compatriotes, surtout à l’époque de la moisson. Pour se préserver autant
que possible de ces rapines, ils transportent leur récolte dans de
petits endroits fortifiés, dont je vis un grand nombre entre Bassora et
Bagdad.
Pendant notre voyage, nous prîmes plusieurs fois du bois, et nous pûmes
alors approcher sans crainte des habitants, tenus en respect par notre
équipage imposant et bien armé. M’étant un jour laissé entraîner dans le
fond d’un taillis par de beaux insectes, je me trouvai aussitôt entourée
par une bande de femmes et d’enfants; je jugeai plus sage de retourner
près de l’équipage, non pas que j’eusse peur de ces braves gens, mais
ils me prenaient les mains, touchaient mes habits, voulaient mettre mon
chapeau de paille, et ces familiarités ne m’étaient pas précisément
agréables, à cause de leur extrême saleté. Les enfants avaient l’air
excessivement mal tenus: plusieurs étaient couverts de boutons et de
petits ulcères; tous, grands et petits, avaient toujours les mains
fourrées dans leurs cheveux.
Aux endroits où nous relâchions, on nous apportait d’ordinaire des
moutons et du _gi_ (beurre), qu’on vendait très-bon marché. Un mouton
coûtait tout au plus cinq krans[121]. Ces moutons étaient très-gros et
très-gras, avaient une laine longue et épaisse, et une grosse queue
d’environ 35 centimètres de long et 20 de large. Je n’avais jamais vu
sur aucun bateau une nourriture comparable à celle de notre équipage. Ce
qui me plut encore davantage, ce furent les bons procédés du capitaine
envers les indigènes, assimilés en tout aux matelots anglais. Je ne
trouvai nulle part ailleurs plus d’ordre et plus de propreté, ce qui
prouve qu’on n’a pas toujours besoin de recourir aux coups et aux
bourrades, comme on me l’avait assuré si souvent.
Dans les endroits couverts d’herbes et de buissons, nous vîmes plusieurs
bandes de sangliers. Il n’y manque pas non plus de lions, qui descendent
surtout des montagnes pendant les grands froids, et qui enlèvent des
vaches et des moutons. Il est très-rare qu’ils s’attaquent à l’homme. Je
fus assez heureuse pour voir deux lions, mais à une si grande distance,
que je n’ose affirmer qu’ils surpassent en grandeur et en beauté ceux
des ménageries d’Europe. Parmi les oiseaux, les pélicans furent assez
aimables pour venir nous faire leur cour par troupes.
_21 mai._ Ce jour-là, nous vîmes les ruines du palais Khuszew Anushirwan
à Ctésiphon.
_Ctésiphon_, d’abord capitale de l’empire parthe, puis du nouvel empire
perse, fut détruite au VII^{e} siècle par les Arabes. Presque en face
d’elle, sur la rive droite du Tigre, était _Séleucie_, une des plus
célèbres villes de la Babylonie, qui, du temps de sa splendeur, avait
600 000 habitants, la plupart Grecs, et une constitution libre et
indépendante.
On aperçoit d’abord les ruines de Ctésiphon de face, puis par derrière,
car le fleuve décrit une grande courbe, et se replie sur lui-même de
plusieurs milles. Comme j’ai fait depuis une excursion de Bagdad à
Ctésiphon, j’aurai l’occasion plus tard d’en donner une description.
L’ancienne ville des califes apparaît de loin, merveilleusement grande
et belle; mais malheureusement elle perd beaucoup de son importance
quand on la voit de près. Les minarets et les coupoles, revêtus de
briques de couleur, jettent un vif éclat aux rayons du soleil. Les
palais, les portes de la ville, les fortifications, bordent à perte de
vue les rives du Tigre aux teintes jaunes, et des jardins plantés de
dattiers et d’autres arbres fruitiers couvrent l’immense plaine.
A peine avions-nous jeté l’ancre, qu’une masse d’indigènes vinrent
entourer le bateau. Ils se servent de singuliers bâtiments, qui
ressemblent à des corbeilles rondes tressées de fortes feuilles de
palmiers, et revêtues d’asphalte. On les appelle _guffers_; leur
diamètre est de deux mètres, et leur hauteur d’un mètre. On y est en
toute sûreté, ils ne chavirent jamais et ils n’ont pas besoin de
beaucoup d’eau. Leur invention remonte à des temps très-reculés.
