_11 juillet._ A quatre heures, nous nous remîmes en route et, après une

course de six heures sur nos montures, nous arrivâmes au petit village

de _Selik_. Nous traversâmes plusieurs villages d’un misérable aspect.

Le plus léger coup de vent aurait suffi pour renverser les huttes,

construites de jonc et de paille. Le costume du peuple se rapproche de

celui de l’Orient; tous étaient bien pauvrement et salement vêtus, on

peut même dire déguenillés.

Près de Selik, nous eûmes la surprise de voir quelques figuiers et un

autre arbre d’une espèce plus grande. Dans ce pays, les arbres sont

regardés comme des objets de curiosité. Les montagnes qui nous

entouraient étaient nues et pelées, et, dans les vallées, on ne voyait

pousser que quelques artichauts sauvages, ou des plantes acanthiacées et

des immortelles.

Le noble pèlerin se permit de vouloir m’assigner ma place sous le grand

arbre où campait le gros de la caravane. Je ne daignai pas lui faire de

réponse, et j’allai m’établir sous un des figuiers. Ali, qui valait

beaucoup mieux que sa figure, m’apporta un pot de petit-lait. Aussi ce

jour mérite d’être rangé au nombre des meilleurs.

Plusieurs femmes du village vinrent me voir et me demandèrent de

l’argent; mais je n’en donnai à aucune; car je savais par expérience

qu’en donnant à l’une d’elles, on était assailli par toutes les autres.

Un jour, j’eus le malheur de donner ma bague à une petite fille;

aussitôt je me trouvai obsédée, non-seulement par toutes les petites

filles, mais aussi par leurs mères et leurs aïeules. J’eus toutes les

peines du monde à les empêcher de visiter mes poches de force. Depuis ce

temps, je fus plus circonspecte. Une des femmes de Selik, ayant vu sa

demande repoussée, donna à sa voix suppliante un son si menaçant, que je

fus enchantée de ne pas me trouver seule avec elle.

A quatre heures de l’après-midi, nous quittâmes Selik. Le pèlerin se

sépara de nous, et la caravane se trouva réduite à cinq hommes. Au bout

d’une heure et demie, nous arrivâmes à une éminence d’où nous eûmes la

vue d’une vaste campagne accidentée et bien cultivée. Le sol du

Kourdistan est infiniment supérieur à celui de la Mésopotamie. Aussi,

le pays est-il beaucoup plus peuplé, et on rencontre souvent des

villages sur la route.

Bien avant la nuit tombante, nous arrivâmes à une vallée qui se

distinguait par de fraîches rizières, de beaux buissons, du jonc et de

verts roseaux. Un gai ruisseau coulait à côté de nous; la chaleur ayant

fait place aux ombres du soir, il ne nous restait rien à désirer pour le

moment. Mais notre joie ne dura pas longtemps. Un des marchands se

sentit tout à coup saisi d’une si violente indisposition, qu’il fallut

nous arrêter sur la route. Il tomba presque de sa mule, s’affaissa

aussitôt sur lui-même et ne bougea plus. On le couvrit de tapis, mais on

ne put rien faire de plus pour lui, car on n’avait ni médicaments ni

quoi que ce fût pour le soulager. Heureusement, il s’assoupit et finit

par s’endormir après une couple d’heures. Nous nous blottîmes par terre

et nous suivîmes son exemple.

_12 juillet._ Notre malade avait recouvré la santé. Cela nous fut

doublement agréable; car nous avions à traverser des routes

excessivement montueuses et pierreuses. Il nous fallut, au lieu de

suivre les vallées, les côtoyer en gravissant et descendant sans cesse

des côtes escarpées, car le fond était entièrement occupé par un fleuve

au cours irrégulier, le Badin, qui tournait comme un serpent, et formait

de nombreuses sinuosités. Dans la vallée fleurissaient des grenadiers et

des oléandres; des vignes sauvages grimpaient contre des arbres et des

buissons, et des mélèzes croissaient sur les pentes des collines.

Après une course de six heures, fatigante et même périlleuse, nous

parvînmes à un passage du fleuve Badin; mais notre rafft était si petit

qu’il ne put transporter à la fois que deux personnes et peu de bagages.

Aussi mîmes-nous quatre heures pour traverser le fleuve. Non loin de cet

endroit, nous passâmes la nuit à _Vakani_.

