Le _2 juin_, je quittai la ville de Hilla au coucher du soleil, et

j’allai à cheval d’une seule traite jusqu’au kan de _Scandaria_ (16

milles). Après m’y être arrêtée quelques heures, je fis encore seize

milles jusqu’à _Bir-Yanus_. A une heure du matin, je me remis en route,

accompagnée d’un soldat. A peine fûmes-nous à quatre ou cinq milles du

kan que nous entendîmes un bruit extrêmement suspect. Nous nous

arrêtâmes, et le domestique m’engagea à me tenir tout à fait tranquille,

pour que l’on ne s’aperçût pas de notre présence. Le soldat descendit de

cheval et se glissa plutôt qu’il ne marcha dans le sable, jusqu’à

l’endroit dangereux, pour reconnaître les êtres. Je me sentais si

fatiguée que, bien que seule au milieu des ténèbres de la nuit et dans

un affreux désert, je m’endormis sur mon cheval, et ne m’éveillai qu’au

retour du soldat qui, avec des cris de joie, vint nous apprendre que ce

n’étaient pas des brigands qu’il avait rencontrés, mais bien un scheik

allant à Bagdad avec sa suite.

Nous éperonnâmes nos chevaux et nous courûmes bride abattue jusqu’à ce

que nous eûmes rejoint le cortége. Le scheik me salua en passant sa main

par-dessus la tête, et la ramenant à sa poitrine, et me tendit son arme

en signe d’amitié: c’était une massue avec un bouton en fer, qui, ornée

de pointes très-nombreuses, ressemblait parfaitement à une soi-disant

étoile du matin. Cette arme ne peut être portée que par un scheik.

Jusqu’au lever du soleil, je restai dans la société du scheik; mais

ensuite je lançai mon cheval au galop, et dès huit heures du matin je me

retrouvais dans ma chambre à Badgad, après avoir fait en trois jours et

demi une course de 132 milles à cheval, et beaucoup de chemin à pied de

côté et d’autre. On compte de Bagdad à Hilla 60 milles, et de Hilla à

Birs-Nimrod, 6 milles.

Comme j’avais tout vu à Bagdad et dans ses environs, je voulais

continuer mon voyage pour aller à Ispahan. Mais le prince persan

Il-Hany-Aly-Culy-Mirza m’envoya un messager pour me prévenir qu’il avait

reçu de très-mauvaises nouvelles de son pays, que le gouverneur

d’Ispahan avait été assassiné, et que tout le pays était en révolte. Ne

pouvant donc pas songer à entrer de ce côté en Perse, je pris la

résolution d’aller d’abord à Mossoul et, une fois là, de prendre conseil

des circonstances.

Avant de quitter Bagdad, je dois encore rappeler que j’avais eu dans le

commencement bien peur des scorpions, parce que j’avais entendu dire et

lu dans beaucoup de relations qu’il y en avait une grande quantité dans

ce pays; mais, ni dans les sardabs ni sur les terrasses, je n’en vis

jamais paraître, et, pendant un mois que je restai à Bagdad, on n’en

trouva qu’un seul dans la cour. Je relate exprès ce fait, peu important

en lui-même, pour mettre mes lecteurs en garde contre les récits et les

rapports exagérés de beaucoup de voyageurs.

[Illustration]

CHAPITRE XIX.

Voyage en caravane à travers le désert.--Arrivée à

Mossoul.--Curiosités.--Excursion aux ruines de Ninive et au village

de Nebijunis.--Seconde excursion aux ruines de Ninive;

Tal-Nimrod.--Les chevaux arabes.--Départ de Mossoul.

Pour faire sûrement et sans grands frais le voyage de Bagdad à Mossoul,

il faut se réunir à une caravane. Je priai M. Swoboda de m’indiquer un

chef de caravane sûr. On voulut me dissuader de me hasarder seule parmi

des Arabes, et on m’engagea à emmener au moins un domestique; mais, avec

mes ressources bornées, cette dépense aurait été trop forte pour moi.

D’ailleurs je connaissais déjà assez bien les Arabes, et je savais par

expérience qu’on pouvait se fier à eux.

Le 14 juin, une caravane devait se mettre en route; mais les chefs de

caravane, comme les capitaines de vaisseau, retardent toujours le départ

de quelques jours. Aussi, au lieu de partir le 14, nous ne partîmes que

le 17.

