un cordon noué en double qu’ils détachent pendant la prière et qu’ils
tiennent à la main; autrement, ce cordon doit toujours rester autour du
corps. Sur ce point, la loi est si sévère, que celui qui ne le porterait
pas serait exclu de la communauté. Aucun traité, aucune affaire n’est
valable si le cordon n’y figure pas. On l’attache autour du corps des
enfants arrivés à l’âge de neuf ans. Avant cette cérémonie, ils ne font
pas partie de la communauté. Jusque-là, il leur est même permis de
manger des mets préparés par des chrétiens, et les petites filles
peuvent accompagner leurs pères dans des endroits publics. Mais, en se
revêtant du cordon, tout change; le fils mange à la table de son père;
les filles restent chez elles, etc.
Une autre pièce religieuse est la chemise; elle doit avoir une certaine
longueur et une certaine largeur, se composer de neuf coutures, et être
croisée d’une manière particulière sur la poitrine.
Le Parsi ne peut prendre qu’une femme. Cependant si, dans un intervalle
de neuf ans, elle ne lui donne pas d’enfants ou ne lui donne que des
filles, il peut, de concert avec sa femme, se séparer d’elle et
contracter une nouvelle alliance; mais il faut qu’il prenne soin de sa
première femme. Celle-ci peut également se remarier. D’après ses idées
religieuses, le Parsi ne peut compter sur une vraie félicité dans
l’autre vie qu’autant qu’il a eu, en ce monde, une femme et un fils.
Les Parsis ne sont pas divisés en castes.
Dans le cours du temps, les Parsis ont adopté plusieurs coutumes des
Hindous. C’est ainsi que les femmes ne peuvent pas se montrer dans des
endroits publics; elles vivent dans la maison, séparées des hommes,
mangent seules, et sont généralement regardées et traitées plutôt comme
des choses que comme des personnes. Les filles sont promises dès
l’enfance, et mariées à l’âge de quatorze ans. Mais le fiancé vient-il à
mourir, les parents peuvent se mettre en quête d’un autre gendre. Chez
les Parsis, c’est également une honte pour un père de ne pas trouver de
maris pour ses filles.
Mais chez elles, les femmes des Parsis jouissent de beaucoup plus de
liberté que les pauvres Hindoues. Elles peuvent rester assises sans
voile aux fenêtres qui donnent sur la rue; elles peuvent même assister,
la figure découverte, à une visite faite par un homme à leur mari;
cependant cela arrive rarement.
Les Parsis se distinguent facilement de tous les autres Asiatiques par
leur physionomie, surtout par leur teint, qui est plus blanc. Leurs
traits sont assez réguliers, cependant un peu forts, et les mâchoires un
peu larges. Je ne les trouvai pas aussi beaux que les mahométans et les
Hindous.
M. Manuckjee fait une exception parmi ses compatriotes. Il est sans
doute le premier qui ait visité Paris, Londres, et une grande partie de
l’Italie. Les coutumes et les mœurs européennes lui plurent tellement,
qu’à son retour il essaya d’introduire quelques réformes parmi ses
coreligionnaires; mais il n’en fut pas seulement pour ses peines, on
l’accusa de ne pas savoir ce qu’il voulait, et beaucoup de personnes
lui retirèrent leur amitié et leur estime.
Dans son intérieur, il permit à sa famille de prendre une allure plus
libre. Mais, à vrai dire, il ne put pas trop s’affranchir du joug de
l’habitude, à moins de vouloir se brouiller complétement avec sa secte.
Il fait élever ses filles à l’européenne; l’aînée joue un peu du piano,
elle coud et elle brode. Elle m’écrivit assez gentiment sur un album un
petit morceau en anglais. Le père ne l’a pas non plus promise: il désire
que le goût de sa fille puisse s’accorder avec son propre choix. On me
disait qu’elle aurait de la peine à trouver un mari, parce qu’elle avait
reçu une éducation trop européenne; qu’elle avait déjà quatorze ans, et
que le père n’avait pas encore de fiancé pour elle.
