Les maisons de la ville sont en pierre; elles ont de petites fenêtres et

des terrasses en guise de toits. Deux soi-disant palais, dont un est

habité par la mère du prince régnant, l’autre par le scheik

(gouverneur), ne se distinguent des autres maisons que par une plus

vaste circonférence. Plusieurs rues sont si étroites qu’il ne peut y

passer que deux personnes de front. Le bazar, disposé à la turque, se

compose de galeries couvertes, sous lesquelles les marchands se

tiennent assis, les jambes croisées, devant leurs misérables

marchandises.

La chaleur est très-étouffante dans la vallée de rochers où Mascate est

encaissée (au soleil 41 degrés Réaumur); la lumière du soleil y est

très-dangereuse pour les yeux, parce qu’elle n’est pas adoucie par la

moindre verdure. Quelque loin que l’on porte la vue, on ne découvre

nulle part ni arbre, ni buisson, ni le moindre brin d’herbe. Aussi tous

ceux à qui leurs moyens le permettent tant soit peu, s’empressent, après

avoir terminé leurs affaires, d’aller respirer le frais dans les villes

situées le long de la mer. On ne trouve point ici d’Européens, le climat

leur étant mortel.

Sur le revers de Mascate se trouve une longue vallée de rochers, dans

laquelle on rencontre un village renfermant plusieurs tombes, et (chose

merveilleuse!) un petit jardin avec six palmiers, un figuier et un

grenadier. Ce village est plus grand et plus peuplé que Mascate; car il

compte 6000 habitants, tandis que la ville n’en renferme que 4000. On ne

peut se faire une idée de la misère, de la saleté et de la puanteur qui

règnent dans ce village; les cabanes, qui semblent superposées l’une sur

l’autre, sont très-petites, et seulement faites de roseaux et de

feuilles de palmier. Toutes les immondices sont jetées devant les

portes. Il faut beaucoup de résignation pour traverser un village de ce

genre, et je suis étonnée que la peste ou d’autres épidémies n’y

sévissent pas sans cesse. Les ophthalmies et la cécité y sont d’ailleurs

des accidents très-fréquents.

De cette vallée[118] j’entrai dans une autre qui contient la plus grande

curiosité de Mascate: c’est un assez grand jardin qui, avec ses

palmiers, ses dattiers, ses fleurs, ses plantes et ses légumes, offre

réellement l’image d’une oasis dans le désert. Cette végétation est due

en grande partie à une irrigation infatigable. Le jardin appartient à un

prince arabe. Mon guide me semblait être très-fier de cette merveille;

il me demanda s’il y avait d’aussi beaux jardins dans mon pays.

Les femmes de Mascate portent une espèce de masque en étoffe bleue

retenu par des agrafes ou des fils de fer, et qui ne touche pas la

figure. Ce masque est coupé entre le front et le nez, de sorte que l’on

voit quelque chose de plus que les yeux. Elles ne mettent ce masque que

quand elles s’éloignent de la maison; chez elles et devant leurs

cabanes, elles ont la figure découverte. Toutes les femmes que j’eus

occasion de voir étaient laides; les hommes n’avaient pas non plus les

traits délicats et fiers que l’on trouve si souvent chez les Arabes.

Beaucoup de nègres servent ici comme esclaves.

J’avais fait mes excursions durant la plus grande chaleur (41 degrés

Réaumur au soleil), et encore un peu épuisée de ma maladie, quoique je

ne m’en fusse pas ressentie le moins du monde.

On m’avait prévenue à différentes reprises et on m’avait assuré que les

rayons ardents des pays chauds étaient très-nuisibles aux Européens qui

n’y étaient pas habitués, qu’on y gagnait souvent des fièvres et des

coups de soleil. Mais si j’avais écouté tous ces avis, j’aurais fini par

ne rien voir. Je ne me laissai pas dérouter: je sortais par la pluie et

par le soleil, comme cela se présentait; aussi je vis toujours plus de

choses que mes compagnons de voyage.

Le 2 mai, de grand matin, nous mîmes de nouveau sous voile.

Le 3 mai nous entrâmes dans le golfe Persique, et nous longeâmes d’assez

près l’île d’Ormus. Les montagnes de cette île se distinguent par leurs

teintes miroitantes. Beaucoup d’endroits scintillaient comme s’ils

avaient été couverts de neige. Les montagnes contiennent beaucoup de

sel, et tous les ans il vient de nombreux bateaux d’Arabie et de Perse

pour en emporter des cargaisons.