J’avais une lettre pour le résident anglais, M. Rawlinson; mais M.
Holland, le premier officier du vaisseau, m’ayant offert sa maison, je
la préférai, parce que M. Holland était marié, tandis que M. Rawlinson
ne l’était pas. Je trouvai dans Mme Holland, née à Bagdad, une femme
très-jolie et très-aimable qui, âgée de vingt-trois ans, avait quatre
enfants dont l’aîné avait huit ans.
[Illustration]
CHAPITRE XVIII.
Bagdad.--Principaux édifices.--Climat.--Fête donnée par le résident
anglais.--Le harem du pacha de Bagdad.--Excursion aux ruines de
Ctésiphon.--Le prince persan Il-Hany-Aly-Culy-Mirza. Excursion aux
ruines de Babylone.--Départ de Bagdad.
_Bagdad_, capitale de l’Assyrie et de la Babylonie, fut fondée au
VIII^{e} siècle, sous le calife Abou-Giafar-Almansour. Un siècle plus
tard, sous le règne de Haroun-Al-Radschid, le meilleur et le plus
éclairé de tous les califes, la ville atteignit son plus haut degré de
splendeur, mais cent ans après elle fut détruite par les Turcs. Prise
par les Persans au XVI^{e} siècle, elle demeura constamment une occasion
de discorde entre les Turcs et les Persans, et, bien qu’incorporée à
l’empire ottoman au XVII^{e} siècle, le schah Nadir chercha encore, au
XVIII^{e}, à l’enlever aux Turcs.
La population actuelle comprend environ 60 000 âmes: on compte à peu
près 45 000 Turcs; le reste se compose de juifs, de Persans,
d’Arméniens, d’Arabes, etc. Il n’y a guère plus de cinquante à soixante
Européens. La ville occupe les deux rives du Tigre, mais c’est
principalement sur la rive orientale qu’elle se développe. Elle est
entourée de murailles fortifiées en briques, interrompues par de
nombreuses tours; mais les murailles et les tours sont faibles et
lézardées, et les canons dont elles sont munies ne sont pas en très-bon
état.
Je dus me procurer avant tout un _isar_ (grande toile pour envelopper
tout le corps), un petit bonnet (_finer_), avec un mouchoir (_baschlo_)
qui, roulé et entrelacé autour du finer, forme une espèce de turban.
Quant au bouclier roide et épais, tissé de crin, qui couvre le visage,
je ne m’en servis pas, parce qu’on étouffe presque dessous. On ne peut
pas se figurer de costume plus incommode pour les femmes que celui qu’on
porte dans ce pays. L’isar ramasse la poussière du sol, et il faut une
certaine adresse pour le tenir de manière à ce que tout le corps reste
enveloppé. Je plaignais beaucoup les pauvres femmes, souvent forcées de
porter encore un enfant ou un paquet, ou bien d’aller laver le linge à
la rivière. Elles n’en revenaient jamais sans être trempées. Les plus
petites filles même sont vêtues ainsi quand elles sortent.
Grâce à mon costume oriental, et même sans me couvrir le visage, je pus
circuler librement partout. Je commençai par visiter la ville, qui
n’offre plus rien de curieux, tous les anciens édifices du temps des
califes ayant disparu. Les maisons, construites en briques cuites et en
briques crues, n’ont qu’un étage. Les murs de derrière donnent tous sur
les rues; il est rare de voir un balcon avec de petites fenêtres
étroitement grillées. Il n’y a que les maisons dont les façades ont vue
sur le Tigre qui soient exceptées de la règle commune: elles ont des
fenêtres régulières et sont quelquefois très-jolies. Quant aux rues,
elles ne sont pas très-larges, mais en revanche elles sont pleines de
boue et de poussière. Le pont de bateaux jeté sur le Tigre, dont la
largeur est ici de 230 mètres, est le plus misérable que j’aie jamais
vu. Les bazars sont très-vastes. L’ancien bazar, reste des premières
constructions de Bagdad, offre encore des traces de beaux piliers et de
belles arabesques, et le kan Osman se distingue par un beau portail et
par de hautes voûtes en forme de coupole. Les principaux passages sont
si larges qu’un cavalier et deux piétons peuvent aller de front. Les
marchands et les artisans sont ici, comme dans tout l’Orient, répartis
dans des rues ou des passages. Les beaux magasins se trouvent dans les
maisons particulières ou dans les kans des bazars. De méchants cafés se
rencontrent partout en grand nombre.