Quand je fis ma première visite à M. Manuckjee, la mère et les filles
étaient assises dans la salle de réception, et étaient occupées
d’ouvrages à la main. J’assistai à leur repas, faveur qu’un Parsi
orthodoxe ne m’aurait pas accordée. Mais il ne me fut pas permis de
m’asseoir à leur table. On me mit d’abord un couvert séparément, et je
dînai seule. On me servit plusieurs mets qui, à peu de choses près,
étaient préparés à l’européenne. Tous, à l’exception du maître de la
maison, me regardaient manger avec un couteau et une fourchette. Les
domestiques eux-mêmes furent attirés par ce spectacle; quand j’eus
satisfait mon appétit en présence du public, et suivant les règles de
l’art, on nettoya la table et tout autour aussi soigneusement que si
j’avais été pestiférée. Ensuite, on apporta des pains plats, que l’on
posa en guise d’assiettes sur la table, qui n’avait point de nappe, et
six ou sept petits plats avec les mêmes mets qu’on m’avait offerts. La
famille se lava les mains et la figure, et le père prononça une courte
prière. Tous, à l’exception du plus jeune des enfants, qui ne comptait
que six ans, s’assirent à table, et mirent la main droite dans les
différents plats. Ils déchiquetaient la viande des os de poulet et de
mouton, détachaient le poisson par morceaux des arêtes, les passaient
ensuite dans les diverses sauces et les faisaient passer si habilement
dans la bouche, que la lèvre n’était pas touchée par la main. Celui à
qui cela arriverait par mégarde doit se lever aussitôt et se laver de
nouveau la main, ou bien il faut qu’il prenne devant lui le plat dans
lequel il met la main sans l’avoir lavée, et il ne peut plus toucher à
aucun autre mets. Pendant tout le repas, la main gauche reste
complétement en repos.
Cette manière de manger paraît, il est vrai, très-peu appétissante;
mais, au fond, elle n’a rien de choquant; la main est lavée et ne touche
à rien en dehors des mets. Lorsqu’on veut boire, on ne porte pas le vase
aux lèvres; mais on se verse très-artistement la boisson dans la bouche
largement ouverte. Avant que les enfants aient acquis cette adresse à
manger et à boire, il ne leur est pas permis de prendre part aux repas
des grandes personnes, quand même ils porteraient le cordon sacré autour
du corps.
Ce qu’on boit le plus communément à Bombay, c’est le _soud_, appelé
aussi _toddy_, espèce de boisson spiritueuse et légère que l’on tire des
cocotiers et des dattiers. Les droits prélevés sur ces arbres sont
très-élevés; car on les compte un à un, comme en Égypte, et on les
impose séparément. Un arbre qui n’est destiné qu’à porter des fruits
paye un quart de roupie ou une demi-roupie, tandis que le cocotier, dont
on fait le toddy, paye trois quarts de roupie et même une roupie. Ici
les indigènes ne montent pas aux palmiers au moyen de cordes à nœuds,
mais à l’aide d’entailles dans lesquelles ils posent les pieds.
Pendant mon séjour à Bombay, il mourut dans le voisinage de M.
Wattenbach une vieille Hindoue, dont la mort me fournit l’occasion de
voir des funérailles indiennes. Déjà, quand elle fut sur le point de
mourir, les femmes qui l’entouraient élevèrent de temps en temps
d’horribles cris, qu’elles continuèrent par intervalles, quand elle eut
cessé de vivre. Peu à peu on vit arriver de petits groupes de six à huit
femmes, qui se mirent également à hurler, dès qu’elles aperçurent la
maison mortuaire. Elles entrèrent toutes dans la maison, tandis que les
hommes, qui étaient venus en grand nombre, s’assirent tranquillement au
dehors. Au bout de quelques heures, la morte fut enveloppée dans un drap
blanc, posée sur une bière ouverte, et portée par des hommes affectés à
ce service à l’endroit où le corps devait être brûlé. Un d’entre eux
tenait un vase rempli de charbons et un morceau de bois enflammé pour
allumer le bûcher avec le feu de la maison mortuaire.
Les femmes restèrent assemblées devant la maison, et formèrent un cercle
étroit dont le milieu fut occupé par une pleureuse à gages. Cette femme
se mit à entonner un chant lugubre de plusieurs strophes; à la fin de
chacune d’elles, toutes les autres femmes reprenaient en chœur, en se
frappant la poitrine en mesure de la main droite, et en inclinant la
tête jusqu’à terre. Elles faisaient ces mouvements aussi vite et d’une
manière aussi uniforme que si on les avait fait marcher à la baguette
comme des marionnettes.
