voyage j’ai pour règle de renoncer à toute espèce de superflu. Quand
j’ai l’assurance de trouver des hommes aux lieux où je me rends, je
n’emporte pas de vivres, car je puis manger ce que mangent mes
semblables. Si leur nourriture n’est pas de mon goût, c’est que je n’ai
pas beaucoup d’appétit; et alors je jeûne jusqu’à ce que la faim me
fasse tout trouver bon. Je n’emportai que ma gourde en cuir, qui me fut
également inutile, car nous approchâmes souvent des canaux du Tigre, et
nous passâmes même près de ce fleuve, quoique la plus grande partie de
la route traversât le désert.
A moitié route, nous franchîmes le fleuve _Dhyalah_ dans un grand
bateau.
De l’autre côté du fleuve, habitent, dans des trous maçonnés, quelques
familles qui vivent du fermage de la traversée. J’eus le bonheur de
trouver pour me restaurer du pain et du petit-lait. On commence déjà à
découvrir les ruines de Ctésiphon, quoiqu’elles soient encore éloignées
de neuf milles. En trois heures et demie, nous avions parcouru toute la
distance de Bagdad jusqu’aux ruines.
Ctésiphon s’était élevée jadis au rang des plus puissantes villes qui
avoisinent le Tigre; elle venait après Babylone et Séleucie. En été, les
souverains persans demeuraient à _Ecbatania_, en hiver à _Ctésiphon_.
Cependant les ruines que je venais visiter se composent plutôt de
quelques fragments du palais du schah Chosroès. On voit encore le
portail à voûte colossale avec la porte, une partie de la principale
façade et quelques parois latérales; tout cela est encore si solide, que
les voyageurs pourront jouir pendant plusieurs siècles de ces débris
imposants. Le cintre de la porte _Touk-Kosra_ est le plus élevé de tous
les portiques connus. Il a 30 mètres, c’est-à-dire cinq de plus que la
principale porte de _Fattipore Sikri_, que beaucoup de voyageurs citent
comme la plus élevée. Le mur, au-dessus de la voûte, a encore plus de 5
mètres.
Sur la façade du palais, on a taillé, de haut en bas, de petites niches
avec des arcs, des colonnes et des lignes, etc. Le tout paraissait
revêtu d’un fin ciment, dans lequel sont incrustées en cuivre, par-ci
par-là, de charmantes arabesques.
Vis-à-vis de ces ruines, sur la rive occidentale du Tigre, on voit
quelques restes des murs de Séleucie, première capitale de la Syrie,
sous la dynastie macédonienne des Séleucides.
Sur les deux rives, on aperçoit tout autour, dans de vastes étendues
circulaires, de petits tertres où l’on trouve, à une faible profondeur,
des tuiles et des décombres.
Non loin des ruines du palais, s’élève une simple mosquée qui renferme
le tombeau de Selaman Pak, adoré comme un saint, parce qu’il fut l’ami
de Mahomet. On ne poussa pas la tolérance jusqu’à me laisser pénétrer
dans cette mosquée; il fallut me contenter d’un coup d’œil furtif à
travers la porte ouverte. Tout ce que je pus distinguer, ce fut un
tombeau en tuiles entouré d’un treillage de bois peint en vert.
Déjà, en arrivant aux ruines, j’avais aperçu beaucoup de tentes sur le
bord du Tigre. Ma curiosité m’engagea à les examiner. J’y trouvai tout
comme chez les Arabes du désert, si ce n’est que les hommes me
paraissaient moins sauvages et moins barbares. J’aurais passé au milieu
d’eux sans crainte bien des jours et bien des nuits. Cela provenait
peut-être aussi de ce qu’à force de les voir je m’étais faite à leurs
manières.
Mais une visite bien plus agréable m’était réservée. Pendant que je
demeurais encore chez ces sales Arabes, arriva un Persan; il me montra
quelques jolies tentes dressées à peu de distance, et me fit un discours
auquel je ne compris rien. Mon interprète m’apprit qu’un prince persan
demeurait sous ces tentes, et qu’il me faisait prier par cet envoyé de
venir le voir. J’acceptai cette invitation avec beaucoup de plaisir, et
je fus reçue très-gracieusement par le prince, appelé
Il-Hany-Aly-Culy-Mirza.
