Les hommes et les femmes portent à la ceinture, par-dessus la chemise,

un cordon noué en double qu’ils détachent pendant la prière et qu’ils

tiennent à la main; autrement, ce cordon doit toujours rester autour du

corps. Sur ce point, la loi est si sévère, que celui qui ne le porterait

pas serait exclu de la communauté. Aucun traité, aucune affaire n’est

valable si le cordon n’y figure pas. On l’attache autour du corps des

enfants arrivés à l’âge de neuf ans. Avant cette cérémonie, ils ne font

pas partie de la communauté. Jusque-là, il leur est même permis de

manger des mets préparés par des chrétiens, et les petites filles

peuvent accompagner leurs pères dans des endroits publics. Mais, en se

revêtant du cordon, tout change; le fils mange à la table de son père;

les filles restent chez elles, etc.

Une autre pièce religieuse est la chemise; elle doit avoir une certaine

longueur et une certaine largeur, se composer de neuf coutures, et être

croisée d’une manière particulière sur la poitrine.

Le Parsi ne peut prendre qu’une femme. Cependant si, dans un intervalle

de neuf ans, elle ne lui donne pas d’enfants ou ne lui donne que des

filles, il peut, de concert avec sa femme, se séparer d’elle et

contracter une nouvelle alliance; mais il faut qu’il prenne soin de sa

première femme. Celle-ci peut également se remarier. D’après ses idées

religieuses, le Parsi ne peut compter sur une vraie félicité dans

l’autre vie qu’autant qu’il a eu, en ce monde, une femme et un fils.

Les Parsis ne sont pas divisés en castes.

Dans le cours du temps, les Parsis ont adopté plusieurs coutumes des

Hindous. C’est ainsi que les femmes ne peuvent pas se montrer dans des

endroits publics; elles vivent dans la maison, séparées des hommes,

mangent seules, et sont généralement regardées et traitées plutôt comme

des choses que comme des personnes. Les filles sont promises dès

l’enfance, et mariées à l’âge de quatorze ans. Mais le fiancé vient-il à

mourir, les parents peuvent se mettre en quête d’un autre gendre. Chez

les Parsis, c’est également une honte pour un père de ne pas trouver de

maris pour ses filles.

Mais chez elles, les femmes des Parsis jouissent de beaucoup plus de

liberté que les pauvres Hindoues. Elles peuvent rester assises sans

voile aux fenêtres qui donnent sur la rue; elles peuvent même assister,

la figure découverte, à une visite faite par un homme à leur mari;

cependant cela arrive rarement.

Les Parsis se distinguent facilement de tous les autres Asiatiques par

leur physionomie, surtout par leur teint, qui est plus blanc. Leurs

traits sont assez réguliers, cependant un peu forts, et les mâchoires un

peu larges. Je ne les trouvai pas aussi beaux que les mahométans et les

Hindous.

M. Manuckjee fait une exception parmi ses compatriotes. Il est sans

doute le premier qui ait visité Paris, Londres, et une grande partie de

l’Italie. Les coutumes et les mœurs européennes lui plurent tellement,

qu’à son retour il essaya d’introduire quelques réformes parmi ses

coreligionnaires; mais il n’en fut pas seulement pour ses peines, on

l’accusa de ne pas savoir ce qu’il voulait, et beaucoup de personnes

lui retirèrent leur amitié et leur estime.

Dans son intérieur, il permit à sa famille de prendre une allure plus

libre. Mais, à vrai dire, il ne put pas trop s’affranchir du joug de

l’habitude, à moins de vouloir se brouiller complétement avec sa secte.

Il fait élever ses filles à l’européenne; l’aînée joue un peu du piano,

elle coud et elle brode. Elle m’écrivit assez gentiment sur un album un

petit morceau en anglais. Le père ne l’a pas non plus promise: il désire

que le goût de sa fille puisse s’accorder avec son propre choix. On me

disait qu’elle aurait de la peine à trouver un mari, parce qu’elle avait

reçu une éducation trop européenne; qu’elle avait déjà quatorze ans, et

que le père n’avait pas encore de fiancé pour elle.