La distance de Bagdad à Mossoul est de 300 milles, que l’on fait en

douze ou quinze jours. On voyage à cheval ou sur des mulets, et de nuit

pendant les grandes chaleurs.

J’avais loué une mule qui, pour la somme modique de quinze krans, ou

environ quinze francs, devait me transporter moi et mon bagage, il est

vrai on ne peut plus exigu, à cent lieues de distance, sans que j’eusse

à m’occuper de la nourriture de la mule ni de rien autre chose.

A cinq heures du soir, tous les voyageurs devaient être réunis dans le

caravansérai, devant la porte de la ville. M. Swoboda m’y accompagna,

me recommanda encore particulièrement au chef de la caravane et lui

promit en mon nom un bon _barschisch_ (pourboire), si pendant le voyage

il prenait bien soin de moi.

J’allais donc entreprendre, à travers des déserts et des steppes, un

pénible trajet de quinze jours, et, privée de toutes les commodités de

la vie, affronter mille périls.

Voyageant comme le plus pauvre Arabe, je devais me résigner à être rôtie

le jour par le soleil, à me coucher la nuit sur le sol brûlant, me

contenter pour toute nourriture de pain, d’un peu d’eau, et m’estimer

heureuse de pouvoir y ajouter quelques concombres et une poignée de

dattes.

Je m’étais fait, à Bagdad, un petit vocabulaire de mots arabes pour être

au moins en état de demander les choses les plus indispensables. Mais je

parlais plus facilement par signes, et, grâce à ce moyen et à quelques

mots que j’avais appris, je me tirai partout admirablement bien

d’affaire. Même dans la suite je m’habituai tellement au langage des

signes que, dans les endroits où je pouvais me servir d’une langue qui

m’était familière, j’étais obligée de surveiller mes mains pour ne pas

les laisser se mêler de la conversation.

Pendant que je prenais congé de M. Swoboda, on avait déjà mis mon bagage

et un panier rempli de pain et d’autres petites choses dans deux sacs

que l’on pendit aux flancs de ma mule. Mon manteau et mon coussin me

servirent de siége, et tout allait au mieux; il ne restait plus qu’une

difficulté, c’était de grimper sur ma monture, car je n’avais pas

d’étriers.

Notre caravane était peu nombreuse. Elle ne se composait que de

vingt-six bêtes, dont la plupart portaient des marchandises, et de douze

Arabes, dont cinq marchaient à pied. Un cheval ou une mule porte, selon

la nature des routes, de deux quintaux à trois quintaux et demi.

Nous partîmes à six heures du soir. A quelques milles de la ville,

plusieurs voyageurs (c’étaient pour la plupart des marchands amenant des

bêtes chargées) vinrent grossir notre caravane. Peu à peu le nombre des

bêtes s’éleva jusqu’à soixante; mais il variait chaque soir, car

toujours il restait quelques voyageurs en route ou bien il en venait

d’autres. Souvent nous avions dans notre caravane des gens sans aveu

dont j’avais plus peur que des brigands. Il arrive même quelquefois,

dit-on, que des voleurs se joignent à une caravane pour exercer leur

métier à l’occasion.

D’ailleurs je ne compterais jamais trop sur la protection des caravanes,

puisque les personnes qui en font partie sont ordinairement des

marchands, des pèlerins, qui n’ont peut-être jamais tiré une épée du

fourreau ni lâché un coup de fusil. Une poignée de brigands bien armés

viendrait, j’en suis sûre, facilement à bout d’une caravane composée de

plus de cent hommes.

La première nuit nous fîmes dix milles, jusqu’à _Jengitsché_. La contrée

était plate et stérile, sans champs cultivés, privée de cabanes et

d’habitants. A quelques milles de Bagdad, il n’y avait plus la moindre

trace de culture. Ce ne fut qu’à Jengitsché que nous vîmes des chaumes

et des palmiers, qui prouvaient que l’activité de l’homme sait partout

obtenir quelque chose de la nature.

Les voyages des caravanes sont très-fatigants; on marche, il est vrai,

toujours au pas, mais sans discontinuer, pendant neuf ou douze heures.

Par conséquent point de sommeil pendant la nuit, et le jour on reste

étendu en plein air; mais la grande chaleur et parfois aussi les mouches

et les moustiques empêchent de goûter le repos dont on a besoin.