Le palais du pacha, vaste édifice sans goût et sans magnificence, n’est
imposant que de loin. Les mosquées sont assez rares, et, à part des
incrustations de carreaux de briques, elles n’offrent rien de
remarquable.
Pour pouvoir embrasser Bagdad d’un seul coup d’œil, je montai avec
beaucoup de peine sur la plate-forme extérieure d’une des coupoles du
kan Osman, et je fus réellement surprise de l’étendue et de la jolie
position de la ville. On a beau parcourir dans tous les sens les rues
étroites et uniformes d’une ville orientale, on ne peut jamais s’en
faire une idée, car une rue ressemble à l’autre, et toutes ensemble
offrent l’image des corridors d’une prison. Mais, du point élevé où
j’étais postée, je dominais toute la ville avec ses maisons
innombrables, dont une grande partie sont situées au milieu de jolis
jardins; je voyais à mes pieds des milliers de terrasses, et surtout le
beau fleuve qui dans cette cité, longue de plus de cinq milles, roule
ses eaux à travers de sombres bois de palmiers et d’arbres fruitiers.
Toutes les maisons, comme je l’ai déjà fait remarquer, sont bâties en
tuiles, dont la plupart, dit-on, ont été apportées par l’Euphrate des
ruines de Babylone. En considérant de plus près les fortifications, on y
retrouve encore des traces des premières constructions. Les tuiles dont
on s’est servi pour les élever ont près de 70 centimètres, et
ressemblent à de belles dalles en pierre.
Les maisons, plus jolies à l’intérieur qu’au dehors, ont des cours
propres et pavées, beaucoup de fenêtres, etc. Les chambres sont grandes
et hautes, mais elles ne sont pas meublées si magnifiquement qu’à Damas.
Pendant l’été, il fait si chaud à Bagdad qu’on change de domicile trois
fois par jour. Le matin, on se tient dans les chambres ordinaires; vers
neuf heures, on se réfugie dans les appartements souterrains, appelés
_sardabs_, qui, à l’instar des caves, sont souvent à cinq ou sept mètres
sous terre, et on y passe toute la journée. Au coucher du soleil, on se
rend aux terrasses pour y recevoir des visites, y causer, y prendre du
thé, et on y reste jusqu’au milieu de la nuit. C’est là le moment le
plus agréable; les soirées sont fraîches et on se sent renaître.
Beaucoup de personnes prétendent que la nuit la lune jette plus d’éclat
que chez nous, mais je n’ai pas trouvé cela. On dort sur les terrasses,
sous des moustiquaires qui enveloppent tout le lit. Pendant le jour, la
chaleur monte dans les chambres jusqu’à 30 degrés, au soleil elle va de
40 à 44; dans les sardabs, elle dépasse rarement 25 degrés. En hiver,
les soirées, les nuits et les matinées sont si froides qu’on fait du feu
dans les cheminées.
Le climat de ce pays est regardé comme très-sain, même par les
Européens. Cependant il y règne une maladie qui serait un grand sujet
d’épouvante pour nos jeunes personnes, et qui ne frappe pas seulement
l’indigène, mais tout étranger qui passe quelques mois à Bagdad: c’est
un affreux bouton que l’on appelle la _marque de dattes_ ou la _bosse
d’Alep_.
Ce bouton, d’abord de la grosseur d’une tête d’épingle, prend peu à peu
l’étendue d’un clou, et laisse de profondes cicatrices. D’ordinaire il
paraît à la figure. Sur cent visages, on n’en trouve peut-être pas un
seul qui soit exempt de ces vilaines marques. Lorsqu’on n’en a qu’une,
on peut s’estimer fort heureux; ordinairement, on n’en a pas moins de
deux ou même trois. Les autres parties du corps n’en sont pas non plus
exemptes. Ces ulcères se montrent généralement quand les dattes
commencent à mûrir, et ils ne grossissent que l’année d’ensuite, vers la
même époque. On a cette maladie une fois dans sa vie; les enfants en
sont pour la plupart atteints. On ne fait rien pour combattre ce mal,
l’expérience ayant prouvé qu’il n’y a pas de remède pour le guérir. Les
Européens ont essayé, mais sans succès, de s’en préserver par
l’inoculation.