Après un quart d’heure, il se fit une courte pause. Puis on entonna un
autre chant, pendant lequel les femmes se frappèrent la poitrine des
deux poings, avec une telle violence que l’on pouvait entendre au loin
les coups qu’elles se donnaient. Après chaque coup, elles élevaient
leurs mains bien haut, et inclinaient la tête bien bas, tout cela d’une
manière cadencée et prompte. Cette représentation fut encore plus
comique que la première. Après s’être démenées ainsi longuement, elles
s’assirent en cercle, burent du toddy et fumèrent du tabac.
Le lendemain, les femmes et les hommes répétèrent la visite. Les
derniers n’entrèrent pas non plus, cette fois, dans la maison; ils
firent du feu et préparèrent un simple repas. Toutes les fois
qu’arrivait un groupe de femmes, un des hommes approchait de la porte
pour l’annoncer. Aussitôt la femme qui menait le deuil sortait de la
maison pour recevoir les nouvelles venues. Elle se jetait à terre devant
elles avec tant de véhémence, que je croyais qu’elle ne se relèverait
plus. Les survenantes se frappaient une fois la poitrine avec le poing,
et portaient ensuite les mains à la tête. La personne qui conduisait le
deuil se levait dans l’intervalle, se jetait impétueusement au cou de
chacune des femmes, passait son mouchoir autour de la tête de sa
consolatrice, et se mettait à hurler avec elle à l’envi. Tous ces
mouvements se faisaient également très-vite, et une douzaine
d’embrassements étaient expédiés en un clin d’œil. Après cette réception
touchante, les femmes entraient dans la maison et continuaient à hurler
de temps en temps. Ce n’est qu’au coucher du soleil qu’un silence
complet s’établit, et un repas mit fin à toute la cérémonie. Les femmes
mangèrent dans la maison, les hommes en plein air.
Les funérailles et les noces coûtent toujours beaucoup d’argent aux
Hindous. Les funérailles que je viens de décrire étaient celles d’une
femme de la classe pauvre. Cependant il fallut, pendant deux jours,
prodiguer le toddy et fournir le repas à un grand nombre de convives.
Ajoutez à cela le bûcher, qui coûte encore assez cher, lors même qu’il
n’est que de bois ordinaire. Chez les riches, qui brûlent dans ces
occasions les bois les plus précieux, un bûcher revient souvent à plus
de mille roupies.
Un jour, je rencontrai le cortége funèbre d’un enfant hindou. Étendu sur
un coussin, il était couvert d’un drap blanc, jonché de fleurs belles et
fraîches. Un homme le portait sur ses deux bras avec précaution, comme
s’il dormait. Il n’y avait que des hommes dans le cortége.
Les Hindous n’ont pas de dimanches ni de jours fériés fixes dans la
semaine; mais ils ont des fêtes périodiques qui durent plusieurs jours.
J’en vis célébrer une le 11 avril, le _Warusche-Parupu_ ou fête du
nouvel an. Ce fut une espèce de farce de carnaval, dont le principal
divertissement consiste à s’asperger et à se barbouiller les uns les
autres de couleurs jaune, brune et rouge, et à se peindre les joues et
le front des mêmes couleurs. Le tam-tam bruyant ou quelques violons
ouvrent le cortége; ensuite viennent des groupes plus ou moins nombreux,
et tout ce monde se porte d’une maison à l’autre, en riant et en
chantant. Quelques-uns trouvèrent bien en cette occasion le toddy un peu
trop à leur goût, mais cependant pas au point de perdre la tête et de
dépasser les bornes de la décence. Les femmes ne prennent pas part à ces
processions publiques[116]; mais le soir hommes et femmes s’assemblent
dans les maisons, et dans ces réunions, dit-on, on ne respecte pas
toujours assez la décence.
Les fêtes des martyrs ne sont plus célébrées avec beaucoup de pompe:
leur temps est passé. Je n’en vis aucune; mais je fus assez heureuse
pour voir un martyr qui faisait courir beaucoup de monde. Ce saint homme
avait tenu vingt-trois ans, sans changer de place, un bras tourné en
l’air et la paume de la main assez ouverte pour qu’un pot de fleurs pût
y rester. Les vingt-trois ans étaient écoulés, et le pot de fleurs fut
enlevé. Mais la main et le bras ne purent plus changer de position, car
les muscles s’étaient contractés; le bras était amaigri, presque
décharné, et dégoûtant à voir.