_18 juin._ Nous trouvâmes à Jengitsché un kan, mais qui était bien loin

de valoir pour la beauté et la propreté ceux que j’avais vus sur la

route de Babylone; ce qu’il y avait de mieux, c’était sa position sur le

Tigre.

Le kan était entouré d’un petit village. Poussée par la faim, je le

parcourus en entier, et, en allant d’une cabane à l’autre, je fus assez

heureuse pour me procurer un peu de lait et trois œufs; je mis aussitôt

les œufs dans la cendre chaude, et, ramassant le tout, je remplis d’eau

du Tigre ma gourde de cuir et je retournai fièrement au kan. Je mangeai

sur-le-champ les œufs; quant au lait, je le réservai pour le soir. Ce

repas, qu’il m’avait fallu conquérir avec tant de peine, me parut certes

meilleur et plus savoureux que la table la plus somptueuse à un palais

blasé!

En visitant le village, je reconnus, à beaucoup de maisons et de cabanes

tombées en ruines, qu’il devait avoir été grand jadis. Ici encore la

dernière peste avait enlevé la majeure partie des habitants. Il n’y

restait plus qu’un petit nombre de familles réduites à la plus grande

misère.

Je vis ici une nouvelle manière de faire le beurre. On versait la crème

ou le lait dans une outre en cuir et on secouait jusqu’à ce que le lait

se coagulât; on obtenait ainsi un beurre blanc comme la neige et que

j’aurais pris pour du saindoux, si je ne l’avais pas vu faire en ma

présence; pour le conserver, on le mettait dans une autre outre remplie

d’eau.

Ce soir, nous ne nous mîmes en route qu’à dix heures, mais nous ne

quittâmes nos montures qu’à _Uesi_, après un trajet continu de onze

heures.

La contrée était moins stérile que de Bagdad à Jengitsché. Nous ne vîmes

pas de petits villages sur la route, mais des aboiements de chiens et de

petits groupes de palmiers nous firent supposer que les habitations ne

devaient pas être bien loin. Au lever du soleil, une basse chaîne de

montagnes nous réjouit la vue, et de petites chaînes de collines

venaient de temps à autre interrompre la monotonie de la plaine.

_19 juin._ La veille, je n’avais pas été très-contente du kan de

Jengitsché; aujourd’hui, j’aurais été enchantée d’en trouver un bien

plus mauvais encore pour être au moins un peu garantie des impitoyables

rayons du soleil. Mais, à défaut d’autre abri, nous campâmes sur des

chaumes, loin de toute demeure d’homme. Le conducteur de la caravane,

pour me procurer un peu d’ombre, mit bien une petite couverture sur deux

petits pieux enfoncés dans la terre; mais la place était si petite et la

tente artificielle si faible, que j’étais obligée de me tenir assise

sans bouger, pour ne pas la faire crouler par le moindre mouvement.

Combien j’enviais les _missionnaires_ et les _naturalistes_ qui

entreprennent leurs pénibles voyages avec des chevaux de somme, des

tentes, des provisions et des domestiques!

Enfin, plus tard, quand la chaleur montant toujours dépassa quarante

degrés, je n’eus pour me rafraîchir que de l’eau tiède, du pain dur

qu’il me fallut tremper dans de l’eau pour le rendre mangeable, et un

concombre sans sel et sans vinaigre. Mais le courage et la persévérance

ne m’abandonnèrent jamais, et je ne me repentis pas un seul instant de

m’être exposée à ces privations et à ces fatigues.

A huit heures du soir nous partîmes, et à quatre heures du matin nous

fîmes halte à _Deli-Abas_. Nous avions toujours longé la basse chaîne de

montagnes. A Deli-Abas nous passâmes le fleuve Hassel sur un pont

maçonné.

_20 juin._ Ici nous trouvâmes bien un kan; mais il était dans un tel

état de dégradation qu’il nous fallut camper dehors, car dans ces ruines

les serpents et les scorpions sont à craindre. Dans le voisinage du kan

il y avait quelques douzaines de tentes arabes dégoûtantes de saleté.

Dans l’espoir de trouver autre chose que du pain, des concombres, ou de

vieilles dattes à moitié gâtées, je triomphai du dégoût que j’éprouvais,

et je pénétrai dans plusieurs de ces misérables habitations de toile.

