des terrasses en guise de toits. Deux soi-disant palais, dont un est
habité par la mère du prince régnant, l’autre par le scheik
(gouverneur), ne se distinguent des autres maisons que par une plus
vaste circonférence. Plusieurs rues sont si étroites qu’il ne peut y
passer que deux personnes de front. Le bazar, disposé à la turque, se
compose de galeries couvertes, sous lesquelles les marchands se
tiennent assis, les jambes croisées, devant leurs misérables
marchandises.
La chaleur est très-étouffante dans la vallée de rochers où Mascate est
encaissée (au soleil 41 degrés Réaumur); la lumière du soleil y est
très-dangereuse pour les yeux, parce qu’elle n’est pas adoucie par la
moindre verdure. Quelque loin que l’on porte la vue, on ne découvre
nulle part ni arbre, ni buisson, ni le moindre brin d’herbe. Aussi tous
ceux à qui leurs moyens le permettent tant soit peu, s’empressent, après
avoir terminé leurs affaires, d’aller respirer le frais dans les villes
situées le long de la mer. On ne trouve point ici d’Européens, le climat
leur étant mortel.
Sur le revers de Mascate se trouve une longue vallée de rochers, dans
laquelle on rencontre un village renfermant plusieurs tombes, et (chose
merveilleuse!) un petit jardin avec six palmiers, un figuier et un
grenadier. Ce village est plus grand et plus peuplé que Mascate; car il
compte 6000 habitants, tandis que la ville n’en renferme que 4000. On ne
peut se faire une idée de la misère, de la saleté et de la puanteur qui
règnent dans ce village; les cabanes, qui semblent superposées l’une sur
l’autre, sont très-petites, et seulement faites de roseaux et de
feuilles de palmier. Toutes les immondices sont jetées devant les
portes. Il faut beaucoup de résignation pour traverser un village de ce
genre, et je suis étonnée que la peste ou d’autres épidémies n’y
sévissent pas sans cesse. Les ophthalmies et la cécité y sont d’ailleurs
des accidents très-fréquents.
De cette vallée[118] j’entrai dans une autre qui contient la plus grande
curiosité de Mascate: c’est un assez grand jardin qui, avec ses
palmiers, ses dattiers, ses fleurs, ses plantes et ses légumes, offre
réellement l’image d’une oasis dans le désert. Cette végétation est due
en grande partie à une irrigation infatigable. Le jardin appartient à un
prince arabe. Mon guide me semblait être très-fier de cette merveille;
il me demanda s’il y avait d’aussi beaux jardins dans mon pays.
Les femmes de Mascate portent une espèce de masque en étoffe bleue
retenu par des agrafes ou des fils de fer, et qui ne touche pas la
figure. Ce masque est coupé entre le front et le nez, de sorte que l’on
voit quelque chose de plus que les yeux. Elles ne mettent ce masque que
quand elles s’éloignent de la maison; chez elles et devant leurs
cabanes, elles ont la figure découverte. Toutes les femmes que j’eus
occasion de voir étaient laides; les hommes n’avaient pas non plus les
traits délicats et fiers que l’on trouve si souvent chez les Arabes.
Beaucoup de nègres servent ici comme esclaves.
J’avais fait mes excursions durant la plus grande chaleur (41 degrés
Réaumur au soleil), et encore un peu épuisée de ma maladie, quoique je
ne m’en fusse pas ressentie le moins du monde.
On m’avait prévenue à différentes reprises et on m’avait assuré que les
rayons ardents des pays chauds étaient très-nuisibles aux Européens qui
n’y étaient pas habitués, qu’on y gagnait souvent des fièvres et des
coups de soleil. Mais si j’avais écouté tous ces avis, j’aurais fini par
ne rien voir. Je ne me laissai pas dérouter: je sortais par la pluie et
par le soleil, comme cela se présentait; aussi je vis toujours plus de
choses que mes compagnons de voyage.
Le 2 mai, de grand matin, nous mîmes de nouveau sous voile.
Le 3 mai nous entrâmes dans le golfe Persique, et nous longeâmes d’assez
près l’île d’Ormus. Les montagnes de cette île se distinguent par leurs
teintes miroitantes. Beaucoup d’endroits scintillaient comme s’ils
avaient été couverts de neige. Les montagnes contiennent beaucoup de
sel, et tous les ans il vient de nombreux bateaux d’Arabie et de Perse
pour en emporter des cargaisons.