Le soir, nous arrivâmes à la petite ville de _Bandr-Abas_, où nous

jetâmes l’ancre.

_4 mai._ Bandr-Abas est située près de basses collines de sables et de

rochers, séparées de montagnes plus hautes par une plaine étroite. Ici

encore tout est sec et stérile; dans la plaine seulement on voit

quelques petits groupes de palmiers.

Je regardais d’un œil de convoitise la côte de la Perse, dont j’aurais

tant aimé à fouler le sol. Mais le capitaine me dissuada de mon projet

de pénétrer dans ce pays avec mes vêtements européens. Il me fit

remarquer que les Persans n’étaient pas aussi bons que les Hindous, et

que, dans ces contrées reculées, l’apparition d’une Européenne était un

événement si extraordinaire qu’on pourrait me recevoir à coups de

pierres.

Par bonheur il se trouva sur le bateau un jeune homme à moitié Anglais,

à moitié Persan (son père, un Anglais, avait épousé une Arménienne de

Téhéran), qui parlait également bien les deux langues. Je le priai de

m’emmener avec lui à terre; ce qu’il s’empressa de faire avec la plus

grande amabilité.

Il me conduisit au bazar et me fit traverser plusieurs petites rues: le

peuple accourut, il est vrai, de tous côtés, me regarda tout ébahi, mais

ne montra pas la moindre velléité de me maltraiter.

Les maisons sont petites et construites dans le goût oriental. On y voit

peu de fenêtres, elles sont très-petites et ont des terrasses au lieu de

toits. Les rues sont étroites, sales et comme mortes; il n’y avait que

le bazar qui fût animé. Les boulangers cuisaient ici le pain de la

manière la plus simple, en présence même des chalands: ils pétrissent un

peu de farine avec de l’eau dans une écuelle de bois; ensuite ils

divisent la pâte en petits morceaux, qu’ils pressent et allongent de

manière à les rendre minces et plats; puis ils passent dessus de l’eau

salée et les collent dans l’intérieur d’un tuyau rond. Ce tuyau est en

terre cuite; il a environ 45 centimètres de diamètre et 50 de long; il

est enfoncé à moitié dans la terre, et on a pratiqué dans le bas un

courant d’air. Des charbons de bois brûlent dans l’intérieur du tuyau, à

l’extrémité inférieure. Ces morceaux de pâte sont cuits en même temps

des deux côtés, le dessous par le tuyau ardent, le dessus par le feu de

charbon. Je me fis donner une demi-douzaine de ces sortes de galettes

qui, mangées chaudes, ont assez bon goût.

On peut facilement distinguer les Persans et les Arabes, que l’on voit

encore en grand nombre; ils sont plus grands et plus forts, ils ont la

peau plus blanche, les traits grossiers et assez expressifs, et un air

très-sauvage et très-féroce. Leur costume ressemble à celui des

mahométans. Beaucoup portent des turbans, d’autres des bonnets coniques

en peau d’astracan noire, de 50 à 75 centimètres de haut.

On m’a raconté un si beau trait de reconnaissance de M. William Heborth,

qui m’accompagna jusqu’à Bandr-Abas, que je ne puis m’empêcher de le

redire à mes lectrices. Arrivé de Perse à Bombay, à l’âge de seize ans,

il fut parfaitement accueilli par un ami de son père, qui non-seulement

l’assista de son mieux, mais, grâce à son crédit, lui fit obtenir une

bonne place. Marié et père de quatre enfants, ce généreux protecteur eut

le malheur de faire un jour une chute de cheval, dont les suites

funestes lui coûtèrent la vie. N’écoutant alors que la voix de son noble

cœur pour s’acquitter envers son ancien bienfaiteur, il épousa la veuve,

qui, beaucoup plus âgée que lui et sans fortune, était chargée de quatre

enfants.

A Bandr-Abas, nous prîmes un pilote côtier pour passer le détroit de

_Kishm_. A midi, nous nous embarquâmes.

Le passage du détroit de Kishm est sans danger pour les vapeurs, mais

les navires à voiles l’évitent; car l’espace entre la terre ferme et

l’île de Kishm étant souvent très-étroit, ils pourraient facilement être

jetés sur la côte par des vents contraires.