Ce mal se retrouve dans quelques contrées le long du Tigre. A quelques
milles du fleuve, on n’en rencontre plus la moindre trace. On devrait en
induire qu’il provient de l’évaporation de l’eau ou de la vase qu’elle
dépose. Cependant le premier fait ne semble pas fondé; car le fléau
épargne tout le personnel de l’équipage du vapeur anglais, qui reste
toujours sur le bateau, tandis qu’il frappe tous les Européens qui
habitent à terre. Un de ces derniers fut atteint de quarante ulcères, et
il souffrit, dit-on, le martyre. Le consul français, forcé de séjourner
à Bagdad plusieurs années, n’y amena pas sa femme, pour ne pas l’exposer
à ce désagrément inévitable. Je ne restai que peu de semaines en ce
pays, et il me vint également à la main un petit ulcère, qui finit aussi
par devenir gros comme un écu, mais il ne pénétra pas bien avant dans
les chairs et ne laissa pas de cicatrice. Je triomphais déjà d’en avoir
été quitte à si bon marché. Mais hélas! il ne devait pas en être ainsi.
Six mois plus tard, déjà de retour en Europe, ce mal me prit avec tant
de force que, couverte de treize de ces boutons, j’en restai marquée
plus de huit mois.
Le 24 mai, je fus invitée par le résident anglais, M. Rawlinson, à une
grande fête qu’il donna pour célébrer l’anniversaire de la naissance de
la reine Victoria. Au dîner, il n’y eut que des Européens; mais à la
soirée, on admit toutes les notabilités du monde chrétien, tels que
Grecs, Arméniens, etc. La fête eut lieu sur les belles terrasses de la
maison. On s’y promenait sur des tapis moelleux; on s’asseyait, on se
reposait sur des divans élastiques; les terrasses, la cour et le jardin
étaient éclairés a _giorno_. Les rafraîchissements les plus délicats
circulaient sans cesse, et l’Européen ne pouvait guère s’apercevoir
qu’il était si éloigné de sa patrie. Ce qui produisit moins d’illusion,
ce furent deux orchestres, dont l’un exécutait des morceaux européens,
l’autre des airs nationaux. Des feux d’artifices, avec des ballons
lumineux et des flammes de Bengale, servirent encore d’amusement. Un
banquet splendide termina la fête.
Parmi les femmes et les jeunes filles, il y avait quelques beautés
remarquables; mais toutes avaient des yeux séduisants qu’aucun jeune
homme n’aurait pu regarder impunément. L’art de teindre les cils et les
paupières y est sans doute pour beaucoup. Tout cil qui dépasse la ligne
régulière est arraché avec soin, et remplacé artistement par le pinceau.
C’est ainsi qu’on produit la plus belle forme arquée, et, en teignant
encore les paupières, on augmente infiniment la beauté et l’éclat de
l’œil. La plus humble servante recherche tout aussi soigneusement que la
plus grande dame ces embellissements factices.
Les femmes étaient vêtues à la manière turco-grecque. Elles portaient de
larges pantalons de soie, attachés autour de la cheville, et par-dessus
des cafetans brodés d’or, dont les manches, serrées contre les coudes,
étaient fendues ensuite et retombaient des deux côtés des bras, couverts
par les manches de soie de la chemise. Au milieu étaient fixées des
ceintures roides, larges comme la main, ornées sur le devant de boutons
énormes, et sur les côtés de boutons plus petits en or émaillé et
ciselé. Des perles montées, des pierres fines et des anneaux d’or
brillaient à leurs bras, à leur cou et sur leur poitrine. Sur la tête
elles portaient un joli petit turban, enlacé de chaînes ou de dentelles
d’or. Beaucoup de minces tresses de cheveux se glissaient parmi ces
dentelles et descendaient jusqu’aux hanches. Malheureusement plusieurs
de ces belles avaient le mauvais goût de teindre leurs cheveux avec de
l’orpin, ce qui leur faisait perdre leur brillante couleur noire et les
changeait en une chevelure terne, d’un rouge foncé.