Quand je fis ma première visite à M. Manuckjee, la mère et les filles

étaient assises dans la salle de réception, et étaient occupées

d’ouvrages à la main. J’assistai à leur repas, faveur qu’un Parsi

orthodoxe ne m’aurait pas accordée. Mais il ne me fut pas permis de

m’asseoir à leur table. On me mit d’abord un couvert séparément, et je

dînai seule. On me servit plusieurs mets qui, à peu de choses près,

étaient préparés à l’européenne. Tous, à l’exception du maître de la

maison, me regardaient manger avec un couteau et une fourchette. Les

domestiques eux-mêmes furent attirés par ce spectacle; quand j’eus

satisfait mon appétit en présence du public, et suivant les règles de

l’art, on nettoya la table et tout autour aussi soigneusement que si

j’avais été pestiférée. Ensuite, on apporta des pains plats, que l’on

posa en guise d’assiettes sur la table, qui n’avait point de nappe, et

six ou sept petits plats avec les mêmes mets qu’on m’avait offerts. La

famille se lava les mains et la figure, et le père prononça une courte

prière. Tous, à l’exception du plus jeune des enfants, qui ne comptait

que six ans, s’assirent à table, et mirent la main droite dans les

différents plats. Ils déchiquetaient la viande des os de poulet et de

mouton, détachaient le poisson par morceaux des arêtes, les passaient

ensuite dans les diverses sauces et les faisaient passer si habilement

dans la bouche, que la lèvre n’était pas touchée par la main. Celui à

qui cela arriverait par mégarde doit se lever aussitôt et se laver de

nouveau la main, ou bien il faut qu’il prenne devant lui le plat dans

lequel il met la main sans l’avoir lavée, et il ne peut plus toucher à

aucun autre mets. Pendant tout le repas, la main gauche reste

complétement en repos.

Cette manière de manger paraît, il est vrai, très-peu appétissante;

mais, au fond, elle n’a rien de choquant; la main est lavée et ne touche

à rien en dehors des mets. Lorsqu’on veut boire, on ne porte pas le vase

aux lèvres; mais on se verse très-artistement la boisson dans la bouche

largement ouverte. Avant que les enfants aient acquis cette adresse à

manger et à boire, il ne leur est pas permis de prendre part aux repas

des grandes personnes, quand même ils porteraient le cordon sacré autour

du corps.

Ce qu’on boit le plus communément à Bombay, c’est le _soud_, appelé

aussi _toddy_, espèce de boisson spiritueuse et légère que l’on tire des

cocotiers et des dattiers. Les droits prélevés sur ces arbres sont

très-élevés; car on les compte un à un, comme en Égypte, et on les

impose séparément. Un arbre qui n’est destiné qu’à porter des fruits

paye un quart de roupie ou une demi-roupie, tandis que le cocotier, dont

on fait le toddy, paye trois quarts de roupie et même une roupie. Ici

les indigènes ne montent pas aux palmiers au moyen de cordes à nœuds,

mais à l’aide d’entailles dans lesquelles ils posent les pieds.

Pendant mon séjour à Bombay, il mourut dans le voisinage de M.

Wattenbach une vieille Hindoue, dont la mort me fournit l’occasion de

voir des funérailles indiennes. Déjà, quand elle fut sur le point de

mourir, les femmes qui l’entouraient élevèrent de temps en temps

d’horribles cris, qu’elles continuèrent par intervalles, quand elle eut

cessé de vivre. Peu à peu on vit arriver de petits groupes de six à huit

femmes, qui se mirent également à hurler, dès qu’elles aperçurent la

maison mortuaire. Elles entrèrent toutes dans la maison, tandis que les

hommes, qui étaient venus en grand nombre, s’assirent tranquillement au

dehors. Au bout de quelques heures, la morte fut enveloppée dans un drap

blanc, posée sur une bière ouverte, et portée par des hommes affectés à

ce service à l’endroit où le corps devait être brûlé. Un d’entre eux

tenait un vase rempli de charbons et un morceau de bois enflammé pour

allumer le bûcher avec le feu de la maison mortuaire.

Les femmes restèrent assemblées devant la maison, et formèrent un cercle

étroit dont le milieu fut occupé par une pleureuse à gages. Cette femme

se mit à entonner un chant lugubre de plusieurs strophes; à la fin de

chacune d’elles, toutes les autres femmes reprenaient en chœur, en se

frappant la poitrine en mesure de la main droite, et en inclinant la

tête jusqu’à terre. Elles faisaient ces mouvements aussi vite et d’une

manière aussi uniforme que si on les avait fait marcher à la baguette

comme des marionnettes.