_13 juillet._ Toute la journée, nous eûmes encore de mauvais chemins.

Il nous fallut gravir un formidable col de montagnes. On ne voyait de

tous côtés que pierres et rochers; mais, à ma grande surprise, je

remarquai que dans beaucoup d’endroits les pierres avaient été enlevées,

et que le moindre coin de terre avait été utilisé. Par-ci par-là il y

avait aussi de petits chênes rabougris. Toute cette contrée me rappelait

le sol montagneux de Trieste.

Quoiqu’il n’y eût pas de villages le long du chemin, le pays ne devait

cependant pas en manquer; car sur beaucoup de hauteurs, surtout celles

qui étaient ombragées de chênes, je trouvai de grands emplacements

disposés pour des sépultures. Dans tout le Kourdistan, on établit les

cimetières sur des points très-élevés.

Aujourd’hui, nous ne fîmes pas plus de sept heures de marche, et nous

nous arrêtâmes dans une vallée excessivement pittoresque, appelée

_Halifan_: elle est entourée de hautes et belles montagnes, qui, d’un

côté, s’abaissent insensiblement, tandis que de l’autre elles s’élèvent

d’une manière roide et escarpée. Tout était en fleurs dans la vallée; le

chaume alternait avec des tapis de verdure, des plantations de riz et de

tabac. Le village, adossé au pied d’une colline riante, était entouré de

peupliers, et un torrent impétueux d’eau claire comme le cristal, après

s’être frayé de force un passage dans un profond ravin, coulait

paisiblement dans la délicieuse vallée. Vers le soir, on voyait rentrer

de nombreux troupeaux de vaches, de brebis et de chèvres, qui le jour

paissaient sur les coteaux et sur les pentes des montagnes.

Nous allâmes camper loin du village. Je ne pus rien trouver à manger

avec mon pain sec, et je n’eus d’autre couche que la dure motte de terre

sur le chaume. Cependant, cette soirée compte parmi les plus belles de

ma vie; car le paysage qui m’entourait me dédommagea amplement de toutes

mes privations.

_14 juillet._ Ali ne nous accorda que la moitié de la nuit. Dès les

deux heures du matin, il nous fallut remonter à cheval. A quelques

centaines de pas de notre dernier gîte, nous entrâmes dans un défilé de

montagnes imposant. Les flancs élevés s’ouvraient pour livrer passage au

torrent et à un sentier étroit. Heureusement, la lune brillait du plus

vif éclat; autrement, il aurait été presque impossible aux bêtes les

plus exercées de gravir ce chemin étroit et périlleux, entre les pierres

roulées et les masses de rochers éboulés. Nos montures grimpèrent comme

des chamois sur les rebords aigus des flancs escarpés, et, d’un pas sûr,

nous firent passer près d’horribles abîmes, où le torrent se précipitait

de rocher en rocher avec un fracas épouvantable. Cette scène au milieu

de la nuit faisait frissonner et avait quelque chose de si saisissant,

que mes grossiers compagnons de voyage se turent involontairement. Nous

avançâmes sans proférer un seul mot, et ce silence de mort n’était

interrompu que par les pas retentissants de nos bêtes, et le bruit de

quelques pierres qui se détachaient sous leurs pieds et roulaient dans

l’abîme.

Nous pouvions avoir marché ainsi plus d’une heure, quand tout à coup la

lune se voila, de gros nuages de pluie s’amoncelèrent au-dessus de nos

têtes, et bientôt nous fûmes enveloppés de ténèbres si épaisses, qu’à

peine pouvions-nous voir à quelques pas devant nous. Le guide qui

marchait à notre côté battait à tout instant le briquet, pour éclairer

tant soit peu le sentier à l’aide des étincelles jaillissantes. Mais

cela ne nous fut pas d’un grand secours. Les bêtes commencèrent à

trébucher et à glisser. Obligés de nous arrêter, nous restâmes, l’un

derrière l’autre, immobiles et comme transformés soudain en pierres par

un coup de baguette.

Avec l’aurore, nous revînmes à la vie, et nous pressâmes gaiement le pas

de nos bêtes.