C’était un beau jeune homme, qui prétendait savoir le français, mais il
n’en savait pas long; car toute sa science se bornait à ces mots: «Vous
parlez français?» Heureusement, un des hommes de sa suite parlait un peu
mieux l’anglais, de sorte que nous pûmes causer ensemble tant bien que
mal.
L’interprète me dit que le prince habitait ordinairement Bagdad, mais
que la chaleur insupportable l’avait engagé à établir sa résidence
pendant quelque temps en plein air. Il était assis, sous une simple
tente ouverte, sur un divan peu élevé, et sa suite était étendue sur des
tapis. A ma grande surprise, il eut assez d’usage du monde pour m’offrir
une place à côté de lui sur le divan. Notre conversation s’anima bientôt
singulièrement, et son étonnement augmenta à chaque mot, quand je lui
parlai de mes voyages. Pendant notre conversation, on me présenta un
narguileh d’une beauté rare. Il était en émail d’or azuré, garni de
perles, de turquoises et de pierres précieuses. Je tirai quelques
bouffées par politesse; on servit aussi du café et du thé, et à la fin
le prince m’invita à dîner. Une nappe blanche fut étendue par terre, et
on mit dessus de grands pains plats en guise d’assiettes. Pour moi seule
on fit une exception: on me donna une assiette et un couvert. On servit
beaucoup de viandes, entre autres tout un agneau avec la tête, qui
n’avait pas précisément l’air très-appétissant, plusieurs pilaus et un
grand poisson frit. Dans les intervalles laissés par les plats, on avait
mis des écuelles remplies de lait caillé épais et délayé, et des pots de
sorbets. Dans chaque écuelle, il y avait une grande cuiller. Un
domestique découpa l’agneau avec un couteau et avec la main. Il
distribua les portions aux convives en posant la part de chacun sur son
assiette de pain. On mangeait de la main droite. La plupart
déchiquetaient la viande ou le poisson, passaient les morceaux dans un
des pilaus, puis pétrissaient le tout en une boule qu’ils se fourraient
dans la bouche. Plusieurs mangeaient les viandes grasses sans pilau; ils
essuyaient sur leur pain, après chaque bouchée, la graisse qui leur
coulait des doigts. Tout en mangeant, ils buvaient souvent du lait ou
prenaient des sorbets, en se servant tous de la même cuiller. A la fin
du repas, quoique le Prophète défende sévèrement l’usage du vin, le
prince en fit apporter. C’était, à ce qu’il prétendait, à cause de moi.
Il m’en versa un petit verre et en but lui-même deux, l’un à ma santé,
l’autre à celle de sa famille.
Quand je lui racontai que je me proposais d’aller en Perse, c’est-à-dire
à Téhéran, il m’offrit d’écrire une lettre à sa mère, qui, étant à la
cour, pourrait m’y faire introduire. En effet, il écrivit aussitôt sur
ses genoux, à défaut de table, imprima son sceau sur la lettre, me la
donna, et me pria en même temps, en souriant, de ne pas dire à sa mère
qu’il avait bu du vin.
Après le dîner, je demandai au prince s’il me serait permis de faire une
visite à sa femme, car j’avais appris qu’il avait emmené avec lui une de
ses femmes. Ma demande ayant été agréée, on me conduisit aussitôt dans
un édifice voisin, qui, autrefois, avait servi de petite mosquée.
Je fus reçue dans un appartement frais et voûté, par une des plus belles
jeunes femmes que j’eusse jamais vues dans un harem. Elle était de
taille moyenne; tout dans sa personne avait les proportions les plus
régulières, ses traits étaient nobles et d’une forme vraiment antique;
elle me regarda mélancoliquement de ses grands yeux, car la malheureuse
enfant n’avait pas la moindre société, à part une vieille servante et
une jeune gazelle.
Son teint, il est vrai un peu artificiel, était d’une blancheur
éblouissante; un incarnat délicat se reflétait sur ses joues; seulement
ses sourcils me semblaient avoir été gâtés à force d’art. Ils étaient
couverts d’une raie bleue foncée, large d’un pouce, qui, formant deux
arcs unis, s’étendait d’une tempe à l’autre et donnait à sa figure un
air sombre et peu naturel. Ses cheveux n’étaient pas teints, mais ses
mains et ses bras étaient un peu tatoués. Elle me dit qu’on lui avait
fait subir cette vilaine opération dès son enfance; car c’est une
coutume souvent observée par les mahométans.
Le costume de cette belle était le même que celui des femmes du harem.
