passèrent en sautant à côté de nous.
Le 27 juin, nous campâmes dans le voisinage de la misérable petite ville
d’_Attum-Kobri_. Avant d’y arriver, nous passâmes sur deux anciens ponts
romains le petit fleuve _Sab_ (appelé par les indigènes _Attum-Su_, eau
d’or). Je vis plusieurs ponts semblables en Syrie. Ils sont bien
conservés et pourront encore longtemps témoigner de l’ancienne
domination des Romains. Leurs arches, excessivement larges et élevées,
reposent sur de puissants piliers, et toute la construction est faite en
grosses pierres de taille; seulement, la montée et la descente sont si
roides que les bêtes sont obligées de grimper comme des chats.
Le 28 juin, nous arrivâmes à la petite ville d’_Erbil_, appelée
autrefois _Arbèle_[122], où, à mon grand déplaisir, nous restâmes
jusqu’au lendemain soir. Cette petite ville est fortifiée et située sur
une colline isolée au milieu de la vallée. Heureusement nous campâmes
près de quelques maisons du faubourg, au pied de la colline. Je trouvai
une hutte occupée par quelques personnes en compagnie de deux ânes et de
plusieurs poules. La propriétaire, femme arabe d’un extérieur dégoûtant,
me céda une petite place en échange d’une faible rétribution, et ainsi
je me trouvai au moins garantie contre les rayons brûlants du soleil.
Voilà à quoi se bornèrent toutes mes aises. Comme cette hutte était,
comparativement aux autres, un vrai palais, tous les voisins s’y
tenaient constamment. Depuis le grand matin jusqu’à la nuit, où l’on
allait s’établir sur les terrasses ou bien par terre devant la
maisonnette, il y avait toujours chambrée complète. Les uns venaient
pour causer; d’autres apportaient même de la farine et pétrissaient leur
pain au milieu du cercle, pour ne rien perdre de la conversation. Au
fond de la pièce, on baignait les enfants et on faisait la chasse à leur
vermine. Au milieu du tintamarre général, les ânes se mettaient à braire
et les poules salissaient tout. Les désagréments d’une telle société
sont bien certainement pires que la faim et la soif.
A la louange de ces bonnes gens, je dois dire qu’ils se conduisirent
envers moi d’une manière extrêmement convenable, quoique ce fût un
va-et-vient constant, non-seulement de femmes, mais aussi d’hommes de la
classe la plus basse et la plus pauvre du peuple. Les femmes même me
laissèrent ici en repos.
Le soir, avant notre départ, on fit cuire de la viande de mouton dans un
chaudron où l’on avait trempé du linge sale. On ôta le linge, mais on ne
nettoya pas le chaudron, et on prépara la soupe à la viande absolument
comme dans la maison de notre conducteur.
Le 30 juin, nous fîmes halte dans le petit village de _Sab_. Nous
passâmes le grand Sab sur des bateaux d’une espèce particulière, dont
l’invention remonte certainement à la plus haute antiquité. Ils
s’appellent _rafft_ et se composent d’outres en cuir gonflées, attachées
ensemble au moyen de quelques perches sur lesquelles on pose des
planches, des joncs et des roseaux. Dans notre rafft entraient
vingt-huit outres; il avait plus de deux mètres de large, était presque
aussi long, et portait trois charges de chevaux et une demi-douzaine
d’hommes. Comme notre caravane comptait trente-deux bêtes chargées, nous
mîmes une demi-journée à les passer. Les bêtes étaient attachées quatre
ou cinq ensemble et traînées à la longe par un homme assis à
califourchon sur une outre gonflée. Aux animaux plus faibles, tels que
les ânes, on attachait sur le dos une outre à moitié gonflée.
La nuit du 30 juin au 1^{er} juillet, la dernière de notre voyage, fut
une des plus pénibles; nous fîmes une marche de onze heures. A moitié
route, nous arrivâmes à la rivière _Hasar_, appelée _Gaumil_ par les
Grecs, et célèbre par le passage d’Alexandre le Grand. La rivière étant
large, mais peu profonde, nous la traversâmes sur nos montures. Nous
longeâmes toujours, à peu près à la même distance, la chaîne de
montagnes; çà et là seulement s’élevaient quelques caps ou quelques
collines basses toutes nues. Ce qui frappe dans cette partie de la
Mésopotamie, c’est l’absence d’arbres; pendant les cinq derniers jours
je n’en vis pas un seul. On conçoit donc facilement qu’on trouve dans ce
pays beaucoup de gens qui n’en ont jamais vu. Il y a des étendues de
vingt à trente milles où il ne pousse pas le moindre arbuste. Il est
encore heureux que du moins l’eau n’y manque pas. On rencontre chaque
jour une ou deux fois des rivières plus ou moins grandes.