L’île _Éléphanta_ est à six ou huit milles marins de Bombay. M.
Wattenbach eut la complaisance de m’y conduire. Je trouvai d’assez
hautes montagnes que nous ne gravîmes pas. Nous nous contentâmes de
visiter les temples situés tout près du point du débarquement.
Le principal temple ressemble aux grands _Viharas_ d’Adjunta, à cela
près que des deux côtés il est séparé du rocher, et qu’il n’y tient que
par le haut, par le bas et par le derrière. Dans le sanctuaire se trouve
un buste colossal à trois têtes. Plusieurs croient qu’il représente la
_Trimurti_, c’est-à-dire la trinité hindoue. Une des têtes regarde en
face; l’autre de profil, à gauche; la troisième de profil, à droite. Le
buste, y compris la coiffure, a plus de deux mètres et demi. Le long des
murs et dans les niches, il y a beaucoup de statues et de figures
colossales, et parfois des scènes entières de la théogonie hindoue. Ce
qu’il y a de remarquable dans les figures de femmes, c’est qu’elles ont
toutes la hanche gauche en dehors et la hanche droite en dedans. Les
colonnes sont massives et cannelées. Je ne vis nulle part de reliefs. Le
temple semble être consacré à Chiva.
Près de ce temple, il y en a un autre plus petit, dont les murs sont
également couverts de divinités. Tous deux ont beaucoup souffert. En
faisant la conquête de l’île de Bombay, les Portugais, emportés par un
noble zèle pour leur religion, n’eurent rien de plus pressé que de
braquer le canon et de détruire les abominables temples des païens, ce
qui leur fut bien plus facile que de convertir les peuples idolâtres.
Plusieurs colonnes sont tout à fait en ruines; presque toutes sont plus
ou moins endommagées; le sol est couvert de décombres. Aucun des dieux
et des personnages de leur suite n’a échappé entièrement à ce
vandalisme.
De la façade du grand temple on a une magnifique vue, au delà de la mer,
du côté de la ville et des jolies collines qui l’environnent. Nous
restâmes ici toute une journée qui se passa très-agréablement. Les
heures brûlantes du jour, nous les employâmes à lire à l’ombre des
temples. M. Wattenbach avait envoyé d’avance plusieurs serviteurs,
parmi lesquels se trouvait un cuisinier; il avait fait transporter aussi
des tables, des chaises, de la vaisselle, des livres et des journaux. A
mon avis, c’était déjà beaucoup de luxe; mais qu’auraient dit mes bonnes
compatriotes, si elles avaient vu la famille anglaise avec laquelle nous
nous rencontrâmes ici par hasard? Cette famille traînait à sa suite des
lits de repos et des fauteuils, d’énormes tapis, une tente et beaucoup
d’autres objets. Voilà ce qu’on peut appeler une simple partie de
campagne.
_Salsette_ (appelée aussi l’île aux Tigres) est reliée à Bombay par une
courte digue artificielle. La distance, depuis le fort de la ville
jusqu’au petit village derrière lequel sont situés les temples, est de
dix-huit milles, que nous fîmes en trois heures, au moyen de chevaux de
relais. La route était excellente et unie, aussi la voiture roula-t-elle
comme sur une aire à battre le grain.
Les beautés naturelles de cette île surpassent de beaucoup celles de
Bombay. Ce ne sont pas des collines qu’on trouve ici, mais de superbes
chaînes de montagnes, couvertes de bois touffus, du milieu desquels
s’élèvent encore çà et là des pans de rochers tout nus. Les vallées sont
plantées de beaux champs de blé et de verts palmiers élancés.
L’île ne semble pas très-peuplée. Je ne vis que peu de villages et une
seule petite ville, habitée par des Mahrattes, aussi misérables et aussi
sales que ceux de Kundulla.
Du petit village où nous quittâmes la voiture, nous eûmes encore trois
milles à faire pour arriver aux temples.
Le principal temple est le seul qui soit construit dans le style d’un
_chaitya_; mais il est entouré d’un péristyle excessivement élevé, aux
deux extrémités duquel on voit, dans des niches, des divinités de sept
mètres de haut. Sur la droite de ce temple se trouve un autre temple
contigu, qui renferme quelques cellules de prêtres, des emblèmes de
divinités et des reliefs. Indépendamment de ces deux temples, il y en a
encore un grand nombre de bien plus petits, creusés dans les rochers, et
qui se prolongent des deux côtés des temples principaux. On en porte le
nombre à cent.