Le soir, nous arrivâmes à la petite ville de _Bandr-Abas_, où nous
jetâmes l’ancre.
_4 mai._ Bandr-Abas est située près de basses collines de sables et de
rochers, séparées de montagnes plus hautes par une plaine étroite. Ici
encore tout est sec et stérile; dans la plaine seulement on voit
quelques petits groupes de palmiers.
Je regardais d’un œil de convoitise la côte de la Perse, dont j’aurais
tant aimé à fouler le sol. Mais le capitaine me dissuada de mon projet
de pénétrer dans ce pays avec mes vêtements européens. Il me fit
remarquer que les Persans n’étaient pas aussi bons que les Hindous, et
que, dans ces contrées reculées, l’apparition d’une Européenne était un
événement si extraordinaire qu’on pourrait me recevoir à coups de
pierres.
Par bonheur il se trouva sur le bateau un jeune homme à moitié Anglais,
à moitié Persan (son père, un Anglais, avait épousé une Arménienne de
Téhéran), qui parlait également bien les deux langues. Je le priai de
m’emmener avec lui à terre; ce qu’il s’empressa de faire avec la plus
grande amabilité.
Il me conduisit au bazar et me fit traverser plusieurs petites rues: le
peuple accourut, il est vrai, de tous côtés, me regarda tout ébahi, mais
ne montra pas la moindre velléité de me maltraiter.
Les maisons sont petites et construites dans le goût oriental. On y voit
peu de fenêtres, elles sont très-petites et ont des terrasses au lieu de
toits. Les rues sont étroites, sales et comme mortes; il n’y avait que
le bazar qui fût animé. Les boulangers cuisaient ici le pain de la
manière la plus simple, en présence même des chalands: ils pétrissent un
peu de farine avec de l’eau dans une écuelle de bois; ensuite ils
divisent la pâte en petits morceaux, qu’ils pressent et allongent de
manière à les rendre minces et plats; puis ils passent dessus de l’eau
salée et les collent dans l’intérieur d’un tuyau rond. Ce tuyau est en
terre cuite; il a environ 45 centimètres de diamètre et 50 de long; il
est enfoncé à moitié dans la terre, et on a pratiqué dans le bas un
courant d’air. Des charbons de bois brûlent dans l’intérieur du tuyau, à
l’extrémité inférieure. Ces morceaux de pâte sont cuits en même temps
des deux côtés, le dessous par le tuyau ardent, le dessus par le feu de
charbon. Je me fis donner une demi-douzaine de ces sortes de galettes
qui, mangées chaudes, ont assez bon goût.
On peut facilement distinguer les Persans et les Arabes, que l’on voit
encore en grand nombre; ils sont plus grands et plus forts, ils ont la
peau plus blanche, les traits grossiers et assez expressifs, et un air
très-sauvage et très-féroce. Leur costume ressemble à celui des
mahométans. Beaucoup portent des turbans, d’autres des bonnets coniques
en peau d’astracan noire, de 50 à 75 centimètres de haut.
On m’a raconté un si beau trait de reconnaissance de M. William Heborth,
qui m’accompagna jusqu’à Bandr-Abas, que je ne puis m’empêcher de le
redire à mes lectrices. Arrivé de Perse à Bombay, à l’âge de seize ans,
il fut parfaitement accueilli par un ami de son père, qui non-seulement
l’assista de son mieux, mais, grâce à son crédit, lui fit obtenir une
bonne place. Marié et père de quatre enfants, ce généreux protecteur eut
le malheur de faire un jour une chute de cheval, dont les suites
funestes lui coûtèrent la vie. N’écoutant alors que la voix de son noble
cœur pour s’acquitter envers son ancien bienfaiteur, il épousa la veuve,
qui, beaucoup plus âgée que lui et sans fortune, était chargée de quatre
enfants.
A Bandr-Abas, nous prîmes un pilote côtier pour passer le détroit de
_Kishm_. A midi, nous nous embarquâmes.
Le passage du détroit de Kishm est sans danger pour les vapeurs, mais
les navires à voiles l’évitent; car l’espace entre la terre ferme et
l’île de Kishm étant souvent très-étroit, ils pourraient facilement être
jetés sur la côte par des vents contraires.
