunéiforme. Il la

déchiffre parfaitement, et on lui doit beaucoup de traductions.

Nous revînmes à Mossoul en cinq heures et demie. On ne saurait se faire

une idée de ce que peuvent supporter les chevaux arabes. On ne leur

accorda à Mossoul qu’un quart-d’heure de repos, on ne leur donna que de

l’eau, et pendant la plus grande chaleur du jour, ils furent obligés de

faire le trajet de retour (18 milles).

M. Ross me raconta que cela n’était rien comparativement aux courses

qu’on fait faire aux chevaux de poste. Les stations que ces pauvres

bêtes ont à parcourir sont éloignées de douze à dix-huit lieues (chaque

lieue est évaluée à quatre milles anglais). On peut voyager de cette

manière en poste de Mossoul, par Tokat, jusqu’à Constantinople. Les

meilleurs chevaux arabes se trouvent autour de Bagdad et de Mossoul.

Un chargé d’affaires de la reine d’Espagne venait justement d’acheter

douze superbes chevaux de race (huit juments et quatre étalons), dont le

plus cher revenait sur les lieux à cent cinquante livres sterling. Ils

étaient placés dans l’écurie de M. Rassam. Leurs belles têtes à longue

et mince encolure, leurs corps sveltes et leurs pieds délicats, auraient

enthousiasmé tout amateur de chevaux.

Enfin, à Mossoul, je pouvais, sinon sans grands dangers, du moins avec

l’espoir de mener à fin mon entreprise, songer à faire le voyage de

Perse si ardemment désiré. Je cherchai une caravane allant à Tauris.

Malheureusement je n’en trouvai aucune qui s’y rendît directement. Il

fallut donc me résigner à des haltes forcées et à de longs détours, ce

qui était d’autant plus fâcheux que je ne devais, à ce qu’on me disait,

rencontrer aucun Européen pendant tout le trajet.

Ces considérations ne me firent point reculer. M. Rassam fit prix en mon

nom pour le trajet de Mossoul à Ravandus, et me donna une lettre de

recommandation pour un des naturels du pays. Je me fis un petit

vocabulaire de mots arabes et persans, et le 8 juillet, avant le coucher

du soleil, je quittai l’aimable famille Rassam.

Au moment de partir, je ne pus me défendre d’une certaine inquiétude, et

je n’osai guère me flatter d’un heureux succès. Aussi, j’envoyai de

Mossoul en Europe mes papiers et mes notes, afin que, si l’on me

dévalisait et me tuait, le journal de mon voyage parvînt du moins à mes

fils[124].

[Illustration]

CHAPITRE XX.

Voyage en caravane à Ravandus.--Arrivée et séjour à Ravandus.--Une

famille kourde.--Suite du voyage, Sanh-Bulak, Oromia.--Les

missionnaires américains.--Kutschié.--Trois brigands

magnanimes.--Les kans persans et les bongolos anglais.--Arrivée à

Tauris.

Le 8 juillet 1848, sur le soir, le conducteur de la caravane vint me

chercher. Il avait l’air si peu recommandable que je me serais à peine

risquée à faire un mille en sa compagnie, si l’on ne m’avait pas assuré

que c’était un homme très-connu sur la place. Il avait pour costume des

haillons en lambeaux, et tout à fait la mine d’un brigand. Ali, tel

était son nom, me dit que les gens et les bagages étaient partis en

avant, et qu’ils campaient dans le kan à Nebi-Junus pour y passer la

nuit. On devait se mettre en route avant le lever du soleil. Je trouvai

trois hommes avec quelques bêtes de somme. Les hommes (des Kourdes)

n’avaient pas meilleure mine qu’Ali, si bien que je ne pouvais pas me

promettre grand’chose de bon de leur compagnie. Je m’établis pour la

nuit dans une cour sale du kan, mais j’avais un peu peur, et je ne

dormis pas beaucoup.