L’île forme une vaste plaine, partout garnie de petits bosquets maigres

et rabougris. Beaucoup de personnes de la côte voisine viennent y

chercher du bois.

Le capitaine m’avait fait des récits pompeux de la beauté de cette

traversée, de la fertilité de l’île, des passages si étroits que les

cimes des palmiers de l’île et de la côte se touchaient.

Il faut croire que depuis le dernier voyage du bon capitaine, un

phénomène bien étrange avait eu lieu. Ces superbes palmiers élancés

étaient transformés en méchants arbustes peu feuillus, et, aux endroits

les plus resserrés, la terre ferme et l’île étaient au moins à un

demi-mille de distance l’une de l’autre. Ce qui est étrange, c’est que

M. Ross raconta plus tard la même chose; il ajouta plus de foi au récit

du capitaine qu’à ses propres yeux.

A un des endroits les plus resserrés du détroit se trouve le beau fort

de _Lufth_. C’est là qu’était encore, il y a quinze ans, le siége

principal des pirates persans. A la suite d’un combat naval entre les

Anglais et les pirates, plus de 800 de ces derniers furent tués, un

grand nombre fut fait prisonnier, et toute la bande détruite. Depuis ce

temps, la sûreté du pays n’a plus été troublée.

Le 5 mai, nous sortîmes du détroit, et, trois jours après, nous jetâmes

l’ancre à Bushire.

Dans le golfe Persique, nous rencontrâmes passablement d’algues et de

mollusques. Ces derniers, d’un blanc laiteux, avaient beaucoup de

filaments et la forme d’agarics; d’autres, d’une couleur rose, étaient

marqués de petites taches jaunes. On trouvait aussi bon nombre de

serpents marins.

_8 mai._ La ville de Bushire est dans une plaine, à 6 milles de la

chaîne de montagnes, dont la cime la plus élevée, appelée _Hormutsch_

par les Persans, et _Halalu_ par les Anglais, a plus de 1700 mètres.

La ville compte 15 000 habitants; son port est le meilleur de la Perse,

mais il a l’air très-sale.

Les maisons sont si serrées et si rapprochées, qu’on peut facilement

passer de l’une à l’autre en enjambant, et qu’il ne faut pas beaucoup

d’adresse pour s’enfuir par-dessus les toits. En effet, les terrasses

sont bordées par des murs qui n’ont pas plus de 30 à 70 centimètres. Sur

plusieurs maisons, on voit des tuyaux de cheminée carrés de plus de 5 à

6 mètres, que l’on peut ouvrir en haut et sur les côtés; ils servent à

intercepter le vent et à répandre la fraîcheur dans les appartements.

Les femmes se voilent tellement le visage, que je ne sais pas comment

elles font pour trouver leur chemin; les plus petites filles imitent

déjà cette coutume. Elles portent des anneaux aux narines, aux bras et

aux pieds, moins cependant que les femmes hindoues. Les hommes sont tous

armés, même chez eux, de poignards ou de couteaux; dans la rue, ils sont

en outre munis de pistolets.

Nous restâmes deux jours à Bushire, où je fus parfaitement bien traitée

chez le résident, le colonel Hennelt.

J’aurais bien voulu quitter le bateau à Bushire pour aller visiter les

ruines de _Persépolis_ et pour continuer mon voyage par terre jusqu’à

_Schiras_, _Ispahan_, _Téhéran_, etc.; mais de grands troubles avaient

éclaté dans ces districts, infestés en outre par de nombreuses hordes de

brigands. Je fus forcée de changer mon plan et de me rendre

provisoirement à _Bagdad_.

Le 10 mai, dans l’après-midi, nous quittâmes Bushire. Le 11, j’eus le

bonheur de voir un des plus célèbres fleuves du monde, le _Schatel

Arab_, le fleuve des Arabes, formé de la jonction de l’Euphrate, du

Tigre et du Kaurun, et dont l’embouchure ressemble à un bras de mer. Le

Schatel Arab conserve son nom jusqu’au delta du Tigre et de l’Euphrate.

_12 mai._ En quittant la mer, nous dîmes aussi adieu aux montagnes; des

deux côtés du fleuve, nous avions devant nous des plaines immenses

couvertes de bois de dattiers.

