revêtu d’une maçonnerie de grosses pierres de taille. Il est rempli de
gros brochets, auxquels il n’est pas permis de toucher; on a même
préposé à leur garde un homme, chargé de les nourrir. Aussi les brochets
sont si apprivoisés et si familiers, qu’ils mangent dans votre main des
raves, du pain et autres choses semblables. Les temps de pluie coûtent
la vie à beaucoup de ces bêtes; sans cette heureuse circonstance,
l’étang contiendrait déjà depuis longtemps plus de poissons que d’eau.
Aussi, depuis l’arrivée des Anglais, les gardiens ne se piquent plus,
dit-on, de trop de conscience, et font passer souvent pour de l’argent
comptant le poisson de l’étang dans les cuisines anglaises.
Après une agréable journée, je dis un adieu cordial à mes aimables
hôtes, et je continuai mon voyage vers _Puna_ (136 milles) dans une
autre baili.
_9 mars._ _Toka._ Les routes commencèrent à devenir meilleures, et on
trouvait de nouveau des bongolos en payant la taxe usitée.
_10 mars._ _Emanpoor_, petit endroit sur le sommet d’une chaîne de
collines. C’est ici que je trouvai le plus beau bongolo de toute la
route de Bénarès à Bombay.
_11 mars._ Nous traversâmes des contrées désertes, des collines et des
montagnes nues. Les arbres majestueux qu’on rencontrait de temps en
temps, avec des fontaines et des autels, avaient déjà disparu près
d’Aurang-Abad.
Vers midi, nous passâmes près de la ville très-animée d’_Ahmednugger_,
non loin de laquelle se trouve une grande station militaire anglaise.
_12 mars._ Le bongolo de _Serur_ était trop près, celui de Candapoor
trop éloigné; j’établis donc mon gîte dans un petit village, sous une
veranda.
_13 mars._ A Candapoor, il y a quelques jolis temples hindous et
plusieurs petits monuments mahométans. Dans le voisinage de Lony, il y a
aussi une grande station militaire anglaise. J’y trouvai un obélisque
élevé en mémoire d’une bataille que 1200 Anglais gagnèrent contre 20 000
indigènes.
_14 mars._ _Puna._ Dans cet endroit, j’eus une peine infinie à trouver
M. Brown, à qui j’avais été recommandée par M. Hamilton. Les Européens
demeurent partout en dehors des villes, la plupart à de très-grandes
distances les uns des autres, et ici pour mon malheur j’en rencontrai
plusieurs qui n’étaient pas des plus polis et qui ne daignèrent pas me
donner des renseignements. Quant à M. Brown, il m’accueillit aussi bien
que je pouvais le désirer.
La première chose qu’il me demanda fut s’il ne m’était arrivé aucun
accident fâcheux dans mon voyage. Il me raconta qu’il n’y avait pas
longtemps qu’un officier avait été dévalisé entre _Suppa_ et _Puna_, et
qu’on l’avait même assassiné, parce qu’il avait voulu se défendre.
«Mais, ajouta-t-il, ces cas sont excessivement rares.»
J’étais arrivée vers midi. Après le dîner, M. Brown me conduisit en
voiture à la ville qui appartient à la Compagnie des Indes. Elle compte
15 000 habitants et est située au confluent de la Mutta et de la Mulla,
au-dessus desquelles passent de beaux ponts. Les rues sont larges et
bien tenues; les maisons, comme celles d’Oudjein, ont des façades en
bois. Quelques-unes étaient toutes couvertes de peintures; elles
appartiennent pour la plupart à des faquirs, dont la ville fourmille.
C’était justement le mois que les Hindous regardent comme le plus
propice pour les mariages. Aussi rencontrâmes-nous dans les rues
plusieurs cortéges joyeux. Le fiancé est enveloppé d’un manteau de
pourpre, son turban, orné d’oripeaux brillants, de tresses, de rubans et
de houppes, ressemble de loin à une riche couronne; les rubans et les
houppes lui couvrent presque toute la figure. Il est à cheval; les
parents, les amis et les conviés l’entourent à pied. Arrivé devant la
maison de la fiancée, dont les portes et les fenêtres sont
hermétiquement fermées, il se met tranquillement et en silence sur le
seuil. C’est là que viennent aussi se ranger les parentes et les amies
de la fiancée, sans cependant beaucoup parler avec le fiancé ou avec les
autres hommes. La scène ne change pas avant la nuit. Alors le fiancé
s’éloigne sans rien dire avec ses amis; soudain un baili tout couvert
s’arrête devant la porte, les amies se glissent dans la maison, amènent
la fiancée entièrement voilée, la poussent dans le baili et le suivent
aux sons mélodieux du tam-tam. Le cortége de la fiancée ne se forme
qu’un quart d’heure après que le fiancé s’est mis en route. Les femmes
la conduisent dans la maison de son époux, mais elles la quittent
bientôt. La musique bruyante va toujours son train jusque fort avant
dans la nuit. Mais ce sont seulement les noces des classes pauvres qui
se font de cette manière.
De Puna à Pannwell (70 milles anglais), il y a une route de poste, et on
peut voyager en dock; mais de Pannwell à Bombay on voyage par eau. Je
m’en tins au baili, qui coûte moins cher, et M. Brown eut la
complaisance de m’en procurer un; il me donna même un domestique pour la
route.
Le 15 mars je continuai mon voyage, et j’arrivai le même jour à
_Woodgown_, petit village dont le bongolo, le plus sale que j’aie vu,
n’avait même pas de lit.