Le matin, je vis avec beaucoup d’étonnement qu’on ne faisait aucun

préparatif de départ. J’en demandai la raison à Ali, et je reçus pour

réponse que tous les voyageurs n’étaient pas réunis, qu’aussitôt qu’ils

arriveraient on partirait immédiatement. Espérant que ce délai ne serait

pas long, je n’osai pas quitter mon misérable gîte pour retourner à

Mossoul, dont je n’étais éloignée que d’un mille. Mais tout le jour se

passa à attendre, et les bonnes gens n’arrivèrent que le soir. Ils

étaient cinq, parmi lesquels un qui semblait riche, car il avait avec

lui deux domestiques et revenait d’un pèlerinage. Enfin, à dix heures du

soir, on partit. Après une marche de quatre heures, nous traversâmes

quelques chaînes de collines qui forment la ligne de démarcation entre

la Mésopotamie et le Kourdistan, nous passâmes par plusieurs bourgades,

et, le 10 juillet au matin, nous arrivâmes à _Secani_. Ali ne fit point

halte dans le village même, qui est situé près de la jolie rivière de

Kasir, mais de l’autre côté de la rivière, sur une colline, près de

quelques huttes abandonnées et à moitié tombées en ruine. Je courus

aussitôt à une des moins délabrées pour m’y assurer une bonne place, et

j’en trouvai heureusement une où le soleil ne pénétrait pas par le toit,

bien qu’il fût troué comme un crible. Le bon pèlerin, entré

immédiatement après en boitant, voulut m’en disputer la possession; mais

je jetai aussitôt mon manteau par terre et m’étendis dessus sans bouger

de place, sachant fort bien que le musulman n’use jamais de violence

envers une femme, pas même envers une chrétienne. En effet, ce que

j’avais pensé arriva. Il abandonna la place et s’en alla en grommelant.

Un des marchands en usa tout autrement à mon égard. S’étant aperçu que

je n’avais pour toute nourriture que du pain sec, tandis que lui, il

mangeait des concombres et des melons sucrés, il me donna un concombre

et un melon, et ne voulut pas recevoir d’argent. Le pèlerin fit un repas

aussi frugal que le marchand; cependant il n’aurait eu qu’à envoyer un

des domestiques au village pour faire chercher de la volaille, des œufs,

etc. La tempérance de ces gens est vraiment étonnante!

A six heures du soir, nous nous remîmes en route, et pendant les trois

premières heures nous montâmes sans cesse. Le sol était stérile et

couvert de pierres éboulées, qui, toutes pleines de trous, ressemblaient

à une ancienne lave durcie.

Vers les onze heures du matin, nous entrâmes dans une grande et belle

vallée, où la pleine lune reflétait sa brillante lumière. Nous voulûmes

faire halte en cet endroit, et ne pas continuer de voyager la nuit, car

notre caravane était peu nombreuse, et le Kourdistan est très-mal famé.

Nous passions par des chaumes, tout près de tas de blé amoncelés les uns

sur les autres. Tout à coup, une demi-douzaine d’hommes vigoureux, armés

de gros bâtons, s’élancèrent de derrière ces tas de blé comme d’une

embuscade. Ils saisirent nos chevaux par la bride, et, brandissant leurs

bâtons, nous apostrophèrent d’une manière terrible. J’étais fermement

convaincue que nous étions tombés entre les mains d’une bande de

brigands, et je me félicitais de l’heureuse idée que j’avais eue de

laisser à Mossoul les richesses que j’avais recueillies à Babylone et à

Ninive. Mes autres effets pouvaient facilement se remplacer. Cependant

un des nôtres venait de sauter de cheval, avait saisi un des hommes au

collet, et, le mettant en joue avec un pistolet chargé, menaçait de

faire feu. Cet acte de vigueur eut un excellent effet. Les brigands

abandonnèrent aussitôt l’offensive, se mirent à causer avec nous d’une

manière amicale, et nous indiquèrent même un bon campement; pour ce

service, ils réclamèrent un petit _buksish_ (pourboire) qu’on ne leur

refusa pas. On fit une collecte générale; mais, comme j’étais une femme,

on me fit la galanterie de ne me rien demander.

Nous passâmes ici les heures de la nuit, mais non pas sans être sur nos

gardes, car on ne se fiait pas à la paix jurée.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 36 / 47 段