De toutes parts, dans un assez vaste rayon formant un superbe

amphithéâtre, ce n’étaient que pics et collines d’une beauté

ravissante. Des deux côtés de la route se dressaient, à de grandes

hauteurs, les flancs de rochers escarpés; devant et derrière nous, des

montagnes s’entassaient les unes au-dessus des autres, et au fond, la

perspective de ce tableau pittoresque était formée par un colosse

gigantesque tout couronné de neige. Ce défilé s’appelle _Ali-Bag_. Nous

montâmes sans discontinuer pendant trois heures et demie.

En approchant du plateau, nous aperçûmes à plusieurs endroits de petites

taches de sang; nous n’y fîmes d’abord que peu d’attention, car un

cheval ou un mulet pouvait s’être blessé contre une pierre et avoir

laissé ces traces. Mais bientôt nous arrivâmes à une place tout à fait

couverte de grosses taches. A cette vue, saisis d’une grande terreur,

nous cherchâmes à nous expliquer la cause de cette traînée de sang; en

plongeant nos regards dans le fond, nous découvrîmes deux cadavres. L’un

était accroché à cent pieds de la pente inclinée du pan de rocher;

l’autre avait roulé plus bas, et était à moitié caché par une saillie du

roc. Nous nous empressâmes de nous soustraire par la fuite à ce hideux

spectacle, que je ne pus, de plusieurs jours, effacer de ma mémoire.

Sur le plateau, toutes les pierres étaient percées de trous, comme si

d’autres pierres y étaient renfermées; mais en descendant, nous n’eûmes

plus occasion d’observer ce phénomène.

Dans la vallée, de l’autre côté du plateau, il y avait des ceps de

vigne, mais qui, faute d’appuis, ne s’élevaient pas beaucoup au-dessus

de terre.

Notre route continuait toujours au milieu des montagnes. Nous

descendions souvent dans des vallées, mais nous gravissions aussi plus

d’une hauteur. Enfin nous arrivâmes à un petit plateau qui s’abaissait

des deux côtés. Sur ce plateau était un petit village composé de huttes

de feuillage, et on voyait des fortifications sur les cimes de deux

montagnes voisines.

Mes compagnons de voyage restèrent dans cet endroit; mais Ali

m’accompagna encore pendant une demi-heure jusqu’à la petite ville de

_Ravandus_, qu’on n’aperçoit de ce côté que quand on y a déjà presque

pénétré.

On est frappé de la vue de cette ville, qui, sans être plus belle que

d’autres villes turques, se distingue par sa position toute

particulière. Placée sur un cône à pic isolé, et entourée de montagnes,

ses maisons sont construites en forme de terrasses les unes au-dessus

des autres, et ont des toits plats recouverts de terre bien foulée, qui

les font ressembler à des rues ou à des places étroites. Elles servent

aussi en partie de rues aux rangées de maisons supérieures, et souvent

on a de la peine à distinguer les rues des toits. Sur beaucoup de

terrasses, on a pratiqué des cloisons de feuillage derrière lesquelles

couchent les habitants. Le bas de la colline est entouré d’un mur

d’enceinte fortifié.

Quand j’aperçus ce nid d’aigle, je n’éprouvai pas une grande

satisfaction; je craignais que ce ne fût une mauvaise étape, et

malheureusement chaque pas que je fis en avant ne me confirma que trop

dans cette pensée. En effet, Ravandus était une des plus misérables

villes que j’eusse jamais rencontrées. Ali me conduisit par un triste

bazar dans une petite cour sale que je pris pour une écurie, mais qui

n’était rien moins que le kan; et enfin, quand je fus descendue de

cheval, il me mena dans un sombre taudis, où le marchand à qui j’étais

recommandée était assis par terre. Ce marchand, nommé Mansar, le premier

négociant de Ravandus, resta tout un quart d’heure à lire le billet de

quelques lignes que je lui apportais, et finit par me saluer en répétant

à plusieurs reprises: _Salem!_ ce qui veut dire: Sois le bienvenu!

Il pressentait sans doute, le digne homme, que je devais encore être à

jeun, car il eut l’humanité de faire servir sans retard un déjeuner

composé de pain, de mauvais fromage de lait de brebis et de melons. On

mangeait toutes ces choses à la fois. Ma faim s’accommoda parfaitement

de cette méthode. Aussi je mangeai sans désemparer; mais je fus loin de

m’acquitter aussi bien de la conversation. Mon hôte ne savait aucune

langue de l’Europe, et moi j’ignorais les langues de l’Asie. Réduite au

langage des signes, je m’efforçai de lui expliquer de mon mieux que je

désirais partir le plus tôt possible. Il me promit de faire tout ce qui

était en son pouvoir, et m’assura que pendant mon séjour à Ravandus il

prendrait soin de moi, que n’étant pas marié il ne pouvait me recevoir

chez lui, mais qu’il me logerait dans la maison d’un de ses parents.