A vingt milles au-dessous de Bassora, nous entrâmes dans le Kaurun pour

déposer quelques passagers près de la petite ville de _Mahamlbah_,

située tout à l’entrée du fleuve. Nous revînmes aussitôt sur nos pas, et

le capitaine déploya beaucoup d’habileté pour faire tourner le bateau

dans un espace très-restreint. Dans notre inexpérience de l’art

nautique, cette manœuvre nous inspira quelques craintes. A chaque

instant, nous croyions que l’avant ou l’arrière allait donner contre la

côte; mais la manœuvre réussit au delà de nos espérances. Toute la

population de Mahambrah était assemblée sur le rivage; elle n’avait pas

encore vu de vapeur, et prit le plus grand intérêt à cette audacieuse

entreprise.

La ville de Mahambrah a essuyé, il y a six ans, une terrible

catastrophe.

Placée alors sous la souveraineté turque, elle fut attaquée et pillée

par les Persans. Presque tous les habitants, au nombre de cinq mille,

périrent à cette occasion. Depuis ce temps, Mahambrah appartient aux

Persans.

Vers midi, nous arrivâmes devant Bassora[119].

On ne découvre, depuis le fleuve, que quelques fortifications et de

grands bois de dattiers. La ville est placée derrière ces bois, à un

mille et demi dans l’intérieur du pays.

La traversée de Bombay à Bassora, à cause des moussons défavorables,

avait duré dix-huit jours, et avait été un des plus pénibles voyages

que j’eusse faits jusqu’alors. Toujours sur le pont et au milieu d’une

foule compacte de passagers, par une chaleur qui à midi, même à l’ombre

de la tente, s’élevait jusqu’à trente degrés, je ne pus changer qu’une

seule fois, à Bushire, de linge et de vêtements. Cet état est d’autant

plus affreux qu’on ne peut pas se débarrasser de la vermine dont on est

gratifié par ses voisins. Aussi il me tardait de retremper mes forces

épuisées dans un bain de propreté.

Bassora, une des grandes villes de la Mésopotamie, n’a parmi ses

habitants qu’un seul Européen. J’avais une lettre pour l’agent anglais,

M. Barseige, Arménien de naissance, dont, faute d’hôtel, je fus forcée

de réclamer l’hospitalité pour quelques jours. Le capitaine Lichtfield

lui présenta ma lettre et lui fit part de ma requête, que l’aimable

Arménien eut la politesse de refuser tout net. Le bon capitaine mit

alors son bateau à ma disposition, ce qui m’assura au moins un asile

pour les premiers moments.

Je trouvai beaucoup d’amusement à voir débarquer les femmes persanes:

elles auraient été des beautés de premier ordre, des princesses du harem

du Sultan, qu’on n’aurait pas pu prendre plus de précautions pour les

soustraire aux regards indiscrets des passagers et des hommes de

l’équipage.

Grâce à mon sexe, on ne me traita pas avec la même rigueur, et je pus

voir furtivement les dix-huit femmes renfermées dans la cabine; mais

j’affirme qu’il n’y en avait pas une seule que l’on pût appeler belle.

Les maris se placèrent sur deux rangs, depuis l’escalier de la cabine

jusqu’à celui du bateau, et, déployant en l’air de grands mouchoirs, ils

formèrent des murs mobiles et nullement transparents. Les femmes

sortirent peu à peu de la cabine; elles étaient tellement couvertes de

mouchoirs, qu’il fallut les guider comme des aveugles. Elles se

blottirent entre les mouchoirs tendus et attendirent qu’elles fussent

toutes réunies: alors toute la troupe, c’est-à-dire le mur avec les

belles qu’il protégeait, se mit en mouvement et avança pas à pas.

C’était vraiment pitié de voir ces malheureuses descendre l’escalier

étroit pour entrer dans le bateau bien couvert qui les attendait. A

chaque instant l’une ou l’autre trébuchait et manquait de tomber. Leur

débarquement prit une grande heure.

_13 mai._ Le capitaine vint me prévenir qu’un missionnaire allemand se

trouvait par hasard à Bassora, et qu’ayant plusieurs chambres, il

pourrait peut-être m’en céder une. Je me rendis aussitôt chez ce

missionnaire, qui, en effet, eut la complaisance de m’accorder une

chambre où il y avait même un foyer. Je ne pus me défendre d’une

certaine émotion en prenant congé du bon capitaine, dont je n’oublierai

jamais l’amabilité et la complaisance. C’était réellement un excellent

homme, et cependant les pauvres matelots, la plupart hindous et nègres,

étaient traités sur son bateau plus mal que partout ailleurs. C’était le

fait des deux pilotes, qui accompagnaient presque chaque parole de coups

de poing et de bourrades. A Mascate, trois de ces malheureux matelots

s’enfuirent.

