course de six heures sur nos montures, nous arrivâmes au petit village
de _Selik_. Nous traversâmes plusieurs villages d’un misérable aspect.
Le plus léger coup de vent aurait suffi pour renverser les huttes,
construites de jonc et de paille. Le costume du peuple se rapproche de
celui de l’Orient; tous étaient bien pauvrement et salement vêtus, on
peut même dire déguenillés.
Près de Selik, nous eûmes la surprise de voir quelques figuiers et un
autre arbre d’une espèce plus grande. Dans ce pays, les arbres sont
regardés comme des objets de curiosité. Les montagnes qui nous
entouraient étaient nues et pelées, et, dans les vallées, on ne voyait
pousser que quelques artichauts sauvages, ou des plantes acanthiacées et
des immortelles.
Le noble pèlerin se permit de vouloir m’assigner ma place sous le grand
arbre où campait le gros de la caravane. Je ne daignai pas lui faire de
réponse, et j’allai m’établir sous un des figuiers. Ali, qui valait
beaucoup mieux que sa figure, m’apporta un pot de petit-lait. Aussi ce
jour mérite d’être rangé au nombre des meilleurs.
Plusieurs femmes du village vinrent me voir et me demandèrent de
l’argent; mais je n’en donnai à aucune; car je savais par expérience
qu’en donnant à l’une d’elles, on était assailli par toutes les autres.
Un jour, j’eus le malheur de donner ma bague à une petite fille;
aussitôt je me trouvai obsédée, non-seulement par toutes les petites
filles, mais aussi par leurs mères et leurs aïeules. J’eus toutes les
peines du monde à les empêcher de visiter mes poches de force. Depuis ce
temps, je fus plus circonspecte. Une des femmes de Selik, ayant vu sa
demande repoussée, donna à sa voix suppliante un son si menaçant, que je
fus enchantée de ne pas me trouver seule avec elle.
A quatre heures de l’après-midi, nous quittâmes Selik. Le pèlerin se
sépara de nous, et la caravane se trouva réduite à cinq hommes. Au bout
d’une heure et demie, nous arrivâmes à une éminence d’où nous eûmes la
vue d’une vaste campagne accidentée et bien cultivée. Le sol du
Kourdistan est infiniment supérieur à celui de la Mésopotamie. Aussi,
le pays est-il beaucoup plus peuplé, et on rencontre souvent des
villages sur la route.
Bien avant la nuit tombante, nous arrivâmes à une vallée qui se
distinguait par de fraîches rizières, de beaux buissons, du jonc et de
verts roseaux. Un gai ruisseau coulait à côté de nous; la chaleur ayant
fait place aux ombres du soir, il ne nous restait rien à désirer pour le
moment. Mais notre joie ne dura pas longtemps. Un des marchands se
sentit tout à coup saisi d’une si violente indisposition, qu’il fallut
nous arrêter sur la route. Il tomba presque de sa mule, s’affaissa
aussitôt sur lui-même et ne bougea plus. On le couvrit de tapis, mais on
ne put rien faire de plus pour lui, car on n’avait ni médicaments ni
quoi que ce fût pour le soulager. Heureusement, il s’assoupit et finit
par s’endormir après une couple d’heures. Nous nous blottîmes par terre
et nous suivîmes son exemple.
_12 juillet._ Notre malade avait recouvré la santé. Cela nous fut
doublement agréable; car nous avions à traverser des routes
excessivement montueuses et pierreuses. Il nous fallut, au lieu de
suivre les vallées, les côtoyer en gravissant et descendant sans cesse
des côtes escarpées, car le fond était entièrement occupé par un fleuve
au cours irrégulier, le Badin, qui tournait comme un serpent, et formait
de nombreuses sinuosités. Dans la vallée fleurissaient des grenadiers et
des oléandres; des vignes sauvages grimpaient contre des arbres et des
buissons, et des mélèzes croissaient sur les pentes des collines.
Après une course de six heures, fatigante et même périlleuse, nous
parvînmes à un passage du fleuve Badin; mais notre rafft était si petit
qu’il ne put transporter à la fois que deux personnes et peu de bagages.
Aussi mîmes-nous quatre heures pour traverser le fleuve. Non loin de cet
endroit, nous passâmes la nuit à _Vakani_.
_13 juillet._ Toute la journée, nous eûmes encore de mauvais chemins.