Quelque joli que fût ce cercle de femmes, il finissait par être monotone
à voir; car le silence et l’immobilité régnaient parmi ce sexe, qu’on
accuse d’ordinaire de trop de loquacité, et aucune de ces aimables
figures n’exprimait le moindre sentiment ni la moindre émotion; il leur
manquait l’esprit et l’instruction, le charme de la vie. Les filles
indigènes n’apprennent rien; elles passent pour très-instruites quand
elles savent lire la langue de leur pays, l’arménien ou l’arabe, et, en
ce cas, on ne leur met entre les mains que des livres religieux.
Je trouvai plus d’animation lors d’une visite que je fis quelques jours
plus tard au harem du pacha. Le rire, le babil et le badinage ne
discontinuèrent pas un instant. Aussi en fus-je étourdie. On s’attendait
à ma visite, et les femmes, au nombre de quinze, étaient magnifiquement
vêtues de la manière que je viens de décrire, si ce n’est que les
cafetans étaient plus courts et les turbans ornés de plumes d’autruche.
Je ne trouvai parmi ces dames aucune beauté remarquable; à part de beaux
yeux qu’elles avaient toutes, leurs traits manquaient de noblesse et
d’expression.
Le harem d’été où l’on me reçut était un joli édifice, bâti dans le goût
le plus moderne, à l’européenne, avec de hautes et de belles fenêtres.
Placé au milieu d’un petit potager, il était entouré d’un jardin
fruitier plus grand.
Après plus d’une heure passée dans cette bruyante société, on servit des
mets sur une table, et on mit des chaises tout à l’entour. La première
femme ou la favorite passa la première, se mit à table et n’attendit
même pas que nous fussions assises, mais porta immédiatement ses mains
aux différents plats, et réunit en un tas les morceaux qu’elle aimait le
mieux. Je fus aussi obligée de me servir de ma main pour manger, car il
n’y avait ni couteau ni fourchette dans toute la maison; ce ne fut que
vers la fin du repas qu’on m’apporta une grande cuiller d’or à thé.
La table était chargée de viandes succulentes, de pilaus apprêtés de
différentes manières, et d’une quantité de sucreries et de fruits. Tous
ces mets étaient excellents, et il y en avait un surtout qui ressemblait
à s’y méprendre à nos beignets.
Quand nous eûmes mangé, les dames qui n’avaient pas trouvé place d’abord
se mirent à table. A côté d’elles vinrent s’asseoir quelques-unes des
premières servantes; après elles arrivèrent les dernières esclaves,
parmi lesquelles il y avait quelques vilaines négresses. Celles-ci se
mirent aussi à table et mangèrent ce qu’on leur avait laissé.
Après le repas, on servit du café noir dans de petites tasses, et on
apporta des narguilehs. Les petites tasses étaient placées dans des
gobelets d’or, richement ornés de perles et de turquoises.
Les femmes du pacha ne se distinguent de leurs suivantes et de leurs
esclaves que par le costume et la toilette; elles ne diffèrent nullement
entre elles par les manières. Les servantes s’asseyaient sans façon sur
les divans, se mêlaient familièrement à la conversation, fumaient et
prenaient du café avec nous. Les esclaves et les serviteurs sont traités
avec bien plus de bonté et plus d’indulgence que dans les maisons
européennes.
Les Turcs seuls ont des esclaves.
Autant on est rigide, dans tous les endroits publics, sur l’observation
des mœurs et des convenances, autant on se montre relâché à cet égard
dans les harems et dans les bains. Pendant qu’une partie des femmes
était occupée à fumer et à prendre du café, je me glissai inaperçue dans
quelques pièces voisines. Au bout de quelques minutes, j’en avais assez
vu pour ressentir la plus vive pitié et la plus profonde horreur pour
ces pauvres créatures, qui par l’oisiveté, par le manque de
connaissance et par l’absence de toute morale, se dégradent au point de
profaner le nom de l’humanité.
Je ne fus pas moins attristée par la visite d’un bain public de femmes.
Là on voyait pêle-mêle des enfants, de jeunes filles, des femmes et des
matrones; les unes se faisaient laver et teindre les mains, les pieds,
les ongles, les sourcils, les cheveux, etc. D’autres se faisaient
arroser et parfumer d’huiles et d’essences odorantes. Au milieu de tout
cela folâtrait la jeunesse, et, ce qu’il y avait de pis, une grande
partie de la société se figurait sans doute être dans le paradis, du
temps où il n’avait pas encore été question de la pomme d’Ève. Les
propos et les discours tenus dans ces bains répondent, dit-on, à la
conduite, ce qui se conçoit du reste parfaitement. Pauvre jeunesse, où
puiserais-tu le sentiment de la décence et de la pudeur, si tu assistes
dès la plus tendre enfance à ces scènes et à ces conversations?