L’île forme une vaste plaine, partout garnie de petits bosquets maigres
et rabougris. Beaucoup de personnes de la côte voisine viennent y
chercher du bois.
Le capitaine m’avait fait des récits pompeux de la beauté de cette
traversée, de la fertilité de l’île, des passages si étroits que les
cimes des palmiers de l’île et de la côte se touchaient.
Il faut croire que depuis le dernier voyage du bon capitaine, un
phénomène bien étrange avait eu lieu. Ces superbes palmiers élancés
étaient transformés en méchants arbustes peu feuillus, et, aux endroits
les plus resserrés, la terre ferme et l’île étaient au moins à un
demi-mille de distance l’une de l’autre. Ce qui est étrange, c’est que
M. Ross raconta plus tard la même chose; il ajouta plus de foi au récit
du capitaine qu’à ses propres yeux.
A un des endroits les plus resserrés du détroit se trouve le beau fort
de _Lufth_. C’est là qu’était encore, il y a quinze ans, le siége
principal des pirates persans. A la suite d’un combat naval entre les
Anglais et les pirates, plus de 800 de ces derniers furent tués, un
grand nombre fut fait prisonnier, et toute la bande détruite. Depuis ce
temps, la sûreté du pays n’a plus été troublée.
Le 5 mai, nous sortîmes du détroit, et, trois jours après, nous jetâmes
l’ancre à Bushire.
Dans le golfe Persique, nous rencontrâmes passablement d’algues et de
mollusques. Ces derniers, d’un blanc laiteux, avaient beaucoup de
filaments et la forme d’agarics; d’autres, d’une couleur rose, étaient
marqués de petites taches jaunes. On trouvait aussi bon nombre de
serpents marins.
_8 mai._ La ville de Bushire est dans une plaine, à 6 milles de la
chaîne de montagnes, dont la cime la plus élevée, appelée _Hormutsch_
par les Persans, et _Halalu_ par les Anglais, a plus de 1700 mètres.
La ville compte 15 000 habitants; son port est le meilleur de la Perse,
mais il a l’air très-sale.
Les maisons sont si serrées et si rapprochées, qu’on peut facilement
passer de l’une à l’autre en enjambant, et qu’il ne faut pas beaucoup
d’adresse pour s’enfuir par-dessus les toits. En effet, les terrasses
sont bordées par des murs qui n’ont pas plus de 30 à 70 centimètres. Sur
plusieurs maisons, on voit des tuyaux de cheminée carrés de plus de 5 à
6 mètres, que l’on peut ouvrir en haut et sur les côtés; ils servent à
intercepter le vent et à répandre la fraîcheur dans les appartements.
Les femmes se voilent tellement le visage, que je ne sais pas comment
elles font pour trouver leur chemin; les plus petites filles imitent
déjà cette coutume. Elles portent des anneaux aux narines, aux bras et
aux pieds, moins cependant que les femmes hindoues. Les hommes sont tous
armés, même chez eux, de poignards ou de couteaux; dans la rue, ils sont
en outre munis de pistolets.
Nous restâmes deux jours à Bushire, où je fus parfaitement bien traitée
chez le résident, le colonel Hennelt.
J’aurais bien voulu quitter le bateau à Bushire pour aller visiter les
ruines de _Persépolis_ et pour continuer mon voyage par terre jusqu’à
_Schiras_, _Ispahan_, _Téhéran_, etc.; mais de grands troubles avaient
éclaté dans ces districts, infestés en outre par de nombreuses hordes de
brigands. Je fus forcée de changer mon plan et de me rendre
provisoirement à _Bagdad_.
Le 10 mai, dans l’après-midi, nous quittâmes Bushire. Le 11, j’eus le
bonheur de voir un des plus célèbres fleuves du monde, le _Schatel
Arab_, le fleuve des Arabes, formé de la jonction de l’Euphrate, du
Tigre et du Kaurun, et dont l’embouchure ressemble à un bras de mer. Le
Schatel Arab conserve son nom jusqu’au delta du Tigre et de l’Euphrate.
_12 mai._ En quittant la mer, nous dîmes aussi adieu aux montagnes; des
deux côtés du fleuve, nous avions devant nous des plaines immenses
couvertes de bois de dattiers.