Il nous fallut gravir un formidable col de montagnes. On ne voyait de
tous côtés que pierres et rochers; mais, à ma grande surprise, je
remarquai que dans beaucoup d’endroits les pierres avaient été enlevées,
et que le moindre coin de terre avait été utilisé. Par-ci par-là il y
avait aussi de petits chênes rabougris. Toute cette contrée me rappelait
le sol montagneux de Trieste.
Quoiqu’il n’y eût pas de villages le long du chemin, le pays ne devait
cependant pas en manquer; car sur beaucoup de hauteurs, surtout celles
qui étaient ombragées de chênes, je trouvai de grands emplacements
disposés pour des sépultures. Dans tout le Kourdistan, on établit les
cimetières sur des points très-élevés.
Aujourd’hui, nous ne fîmes pas plus de sept heures de marche, et nous
nous arrêtâmes dans une vallée excessivement pittoresque, appelée
_Halifan_: elle est entourée de hautes et belles montagnes, qui, d’un
côté, s’abaissent insensiblement, tandis que de l’autre elles s’élèvent
d’une manière roide et escarpée. Tout était en fleurs dans la vallée; le
chaume alternait avec des tapis de verdure, des plantations de riz et de
tabac. Le village, adossé au pied d’une colline riante, était entouré de
peupliers, et un torrent impétueux d’eau claire comme le cristal, après
s’être frayé de force un passage dans un profond ravin, coulait
paisiblement dans la délicieuse vallée. Vers le soir, on voyait rentrer
de nombreux troupeaux de vaches, de brebis et de chèvres, qui le jour
paissaient sur les coteaux et sur les pentes des montagnes.
Nous allâmes camper loin du village. Je ne pus rien trouver à manger
avec mon pain sec, et je n’eus d’autre couche que la dure motte de terre
sur le chaume. Cependant, cette soirée compte parmi les plus belles de
ma vie; car le paysage qui m’entourait me dédommagea amplement de toutes
mes privations.
_14 juillet._ Ali ne nous accorda que la moitié de la nuit. Dès les
deux heures du matin, il nous fallut remonter à cheval. A quelques
centaines de pas de notre dernier gîte, nous entrâmes dans un défilé de
montagnes imposant. Les flancs élevés s’ouvraient pour livrer passage au
torrent et à un sentier étroit. Heureusement, la lune brillait du plus
vif éclat; autrement, il aurait été presque impossible aux bêtes les
plus exercées de gravir ce chemin étroit et périlleux, entre les pierres
roulées et les masses de rochers éboulés. Nos montures grimpèrent comme
des chamois sur les rebords aigus des flancs escarpés, et, d’un pas sûr,
nous firent passer près d’horribles abîmes, où le torrent se précipitait
de rocher en rocher avec un fracas épouvantable. Cette scène au milieu
de la nuit faisait frissonner et avait quelque chose de si saisissant,
que mes grossiers compagnons de voyage se turent involontairement. Nous
avançâmes sans proférer un seul mot, et ce silence de mort n’était
interrompu que par les pas retentissants de nos bêtes, et le bruit de
quelques pierres qui se détachaient sous leurs pieds et roulaient dans
l’abîme.
Nous pouvions avoir marché ainsi plus d’une heure, quand tout à coup la
lune se voila, de gros nuages de pluie s’amoncelèrent au-dessus de nos
têtes, et bientôt nous fûmes enveloppés de ténèbres si épaisses, qu’à
peine pouvions-nous voir à quelques pas devant nous. Le guide qui
marchait à notre côté battait à tout instant le briquet, pour éclairer
tant soit peu le sentier à l’aide des étincelles jaillissantes. Mais
cela ne nous fut pas d’un grand secours. Les bêtes commencèrent à
trébucher et à glisser. Obligés de nous arrêter, nous restâmes, l’un
derrière l’autre, immobiles et comme transformés soudain en pierres par
un coup de baguette.
Avec l’aurore, nous revînmes à la vie, et nous pressâmes gaiement le pas
de nos bêtes.