L’Européen chrétien est au-dessus de l’Hindou païen et du musulman pour

les connaissances et les lumières; mais que ne lui ressemble-t-il un peu

pour la bonté et la bienveillance!

On attendait à Bassora sous peu de jours un petit vapeur de guerre

anglais qui, pendant neuf mois de l’année, fait le service des lettres

et des paquets entre Bassora et Bagdad, et dont le capitaine est assez

bon pour emmener les passagers européens qui, par extraordinaire,

s’égarent dans ce pays[120].

Le peu de jours que je passai à Bassora, je les employai à visiter les

restes de son ancienne splendeur.

La ville de Bassora, appelée aussi Bassra, fut fondée en 656, sous le

calife Omar. Après avoir passé alternativement de la domination des

Turcs sous celle des Persans, elle a fini par rester au pouvoir des

Turcs.

On ne découvre plus aucune trace des belles mosquées et des

caravansérais d’autrefois. Les murs de la forteresse sont peu solides et

à moitié délabrés; les maisons sont petites et d’un aspect mesquin, les

rues tortueuses, étroites et sales; le bazar se compose de galeries

couvertes, et, chose étonnante, on n’y voit que de misérables boutiques

et pas un seul beau magasin: cependant Bassora est la principale place

de commerce et l’entrepôt des marchandises de l’Inde destinées pour la

Turquie.

Dans le bazar il y a beaucoup de cafés et quelques caravansérais

passables.

Une grande place, qui ne se distingue pas précisément par la propreté,

sert pendant le jour comme marché au blé, et le soir on trouve devant un

grand café plusieurs centaines d’étrangers qui prennent du café et qui

fument leur narguileh.

Bassora présente beaucoup de ruines modernes qui datent de 1832, époque

à laquelle la peste enleva presque la moitié de ses habitants. On

traverse bien des rues, bien des places où l’on ne rencontre que des

maisons abandonnées ou à moitié écroulées. Dans tous les lieux où, il y

a à peine vingt ans, l’homme actif déployait son industrie, on ne voit

aujourd’hui que décombres et ruines, et des buissons et des palmiers

poussent entre les murs renversés.

La situation de Bassora ne passe pas pour être saine; la plaine

d’alentour est d’un côté coupée par des fossés innombrables qui, remplis

à moitié de vase et d’immondices, répandent des émanations

pestilentielles, et occupée de l’autre côté par des bois de dattiers

qui empêchent tout courant d’air. La chaleur y est si grande, que dans

presque toutes les maisons on trouve un appartement pratiqué un ou deux

mètres plus bas que la rue, et n’ayant de petites fenêtres que dans le

haut des cintres. C’est dans ces appartements qu’on se tient pendant la

journée.

La plus grande partie de la population se compose d’Arabes; le reste

consiste en Persans, en Turcs et en Arméniens.

Les Européens, comme nous l’avons dit, manquent complétement. On me

conseilla, pour mes excursions, de m’envelopper dans un grand mouchoir

et de mettre un voile. Je me conformai au premier avis, mais je ne pus

endurer le voile dans cette grande chaleur. J’allai la figure

découverte, et quant au mouchoir (_isar_), je le portais si

maladroitement, que mes habits européens se laissaient voir par tous les

bouts. Cependant personne ne m’insulta.

Le 16 mai arriva le vapeur _Nitocris_. Il était petit, de la force de 40

chevaux, mais très-propre et très-gentil. Le capitaine, M. Johns, se

déclara tout disposé à m’emmener, et le premier officier, M. Holland,

m’abandonna même sa cabine. On ne me fit rien payer pour la traversée ni

pour la nourriture.

Sans cette bonne fortune, le voyage de Bassora à Bagdad aurait été des

plus pénibles et des plus désagréables. En bateau, la traversée dure de

quarante à cinquante jours, la distance étant de 500 milles, et le

bateau étant presque toujours traîné par des hommes. Par terre, la

distance n’est que de 390 milles; mais la route traverse des déserts

infestés par des hordes de brigands et des tribus de Bédouins nomades,

dont il faut acheter chèrement la protection.