En effet, après le déjeuner il me conduisit dans une maison qui

ressemblait à celle de l’Arabe de Kerkou, si ce n’est que la cour était

très-petite et remplie d’immondices. Sous la porte cochère et sur de

sales couvertures étaient accroupies quatre femmes dégoûtantes,

couvertes à moitié de haillons et jouant avec de petits enfants. Je fus

obligée de me blottir à côté d’elles, et, m’examinant des pieds jusqu’à

la tête, elles me soumirent à des investigations d’une excessive

curiosité. Je supportai tout cela pendant quelque temps; mais enfin, à

bout de patience, je m’échappai de cette attrayante compagnie pour

chercher un endroit de refuge, et pour réparer un peu le désordre de ma

toilette. Il y avait déjà six jours que je n’avais quitté mes vêtements,

et cela par une chaleur beaucoup plus étouffante que celle que j’avais

endurée sous la ligne. Je découvris une pièce sale et sombre qui,

indépendamment du dégoût qu’elle me causait, me faisait craindre d’y

trouver des insectes et principalement des scorpions, que je redoutais

par-dessus tout. J’avais lu dans plusieurs relations que leur nombre

était infini dans ces régions brûlantes, et je m’étais d’abord figuré

que partout il devait y en avoir. Peu à peu mes craintes diminuèrent,

car je n’en rencontrai pas dans les endroits les plus sales, dans les

ruines, dans les cours et les sardabs. En somme, je ne vis dans tout ce

long voyage que deux scorpions; mais j’eus beaucoup à souffrir de la

vermine, qu’on ne parvient à détruire qu’en brûlant les habits et le

linge.

A peine eus-je pris possession de mon misérable réduit, que les femmes

vinrent m’y pourchasser. Elles furent suivies d’une ribambelle d’enfants

et de plusieurs voisines qui avaient entendu parler de l’arrivée d’une

_Inglesi_[125]. Je me trouvai encore plus mal que sous la porte cochère.

Enfin, une des femmes eut l’heureuse idée de m’offrir un bain,

proposition que j’acceptai avec une grande joie. On prépara de l’eau

chaude et on me fit signe de venir. J’entrai dans l’étable aux brebis,

qui n’avait pas été nettoyée depuis des années, ou peut-être même depuis

qu’elle avait été faite. On mit à côté l’une de l’autre deux pierres sur

lesquelles je devais me placer, pour être inondée d’eau en présence de

toute la compagnie, qui me suivait comme mon ombre. Je signifiai à tout

ce monde de sortir, en déclarant que je saurais bien me rendre ce

service à moi-même. Enfin, les voilà partis; mais par malheur l’étable

n’avait pas de porte, et je restai exposée aux regards de cette foule

indiscrète. Aussi me fallut-il renoncer au plaisir que je m’étais promis

de me nettoyer et de me rafraîchir: car, comme on pense, je ne pus me

résigner à me baigner en public.

Je passai quatre jours parmi ces gens, les jours dans un trou sombre,

les soirées et les nuits sur la terrasse. Je fus contrainte, comme mon

hôtesse, de rester toujours blottie par terre; quand j’avais quelque

chose à écrire, mes genoux me servaient de table. Tous les jours on

disait: «Il partira demain une caravane.» Hélas! ce n’était que pour me

faire prendre patience; on voyait combien j’étais ennuyée et

tourmentée. Les femmes rôdaient toute la journée autour de moi; quand

elles cessaient de dormir ou de bavarder, elles se disputaient avec les

enfants. Elles aimaient mieux courir en haillons sales que de

raccommoder et de laver leurs effets. Les enfants tyrannisaient

singulièrement leurs parents, que pourtant ils ne battaient pas; mais

quand ils voulaient quelque chose et qu’on ne le leur donnait pas, ils

se roulaient par terre, frappaient autour d’eux des mains et des pieds,

criaient et hurlaient jusqu’à ce qu’on les eût contentés.