De toutes parts, dans un assez vaste rayon formant un superbe
amphithéâtre, ce n’étaient que pics et collines d’une beauté
ravissante. Des deux côtés de la route se dressaient, à de grandes
hauteurs, les flancs de rochers escarpés; devant et derrière nous, des
montagnes s’entassaient les unes au-dessus des autres, et au fond, la
perspective de ce tableau pittoresque était formée par un colosse
gigantesque tout couronné de neige. Ce défilé s’appelle _Ali-Bag_. Nous
montâmes sans discontinuer pendant trois heures et demie.
En approchant du plateau, nous aperçûmes à plusieurs endroits de petites
taches de sang; nous n’y fîmes d’abord que peu d’attention, car un
cheval ou un mulet pouvait s’être blessé contre une pierre et avoir
laissé ces traces. Mais bientôt nous arrivâmes à une place tout à fait
couverte de grosses taches. A cette vue, saisis d’une grande terreur,
nous cherchâmes à nous expliquer la cause de cette traînée de sang; en
plongeant nos regards dans le fond, nous découvrîmes deux cadavres. L’un
était accroché à cent pieds de la pente inclinée du pan de rocher;
l’autre avait roulé plus bas, et était à moitié caché par une saillie du
roc. Nous nous empressâmes de nous soustraire par la fuite à ce hideux
spectacle, que je ne pus, de plusieurs jours, effacer de ma mémoire.
Sur le plateau, toutes les pierres étaient percées de trous, comme si
d’autres pierres y étaient renfermées; mais en descendant, nous n’eûmes
plus occasion d’observer ce phénomène.
Dans la vallée, de l’autre côté du plateau, il y avait des ceps de
vigne, mais qui, faute d’appuis, ne s’élevaient pas beaucoup au-dessus
de terre.
Notre route continuait toujours au milieu des montagnes. Nous
descendions souvent dans des vallées, mais nous gravissions aussi plus
d’une hauteur. Enfin nous arrivâmes à un petit plateau qui s’abaissait
des deux côtés. Sur ce plateau était un petit village composé de huttes
de feuillage, et on voyait des fortifications sur les cimes de deux
montagnes voisines.
Mes compagnons de voyage restèrent dans cet endroit; mais Ali
m’accompagna encore pendant une demi-heure jusqu’à la petite ville de
_Ravandus_, qu’on n’aperçoit de ce côté que quand on y a déjà presque
pénétré.
On est frappé de la vue de cette ville, qui, sans être plus belle que
d’autres villes turques, se distingue par sa position toute
particulière. Placée sur un cône à pic isolé, et entourée de montagnes,
ses maisons sont construites en forme de terrasses les unes au-dessus
des autres, et ont des toits plats recouverts de terre bien foulée, qui
les font ressembler à des rues ou à des places étroites. Elles servent
aussi en partie de rues aux rangées de maisons supérieures, et souvent
on a de la peine à distinguer les rues des toits. Sur beaucoup de
terrasses, on a pratiqué des cloisons de feuillage derrière lesquelles
couchent les habitants. Le bas de la colline est entouré d’un mur
d’enceinte fortifié.
Quand j’aperçus ce nid d’aigle, je n’éprouvai pas une grande
satisfaction; je craignais que ce ne fût une mauvaise étape, et
malheureusement chaque pas que je fis en avant ne me confirma que trop
dans cette pensée. En effet, Ravandus était une des plus misérables
villes que j’eusse jamais rencontrées. Ali me conduisit par un triste
bazar dans une petite cour sale que je pris pour une écurie, mais qui
n’était rien moins que le kan; et enfin, quand je fus descendue de
cheval, il me mena dans un sombre taudis, où le marchand à qui j’étais
recommandée était assis par terre. Ce marchand, nommé Mansar, le premier
négociant de Ravandus, resta tout un quart d’heure à lire le billet de
quelques lignes que je lui apportais, et finit par me saluer en répétant
à plusieurs reprises: _Salem!_ ce qui veut dire: Sois le bienvenu!
Il pressentait sans doute, le digne homme, que je devais encore être à
jeun, car il eut l’humanité de faire servir sans retard un déjeuner
composé de pain, de mauvais fromage de lait de brebis et de melons. On
mangeait toutes ces choses à la fois. Ma faim s’accommoda parfaitement
de cette méthode. Aussi je mangeai sans désemparer; mais je fus loin de
m’acquitter aussi bien de la conversation. Mon hôte ne savait aucune
langue de l’Europe, et moi j’ignorais les langues de l’Asie. Réduite au
langage des signes, je m’efforçai de lui expliquer de mon mieux que je
désirais partir le plus tôt possible. Il me promit de faire tout ce qui
était en son pouvoir, et m’assura que pendant mon séjour à Ravandus il
prendrait soin de moi, que n’étant pas marié il ne pouvait me recevoir
chez lui, mais qu’il me logerait dans la maison d’un de ses parents.