Seulement, au lieu du petit turban, elle avait passé délicatement autour
de sa tête un mouchoir de mousseline blanche, qu’elle pouvait en même
temps ramener sur sa figure, en guise de voile.
Notre conversation ne fut pas précisément très-animée, l’interprète
n’ayant pas pu me suivre dans ce sanctuaire. Réduites à nous regarder
l’une l’autre, il fallut nous contenter du langage des signes.
Quand je fus retournée auprès du prince, je lui témoignai mon
ravissement de la rare beauté de sa jeune épouse, et je lui demandai
quel pays avait donné le jour à cette charmante houri. Il me dit qu’elle
était du nord de la Perse, et m’assura en même temps que ses autres
femmes (il en avait quatre à Bagdad, et quatre à Téhéran auprès de sa
mère), la surpassaient encore en attraits.
Au moment où je me disposais à prendre congé du prince pour retourner
chez moi, il me proposa de rester encore un peu pour entendre la musique
persane.
Bientôt parurent deux _minstrels_ (ménestrels), dont l’un avait une
espèce de mandoline à cinq cordes; l’autre était un chanteur. Le
musicien fit un assez joli prélude, joua des mélodies persanes et
européennes, et sut tirer un grand parti de son instrument. Le chanteur,
d’une voix de fausset, fit des roulades et des trilles infinis.
Malheureusement, sa voix n’était ni pure ni formée. Cependant, je
n’entendis guère de fausses notes, et tous deux gardèrent bien la
mesure. Les airs et les chants avaient assez d’étendue, de variété, de
mélodie. Il y avait longtemps que je n’avais rien entendu de pareil.
Avant le coucher du soleil, j’étais revenue à Bagdad sans être trop
fatiguée de mon voyage de trente-six milles à cheval, de mes courses à
pied, et de la chaleur qui était épouvantable. Deux jours plus tard, le
30 mai, à cinq heures de l’après-midi, je partis pour les ruines de la
ville de Babylone.
Le district dans lequel sont situées ces ruines s’appelle _Irak Arabi_;
il comprend l’ancienne _Babylonie_ et la _Chaldée_.
Dans la soirée, je fis encore 20 milles jusqu’au kan _Assad_. Les
palmiers et les arbres fruitiers devenaient toujours plus rares; peu à
peu, toute trace de culture s’effaça, et je me trouvai en plein désert,
n’apercevant plus rien de ce qui réjouit et repose la vue. On ne
découvrait de loin en loin que quelques rares herbes basses, à peine
suffisantes pour le sobre chameau. Elles disparurent même complétement,
peu de milles avant Assad, et, de cet endroit jusqu’à Hilla, le désert
se montra sans interruption dans sa nudité aussi triste que monotone.
Nous passâmes près de l’emplacement où s’élevait jadis la ville de
_Borosippa_, et où doit encore se trouver un pilier du palais de
Nourhivan. Mais je ne le découvris nulle part, quoique tout le désert se
déroulât devant moi et qu’un beau coucher de soleil répandît assez de
lumière. Je me contentai donc d’en voir l’emplacement, et je me rappelai
en même temps avec transport que c’était à cet endroit qu’on avait
conseillé à Alexandre le Grand de ne plus retourner à Babylone.
Au lieu du pilier, je vis les vestiges d’un grand canal et de plusieurs
petits canaux. Le grand canal joint l’Euphrate au Tigre, et tous
servaient autrefois à arroser le pays, mais aujourd’hui ils sont presque
entièrement dégradés.
_31 mai._ Jamais je n’avais vu tant de chameaux que ce jour-là. J’en
comptai près de sept à huit mille. Comme la plupart marchaient presque à
vide, et ne portaient qu’un petit nombre de tentes, avec quelques femmes
et quelques enfants, je présume que c’était sans doute une tribu qui
émigrait vers de nouvelles places fertiles. Dans cette quantité de
chameaux, je n’en distinguai que peu qui, par leur blancheur, pussent
être comparés à la neige. Les chameaux blancs sont très-estimés par les
Arabes, qui les vénèrent en quelque sorte comme des êtres supérieurs. A
l’extrémité de l’horizon, ces animaux aux jambes hautes et effilées me
faisaient l’effet de groupes de petits arbres; aussi je les considérai
d’abord comme tels, et j’éprouvais une agréable surprise de rencontrer
quelque trace de végétation dans ce désert immense: mais la forêt, à
l’instar de celle de Macbeth dans Shakspeare, s’avança vers nous, les
troncs prirent la forme de pieds, et les cimes des arbres devinrent des
corps.