A vingt milles au-dessous de Bassora, nous entrâmes dans le Kaurun pour
déposer quelques passagers près de la petite ville de _Mahamlbah_,
située tout à l’entrée du fleuve. Nous revînmes aussitôt sur nos pas, et
le capitaine déploya beaucoup d’habileté pour faire tourner le bateau
dans un espace très-restreint. Dans notre inexpérience de l’art
nautique, cette manœuvre nous inspira quelques craintes. A chaque
instant, nous croyions que l’avant ou l’arrière allait donner contre la
côte; mais la manœuvre réussit au delà de nos espérances. Toute la
population de Mahambrah était assemblée sur le rivage; elle n’avait pas
encore vu de vapeur, et prit le plus grand intérêt à cette audacieuse
entreprise.
La ville de Mahambrah a essuyé, il y a six ans, une terrible
catastrophe.
Placée alors sous la souveraineté turque, elle fut attaquée et pillée
par les Persans. Presque tous les habitants, au nombre de cinq mille,
périrent à cette occasion. Depuis ce temps, Mahambrah appartient aux
Persans.
Vers midi, nous arrivâmes devant Bassora[119].
On ne découvre, depuis le fleuve, que quelques fortifications et de
grands bois de dattiers. La ville est placée derrière ces bois, à un
mille et demi dans l’intérieur du pays.
La traversée de Bombay à Bassora, à cause des moussons défavorables,
avait duré dix-huit jours, et avait été un des plus pénibles voyages
que j’eusse faits jusqu’alors. Toujours sur le pont et au milieu d’une
foule compacte de passagers, par une chaleur qui à midi, même à l’ombre
de la tente, s’élevait jusqu’à trente degrés, je ne pus changer qu’une
seule fois, à Bushire, de linge et de vêtements. Cet état est d’autant
plus affreux qu’on ne peut pas se débarrasser de la vermine dont on est
gratifié par ses voisins. Aussi il me tardait de retremper mes forces
épuisées dans un bain de propreté.
Bassora, une des grandes villes de la Mésopotamie, n’a parmi ses
habitants qu’un seul Européen. J’avais une lettre pour l’agent anglais,
M. Barseige, Arménien de naissance, dont, faute d’hôtel, je fus forcée
de réclamer l’hospitalité pour quelques jours. Le capitaine Lichtfield
lui présenta ma lettre et lui fit part de ma requête, que l’aimable
Arménien eut la politesse de refuser tout net. Le bon capitaine mit
alors son bateau à ma disposition, ce qui m’assura au moins un asile
pour les premiers moments.
Je trouvai beaucoup d’amusement à voir débarquer les femmes persanes:
elles auraient été des beautés de premier ordre, des princesses du harem
du Sultan, qu’on n’aurait pas pu prendre plus de précautions pour les
soustraire aux regards indiscrets des passagers et des hommes de
l’équipage.
Grâce à mon sexe, on ne me traita pas avec la même rigueur, et je pus
voir furtivement les dix-huit femmes renfermées dans la cabine; mais
j’affirme qu’il n’y en avait pas une seule que l’on pût appeler belle.
Les maris se placèrent sur deux rangs, depuis l’escalier de la cabine
jusqu’à celui du bateau, et, déployant en l’air de grands mouchoirs, ils
formèrent des murs mobiles et nullement transparents. Les femmes
sortirent peu à peu de la cabine; elles étaient tellement couvertes de
mouchoirs, qu’il fallut les guider comme des aveugles. Elles se
blottirent entre les mouchoirs tendus et attendirent qu’elles fussent
toutes réunies: alors toute la troupe, c’est-à-dire le mur avec les
belles qu’il protégeait, se mit en mouvement et avança pas à pas.
C’était vraiment pitié de voir ces malheureuses descendre l’escalier
étroit pour entrer dans le bateau bien couvert qui les attendait. A
chaque instant l’une ou l’autre trébuchait et manquait de tomber. Leur
débarquement prit une grande heure.
_13 mai._ Le capitaine vint me prévenir qu’un missionnaire allemand se
trouvait par hasard à Bassora, et qu’ayant plusieurs chambres, il
pourrait peut-être m’en céder une. Je me rendis aussitôt chez ce
missionnaire, qui, en effet, eut la complaisance de m’accorder une
chambre où il y avait même un foyer. Je ne pus me défendre d’une
certaine émotion en prenant congé du bon capitaine, dont je n’oublierai
jamais l’amabilité et la complaisance. C’était réellement un excellent
homme, et cependant les pauvres matelots, la plupart hindous et nègres,
étaient traités sur son bateau plus mal que partout ailleurs. C’était le
fait des deux pilotes, qui accompagnaient presque chaque parole de coups
de poing et de bourrades. A Mascate, trois de ces malheureux matelots
s’enfuirent.