En effet, après le déjeuner il me conduisit dans une maison qui
ressemblait à celle de l’Arabe de Kerkou, si ce n’est que la cour était
très-petite et remplie d’immondices. Sous la porte cochère et sur de
sales couvertures étaient accroupies quatre femmes dégoûtantes,
couvertes à moitié de haillons et jouant avec de petits enfants. Je fus
obligée de me blottir à côté d’elles, et, m’examinant des pieds jusqu’à
la tête, elles me soumirent à des investigations d’une excessive
curiosité. Je supportai tout cela pendant quelque temps; mais enfin, à
bout de patience, je m’échappai de cette attrayante compagnie pour
chercher un endroit de refuge, et pour réparer un peu le désordre de ma
toilette. Il y avait déjà six jours que je n’avais quitté mes vêtements,
et cela par une chaleur beaucoup plus étouffante que celle que j’avais
endurée sous la ligne. Je découvris une pièce sale et sombre qui,
indépendamment du dégoût qu’elle me causait, me faisait craindre d’y
trouver des insectes et principalement des scorpions, que je redoutais
par-dessus tout. J’avais lu dans plusieurs relations que leur nombre
était infini dans ces régions brûlantes, et je m’étais d’abord figuré
que partout il devait y en avoir. Peu à peu mes craintes diminuèrent,
car je n’en rencontrai pas dans les endroits les plus sales, dans les
ruines, dans les cours et les sardabs. En somme, je ne vis dans tout ce
long voyage que deux scorpions; mais j’eus beaucoup à souffrir de la
vermine, qu’on ne parvient à détruire qu’en brûlant les habits et le
linge.
A peine eus-je pris possession de mon misérable réduit, que les femmes
vinrent m’y pourchasser. Elles furent suivies d’une ribambelle d’enfants
et de plusieurs voisines qui avaient entendu parler de l’arrivée d’une
_Inglesi_[125]. Je me trouvai encore plus mal que sous la porte cochère.
Enfin, une des femmes eut l’heureuse idée de m’offrir un bain,
proposition que j’acceptai avec une grande joie. On prépara de l’eau
chaude et on me fit signe de venir. J’entrai dans l’étable aux brebis,
qui n’avait pas été nettoyée depuis des années, ou peut-être même depuis
qu’elle avait été faite. On mit à côté l’une de l’autre deux pierres sur
lesquelles je devais me placer, pour être inondée d’eau en présence de
toute la compagnie, qui me suivait comme mon ombre. Je signifiai à tout
ce monde de sortir, en déclarant que je saurais bien me rendre ce
service à moi-même. Enfin, les voilà partis; mais par malheur l’étable
n’avait pas de porte, et je restai exposée aux regards de cette foule
indiscrète. Aussi me fallut-il renoncer au plaisir que je m’étais promis
de me nettoyer et de me rafraîchir: car, comme on pense, je ne pus me
résigner à me baigner en public.
Je passai quatre jours parmi ces gens, les jours dans un trou sombre,
les soirées et les nuits sur la terrasse. Je fus contrainte, comme mon
hôtesse, de rester toujours blottie par terre; quand j’avais quelque
chose à écrire, mes genoux me servaient de table. Tous les jours on
disait: «Il partira demain une caravane.» Hélas! ce n’était que pour me
faire prendre patience; on voyait combien j’étais ennuyée et
tourmentée. Les femmes rôdaient toute la journée autour de moi; quand
elles cessaient de dormir ou de bavarder, elles se disputaient avec les
enfants. Elles aimaient mieux courir en haillons sales que de
raccommoder et de laver leurs effets. Les enfants tyrannisaient
singulièrement leurs parents, que pourtant ils ne battaient pas; mais
quand ils voulaient quelque chose et qu’on ne le leur donnait pas, ils
se roulaient par terre, frappaient autour d’eux des mains et des pieds,
criaient et hurlaient jusqu’à ce qu’on les eût contentés.