Après un quart d’heure, il se fit une courte pause. Puis on entonna un

autre chant, pendant lequel les femmes se frappèrent la poitrine des

deux poings, avec une telle violence que l’on pouvait entendre au loin

les coups qu’elles se donnaient. Après chaque coup, elles élevaient

leurs mains bien haut, et inclinaient la tête bien bas, tout cela d’une

manière cadencée et prompte. Cette représentation fut encore plus

comique que la première. Après s’être démenées ainsi longuement, elles

s’assirent en cercle, burent du toddy et fumèrent du tabac.

Le lendemain, les femmes et les hommes répétèrent la visite. Les

derniers n’entrèrent pas non plus, cette fois, dans la maison; ils

firent du feu et préparèrent un simple repas. Toutes les fois

qu’arrivait un groupe de femmes, un des hommes approchait de la porte

pour l’annoncer. Aussitôt la femme qui menait le deuil sortait de la

maison pour recevoir les nouvelles venues. Elle se jetait à terre devant

elles avec tant de véhémence, que je croyais qu’elle ne se relèverait

plus. Les survenantes se frappaient une fois la poitrine avec le poing,

et portaient ensuite les mains à la tête. La personne qui conduisait le

deuil se levait dans l’intervalle, se jetait impétueusement au cou de

chacune des femmes, passait son mouchoir autour de la tête de sa

consolatrice, et se mettait à hurler avec elle à l’envi. Tous ces

mouvements se faisaient également très-vite, et une douzaine

d’embrassements étaient expédiés en un clin d’œil. Après cette réception

touchante, les femmes entraient dans la maison et continuaient à hurler

de temps en temps. Ce n’est qu’au coucher du soleil qu’un silence

complet s’établit, et un repas mit fin à toute la cérémonie. Les femmes

mangèrent dans la maison, les hommes en plein air.

Les funérailles et les noces coûtent toujours beaucoup d’argent aux

Hindous. Les funérailles que je viens de décrire étaient celles d’une

femme de la classe pauvre. Cependant il fallut, pendant deux jours,

prodiguer le toddy et fournir le repas à un grand nombre de convives.

Ajoutez à cela le bûcher, qui coûte encore assez cher, lors même qu’il

n’est que de bois ordinaire. Chez les riches, qui brûlent dans ces

occasions les bois les plus précieux, un bûcher revient souvent à plus

de mille roupies.

Un jour, je rencontrai le cortége funèbre d’un enfant hindou. Étendu sur

un coussin, il était couvert d’un drap blanc, jonché de fleurs belles et

fraîches. Un homme le portait sur ses deux bras avec précaution, comme

s’il dormait. Il n’y avait que des hommes dans le cortége.

Les Hindous n’ont pas de dimanches ni de jours fériés fixes dans la

semaine; mais ils ont des fêtes périodiques qui durent plusieurs jours.

J’en vis célébrer une le 11 avril, le _Warusche-Parupu_ ou fête du

nouvel an. Ce fut une espèce de farce de carnaval, dont le principal

divertissement consiste à s’asperger et à se barbouiller les uns les

autres de couleurs jaune, brune et rouge, et à se peindre les joues et

le front des mêmes couleurs. Le tam-tam bruyant ou quelques violons

ouvrent le cortége; ensuite viennent des groupes plus ou moins nombreux,

et tout ce monde se porte d’une maison à l’autre, en riant et en

chantant. Quelques-uns trouvèrent bien en cette occasion le toddy un peu

trop à leur goût, mais cependant pas au point de perdre la tête et de

dépasser les bornes de la décence. Les femmes ne prennent pas part à ces

processions publiques[116]; mais le soir hommes et femmes s’assemblent

dans les maisons, et dans ces réunions, dit-on, on ne respecte pas

toujours assez la décence.

Les fêtes des martyrs ne sont plus célébrées avec beaucoup de pompe:

leur temps est passé. Je n’en vis aucune; mais je fus assez heureuse

pour voir un martyr qui faisait courir beaucoup de monde. Ce saint homme

avait tenu vingt-trois ans, sans changer de place, un bras tourné en

l’air et la paume de la main assez ouverte pour qu’un pot de fleurs pût

y rester. Les vingt-trois ans étaient écoulés, et le pot de fleurs fut

enlevé. Mais la main et le bras ne purent plus changer de position, car

les muscles s’étaient contractés; le bras était amaigri, presque

décharné, et dégoûtant à voir.