On ne faisait pas de repas réguliers pendant le jour; mais, en échange,

les femmes et les enfants étaient sans cesse à grignoter, à se bourrer

de pain, de concombres, de melons et de petit-lait. Le soir on se

baignait; tout le monde se lavait les mains, la figure et les pieds,

cérémonie qu’on répétait trois ou quatre fois avant la prière. Mais on

manquait de dévotion réelle; au milieu de la prière on jasait à droite

et à gauche! A parler vrai, n’en est-il pas de même chez nous?

Quelque grossiers que fussent les défauts de ces malheureux, je les

trouvai cependant très-bons et très-débonnaires. Ils ne se fâchaient pas

lorsqu’on les reprenait, ils sentaient leurs défauts et me donnaient

toujours raison quand je leur disais et leur expliquais quelque chose.

Ainsi la petite Ascha, enfant de sept ans, était très-mal élevée. Quand

on lui refusait ce qu’elle demandait, elle se jetait aussitôt par terre,

criait d’une manière affreuse, se roulait dans la boue et dans l’ordure,

et touchait de ses mains sales le pain, le melon et tout ce qui lui

tombait sous la main. J’essayai de lui faire comprendre combien une

pareille conduite était choquante, et j’y réussis au delà de mon

attente. Pour la corriger de ses méchancetés, je me mis à gesticuler

comme elle. L’enfant me regarda avec la plus grande surprise. Je lui

demandai si cela lui semblait beau. Elle comprit ce qu’il y avait de

vilain dans cette manière d’agir, et de ce moment je n’eus plus guère

besoin de la singer. Je l’habituai également à la propreté. Quand elle

s’était lavée avec beaucoup de soin, elle accourait gaiement me montrer

sa figure et ses petites mains. Aussi s’attacha-t-elle tellement à moi

dans ces quelques jours, qu’elle ne me quittait presque plus et qu’elle

cherchait par tous les moyens à m’être agréable.

J’eus autant de succès auprès des femmes. Après leur avoir montré leurs

robes déchirées, j’allai chercher une aiguille et du fil, et je leur

appris à les raccommoder. Elles goûtèrent ma leçon, et bientôt il y eut

une petite école de couture organisée autour de moi.

Que de bien on pourrait faire dans ce pays si on en savait la langue, et

si on avait la ferme volonté de répandre l’instruction parmi ces

infortunés! Il ne faudrait pas seulement s’occuper des enfants, mais

aussi des parents! Quel beau champ s’ouvrirait aux missionnaires s’ils

pouvaient se résoudre à vivre parmi ces hommes et à tenter de triompher

de leurs défauts par la charité et la patience! Mais, au lieu de

pénétrer eux-mêmes dans l’intérieur des familles de ce malheureux

peuple, ils lui consacrent tout au plus quelques heures de la journée et

font venir leurs disciples chez eux.

Les femmes et les filles, dans les pays de l’Asie, ne reçoivent pas

d’instruction; celles qui habitent les villes s’occupent peu ou pas du

tout, et sont presque toute la journée abandonnées à elles-mêmes. Les

hommes vont, avec le lever du soleil, au bazar où ils ont leurs

boutiques ou leurs ateliers; quant aux garçons déjà grands, ils vont à

l’école ou bien ils accompagnent leurs pères, et ce n’est qu’au coucher

du soleil que tout le monde rentre. A ce moment, il faut que le mari

trouve les tapis étendus sur la terrasse, le repas préparé, le narguileh

allumé. Il joue alors un peu avec les enfants, qui doivent s’éloigner

avec leurs mères pendant le repas. Les femmes ont plus de liberté et de

distractions dans les villages, où elles prennent d’ordinaire une part

active aux affaires de la maison. On dit, dans ce pays comme chez nous,

que le peuple des campagnes a plus de moralité que celui des villes.

Le costume des Kourdes riches est celui des Orientaux; mais celui des

gens du peuple en diffère un peu. Les hommes portent de larges pantalons

de toile, et par-dessus, une chemise qui descend jusqu’aux hanches, et

qu’une ceinture retient au milieu. Souvent ils passent encore par-dessus

la chemise une veste sans manches, faite d’une étoffe de coton brun

grossier, coupée en bandes larges comme la main, et réunies entre elles

par de larges coutures. D’autres portent, au lieu de pantalons blancs,

un pantalon bleu d’une extrême laideur, qui n’est proprement qu’un vaste

sac informe avec deux trous pour passer les pieds. La chaussure se

compose, ou de très-grands souliers d’une laine blanche et grossière

ornée de trois houppes, ou de bottes courtes très-larges, en cuir rouge

ou jaune, qui ne montent pas plus haut que la cheville et qui sont

garnies de grands fers d’un pouce de hauteur. Pour coiffure ils ont un

turban.