On ne faisait pas de repas réguliers pendant le jour; mais, en échange,
les femmes et les enfants étaient sans cesse à grignoter, à se bourrer
de pain, de concombres, de melons et de petit-lait. Le soir on se
baignait; tout le monde se lavait les mains, la figure et les pieds,
cérémonie qu’on répétait trois ou quatre fois avant la prière. Mais on
manquait de dévotion réelle; au milieu de la prière on jasait à droite
et à gauche! A parler vrai, n’en est-il pas de même chez nous?
Quelque grossiers que fussent les défauts de ces malheureux, je les
trouvai cependant très-bons et très-débonnaires. Ils ne se fâchaient pas
lorsqu’on les reprenait, ils sentaient leurs défauts et me donnaient
toujours raison quand je leur disais et leur expliquais quelque chose.
Ainsi la petite Ascha, enfant de sept ans, était très-mal élevée. Quand
on lui refusait ce qu’elle demandait, elle se jetait aussitôt par terre,
criait d’une manière affreuse, se roulait dans la boue et dans l’ordure,
et touchait de ses mains sales le pain, le melon et tout ce qui lui
tombait sous la main. J’essayai de lui faire comprendre combien une
pareille conduite était choquante, et j’y réussis au delà de mon
attente. Pour la corriger de ses méchancetés, je me mis à gesticuler
comme elle. L’enfant me regarda avec la plus grande surprise. Je lui
demandai si cela lui semblait beau. Elle comprit ce qu’il y avait de
vilain dans cette manière d’agir, et de ce moment je n’eus plus guère
besoin de la singer. Je l’habituai également à la propreté. Quand elle
s’était lavée avec beaucoup de soin, elle accourait gaiement me montrer
sa figure et ses petites mains. Aussi s’attacha-t-elle tellement à moi
dans ces quelques jours, qu’elle ne me quittait presque plus et qu’elle
cherchait par tous les moyens à m’être agréable.
J’eus autant de succès auprès des femmes. Après leur avoir montré leurs
robes déchirées, j’allai chercher une aiguille et du fil, et je leur
appris à les raccommoder. Elles goûtèrent ma leçon, et bientôt il y eut
une petite école de couture organisée autour de moi.
Que de bien on pourrait faire dans ce pays si on en savait la langue, et
si on avait la ferme volonté de répandre l’instruction parmi ces
infortunés! Il ne faudrait pas seulement s’occuper des enfants, mais
aussi des parents! Quel beau champ s’ouvrirait aux missionnaires s’ils
pouvaient se résoudre à vivre parmi ces hommes et à tenter de triompher
de leurs défauts par la charité et la patience! Mais, au lieu de
pénétrer eux-mêmes dans l’intérieur des familles de ce malheureux
peuple, ils lui consacrent tout au plus quelques heures de la journée et
font venir leurs disciples chez eux.
Les femmes et les filles, dans les pays de l’Asie, ne reçoivent pas
d’instruction; celles qui habitent les villes s’occupent peu ou pas du
tout, et sont presque toute la journée abandonnées à elles-mêmes. Les
hommes vont, avec le lever du soleil, au bazar où ils ont leurs
boutiques ou leurs ateliers; quant aux garçons déjà grands, ils vont à
l’école ou bien ils accompagnent leurs pères, et ce n’est qu’au coucher
du soleil que tout le monde rentre. A ce moment, il faut que le mari
trouve les tapis étendus sur la terrasse, le repas préparé, le narguileh
allumé. Il joue alors un peu avec les enfants, qui doivent s’éloigner
avec leurs mères pendant le repas. Les femmes ont plus de liberté et de
distractions dans les villages, où elles prennent d’ordinaire une part
active aux affaires de la maison. On dit, dans ce pays comme chez nous,
que le peuple des campagnes a plus de moralité que celui des villes.
Le costume des Kourdes riches est celui des Orientaux; mais celui des
gens du peuple en diffère un peu. Les hommes portent de larges pantalons
de toile, et par-dessus, une chemise qui descend jusqu’aux hanches, et
qu’une ceinture retient au milieu. Souvent ils passent encore par-dessus
la chemise une veste sans manches, faite d’une étoffe de coton brun
grossier, coupée en bandes larges comme la main, et réunies entre elles
par de larges coutures. D’autres portent, au lieu de pantalons blancs,
un pantalon bleu d’une extrême laideur, qui n’est proprement qu’un vaste
sac informe avec deux trous pour passer les pieds. La chaussure se
compose, ou de très-grands souliers d’une laine blanche et grossière
ornée de trois houppes, ou de bottes courtes très-larges, en cuir rouge
ou jaune, qui ne montent pas plus haut que la cheville et qui sont
garnies de grands fers d’un pouce de hauteur. Pour coiffure ils ont un
turban.