En fait de curiosités, je vis encore le monument funéraire de la reine
Zobiedé, épouse favorite du calife Haroun al Radschid. Ce monument est
intéressant, en ce qu’il diffère beaucoup des constructions ordinaires
des mahométans. Au lieu de belles coupoles et de beaux minarets, une
tour d’une très-faible hauteur s’élève sur un petit édifice octogone;
cette tour ressemble beaucoup à celles que l’on voit au-dessus des
temples ou pagodes des Hindous. Dans l’intérieur se trouvent trois
simples tombeaux en maçonnerie; dans l’un repose la reine, dans les
autres sont déposés les membres de la famille royale. Tout l’édifice est
construit en tuiles, et fut jadis, à en juger par quelques traces, voûté
de beau ciment, incrusté de briques de couleur et orné d’arabesques.
Tous ces monuments sont sacrés pour le musulman; aussi vient-il souvent
de loin y faire ses dévotions. Un bonheur auquel il aspire tout aussi
ardemment, c’est d’acquérir, dans le voisinage, une tombe qu’il puisse
montrer avec orgueil à ses parents et à ses amis. Aussi tout autour on
voyait de grandes places couvertes de sépultures.
En revenant de ce mausolée, je fis un petit détour pour voir le quartier
de la ville ravagé et tombé en ruines à la suite de la dernière peste.
M. Swoboda, un Hongrois, me peignit l’horrible état dans lequel se
trouvait alors Bagdad. Après s’être pourvu suffisamment de vivres, il
s’était cloîtré entièrement avec sa famille et une domestique, et ne
recevait du dehors que de l’eau fraîche. Il avait calfeutré avec soin
les portes et les fenêtres, et n’avait permis à personne de monter sur
la terrasse, ni même de respirer l’air du dehors.
Grâce à ces précautions hygiéniques, il échappa au terrible fléau avec
sa famille et sa domestique, tandis que, dans les maisons voisines, des
familles entières périrent. Comme on ne pouvait pas enterrer tous les
morts, on laissa les corps se corrompre à l’endroit même où ils étaient
tombés.
Quand l’épidémie eut disparu, les Arabes du désert vinrent s’abattre sur
ce malheureux quartier pour voler et piller. Ils pénétrèrent sans peine
dans les maisons vides et triomphèrent facilement des malheureux
habitants qui avaient survécu. M. Swoboda aussi se vit obligé de se
racheter en payant un tribut à ces oiseaux de proie.
J’eus hâte de m’éloigner de ces tristes lieux, et je me dirigeai avec
plaisir vers les jardins riants qu’on trouve à chaque pas à Bagdad et
dans les alentours.
Cependant ces jardins ne sont pas dessinés et plantés avec art; ce sont
simplement des bois épais d’arbres fruitiers de toute espèce, tels que
dattiers, pruniers, abricotiers, pêchers, figuiers, mûriers, etc.,
entourés d’un mur en tuiles; il n’y règne ni ordre ni propreté; on n’y
voit ni pelouses ni parterres de fleurs, ni même des chemins
régulièrement tracés; mais on y rencontre beaucoup de canaux, car il
faut remplacer la pluie et la rosée par des irrigations artificielles.
* * * * *
Je fis de Bagdad deux grandes excursions, une aux ruines de _Ctésiphon_,
une autre à celles de _Babylone_. Les unes sont à 18 milles et les
autres à 60 milles de Bagdad.
Pour ces deux excursions, M. Rawlinson me donna de bons chevaux arabes
et un serviteur de confiance.
A moins de passer la nuit dans le désert, il fallait faire la course de
Ctésiphon, aller et retour, dans un jour, c’est-à-dire depuis le lever
jusqu’au coucher du soleil: car à Bagdad, comme dans toutes les villes
turques, les portes sont fermées après le coucher du soleil, et on remet
les clefs au commandant de la ville. On les ouvre avec le lever du
soleil.