Les femmes portent de longs et larges pantalons blancs, des chemises

bleues qui descendent souvent à cinquante centimètres sur les jambes, et

que l’on retrousse au moyen d’une ceinture. Par derrière, un grand châle

bleu les couvre depuis la nuque jusqu’aux mollets. Elles portent, comme

les hommes, des bottes garnies de fers. Elles roulent autour de leur

tête des mouchoirs noirs en forme de turbans, ou bien elles portent des

turbans rouges dont le fond très-large est couvert d’un cercle de

monnaies d’argent. Autour de ce turban, elles roulent un petit mouchoir

de soie de couleur, et par-dessus, elles mettent une guirlande de

courtes franges de soie noire. Cette guirlande ressemble à une belle et

riche fourrure, et elle est posée de manière à former un riche diadème

et à laisser le front dégagé. Les cheveux tombent par-dessus les

épaules en beaucoup de minces tresses, et du turban descend par derrière

une grosse chaîne d’argent. Il est difficile de trouver une coiffure qui

aille mieux.

Les femmes et les filles vont la figure découverte, et j’ai vu à

Ravandus plusieurs belles jeunes filles d’une noble physionomie. Leur

teint est un peu brun, les cils et les sourcils sont teints avec de

l’orpin en noir et les cheveux en brun rouge. Parmi le bas peuple, on

voit encore par-ci par-là de petits anneaux passés dans les narines.

M. Mansur me fit donner une très-bonne nourriture. Le matin, on me

servait du petit-lait, du pain et des concombres, quelquefois même des

dattes rôties au beurre, que je ne trouvais pas très-bonnes au goût. Le

soir, on me donnait du mouton au riz ou bien une macédoine de riz,

d’orge, de maïs, de concombres, d’oignons et de hachis. Comme je me

portais bien et que j’avais bon appétit, tout cela me parut excellent.

L’eau et le petit-lait se prennent très-froids, car on y jette toujours

un morceau de glace. La glace ne se trouve pas seulement en grande

quantité dans les villes, mais aussi dans le plus petit village. Elle

vient de la montagne voisine. Les habitants en mangent souvent de gros

morceaux avec délice.

Tout en reconnaissant la peine que se donnaient M. Mansur et ses parents

pour me rendre mon séjour à Ravandus, sinon très-agréable (comme ils le

croyaient), du moins supportable, je n’en fus pas moins agréablement

surprise quand Ali vint un matin m’apprendre qu’il avait trouvé à faire

un petit transport pour _Sauh-Bulak_ (à 70 milles), endroit qui se

trouvait sur ma route. Le même soir je me rendis dans le caravansérai,

et le lendemain, 18 juillet, avant le coucher du soleil, on se mit en

route.

M. Mansur fut jusqu’à la fin très-hospitalier avec moi; non-seulement il

me donna une lettre pour un Persan établi à Sauh-Bulak, mais il me

pourvut aussi pour le voyage de pain, de quelques melons et concombres,

et d’un sac de lait aigre. Ce lait me fit beaucoup de bien, et je le

recommanderai à tout voyageur comme très-rafraîchissant.

On met du lait aigre dans un petit sac de toile épaisse; la partie

aqueuse passe à travers; quant à la substance caillée, on peut la sortir

avec une cuiller et la délayer à volonté. Pendant les chaleurs le lait

se transforme en fromage le quatrième ou cinquième jour, mais il ne

cesse pas d’être bon à manger, et, dans un intervalle de quatre ou cinq

jours, on passe d’ordinaire dans des endroits où l’on peut renouveler

ses provisions.

Le premier jour, nous suivîmes continuellement d’étroites vallées entre

de hautes montagnes. Les chemins étaient très-mauvais, et il nous fallut

souvent gravir des sommets assez élevés pour passer d’une vallée dans

l’autre. Le terrain, bien que pierreux, était cultivé autant que

possible. Nous nous arrêtâmes à Tschomarichen.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 37 / 47 段