L’île _Éléphanta_ est à six ou huit milles marins de Bombay. M.

Wattenbach eut la complaisance de m’y conduire. Je trouvai d’assez

hautes montagnes que nous ne gravîmes pas. Nous nous contentâmes de

visiter les temples situés tout près du point du débarquement.

Le principal temple ressemble aux grands _Viharas_ d’Adjunta, à cela

près que des deux côtés il est séparé du rocher, et qu’il n’y tient que

par le haut, par le bas et par le derrière. Dans le sanctuaire se trouve

un buste colossal à trois têtes. Plusieurs croient qu’il représente la

_Trimurti_, c’est-à-dire la trinité hindoue. Une des têtes regarde en

face; l’autre de profil, à gauche; la troisième de profil, à droite. Le

buste, y compris la coiffure, a plus de deux mètres et demi. Le long des

murs et dans les niches, il y a beaucoup de statues et de figures

colossales, et parfois des scènes entières de la théogonie hindoue. Ce

qu’il y a de remarquable dans les figures de femmes, c’est qu’elles ont

toutes la hanche gauche en dehors et la hanche droite en dedans. Les

colonnes sont massives et cannelées. Je ne vis nulle part de reliefs. Le

temple semble être consacré à Chiva.

Près de ce temple, il y en a un autre plus petit, dont les murs sont

également couverts de divinités. Tous deux ont beaucoup souffert. En

faisant la conquête de l’île de Bombay, les Portugais, emportés par un

noble zèle pour leur religion, n’eurent rien de plus pressé que de

braquer le canon et de détruire les abominables temples des païens, ce

qui leur fut bien plus facile que de convertir les peuples idolâtres.

Plusieurs colonnes sont tout à fait en ruines; presque toutes sont plus

ou moins endommagées; le sol est couvert de décombres. Aucun des dieux

et des personnages de leur suite n’a échappé entièrement à ce

vandalisme.

De la façade du grand temple on a une magnifique vue, au delà de la mer,

du côté de la ville et des jolies collines qui l’environnent. Nous

restâmes ici toute une journée qui se passa très-agréablement. Les

heures brûlantes du jour, nous les employâmes à lire à l’ombre des

temples. M. Wattenbach avait envoyé d’avance plusieurs serviteurs,

parmi lesquels se trouvait un cuisinier; il avait fait transporter aussi

des tables, des chaises, de la vaisselle, des livres et des journaux. A

mon avis, c’était déjà beaucoup de luxe; mais qu’auraient dit mes bonnes

compatriotes, si elles avaient vu la famille anglaise avec laquelle nous

nous rencontrâmes ici par hasard? Cette famille traînait à sa suite des

lits de repos et des fauteuils, d’énormes tapis, une tente et beaucoup

d’autres objets. Voilà ce qu’on peut appeler une simple partie de

campagne.

_Salsette_ (appelée aussi l’île aux Tigres) est reliée à Bombay par une

courte digue artificielle. La distance, depuis le fort de la ville

jusqu’au petit village derrière lequel sont situés les temples, est de

dix-huit milles, que nous fîmes en trois heures, au moyen de chevaux de

relais. La route était excellente et unie, aussi la voiture roula-t-elle

comme sur une aire à battre le grain.

Les beautés naturelles de cette île surpassent de beaucoup celles de

Bombay. Ce ne sont pas des collines qu’on trouve ici, mais de superbes

chaînes de montagnes, couvertes de bois touffus, du milieu desquels

s’élèvent encore çà et là des pans de rochers tout nus. Les vallées sont

plantées de beaux champs de blé et de verts palmiers élancés.

L’île ne semble pas très-peuplée. Je ne vis que peu de villages et une

seule petite ville, habitée par des Mahrattes, aussi misérables et aussi

sales que ceux de Kundulla.

Du petit village où nous quittâmes la voiture, nous eûmes encore trois

milles à faire pour arriver aux temples.

Le principal temple est le seul qui soit construit dans le style d’un

_chaitya_; mais il est entouré d’un péristyle excessivement élevé, aux

deux extrémités duquel on voit, dans des niches, des divinités de sept

mètres de haut. Sur la droite de ce temple se trouve un autre temple

contigu, qui renferme quelques cellules de prêtres, des emblèmes de

divinités et des reliefs. Indépendamment de ces deux temples, il y en a

encore un grand nombre de bien plus petits, creusés dans les rochers, et

qui se prolongent des deux côtés des temples principaux. On en porte le

nombre à cent.