Ce n’est que dans les cinq derniers milles qu’on aperçoit la ville de
_Mossoul_. Elle est située au milieu d’une très-grande vallée, sur une
colline peu élevée, sur la droite du Tigre, qui est déjà ici beaucoup
plus étroit que près de Bagdad.
A sept heures du matin nous arrivâmes à Mossoul.
J’étais parfaitement allègre: cependant quinze jours s’étaient passés
depuis que je n’avais rien pris de chaud, si ce n’est deux fois la soupe
au mouton couleur d’encre, à Kerkou et à Erbil, et, sans parler des
chaleurs épouvantables, des longues traites à dos de mule et d’autres
fatigues, j’avais été forcée de garder sur moi nuit et jour les mêmes
vêtements; je n’avais pas même pu changer de linge.
Je descendis d’abord dans le caravansérai, et je me fis conduire ensuite
chez le vice-consul anglais, M. Rassam, qui, déjà instruit de mon
arrivée par une lettre du résident anglais à Bagdad, M. Rawlinson,
m’avait fait préparer une petite chambre.
Je commençai par visiter la ville, dont les curiosités n’offrent rien de
bien remarquable. Elle est entourée de fortifications et compte environ
25 000 habitants, parmi lesquels se trouvent à peine une douzaine
d’Européens. Les bazars sont vastes, mais ne brillent nullement par leur
beauté. Entre ces bazars se trouvent beaucoup de cafés et quelques kans;
les entrées des maisons sont toutes étroites, basses, et munies de
fortes portes!
Cette disposition rappelle les temps passés, où l’on n’était jamais à
l’abri de surprises hostiles. Dans l’intérieur on voit de superbes
cours, de hautes chambres carrées avec de belles entrées et des fenêtres
au vaste cintre. Les chambranles des portes et des croisées, les
escaliers et les murs des pièces du rez-de-chaussée, sont généralement
faits d’un marbre qui, sans être très-fin et très-brillant, est
cependant plus beau à voir que de la brique. Une riche carrière de
marbre se trouve tout auprès des portes de la ville.
A Mossoul, on passe également les heures brûlantes de la journée dans
les sardabs. La plus grande chaleur règne au mois de juillet, où souvent
le _samoun_ brûlant du désert voisin souffle sur la ville. Pendant mon
court séjour à Mossoul, il y mourut subitement beaucoup de monde. On
attribua cette mortalité extraordinaire à la recrudescence de la
chaleur. Les sardabs mêmes ne préservent pas contre les miasmes
continuels, car la chaleur y atteint jusqu’à 29 degrés.
La gent volatile est aussi excessivement incommodée de cette
température. Les poules et les oiseaux ouvrent leurs becs tout larges,
et tiennent leurs ailes aussi éloignées que possible de leur corps. Les
hommes sont affectés de maux d’yeux; mais les boutons d’Alep sont plus
rares à Mossoul qu’à Bagdad, et les étrangers n’en subissent pas la
fatale influence.
Tout en souffrant beaucoup de la chaleur, je me trouvai parfaitement
bien, surtout sous le rapport de l’appétit. Je crois que j’aurais pu
manger à toute heure du jour; cela tenait sans doute à la diète
rigoureuse que j’avais observée malgré moi pendant mon trajet dans le
désert.
Ce qu’il y a de plus curieux à voir à Mossoul, c’est le palais du pacha,
situé à un demi-mille de la ville. Il se compose de plusieurs édifices
avec leurs jardins, et il est entouré de beaux murs par-dessus lesquels
la vue peut s’étendre, parce que le palais est plus bas que la ville. Il
se présente bien de loin, mais il perd à être regardé de près. Dans les
jardins, il y a quelques beaux groupes d’arbres dont on apprécie
d’autant plus le charme que ce sont les seuls qu’on trouve au loin à la
ronde.