L’Européen chrétien est au-dessus de l’Hindou païen et du musulman pour
les connaissances et les lumières; mais que ne lui ressemble-t-il un peu
pour la bonté et la bienveillance!
On attendait à Bassora sous peu de jours un petit vapeur de guerre
anglais qui, pendant neuf mois de l’année, fait le service des lettres
et des paquets entre Bassora et Bagdad, et dont le capitaine est assez
bon pour emmener les passagers européens qui, par extraordinaire,
s’égarent dans ce pays[120].
Le peu de jours que je passai à Bassora, je les employai à visiter les
restes de son ancienne splendeur.
La ville de Bassora, appelée aussi Bassra, fut fondée en 656, sous le
calife Omar. Après avoir passé alternativement de la domination des
Turcs sous celle des Persans, elle a fini par rester au pouvoir des
Turcs.
On ne découvre plus aucune trace des belles mosquées et des
caravansérais d’autrefois. Les murs de la forteresse sont peu solides et
à moitié délabrés; les maisons sont petites et d’un aspect mesquin, les
rues tortueuses, étroites et sales; le bazar se compose de galeries
couvertes, et, chose étonnante, on n’y voit que de misérables boutiques
et pas un seul beau magasin: cependant Bassora est la principale place
de commerce et l’entrepôt des marchandises de l’Inde destinées pour la
Turquie.
Dans le bazar il y a beaucoup de cafés et quelques caravansérais
passables.
Une grande place, qui ne se distingue pas précisément par la propreté,
sert pendant le jour comme marché au blé, et le soir on trouve devant un
grand café plusieurs centaines d’étrangers qui prennent du café et qui
fument leur narguileh.
Bassora présente beaucoup de ruines modernes qui datent de 1832, époque
à laquelle la peste enleva presque la moitié de ses habitants. On
traverse bien des rues, bien des places où l’on ne rencontre que des
maisons abandonnées ou à moitié écroulées. Dans tous les lieux où, il y
a à peine vingt ans, l’homme actif déployait son industrie, on ne voit
aujourd’hui que décombres et ruines, et des buissons et des palmiers
poussent entre les murs renversés.
La situation de Bassora ne passe pas pour être saine; la plaine
d’alentour est d’un côté coupée par des fossés innombrables qui, remplis
à moitié de vase et d’immondices, répandent des émanations
pestilentielles, et occupée de l’autre côté par des bois de dattiers
qui empêchent tout courant d’air. La chaleur y est si grande, que dans
presque toutes les maisons on trouve un appartement pratiqué un ou deux
mètres plus bas que la rue, et n’ayant de petites fenêtres que dans le
haut des cintres. C’est dans ces appartements qu’on se tient pendant la
journée.
La plus grande partie de la population se compose d’Arabes; le reste
consiste en Persans, en Turcs et en Arméniens.
Les Européens, comme nous l’avons dit, manquent complétement. On me
conseilla, pour mes excursions, de m’envelopper dans un grand mouchoir
et de mettre un voile. Je me conformai au premier avis, mais je ne pus
endurer le voile dans cette grande chaleur. J’allai la figure
découverte, et quant au mouchoir (_isar_), je le portais si
maladroitement, que mes habits européens se laissaient voir par tous les
bouts. Cependant personne ne m’insulta.
Le 16 mai arriva le vapeur _Nitocris_. Il était petit, de la force de 40
chevaux, mais très-propre et très-gentil. Le capitaine, M. Johns, se
déclara tout disposé à m’emmener, et le premier officier, M. Holland,
m’abandonna même sa cabine. On ne me fit rien payer pour la traversée ni
pour la nourriture.
Sans cette bonne fortune, le voyage de Bassora à Bagdad aurait été des
plus pénibles et des plus désagréables. En bateau, la traversée dure de
quarante à cinquante jours, la distance étant de 500 milles, et le
bateau étant presque toujours traîné par des hommes. Par terre, la
distance n’est que de 390 milles; mais la route traverse des déserts
infestés par des hordes de brigands et des tribus de Bédouins nomades,
dont il faut acheter chèrement la protection.