_17 mai._ A onze heures du matin nous levâmes l’ancre et nous

profitâmes de la marée, qui se fait sentir depuis l’embouchure jusqu’à

120 milles en amont du fleuve.

Dans l’après-midi nous arrivâmes à l’extrémité de _Korne_, appelé aussi

le Delta (45 milles de Bassora). C’est ici que l’Euphrate et le Tigre

mêlent leurs eaux. Les deux fleuves sont également grands, également

rapides; et, comme on ne sut probablement pas auquel des deux on

laisserait son nom, on l’enleva à chacun des deux, et on les appela

Schatel.

Ce qui donne à cet endroit plus d’importance encore, ce sont les

assertions de beaucoup d’écrivains qui prétendent démontrer, par des

preuves irrécusables, que le paradis terrestre était là. S’il en est

ainsi, notre bon père Adam, après avoir été chassé de ce lieu de

délices, a fait une fameuse course pour arriver sur le pic qui porte son

nom, à Ceylan.

Nous entrâmes dans le Tigre; pendant trois milles, nous jouîmes du

spectacle des beaux bois de dattiers que nous n’avions jamais perdus de

vue depuis l’embouchure du Schatel Arab jusqu’à Korne. Voilà qu’ils

disparurent tout à coup; mais, des deux côtés, on apercevait une belle

et riche verdure, et de superbes champs de blé alternaient avec de

larges pelouses couvertes en partie de buissons ou d’arbustes touffus.

Mais cette fertilité ne règne pas à plus de quelques milles dans

l’intérieur du pays. Si l’on s’éloigne du fleuve, on ne trouve qu’un

désert.

Dans plusieurs endroits, nous vîmes de grandes tribus de Bédouins qui

avaient dressé leurs tentes sur de longues files, d’ordinaire tout au

bord du rivage. Quelques-unes de ces hordes avaient des tentes assez

grandes, tout à fait couvertes; d’autres, au contraire, n’avaient étendu

sur quelques pieux qu’une natte de paille, un drap ou quelques peaux qui

préservaient à peine les têtes de ces malheureux contre les rayons

ardents du soleil. En hiver, où le froid est souvent assez intense pour

qu’il gèle, ils ont les mêmes demeures et les mêmes vêtements qu’en

été. C’est aussi dans ce temps que la mortalité est la plus grande chez

eux. Ces hommes ont l’air de vrais sauvages, et ne sont vêtus que de

couvertures d’un brun foncé. Les hommes en tiennent un morceau entre les

jambes, et en roulent un autre autour du corps. Les femmes s’en

enveloppent entièrement; les enfants vont souvent tout nus jusqu’à l’âge

de douze ans. Leur teint est d’un brun très-foncé, leur figure un peu

tatouée; hommes et femmes tressent leurs cheveux en quatre nattes qui

descendent jusqu’aux tempes, puis vont retomber par derrière. Les armes

des hommes se composent de gros gourdins; les femmes aiment beaucoup à

se parer de perles de verre, de coquillages et de lambeaux de couleur;

de grands anneaux leur traversent les narines.

Ces Arabes sont tous divisés en tribus, et placés sous la suzeraineté de

la Porte, à laquelle ils payent une redevance. Mais ils n’obéissent

qu’aux scheiks (juges ou chefs) de leur choix; plusieurs de ces chefs

réunissent jusqu’à quarante ou cinquante mille tentes sous leur sceptre.

Les tribus agricoles ne quittent pas l’établissement où elles se sont

fixées; quant à celles qui élèvent des troupeaux, elles mènent une vie

nomade.

A moitié route de Bassora à Bagdad, on aperçoit la grande et haute

chaîne de montagnes de _Louran_; quand le ciel est pur, on voit, dit-on,

leurs pics de plus de trois mille mètres, couverts d’une neige

éternelle.

On approche du vaste théâtre des exploits de Cambyse, de Cyrus,

d’Alexandre et d’autres conquérants. Chaque place de ce sol est riche en

souvenirs historiques. Les contrées sont toujours les mêmes; mais que

sont devenues leurs cités et leurs puissants empires? Des monceaux de

terre qui recouvrent des décombres, des murs délabrés sont les restes

des cités les plus superbes, et là où il y avait autrefois de grands

États florissants, on voit aujourd’hui des déserts et des steppes que

traversent des hordes rapaces.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 32 / 47 段