Pendant mon séjour à Mossoul, il passa par hasard beaucoup de troupes
turques. Le pacha alla au-devant d’elles à cheval et fit ensuite son
entrée dans la ville en tête des fantassins. Pour la cavalerie, elle
resta hors de Mossoul et campa le long du Tigre. Je trouvai ces troupes
infiniment mieux équipées et plus exercées que celles que j’avais vues à
Constantinople en 1842. Elles avaient des culottes blanches, des vestes
de drap bleu avec des parements rouges, de bons souliers, etc.
Dès que je fus tant soit peu reposée des fatigues de mon voyage, je
priai mon aimable hôte de me donner un domestique pour me conduire aux
ruines de Ninive. Mais, au lieu d’être réduite à un domestique, j’y
allai en compagnie d’une sœur de Mme Rassam et d’un certain M. Ross.
Nous visitâmes un matin les ruines voisines, sur la rive opposée du
Tigre, près du petit village de _Nebi-Junus_, en face de la ville, et un
autre jour, les ruines plus éloignées, situées en aval, à 18 milles, et
appelées _Tel-Nemrod_.
Au dire de Strabon, Ninive était encore plus grande que Babylone. Elle
passe pour avoir été la plus grande ville du monde. Il fallait trois
journées entières pour en faire le tour. Les remparts, défendus par
quinze cents tours, avaient plus de trente mètres de haut, et trois
voitures pouvaient y passer de front. Le roi assyrien Ninus fonda
Ninive, environ 2200 ans avant Jésus-Christ.
Aujourd’hui, tout est couvert de terre; seulement, quand le laboureur
trace des sillons dans les champs, il rencontre de temps à autre des
fragments d’une brique, quelquefois même d’un marbre. Des chaînes de
collines plus ou moins élevées, qui dominent l’immense plaine sur la
rive gauche du Tigre, et dont on n’aperçoit pas la fin, couvrent, on
peut l’assurer avec certitude, les restes de cette ville.
En 1846, la Société du musée britannique envoya un savant distingué, M.
Layard, à Mossoul, pour y faire des fouilles. C’était la première
tentative qu’on eût jamais faite, et elle réussit on ne peut mieux.
On creusa près de _Nebi-Junus_ plusieurs conduits dans les collines, et
on rencontra bientôt de grands et superbes appartements; les murs
étaient revêtus d’épais carreaux de marbre, dans lesquels on avait
taillé des reliefs de haut en bas. On y voyait des rois avec leur
couronne et leurs insignes, des divinités avec de grandes ailes, des
guerriers avec leurs armes et leurs boucliers, des prises de villes, des
marches triomphales, des cortéges de chasse, etc. Malheureusement, il
manquait aux dessins la justesse du coup d’œil et des proportions, la
noblesse des formes et la perspective. Les collines qui couronnaient les
forts étaient à peine trois fois aussi hautes que les assaillants. Les
champs touchaient aux nuages, on distinguait à peine les arbres des
nénufars, et les têtes des hommes et des animaux étaient toutes faites
sur le même modèle, et toutes de profil[123]. Sur beaucoup de murs, on
trouvait ces signes ou caractères qui forment l’écriture dite
cunéiforme, et que l’on ne rencontre que sur les monuments persans et
babyloniens.
De tous les salons et appartements découverts à cette époque, il n’y en
avait qu’un seul dont les murs, au lieu d’être incrustés de marbre,
étaient revêtus de ciment fin. Mais, malgré les plus grands soins, il
fut impossible de les conserver. Exposé à l’air, le ciment se fendit,
éclata et se détacha. A la suite du terrible incendie qui mit toute la
ville en cendres et en ruines, le marbre a été en partie calciné,
dégradé. A mesure qu’on déterre les briques, elles se cassent en
morceaux et se pulvérisent. Tant de beaux appartements, tant de marbres
couverts de peintures et d’inscriptions, ont conduit à la conviction que
ce sont là les ruines d’une ancienne demeure royale.
Beaucoup de marbres, ornés de reliefs et de caractères cunéiformes, ont
été détachés avec soin des murs, et envoyés en Angleterre. Pendant mon
séjour à Bassora, je vis près du Tigre toute une cargaison de ces
antiquités, parmi lesquelles se trouvait même un sphinx.