_17 mai._ A onze heures du matin nous levâmes l’ancre et nous
profitâmes de la marée, qui se fait sentir depuis l’embouchure jusqu’à
120 milles en amont du fleuve.
Dans l’après-midi nous arrivâmes à l’extrémité de _Korne_, appelé aussi
le Delta (45 milles de Bassora). C’est ici que l’Euphrate et le Tigre
mêlent leurs eaux. Les deux fleuves sont également grands, également
rapides; et, comme on ne sut probablement pas auquel des deux on
laisserait son nom, on l’enleva à chacun des deux, et on les appela
Schatel.
Ce qui donne à cet endroit plus d’importance encore, ce sont les
assertions de beaucoup d’écrivains qui prétendent démontrer, par des
preuves irrécusables, que le paradis terrestre était là. S’il en est
ainsi, notre bon père Adam, après avoir été chassé de ce lieu de
délices, a fait une fameuse course pour arriver sur le pic qui porte son
nom, à Ceylan.
Nous entrâmes dans le Tigre; pendant trois milles, nous jouîmes du
spectacle des beaux bois de dattiers que nous n’avions jamais perdus de
vue depuis l’embouchure du Schatel Arab jusqu’à Korne. Voilà qu’ils
disparurent tout à coup; mais, des deux côtés, on apercevait une belle
et riche verdure, et de superbes champs de blé alternaient avec de
larges pelouses couvertes en partie de buissons ou d’arbustes touffus.
Mais cette fertilité ne règne pas à plus de quelques milles dans
l’intérieur du pays. Si l’on s’éloigne du fleuve, on ne trouve qu’un
désert.
Dans plusieurs endroits, nous vîmes de grandes tribus de Bédouins qui
avaient dressé leurs tentes sur de longues files, d’ordinaire tout au
bord du rivage. Quelques-unes de ces hordes avaient des tentes assez
grandes, tout à fait couvertes; d’autres, au contraire, n’avaient étendu
sur quelques pieux qu’une natte de paille, un drap ou quelques peaux qui
préservaient à peine les têtes de ces malheureux contre les rayons
ardents du soleil. En hiver, où le froid est souvent assez intense pour
qu’il gèle, ils ont les mêmes demeures et les mêmes vêtements qu’en
été. C’est aussi dans ce temps que la mortalité est la plus grande chez
eux. Ces hommes ont l’air de vrais sauvages, et ne sont vêtus que de
couvertures d’un brun foncé. Les hommes en tiennent un morceau entre les
jambes, et en roulent un autre autour du corps. Les femmes s’en
enveloppent entièrement; les enfants vont souvent tout nus jusqu’à l’âge
de douze ans. Leur teint est d’un brun très-foncé, leur figure un peu
tatouée; hommes et femmes tressent leurs cheveux en quatre nattes qui
descendent jusqu’aux tempes, puis vont retomber par derrière. Les armes
des hommes se composent de gros gourdins; les femmes aiment beaucoup à
se parer de perles de verre, de coquillages et de lambeaux de couleur;
de grands anneaux leur traversent les narines.
Ces Arabes sont tous divisés en tribus, et placés sous la suzeraineté de
la Porte, à laquelle ils payent une redevance. Mais ils n’obéissent
qu’aux scheiks (juges ou chefs) de leur choix; plusieurs de ces chefs
réunissent jusqu’à quarante ou cinquante mille tentes sous leur sceptre.
Les tribus agricoles ne quittent pas l’établissement où elles se sont
fixées; quant à celles qui élèvent des troupeaux, elles mènent une vie
nomade.
A moitié route de Bassora à Bagdad, on aperçoit la grande et haute
chaîne de montagnes de _Louran_; quand le ciel est pur, on voit, dit-on,
leurs pics de plus de trois mille mètres, couverts d’une neige
éternelle.
On approche du vaste théâtre des exploits de Cambyse, de Cyrus,
d’Alexandre et d’autres conquérants. Chaque place de ce sol est riche en
souvenirs historiques. Les contrées sont toujours les mêmes; mais que
sont devenues leurs cités et leurs puissants empires? Des monceaux de
terre qui recouvrent des décombres, des murs délabrés sont les restes
des cités les plus superbes, et là où il y avait autrefois de grands
États florissants, on voit aujourd’hui des déserts et des steppes que
traversent des hordes rapaces.