Les Arabes m’offrirent du pain et du petit-lait. Ils avaient en outre

des poules qui, accompagnées de leurs petits, se promenaient dans les

tentes et cherchaient avidement quelques grains. J’aurais bien voulu

acheter un poulet, mais, ne me sentant pas d’humeur à le tuer et à

l’apprêter moi-même, je me contentai de mon frugal repas.

Dans ces contrées poussaient des fleurs (le fenouil sauvage) qui me

rappelèrent ma chère patrie. Chez moi je n’avais pas seulement daigné

les regarder; ici leur vue me causa beaucoup de plaisir. Je ne rougis

même pas d’avouer qu’en les apercevant mes yeux s’humectèrent, je me

penchai sur elles et je les saluai comme des amies bien-aimées.

Nous nous mîmes en route dès cinq heures du soir, car nous avions à

parcourir la station la plus dangereuse de notre voyage, et nous

désirions achever le trajet avant qu’il fît tout à fait nuit.

L’éternelle plaine sablonneuse changea en quelque sorte de caractère. De

durs cailloux sous les pieds de nos mules, des couches et des collines

de roches alternaient avec de petites éminences de terre. Beaucoup de

ces couches étaient creusées par l’eau, d’autres amenées et superposées

par alluvion. Si cette étendue n’avait été que de 150 à 200 mètres, je

l’aurais prise nécessairement pour un ancien lit de fleuve; mais, vu son

immensité, elle me faisait plutôt l’effet d’une contrée désertée par la

mer. Dans plusieurs endroits, on voyait des substances salées, dont les

douces teintes cristallisées brillaient encore au milieu des ombres

éclairées par le soleil couchant.

Cette contrée, qui a plus de cinq milles d’étendue, est dangereuse,

parce que les collines et les rochers offrent d’excellentes embuscades

aux brigands. Nos conducteurs étaient constamment à exciter nos pauvres

bêtes. On les lançait à travers les rochers et les collines avec plus de

rapidité que dans les plaines les plus unies. Sortis heureusement de ce

pays avant qu’il fût entièrement enveloppé des voiles de la nuit, nous

continuâmes ensuite notre voyage plus tranquillement.

_21 juin._ Vers une heure du matin nous longeâmes la petite ville de

_Karatappa_, dont nous n’aperçûmes que les murs. A un mille au delà,

nous campâmes encore sur des chaumes. Ici se terminèrent les plaines et

les déserts immenses, qui firent place à un pays mieux cultivé et

entrecoupé souvent de collines.

Le 22 juin nous fîmes halte dans le voisinage de la petite ville de

_Kuferi_.

Il n’y a rien à dire de toutes les petites villes turques; comme elles

sont aussi misérables les unes que les autres, on est content quand on

peut se dispenser d’y entrer. Les rues sont sales, les maisons

construites en terre glaise ou en briques non cuites. Les temples sont

insignifiants; on ne trouve dans les bazars que de misérables boutiques

remplies d’objets communs; les habitants, d’une saleté repoussante, ont

le teint assez basané. Les femmes, déjà peu favorisées par la nature,

s’enlaidissent encore à plaisir en se teignant les cheveux et les ongles

avec de l’orpin, et en se tatouant les bras et les mains. A l’âge de

vingt-cinq ans, elles paraissent déjà tout à fait fanées.

Le 23 juin, nous nous reposâmes toute la journée non loin de la petite

ville de _Dus_.

Dans ce petit trou je fus frappée des entrées basses des maisons; elles

avaient à peine un mètre de haut, de sorte que les habitants étaient

presque forcés de ramper pour pénétrer chez eux.

Le 24 juin, nous stationnâmes près de la petite ville de _Doug_.

Je vis ici un monument qui ressemblait à celui de la reine Zobéide à

Bagdad. Je ne pus savoir quel grand ou saint homme y était enseveli.

_25 juin._ A quatre heures du matin nous arrivâmes dans le pays de notre

conducteur de caravanes, petit village situé à un mille de la petite

ville de _Kerkou_. La maisonnette se trouvait avec plusieurs autres dans

une grande cour sale, qui était entourée d’un mur et n’avait qu’une

seule entrée. Cette cour ressemblait à un véritable camp; tous les

habitants y dormaient pêle-mêle avec des mules, des chevaux et des ânes.

Nos bêtes allèrent tout d’abord trouver leurs poteaux, et passèrent si

près des gens endormis que je tremblai presque pour leur sûreté; mais

ces bêtes sont circonspectes, et, comme les hommes le savent, ils ne

bougent pas le moins du monde.