Au retour, nous visitâmes le village de _Nebi-Junus_, situé près des
ruines, sur une petite éminence. Il n’est curieux que par une petite
mosquée qui renferme les cendres du prophète Jonas, et où des milliers
de fidèles se rendent tous les ans en pèlerinage.
Dans cette excursion, nous passâmes par beaucoup de champs où l’on était
occupé à séparer le blé de la paille, par un procédé tout particulier.
On se servait pour cela d’une machine composée de deux cuves en bois,
entre lesquelles on avait pratiqué un cylindre avec huit ou douze longs
couteaux ou couperets, larges et émoussés. La machine ressemblait à un
petit traîneau de paysan, et deux chevaux ou deux bœufs la tournaient
sur des bottes de blé, défaites et étalées, jusqu’à ce que tout fût
réduit en paille hachée. Cette paille était ensuite jetée en l’air par
pelletées, pour que le vent la séparât des grains.
Nous terminâmes cette excursion par la visite des sources sulfureuses
qui se trouvent presque au pied des murs de Mossoul. Ces eaux minérales
ne sont pas chaudes; cependant elles semblent renfermer beaucoup de
soufre, car on le sent de loin. Elles jaillissent dans des bassins
formés par la nature, qu’on a entourés de murs de près de trois mètres
de hauteur. Tout le monde peut s’y baigner, sans bourse délier; car ici,
on n’est pas aussi économe ni aussi avare qu’en Europe des dons de la
nature. Certaines heures sont conservées aux femmes, d’autres aux
hommes.
Le lendemain, nous allâmes à cheval jusqu’à la mosquée Elkosch, située
près de la ville, et où Sem, fils de Noé, a trouvé une sépulture. On ne
nous permit pas de pénétrer dans ce sanctuaire, ce qui ne fut sans doute
pas une grande perte pour nous, car tous ces monuments se ressemblent
et ne se distinguent les uns des autres ni par la structure ni par
l’ornementation intérieure.
Les fouilles de Ninive sont faites sur une plus grande échelle près de
_Tel-Nemrod_, contrée où les buttes sont plus nombreuses et plus
serrées. Tel-Nemrod est situé à dix-huit milles au-dessous de Mossoul.
Un soir, nous nous mîmes dans un rafft artistement fait, et nous
descendîmes au clair de lune, le long des rives peu attrayantes du
Tigre. Au bout de sept heures, environ à une heure du matin, nous
abordâmes près d’un misérable village qui porte le nom orgueilleux de
_Nemrod_. Nous éveillâmes quelques-uns des habitants, tous couchés
devant leurs cabanes; nous fîmes allumer du feu, et nous campâmes
jusqu’à l’aube du jour, sur quelques tapis que nous avions apportés avec
nous.
Au petit jour, nous montâmes à cheval (on trouve des chevaux dans tous
les villages), et nous nous rendîmes à l’endroit où se faisaient les
fouilles, à un mille du village. Nous vîmes beaucoup de buttes
découvertes, mais non pas comme à Herculanum, près de Naples, des
maisons, des rues, des places entières, et même la moitié d’une ville.
Ici, on n’a mis au jour que des salons isolés, ou tout au plus trois ou
quatre pièces contiguës, dont les murs extérieurs ne sont pas même
dégagés de la terre, et où l’on ne voit ni fenêtres ni portes.
Les objets découverts ressemblent tout à fait à ceux que l’on rencontre
dans le voisinage de Mossoul, seulement on les trouve en plus grande
quantité. Je vis, en outre, quelques divinités et quelques sphinx
taillés en pierre. Les premières représentaient des animaux à tête
humaine; elles étaient à peu près de la grosseur d’un éléphant. On avait
trouvé quatre de ces statues, mais deux étaient extrêmement endommagées.
Les autres, sans être en très-bon état, étaient cependant assez bien
conservées pour que l’on pût s’apercevoir qu’à l’époque où elles ont
été faites, la sculpture n’était pas encore arrivée à un haut degré de
perfection. Les sphinx étaient petits, et avaient malheureusement encore
plus souffert que les taureaux divins.
Peu de temps avant mon arrivée, un obélisque peu élevé, un petit sphinx
bien conservé, ainsi que d’autres objets, avaient été envoyés en
Angleterre.