Les femmes portent de longs et larges pantalons blancs, des chemises
bleues qui descendent souvent à cinquante centimètres sur les jambes, et
que l’on retrousse au moyen d’une ceinture. Par derrière, un grand châle
bleu les couvre depuis la nuque jusqu’aux mollets. Elles portent, comme
les hommes, des bottes garnies de fers. Elles roulent autour de leur
tête des mouchoirs noirs en forme de turbans, ou bien elles portent des
turbans rouges dont le fond très-large est couvert d’un cercle de
monnaies d’argent. Autour de ce turban, elles roulent un petit mouchoir
de soie de couleur, et par-dessus, elles mettent une guirlande de
courtes franges de soie noire. Cette guirlande ressemble à une belle et
riche fourrure, et elle est posée de manière à former un riche diadème
et à laisser le front dégagé. Les cheveux tombent par-dessus les
épaules en beaucoup de minces tresses, et du turban descend par derrière
une grosse chaîne d’argent. Il est difficile de trouver une coiffure qui
aille mieux.
Les femmes et les filles vont la figure découverte, et j’ai vu à
Ravandus plusieurs belles jeunes filles d’une noble physionomie. Leur
teint est un peu brun, les cils et les sourcils sont teints avec de
l’orpin en noir et les cheveux en brun rouge. Parmi le bas peuple, on
voit encore par-ci par-là de petits anneaux passés dans les narines.
M. Mansur me fit donner une très-bonne nourriture. Le matin, on me
servait du petit-lait, du pain et des concombres, quelquefois même des
dattes rôties au beurre, que je ne trouvais pas très-bonnes au goût. Le
soir, on me donnait du mouton au riz ou bien une macédoine de riz,
d’orge, de maïs, de concombres, d’oignons et de hachis. Comme je me
portais bien et que j’avais bon appétit, tout cela me parut excellent.
L’eau et le petit-lait se prennent très-froids, car on y jette toujours
un morceau de glace. La glace ne se trouve pas seulement en grande
quantité dans les villes, mais aussi dans le plus petit village. Elle
vient de la montagne voisine. Les habitants en mangent souvent de gros
morceaux avec délice.
Tout en reconnaissant la peine que se donnaient M. Mansur et ses parents
pour me rendre mon séjour à Ravandus, sinon très-agréable (comme ils le
croyaient), du moins supportable, je n’en fus pas moins agréablement
surprise quand Ali vint un matin m’apprendre qu’il avait trouvé à faire
un petit transport pour _Sauh-Bulak_ (à 70 milles), endroit qui se
trouvait sur ma route. Le même soir je me rendis dans le caravansérai,
et le lendemain, 18 juillet, avant le coucher du soleil, on se mit en
route.
M. Mansur fut jusqu’à la fin très-hospitalier avec moi; non-seulement il
me donna une lettre pour un Persan établi à Sauh-Bulak, mais il me
pourvut aussi pour le voyage de pain, de quelques melons et concombres,
et d’un sac de lait aigre. Ce lait me fit beaucoup de bien, et je le
recommanderai à tout voyageur comme très-rafraîchissant.
On met du lait aigre dans un petit sac de toile épaisse; la partie
aqueuse passe à travers; quant à la substance caillée, on peut la sortir
avec une cuiller et la délayer à volonté. Pendant les chaleurs le lait
se transforme en fromage le quatrième ou cinquième jour, mais il ne
cesse pas d’être bon à manger, et, dans un intervalle de quatre ou cinq
jours, on passe d’ordinaire dans des endroits où l’on peut renouveler
ses provisions.
Le premier jour, nous suivîmes continuellement d’étroites vallées entre
de hautes montagnes. Les chemins étaient très-mauvais, et il nous fallut
souvent gravir des sommets assez élevés pour passer d’une vallée dans
l’autre. Le terrain, bien que pierreux, était cultivé autant que
possible. Nous nous arrêtâmes à Tschomarichen.