Mon Arabe était absent depuis trois semaines, et ne revenait chez lui

que pour peu de temps; cependant, à part une bonne vieille, personne ne

se leva pour le saluer, et même entre lui et cette vieille, que je pris

pour sa mère, il n’y eut pas un mot affectueux d’échangé. Elle ne fit

qu’aller et venir sans aider à quoi que ce fût, et elle aurait pu rester

couchée aussi bien que les autres.

La maison de l’Arabe se composait d’une seule pièce, grande et haute,

divisée en trois parties par deux cloisons intermédiaires qui ne se

prolongeaient pas tout à fait jusqu’au mur de devant. Chacune de ces

divisions avait près de dix mètres de long sur trois mètres de large, et

servait à loger une famille. La lumière pénétrait par la porte d’entrée

commune et par deux trous pratiqués en haut, sur le devant. On m’assigna

dans une de ces cloisons une petite place pour y demeurer pendant le

jour.

Je m’attachai avant tout à me mettre au courant des rapports de famille.

Je voulus deviner les degrés de parenté. Ce fut d’abord assez difficile,

car il n’y eut d’expansion affectueuse que pour les tout petits enfants.

Ils semblaient être un bien commun à tous. Enfin je finis par découvrir

qu’il y avait dans la maison trois familles parentes entre elles: le

grand-père, un fils et une fille mariés.

Le chef de la maison, un fort beau vieillard de soixante ans, était le

père de mon conducteur. Je le savais déjà, le vieillard ayant fait

partie de notre caravane. Le père, terrible ergoteur, se disputait à

propos de la moindre bagatelle; le fils contredisait rarement et avec

calme, et faisait toujours ce que demandait le père.

Les bêtes de la caravane appartenaient à tous deux en commun, et étaient

conduites par eux, par un petit-fils de quinze ans et par quelques

valets.

Arrivé à la maison, le vieux père s’inquiéta peu des mules, se contenta

de donner des ordres et alla se livrer au repos. Il jouait parfaitement

le rôle de patriarche.

Au premier abord, le caractère de l’Arabe semble froid et réservé: je ne

vis ni le mari ni la femme, ni le père ni la fille, échanger entre eux

une parole amicale. Ils ne disaient absolument que ce qui était

indispensable. Mais ils témoignaient plus d’affection aux enfants.

Ceux-ci pouvaient crier et faire du tapage tant qu’ils voulaient, on ne

leur faisait pas le moindre mal, on ne les grondait seulement pas et on

leur passait toutes les sottises. Mais, dès que l’enfant est grand, il

doit à son tour supporter les caprices des parents, ce qu’il fait avec

patience et avec respect.

A ma grande surprise, j’entendis ici les enfants appeler leur mère

_mama_ ou _nana_, le père _baba_, et la grand’mère _été_ ou _éti_.

Les femmes restaient oisives toute la sainte journée; le soir seulement

elles se mettaient à cuire du pain.

Je trouvai leur costume très-mal disposé et fort incommode. Les manches

des chemises étaient si larges qu’il y avait entre elles et le bras

presque un demi-mètre de distance; celles du cafetan étaient plus larges

encore. Pour faire la moindre chose il leur fallait rouler leurs manches

autour de leurs bras ou bien les nouer sur leur dos; mais, comme elles

se défaisaient à tout instant, le travail était continuellement

interrompu. En outre, les bonnes gens ne regardaient pas trop à la

propreté, et se servaient de leurs manches aussi bien pour se moucher

que pour essuyer les cuillers et la vaisselle. Leur coiffure n’était pas

moins bizarre; ils enveloppent leur tête d’un grand mouchoir ployé en

deux, par-dessus lequel ils en passent deux autres; puis ils jettent un

quatrième mouchoir sur cet étrange bandeau.

Nous passâmes malheureusement deux jours dans ce triste endroit. Le

premier jour, j’eus beaucoup à souffrir. Les femmes de tout le voisinage

accoururent pour contempler l’étrangère. Elles commencèrent par examiner

et toucher mes vêtements, puis elles voulurent m’enlever mon turban de

dessus ma tête. Enfin, harcelée et excédée de ces importunités, je ne

pus me débarrasser d’elles que par un acte d’autorité. J’en saisis une

vivement par le bras et, lui faisant faire un demi-tour sur elle-même,

je la mis si vite à la porte qu’elle se trouva dehors avant qu’elle eût

eu le temps de se reconnaître. Je fis comprendre aux autres que pareille

chose les attendait. Elles me crurent sans doute plus forte que je ne

l’étais, car elles battirent en retraite.