Les fouilles commencées près de Tel-Nemrod ont été interrompues depuis
un an, et M. Layard a été rappelé à Londres. Dans la suite, on ordonna
même de combler les places découvertes, parce que les Arabes nomades
commençaient à tout endommager. Quand nous arrivâmes à Tel-Nemrod, on
avait déjà exécuté en partie cet ordre, mais bien des endroits restaient
encore à découvert.
Près de Nebi-Junus, on continue toujours les fouilles, auxquelles est
affectée une somme annuelle de cent livres sterling.
Le résident anglais à Bagdad, M. Rawlinson, s’est familiarisé d’une
manière toute particulière avec l’étude de l’écriture cunéiforme. Il la
déchiffre parfaitement, et on lui doit beaucoup de traductions.
Nous revînmes à Mossoul en cinq heures et demie. On ne saurait se faire
une idée de ce que peuvent supporter les chevaux arabes. On ne leur
accorda à Mossoul qu’un quart-d’heure de repos, on ne leur donna que de
l’eau, et pendant la plus grande chaleur du jour, ils furent obligés de
faire le trajet de retour (18 milles).
M. Ross me raconta que cela n’était rien comparativement aux courses
qu’on fait faire aux chevaux de poste. Les stations que ces pauvres
bêtes ont à parcourir sont éloignées de douze à dix-huit lieues (chaque
lieue est évaluée à quatre milles anglais). On peut voyager de cette
manière en poste de Mossoul, par Tokat, jusqu’à Constantinople. Les
meilleurs chevaux arabes se trouvent autour de Bagdad et de Mossoul.
Un chargé d’affaires de la reine d’Espagne venait justement d’acheter
douze superbes chevaux de race (huit juments et quatre étalons), dont le
plus cher revenait sur les lieux à cent cinquante livres sterling. Ils
étaient placés dans l’écurie de M. Rassam. Leurs belles têtes à longue
et mince encolure, leurs corps sveltes et leurs pieds délicats, auraient
enthousiasmé tout amateur de chevaux.
Enfin, à Mossoul, je pouvais, sinon sans grands dangers, du moins avec
l’espoir de mener à fin mon entreprise, songer à faire le voyage de
Perse si ardemment désiré. Je cherchai une caravane allant à Tauris.
Malheureusement je n’en trouvai aucune qui s’y rendît directement. Il
fallut donc me résigner à des haltes forcées et à de longs détours, ce
qui était d’autant plus fâcheux que je ne devais, à ce qu’on me disait,
rencontrer aucun Européen pendant tout le trajet.
Ces considérations ne me firent point reculer. M. Rassam fit prix en mon
nom pour le trajet de Mossoul à Ravandus, et me donna une lettre de
recommandation pour un des naturels du pays. Je me fis un petit
vocabulaire de mots arabes et persans, et le 8 juillet, avant le coucher
du soleil, je quittai l’aimable famille Rassam.
Au moment de partir, je ne pus me défendre d’une certaine inquiétude, et
je n’osai guère me flatter d’un heureux succès. Aussi, j’envoyai de
Mossoul en Europe mes papiers et mes notes, afin que, si l’on me
dévalisait et me tuait, le journal de mon voyage parvînt du moins à mes
fils[124].
[Illustration]
CHAPITRE XX.
Voyage en caravane à Ravandus.--Arrivée et séjour à Ravandus.--Une
famille kourde.--Suite du voyage, Sanh-Bulak, Oromia.--Les
missionnaires américains.--Kutschié.--Trois brigands
magnanimes.--Les kans persans et les bongolos anglais.--Arrivée à
Tauris.
Le 8 juillet 1848, sur le soir, le conducteur de la caravane vint me
chercher. Il avait l’air si peu recommandable que je me serais à peine
risquée à faire un mille en sa compagnie, si l’on ne m’avait pas assuré
que c’était un homme très-connu sur la place. Il avait pour costume des
haillons en lambeaux, et tout à fait la mine d’un brigand. Ali, tel
était son nom, me dit que les gens et les bagages étaient partis en
avant, et qu’ils campaient dans le kan à Nebi-Junus pour y passer la
nuit. On devait se mettre en route avant le lever du soleil. Je trouvai
trois hommes avec quelques bêtes de somme. Les hommes (des Kourdes)
n’avaient pas meilleure mine qu’Ali, si bien que je ne pouvais pas me
promettre grand’chose de bon de leur compagnie. Je m’établis pour la
nuit dans une cour sale du kan, mais j’avais un peu peur, et je ne
dormis pas beaucoup.