J’eus aussi occasion de voir une espèce d’oiseaux qui m’était
complétement inconnue. Ils ressemblaient par leur couleur et leur forme
aux petits perroquets verts, appelés _peroquitos_; seulement leurs becs
étaient un peu moins gros et moins recourbés. Ils se tenaient, comme des
souris, dans de petits trous pratiqués dans la terre. Je les vis par
bandes dans deux endroits du désert, et justement dans les parties les
plus stériles, où l’on ne découvrait nulle part la moindre trace de
végétation.
Vers les dix heures du matin, nous nous arrêtâmes, mais pour deux heures
seulement, dans le kan _Nasri_, parce que je voulais absolument coucher
à Hilla. La chaleur monta à plus de 45 degrés. Mais ce qu’il y eut
encore de plus insupportable, ce fut un vent brûlant qui nous accompagna
sans cesse, et qui nous chassa dans la figure des tourbillons de sable
chaud. Nous passâmes souvent, comme la veille, près de canaux à moitié
ensevelis dans les sables.
Les kans de cette route sont les plus beaux et les plus sûrs que j’aie
jamais rencontrés. Ils ressemblent au dehors à de petits forts; un haut
portail donne accès dans une vaste cour, entourée de toutes parts de
larges et belles galeries dont les murs épais sont bâtis de briques.
Dans ces galeries, on voit rangées les unes contre les autres des niches
dont chacune est assez grande pour recevoir trois ou quatre personnes.
Devant les niches, mais également sous les galeries, il y a des places
pour le bétail. On a élevé en outre dans la cour une terrasse haute de
près de deux mètres, où l’on dort dans les nuits brûlantes. Il y a
également beaucoup d’anneaux et de pieux pour attacher les animaux, afin
qu’ils puissent aussi passer la nuit en plein air.
Ces kans sont destinés à recevoir de grandes caravanes: ils peuvent
contenir près de cinq cents voyageurs avec les bêtes de somme et les
bagages, et sont construits par le gouvernement, et plus souvent encore
par des gens riches qui croient s’assurer une place dans le ciel. Chaque
kan est gardé par dix ou douze soldats. La porte est fermée le soir. Le
voyageur n’a rien à payer pour le temps qu’il passe dans ces
caravansérais.
En dehors du kan, et quelquefois même dans son enceinte, sont établies
des familles arabes qui font le métier d’hôteliers, et qui fournissent
aux voyageurs du lait de chamelle, du pain, du café noir, et parfois
même de la viande de chameau ou de chèvre. Je trouvai le lait de
chamelle un peu épais, mais la chair me parut si bonne que je la pris
pour de la vache, et que je fus très-surprise quand mon guide me
détrompa.
Quand des voyageurs sont pourvus d’un _firman_ (lettre de
recommandation) d’un pacha, un ou plusieurs soldats à cheval (dans les
kans, tous les soldats ont des chevaux) les accompagnent dans les
endroits dangereux, et, pendant les temps de tourmente, d’un kan à
l’autre, sans la moindre rétribution. Comme j’étais munie d’un de ces
firmans, je me fis escorter pendant la nuit.
Nous approchâmes assez tôt dans l’après-midi de Hilla, qui occupe
aujourd’hui une partie de l’ancien emplacement de Babylone. De beaux
bois de dattiers nous annoncèrent de loin la contrée habitée, mais nous
masquèrent la vue de la ville.
A quatre milles de Hilla, nous nous détournâmes de la route, en prenant
à droite, et nous arrivâmes bientôt au milieu de masses énormes, contre
des montagnes formées de décombres, de murs et de monceaux de briques.
Les Arabes appellent ces ruines _Mujellibé_. La plus grande de ces
montagnes de briques et de décombres a une circonférence de plus de 700
mètres, et une hauteur de 47 mètres.
Babylone fut, comme on sait, une des plus grandes villes du monde. Les
opinions sont partagées sur son fondateur. Les uns croient que c’est
Ninus, d’autres Bélus, enfin il y en a qui disent que c’est Sémiramis.