Tous, à l’exception du principal temple, sont des viharas; mais la
plupart ne sont pas plus grands que des cellules et n’ont rien qui les
fasse remarquer.
Les temples d’Éléphanta et de Salsette sont bien inférieurs à ceux
d’Adjunta et d’Élora pour la grandeur, la magnificence et
l’architecture, et ne sont vraiment de quelque intérêt que pour ceux qui
n’ont pas vu ces derniers.
On dit que l’on visite peu les temples pratiqués dans les rochers de
Salsette, parce qu’on y est exposé à beaucoup de dangers. La contrée est
infestée non-seulement par des tigres, mais aussi par une quantité
prodigieuse d’abeilles sauvages, qui bourdonnent sans cesse autour des
temples et empêchent d’y pénétrer. On doit en outre y rencontrer partout
des brigands, connus sous le nom de _bheels_[117]. Nous fûmes assez
heureux pour n’éprouver aucun de ces malheurs. Plus tard, je poussai
même l’audace jusqu’à entreprendre seule quelques courses au milieu des
rochers. La vue superficielle d’un temple ne m’ayant pas suffi, je
profitai de la sieste de mes compagnons pour grimper secrètement, de
rocher en rocher, jusqu’aux monuments les plus élevés et les plus
reculés. Dans un de ces temples, je trouvai la peau et les cornes d’une
chèvre dévorée, spectacle qui ne laissa pas de faire quelque impression
sur moi. Mais comptant sur la sauvagerie bien connue des tigres, qui en
plein jour fuient plutôt l’homme qu’ils n’osent l’aborder, je continuai
bravement mes explorations.
Nous n’eûmes, comme je viens de le dire, aucun danger à courir. Il n’en
fut pas de même de deux voyageurs qui, quelques jours plus tard,
faillirent, non pas être dévorés par les tigres, mais périr sous les
piqûres des abeilles. L’un d’eux eut l’imprudence de frapper à une
ouverture du rocher: il en sortit soudain un énorme essaim d’abeilles,
et ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que les deux infortunés
parvinrent à leur échapper, la tête, la figure et les mains abîmées.
Cette aventure fut publiée par les journaux pour prémunir d’autres
voyageurs.
Le climat de Bombay est plus sain que celui de Calcutta, et, quoique
Bombay soit situé à cinq degrés plus au sud, la chaleur y est plus
supportable, grâce à de constantes brises de mer. On y est tourmenté par
les moustiques comme dans tous les autres pays de la zone torride. Un
soir il se glissa même une scolopendre aux mille pieds dans ma chambre à
coucher, mais je fus assez heureuse pour m’en apercevoir à temps.
J’étais déjà décidée à me servir d’une barque arabe qui devait partir le
2 avril pour _Bassora_, quand M. Wattenbach vint me prévenir que le 10
un petit vapeur allait faire le premier voyage de Bassora. J’en fus
enchantée; mais j’étais loin de m’imaginer qu’il en serait de ce vapeur
comme des voiliers, dont le départ est remis de jour en jour. Ce ne fut
que le 23 avril que nous sortîmes du port de Bombay.
[Illustration]
CHAPITRE XVII.
Départ de Bombay.--La petite vérole se
déclare.--Mascate.--Bandr-Abas.--Les Persans.--Le détroit de
Kishm.--Bushire.--Le Schatel-Arab.--Bassora.--Le Tigre.--Tribus des
Bédouins.--Ctésiphon et Séleucie.--Arrivée à Bagdad.
Le vapeur du nom de _S. Ch. Forbes_, de la force de quarante chevaux,
commandé par le capitaine Lichtfield, n’avait que deux cabines, une
petite et une grande. L’une avait déjà été louée depuis longtemps par un
Anglais, M. Ross. L’autre fut envahie par quelques Persans riches, avec
leurs femmes et leurs enfants. Il fallut donc me contenter d’une place
sur le pont. Cependant je dînais à la table du capitaine qui, pendant
toute la traversée, me combla de soins et de prévenances.
Le petit bateau était, dans toute la force du terme, surchargé de monde.