Le matin, je vis avec beaucoup d’étonnement qu’on ne faisait aucun
préparatif de départ. J’en demandai la raison à Ali, et je reçus pour
réponse que tous les voyageurs n’étaient pas réunis, qu’aussitôt qu’ils
arriveraient on partirait immédiatement. Espérant que ce délai ne serait
pas long, je n’osai pas quitter mon misérable gîte pour retourner à
Mossoul, dont je n’étais éloignée que d’un mille. Mais tout le jour se
passa à attendre, et les bonnes gens n’arrivèrent que le soir. Ils
étaient cinq, parmi lesquels un qui semblait riche, car il avait avec
lui deux domestiques et revenait d’un pèlerinage. Enfin, à dix heures du
soir, on partit. Après une marche de quatre heures, nous traversâmes
quelques chaînes de collines qui forment la ligne de démarcation entre
la Mésopotamie et le Kourdistan, nous passâmes par plusieurs bourgades,
et, le 10 juillet au matin, nous arrivâmes à _Secani_. Ali ne fit point
halte dans le village même, qui est situé près de la jolie rivière de
Kasir, mais de l’autre côté de la rivière, sur une colline, près de
quelques huttes abandonnées et à moitié tombées en ruine. Je courus
aussitôt à une des moins délabrées pour m’y assurer une bonne place, et
j’en trouvai heureusement une où le soleil ne pénétrait pas par le toit,
bien qu’il fût troué comme un crible. Le bon pèlerin, entré
immédiatement après en boitant, voulut m’en disputer la possession; mais
je jetai aussitôt mon manteau par terre et m’étendis dessus sans bouger
de place, sachant fort bien que le musulman n’use jamais de violence
envers une femme, pas même envers une chrétienne. En effet, ce que
j’avais pensé arriva. Il abandonna la place et s’en alla en grommelant.
Un des marchands en usa tout autrement à mon égard. S’étant aperçu que
je n’avais pour toute nourriture que du pain sec, tandis que lui, il
mangeait des concombres et des melons sucrés, il me donna un concombre
et un melon, et ne voulut pas recevoir d’argent. Le pèlerin fit un repas
aussi frugal que le marchand; cependant il n’aurait eu qu’à envoyer un
des domestiques au village pour faire chercher de la volaille, des œufs,
etc. La tempérance de ces gens est vraiment étonnante!
A six heures du soir, nous nous remîmes en route, et pendant les trois
premières heures nous montâmes sans cesse. Le sol était stérile et
couvert de pierres éboulées, qui, toutes pleines de trous, ressemblaient
à une ancienne lave durcie.
Vers les onze heures du matin, nous entrâmes dans une grande et belle
vallée, où la pleine lune reflétait sa brillante lumière. Nous voulûmes
faire halte en cet endroit, et ne pas continuer de voyager la nuit, car
notre caravane était peu nombreuse, et le Kourdistan est très-mal famé.
Nous passions par des chaumes, tout près de tas de blé amoncelés les uns
sur les autres. Tout à coup, une demi-douzaine d’hommes vigoureux, armés
de gros bâtons, s’élancèrent de derrière ces tas de blé comme d’une
embuscade. Ils saisirent nos chevaux par la bride, et, brandissant leurs
bâtons, nous apostrophèrent d’une manière terrible. J’étais fermement
convaincue que nous étions tombés entre les mains d’une bande de
brigands, et je me félicitais de l’heureuse idée que j’avais eue de
laisser à Mossoul les richesses que j’avais recueillies à Babylone et à
Ninive. Mes autres effets pouvaient facilement se remplacer. Cependant
un des nôtres venait de sauter de cheval, avait saisi un des hommes au
collet, et, le mettant en joue avec un pistolet chargé, menaçait de
faire feu. Cet acte de vigueur eut un excellent effet. Les brigands
abandonnèrent aussitôt l’offensive, se mirent à causer avec nous d’une
manière amicale, et nous indiquèrent même un bon campement; pour ce
service, ils réclamèrent un petit _buksish_ (pourboire) qu’on ne leur
refusa pas. On fit une collecte générale; mais, comme j’étais une femme,
on me fit la galanterie de ne me rien demander.
Nous passâmes ici les heures de la nuit, mais non pas sans être sur nos
gardes, car on ne se fiait pas à la paix jurée.