On raconte que, pour la construction de cette ville (fondée environ deux
mille ans avant J.-C.), on convoqua deux millions d’hommes et tous les
architectes et artistes de l’immense empire assyrien. On prétend que les
murs d’enceinte avaient cinquante mètres de haut et près de sept mètres
de large. Deux cent cinquante tours défendaient la ville, cent portes de
bronze la fermaient, et elle avait une circonférence de près de 60
milles. L’Euphrate la divisait en deux parties. Sur chaque rive
s’élevait un superbe palais. Un magnifique pont unissait les deux rives,
et, du temps de la reine Sémiramis, on pratiqua même un tunnel sous le
fleuve. Mais les plus grandes curiosités étaient le _temple de Bélus_ et
les _jardins suspendus_. Trois figures colossales en or massif,
représentant des divinités, ornaient la tour du temple. On attribue la
création des jardins suspendus, une des merveilles du monde, à
Nabuchodonosor, qui voulait satisfaire un désir de son épouse Amytis.
Six cent trente ans avant J.-C., l’empire babylonien avait atteint le
plus haut degré de sa splendeur. A cette époque, il fut conquis par les
Chaldéens. Plus tard, il passa alternativement sous la domination des
Persans, des Ottomans, des Tartares et d’autres peuples, jusqu’à ce
qu’enfin il resta, depuis 1637 après J.-C., au pouvoir des Turcs.
Xerxès fit détruire le temple de Bélus ou de Baal. Alexandre voulut le
faire restaurer; mais, comme il aurait fallu employer au moins dix mille
hommes pendant deux mois (d’autres disent deux ans), seulement pour
déblayer les décombres, il abandonna ce projet.
Des deux palais, l’un passe pour avoir été une citadelle, l’autre la
résidence des rois. Malheureusement, les restes de ces constructions
sont tellement dégradés, qu’ils ne permettent même pas à l’archéologue
d’établir des inductions plausibles; cependant on présume que les
ruines de Mujellibé proviennent de la citadelle. A un mille de là, on
arrive à un monceau de ruines aussi grand, nommé _El-Kasr_. C’est là que
se trouvait selon les uns le temple de _Baal_, selon d’autres le palais
du roi. On voit encore des fragments massifs de murs et de piliers, et
dans un enfoncement un lion en granit d’une forme si colossale, que de
loin je le pris pour un éléphant. Il est en très-mauvais état, et, à en
juger par ce qui reste, il ne semble pas avoir été l’œuvre d’un grand
artiste.
Le mortier est d’une dureté remarquable. Les briques se briseraient
plutôt que de s’en détacher. Elles sont toutes ou jaunâtres ou
rougeâtres; elles ont près de 35 centimètres de long, presque autant de
large, et 8 centimètres d’épaisseur.
Il y a dans les ruines d’El-Kasr un seul arbre délaissé, de la famille
des conifères, tout à fait inconnus dans cette contrée; les Arabes
l’appellent _athalè_, et le regardent comme un arbre sacré. Près du
Bushire on en trouve, dit-on, plusieurs échantillons, et ils portent le
nom de _gaz_ ou de _guz_.
Quelques écrivains racontent sur cet arbre les choses les plus
extraordinaires; ils affirment qu’il date du temps des jardins
suspendus, et prétendent avoir entendu dans ses branches des sons
plaintifs et mélancoliques, quand le vent l’agite avec violence.
Certainement, tout est possible à Dieu; mais qu’un arbre rabougri, qui a
à peine six mètres de haut, et dont le misérable tronc a tout au plus
vingt-cinq centimètres de diamètre, soit âgé de trois mille ans, voilà
ce qui me paraît par trop invraisemblable.
Le pays autour de Babylone était jadis si florissant et si fertile qu’on
l’appelait le paradis de la Chaldée. Mais cette fertilité disparut aussi
avec ses monuments.
Après avoir tout visité avec soin, je me rendis encore jusqu’à Hilla, au
delà de l’Euphrate. On traverse le fleuve, qui a ici 143 mètres de
large, sur un immense pont de quarante-six bateaux. On a posé, d’un
bateau à l’autre, des planches et des canots qui à chaque pas se
balancent de haut en bas; il n’y a pas de garde-fou sur les côtés, et
l’espace est si étroit que deux cavaliers trouvent à peine assez de
place pour passer à côté l’un de l’autre. Les vues, le long du fleuve,
sont charmantes, la végétation y est encore belle, et quelques mosquées
et de jolis édifices donnent de la vie à cette contrée florissante.