Tous, à l’exception du principal temple, sont des viharas; mais la

plupart ne sont pas plus grands que des cellules et n’ont rien qui les

fasse remarquer.

Les temples d’Éléphanta et de Salsette sont bien inférieurs à ceux

d’Adjunta et d’Élora pour la grandeur, la magnificence et

l’architecture, et ne sont vraiment de quelque intérêt que pour ceux qui

n’ont pas vu ces derniers.

On dit que l’on visite peu les temples pratiqués dans les rochers de

Salsette, parce qu’on y est exposé à beaucoup de dangers. La contrée est

infestée non-seulement par des tigres, mais aussi par une quantité

prodigieuse d’abeilles sauvages, qui bourdonnent sans cesse autour des

temples et empêchent d’y pénétrer. On doit en outre y rencontrer partout

des brigands, connus sous le nom de _bheels_[117]. Nous fûmes assez

heureux pour n’éprouver aucun de ces malheurs. Plus tard, je poussai

même l’audace jusqu’à entreprendre seule quelques courses au milieu des

rochers. La vue superficielle d’un temple ne m’ayant pas suffi, je

profitai de la sieste de mes compagnons pour grimper secrètement, de

rocher en rocher, jusqu’aux monuments les plus élevés et les plus

reculés. Dans un de ces temples, je trouvai la peau et les cornes d’une

chèvre dévorée, spectacle qui ne laissa pas de faire quelque impression

sur moi. Mais comptant sur la sauvagerie bien connue des tigres, qui en

plein jour fuient plutôt l’homme qu’ils n’osent l’aborder, je continuai

bravement mes explorations.

Nous n’eûmes, comme je viens de le dire, aucun danger à courir. Il n’en

fut pas de même de deux voyageurs qui, quelques jours plus tard,

faillirent, non pas être dévorés par les tigres, mais périr sous les

piqûres des abeilles. L’un d’eux eut l’imprudence de frapper à une

ouverture du rocher: il en sortit soudain un énorme essaim d’abeilles,

et ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que les deux infortunés

parvinrent à leur échapper, la tête, la figure et les mains abîmées.

Cette aventure fut publiée par les journaux pour prémunir d’autres

voyageurs.

Le climat de Bombay est plus sain que celui de Calcutta, et, quoique

Bombay soit situé à cinq degrés plus au sud, la chaleur y est plus

supportable, grâce à de constantes brises de mer. On y est tourmenté par

les moustiques comme dans tous les autres pays de la zone torride. Un

soir il se glissa même une scolopendre aux mille pieds dans ma chambre à

coucher, mais je fus assez heureuse pour m’en apercevoir à temps.

J’étais déjà décidée à me servir d’une barque arabe qui devait partir le

2 avril pour _Bassora_, quand M. Wattenbach vint me prévenir que le 10

un petit vapeur allait faire le premier voyage de Bassora. J’en fus

enchantée; mais j’étais loin de m’imaginer qu’il en serait de ce vapeur

comme des voiliers, dont le départ est remis de jour en jour. Ce ne fut

que le 23 avril que nous sortîmes du port de Bombay.

[Illustration]

CHAPITRE XVII.

Départ de Bombay.--La petite vérole se

déclare.--Mascate.--Bandr-Abas.--Les Persans.--Le détroit de

Kishm.--Bushire.--Le Schatel-Arab.--Bassora.--Le Tigre.--Tribus des

Bédouins.--Ctésiphon et Séleucie.--Arrivée à Bagdad.

Le vapeur du nom de _S. Ch. Forbes_, de la force de quarante chevaux,

commandé par le capitaine Lichtfield, n’avait que deux cabines, une

petite et une grande. L’une avait déjà été louée depuis longtemps par un

Anglais, M. Ross. L’autre fut envahie par quelques Persans riches, avec

leurs femmes et leurs enfants. Il fallut donc me contenter d’une place

sur le pont. Cependant je dînais à la table du capitaine qui, pendant

toute la traversée, me combla de soins et de prévenances.

Le petit bateau était, dans toute la force du terme, surchargé de monde.