L’équipage seul se composait de quarante-cinq hommes; ajoutez à cela
cent vingt-quatre passagers, la plupart Persans, mahométans et Arabes;
car M. Ross et moi nous étions les seuls Européens. Quand toute cette
masse d’individus fut réunie, il n’y eut pas sur le pont la plus petite
place vide. Pour aller d’un endroit à l’autre, il fallait grimper
par-dessus des caisses et des coffres sans nombre, et prendre toutes les
précautions imaginables pour ne pas marcher sur la tête ou sur les pieds
des passagers.
Dans ces circonstances critiques, j’ai l’habitude d’embrasser d’un coup
d’œil tout le terrain, pour me mettre à l’abri de la cohue et pour
tâcher de découvrir un asile auquel personne ne songe. Je trouvai ce
que je cherchais, et je fus plus heureuse que tous les passagers, et
même que M. Ross; car la chaleur et les insectes l’empêchaient de dormir
dans sa petite cabine. Mon choix s’était arrêté sur la place qui se
trouve au-dessous de la table à manger du capitaine, fixée sur le pont
d’arrière. Je m’installai, j’y étendis mon manteau et j’y fus assez
bien, sans avoir à craindre que l’on me marchât sur les mains et sur les
pieds, ou même sur la tête.
En quittant Bombay j’avais été un peu indisposée; aussi le second jour
de la traversée je fus prise d’un petit accès de fièvre bilieuse.
Pendant cinq jours j’eus à lutter contre le mal; je sortais avec peine
de mon asile avant les repas, pour céder la place aux pieds de la
société. Je ne pris pas de médicament (je n’en porte jamais avec moi),
et j’abandonnai le soin de ma guérison à la Providence et à ma forte
constitution.
Un mal bien plus dangereux que le mien éclata le troisième jour de notre
voyage. Dans la grande cabine la petite vérole exerçait ses ravages.
Dix-huit femmes et sept enfants y étaient entassés et étaient assurément
moins libres que les esclaves sur les vaisseaux négriers; l’air y était
empesté, et il leur était impossible de pénétrer sur le pont encombré
d’hommes. Nous autres passagers du pont, nous tremblions que l’air vicié
ne se répandît par les écoutilles ouvertes sur tout le navire. Les
enfants étaient déjà atteints de la petite vérole avant de s’embarquer,
mais personne n’avait pu s’en douter, car les femmes furent amenées à
bord bien tard dans la soirée, couvertes de voiles épais et enveloppées
de grands draps, sous lesquels elles portaient les enfants. Ce ne fut
que le troisième jour, quand un des enfants vint à mourir, que nous
apprîmes le danger dont nous étions entourés.
L’enfant, enveloppé dans un drap blanc, et attaché sur une petite
planche chargée de quelques morceaux de charbon de bois ou de pierres,
fut descendu dans l’eau par la planche à bascule. Les flots
l’engloutirent aussitôt, et il disparut à nos yeux.
J’ignore si quelques parents ou quelque personne affectueuse assista à
ces tristes obsèques, mais je ne vis couler aucune larme. La pauvre mère
dévorait sans doute son chagrin dans le silence; il lui était défendu
d’accompagner son pauvre enfant au dernier moment. Ainsi le voulait la
coutume.
Il y eut encore deux cas de mort. Les autres malades guérirent, et
heureusement l’épidémie s’en tint là.
_30 avril._ Aujourd’hui nous approchâmes beaucoup de la côte d’Arabie,
et nous vîmes une chaîne de montagnes nues, qui n’était rien moins que
belle.
Le lendemain 31 avril, nous aperçûmes, sur plusieurs beaux groupes de
rochers, de petits donjons et des points fortifiés; enfin nous
découvrîmes un grand fort sur une haute montagne, à l’entrée d’une baie.
Nous jetâmes l’ancre devant la ville de _Mascate_, située à l’extrémité
de la baie. Cette ville, soumise à un prince arabe, est très-fortifiée
et entourée de plusieurs rangées de rochers de formes étranges,
également couronnés de tours et de forts. Le plus grand d’entre eux
rappelle de tristes souvenirs. Il y avait là un ancien couvent de moines
portugais; il fut attaqué une nuit par les Arabes, qui massacrèrent tous
les moines. Cet événement eut lieu il y a à peu près deux cents ans.