A Hilla, un riche Arabe me donna l’hospitalité. Comme le soleil penchait
déjà vers son déclin, on m’assigna au lieu d’une chambre une magnifique
terrasse. On m’envoya pour souper un excellent pilau, de l’agneau rôti
et des légumes à l’étuvée, et pour boisson de l’eau et du lait caillé.
Ici les terrasses n’étaient point entourées d’un haut mur, circonstance
dont je fus enchantée, car elle me permit d’observer la vie et la
conduite de mes voisins.
Dans les cours, je voyais les femmes occupées à cuire du pain,
absolument de la même manière que celles de Bandr-Abas. En attendant les
hommes et les enfants étendirent des nattes de paille sur les terrasses
et apportèrent des plats chargés de pilau, de légumes ou d’autres mets.
Quand les pains furent cuits, on se disposa à manger. Les femmes
s’assirent à côté des hommes, et je croyais déjà les Arabes de ce pays
assez avancés en civilisation pour accorder une place à table à mon
sexe. Mais, hélas! les pauvres femmes, au lieu de porter les mains aux
plats, saisirent des éventails de paille pour éloigner les mouches
importunes de la tête de leurs maîtres et seigneurs. Sans doute elles
prirent leur repas plus tard dans l’intérieur de la maison, car je ne
les vis manger ni dans la cour ni sur la terrasse. Enfin tout le monde
vint se livrer au repos sur la terrasse; hommes et femmes
s’enveloppèrent dans des couvertures jusque par-dessus la tête, et
personne ne quitta la moindre pièce de son costume.
_1_^{er} _juin_. J’avais commandé pour ce matin deux chevaux frais et
deux Arabes comme escorte pour me rendre avec quelque sûreté aux ruines
du _Birs-Nimrod_. Ces ruines sont à six milles dans le désert ou dans la
plaine de Schinar, près de l’Euphrate, sur une colline en briques, haute
de 88 mètres; elles consistent dans un pan de mur long de neuf mètres,
et ayant d’un côté dix, et de l’autre douze mètres de hauteur. La
plupart des briques sont couvertes d’inscriptions. A côté de ce mur sont
plusieurs gros blocs noirs que l’on prendrait d’abord pour de la lave;
mais, en y regardant de plus près, on reconnaît que ce sont aussi des
débris de murs. On suppose que la foudre seule a pu produire une telle
métamorphose.
On n’est pas non plus d’accord sur ces ruines. Quelques-uns les font
remonter à la construction de la tour de _Babel_, d’autres à celle du
temple de Baal.
De la pointe de la colline, on a une vue très-étendue sur le désert, sur
la ville de Hilla avec ses charmants jardins de palmiers, et sur des
monceaux innombrables de décombres et de briques. Il y a près de ces
ruines un oratoire mahométan insignifiant; il se trouve, dit-on, à la
même place où, suivant l’_Ancien Testament_, on jeta dans un brasier
ardent les trois jeunes gens qui ne voulaient pas adorer les idoles.
Dans l’après-midi, j’étais de retour à Hilla. Je visitai la ville, qui
doit avoir plus de 26 000 habitants, et je la trouvai bâtie comme toutes
les autres cités orientales. Devant la porte de Kerbela, on voit la
petite mosquée _Esshems_, qui renferme les dépouilles mortelles du
prophète Josué. Elle ressemble tout à fait au monument funéraire de la
reine Zobéide, près de Bagdad.
Vers le soir, la famille de mon aimable hôte me fit une visite avec
d’autres femmes et d’autres enfants. Un sentiment naturel des
convenances les avait empêchés de venir me voir le jour de mon arrivée,
car ils me savaient fatiguée de ma longue course à cheval. Aujourd’hui
encore je leur aurais fait grâce de leur visite, car les Arabes, riches
ou pauvres, ont peu d’idée de la propreté. Pour me donner des marques de
leur amitié, ils voulaient me mettre sur les bras ou sur les genoux les
petits enfants tout barbouillés; je ne savais réellement comment faire
pour me soustraire à ces gracieusetés. Beaucoup de ces enfants étaient
couverts de boutons d’Alep, d’autres avaient de vilaines maladies d’yeux
ou de peau. Quand les femmes et les enfants m’eurent quittée, mon hôte
vint à son tour me voir. Lui, au moins, était proprement vêtu et montra
plus de tact et plus d’usage du monde.