L’équipage seul se composait de quarante-cinq hommes; ajoutez à cela

cent vingt-quatre passagers, la plupart Persans, mahométans et Arabes;

car M. Ross et moi nous étions les seuls Européens. Quand toute cette

masse d’individus fut réunie, il n’y eut pas sur le pont la plus petite

place vide. Pour aller d’un endroit à l’autre, il fallait grimper

par-dessus des caisses et des coffres sans nombre, et prendre toutes les

précautions imaginables pour ne pas marcher sur la tête ou sur les pieds

des passagers.

Dans ces circonstances critiques, j’ai l’habitude d’embrasser d’un coup

d’œil tout le terrain, pour me mettre à l’abri de la cohue et pour

tâcher de découvrir un asile auquel personne ne songe. Je trouvai ce

que je cherchais, et je fus plus heureuse que tous les passagers, et

même que M. Ross; car la chaleur et les insectes l’empêchaient de dormir

dans sa petite cabine. Mon choix s’était arrêté sur la place qui se

trouve au-dessous de la table à manger du capitaine, fixée sur le pont

d’arrière. Je m’installai, j’y étendis mon manteau et j’y fus assez

bien, sans avoir à craindre que l’on me marchât sur les mains et sur les

pieds, ou même sur la tête.

En quittant Bombay j’avais été un peu indisposée; aussi le second jour

de la traversée je fus prise d’un petit accès de fièvre bilieuse.

Pendant cinq jours j’eus à lutter contre le mal; je sortais avec peine

de mon asile avant les repas, pour céder la place aux pieds de la

société. Je ne pris pas de médicament (je n’en porte jamais avec moi),

et j’abandonnai le soin de ma guérison à la Providence et à ma forte

constitution.

Un mal bien plus dangereux que le mien éclata le troisième jour de notre

voyage. Dans la grande cabine la petite vérole exerçait ses ravages.

Dix-huit femmes et sept enfants y étaient entassés et étaient assurément

moins libres que les esclaves sur les vaisseaux négriers; l’air y était

empesté, et il leur était impossible de pénétrer sur le pont encombré

d’hommes. Nous autres passagers du pont, nous tremblions que l’air vicié

ne se répandît par les écoutilles ouvertes sur tout le navire. Les

enfants étaient déjà atteints de la petite vérole avant de s’embarquer,

mais personne n’avait pu s’en douter, car les femmes furent amenées à

bord bien tard dans la soirée, couvertes de voiles épais et enveloppées

de grands draps, sous lesquels elles portaient les enfants. Ce ne fut

que le troisième jour, quand un des enfants vint à mourir, que nous

apprîmes le danger dont nous étions entourés.

L’enfant, enveloppé dans un drap blanc, et attaché sur une petite

planche chargée de quelques morceaux de charbon de bois ou de pierres,

fut descendu dans l’eau par la planche à bascule. Les flots

l’engloutirent aussitôt, et il disparut à nos yeux.

J’ignore si quelques parents ou quelque personne affectueuse assista à

ces tristes obsèques, mais je ne vis couler aucune larme. La pauvre mère

dévorait sans doute son chagrin dans le silence; il lui était défendu

d’accompagner son pauvre enfant au dernier moment. Ainsi le voulait la

coutume.

Il y eut encore deux cas de mort. Les autres malades guérirent, et

heureusement l’épidémie s’en tint là.

_30 avril._ Aujourd’hui nous approchâmes beaucoup de la côte d’Arabie,

et nous vîmes une chaîne de montagnes nues, qui n’était rien moins que

belle.

Le lendemain 31 avril, nous aperçûmes, sur plusieurs beaux groupes de

rochers, de petits donjons et des points fortifiés; enfin nous

découvrîmes un grand fort sur une haute montagne, à l’entrée d’une baie.

Nous jetâmes l’ancre devant la ville de _Mascate_, située à l’extrémité

de la baie. Cette ville, soumise à un prince arabe, est très-fortifiée

et entourée de plusieurs rangées de rochers de formes étranges,

également couronnés de tours et de forts. Le plus grand d’entre eux

rappelle de tristes souvenirs. Il y avait là un ancien couvent de moines

portugais; il fut attaqué une nuit par les Arabes, qui massacrèrent tous

les moines. Cet événement eut lieu il y a à peu près deux cents ans.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 31 / 47 段