Je traçai ensuite un cercle autour de ma place et je leur défendis de le

franchir; elles obéirent également sans répliquer.

Il ne restait plus qu’à faire entendre raison à la femme de mon

conducteur. Elle m’assiégeait toute la journée et me tourmentait sans

cesse pour lui donner quelques-uns de mes effets. Je lui fis cadeau de

quelques bagatelles, car j’avais avec moi si peu de chose que, si je

l’avais écoutée, elle aurait fini par ne me rien laisser. Par bonheur,

son mari étant rentré, je l’appelai pour me plaindre de sa femme, et je

feignis de vouloir quitter sa maison et de chercher un refuge ailleurs,

car je savais parfaitement que l’Arabe regarde le départ d’un hôte comme

un grand déshonneur. Aussitôt il se mit à gronder bien fort sa femme,

qui depuis ne m’obséda plus. En tout lieu et en tout temps je suis

parvenue à faire respecter ma volonté: tant il est vrai que l’énergie

et le sang-froid imposent aux hommes, qu’ils s’appellent Arabes,

Persans, Bédouins ou autrement.

Vers le soir je vis, à ma grande joie, mettre sur le feu une marmite qui

contenait de la viande de mouton. Depuis huit jours je n’avais vécu que

de pain, de concombres et de quelques dattes; aussi je sentais un désir

et un besoin extrêmes de me réconforter d’un mets chaud, solide et

nourrissant. Mais mon appétit commença à diminuer singulièrement quand

je vis la manière dont on préparait le ragoût. La bonne vieille (la mère

de mon conducteur) mit tremper dans un pot rempli d’eau quelques

poignées de petits grains rouges avec une quantité prodigieuse

d’oignons. Au bout d’une demi-heure, elle fourra ses mains sales dans le

pot, mêla et pressa le tout, prit successivement les grains par petites

portions dans sa bouche, les mâcha et les recracha dans le pot; puis

elle saisit un chiffon sale, fit passer la sauce et la versa par-dessus

la viande de la marmite.

Je m’étais bien proposé de ne pas toucher à ce ragoût; mais quand il fut

fait et que je sentis l’agréable odeur qu’il répandait, mon appétit se

réveilla avec une telle force que je ne pus tenir à ma première

résolution; je me rappelai d’ailleurs que j’avais déjà mangé bien des

choses qui n’avaient pas été préparées avec plus de propreté. Ce qu’il y

avait seulement de fâcheux pour le repas présent, c’est que tout s’était

passé sous mes yeux.

La soupe avait une couleur bleu foncé et un goût aigre assez prononcé,

ce qui tenait aux grains qu’on y avait mis; mais elle me fit beaucoup de

bien, et me ranima et me fortifia au point que je perdis jusqu’au

souvenir de mes fatigues.

Le lendemain soir, j’espérais qu’on nous servirait avant le départ un

repas aussi friand que celui de la veille; mais l’Arabe ne vit pas d’une

manière aussi prodigue. Il fallut nous contenter de quelques concombres

sans sel, sans vinaigre et sans huile.

_26 juin._ A neuf heures du soir nous quittâmes le petit village et

dépassâmes Kerkou. Au lever du soleil nous montâmes une petite colline,

sur le sommet de laquelle nous attendait un aspect imposant: une chaîne

de montagnes haute et majestueuse s’étendait à perte de vue le long

d’une immense vallée, et formait la ligne de démarcation entre le

Kourdistan et la Mésopotamie.

Dans cette vallée se trouvaient les plus belles fleurs: des clochettes,

des roses trémières, des immortelles et de superbes plantes acanthacées.

Parmi ces dernières, je remarquai surtout une espèce que l’on rencontre

souvent chez nous, mais qui n’y devient pas aussi belle, c’est

l’_échinops_. Leurs calices, épis ou boules, sont de la grosseur du

poing et remplis de fleurs bleues très-délicates. Çà et là on voit pour

ainsi dire des champs couverts de ces plantes. Le paysan les coupe et

les brûle pour remplacer le bois, qui est ici un article de luxe,

puisqu’on ne trouve d’arbres nulle part.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 35 / 47 段