_16 mars._ _Cumpully._ Le paysage de Woodgown à Cumpully est le plus
beau que j’aie jamais admiré dans l’Inde. Ce qui me charma le plus, ce
fut une montagne qui se trouve à quelques milles de _Kundalla_. On est
au milieu d’une grande chaîne qui forme les groupes les plus variés; les
cimes s’entassent les unes sur les autres et se surpassent en beautés
fantastiques. Il y a ici d’énormes terrasses de pierres, des cônes
aplatis, des chapiteaux de pointes et de créneaux; là on croit voir des
ruines et des fortifications, ou une large voûte étendue sur un
majestueux édifice, ou bien une tour gigantesque en style gothique. La
montagne de _Funnel_, qui a la forme d’une cheminée, présente l’aspect
le plus étrange. De l’autre côté, on découvre une vaste plaine, et à son
extrémité la surface de la mer si longtemps désirée. Une grande partie
des montagnes est couverte de superbes et vertes forêts; je fus si
transportée de la richesse des beautés de la nature, que, pour la
première fois, je fus contente de mon attelage de bœufs cheminant avec
la plus grande lenteur.
Entre _Woodgown_ et _Kundalla_, on rencontre un petit endroit, _Karly_,
également renommé à cause de ses temples de rochers, éloignés de deux
milles. Je ne les visitai pas, car on m’avait assuré qu’ils n’étaient
pas moitié si intéressants que ceux d’_Adjunta_ et d’_Élora_.
Kundalla occupe le plateau d’une montagne. On y trouve plusieurs jolies
maisons de campagne où des familles européennes de la présidence de
Bombay viennent passer le temps des chaleurs.
Dans le pays de Dekan, ainsi que dans celui de Bombay, je trouvai les
indigènes moins beaux que dans le Bengale et dans l’Hindoustan. Leurs
traits étaient beaucoup plus communs, et annonçaient moins de bonté et
de franchise.
Depuis quelques jours, nous rencontrions encore de très-grands convois
de bœufs. Plusieurs des conducteurs menaient avec eux leurs familles.
Les femmes étaient toutes sales et toutes déguenillées, mais surchargées
de parures de toute espèce. Sur tout le corps pendaient des galons de
laine de couleur et des houppes; leurs bras étaient couverts de
bracelets de métal, d’or et de perles de verre; aux oreilles,
indépendamment des pendants, étaient attachées de grosses houppes de
laine, et les pieds étaient chargés de chaînes et d’anneaux pesants.
Ainsi parée et surchargée, la belle était assise sur le dos d’un bœuf ou
bien trottait à côté des bêtes.
_17 mars._ Depuis l’attaque du nègre brésilien, je n’avais pas éprouvé
une peur comparable à celle que je ressentis aujourd’hui. Dès le
commencement du voyage, mon voiturier m’avait semblé un peu singulier,
ou plutôt fou: tantôt il querellait ses bœufs, tantôt il les caressait,
tantôt il apostrophait les passants, tantôt il se tournait de mon côté
et me regardait fixement pendant quelques minutes. Mais, comme j’avais
un domestique qui marchait toujours à côté du baili, je n’y fis pas
grande attention. Ce matin mon domestique avait, à mon insu, pris les
devants pour aller à la station voisine. Je me trouvai donc seule avec
le voiturier détraqué sur une route passablement solitaire. Au bout de
quelque temps, il descendit de voiture et marcha derrière, tout contre
le baili. Les bailis ne sont couverts de nattes de paille que sur les
côtés, et restent ouverts devant et derrière. J’aurais donc pu voir ce
qu’il faisait, mais je ne voulus pas me retourner, pour ne pas lui
donner l’idée que je le croyais capable de quelque mauvaise intention.
Je ne tournais qu’insensiblement ma tête de côté pour pouvoir l’observer
un peu. Bientôt il revint sur le devant, prit sur le baili, à mon grand
effroi, la cognée que tout voiturier porte avec lui, et se remit de
nouveau à marcher par derrière. Je commençai alors à croire qu’il
méditait quelque mauvais coup; mais, comme je ne pouvais songer à lui
échapper, je ne devais pas faire voir la moindre crainte. Tout doucement
et sans rien dire j’attirai à moi mon manteau et je le roulai pour
garantir au moins ma tête, s’il brandissait par hasard contre moi sa
cognée.
Il me laissa quelque temps dans cette pénible position; puis il revint
prendre sa place et me regarda d’une manière effrayante. Enfin il
redescendit et recommença plusieurs fois le même jeu. Ce ne fut qu’au
bout d’une heure, qui me parut interminable, qu’il mit sa cognée de
côté, resta assis sur la voiture, et se contenta de me regarder de temps
en temps fixement. Une autre heure plus tard, nous arrivâmes à la
station, où je rejoignis mon domestique, à qui je défendis de me quitter
désormais.
Les villages que nous traversâmes aujourd’hui étaient des plus
misérables; les cabanes étaient composées de murs de jonc ou de roseau
recouverts de feuilles de palmier; il y en avait qui manquaient même de
façade. Ces villages sont généralement habités par des Mahrattes, tribu
assez puissante jadis dans l’Inde, et notamment dans la presqu’île en
deçà du Gange. Chassés au XVIII^{e} siècle par les Mogols et les
Hindous, les Mahrattes se réfugièrent dans les montagnes qui s’étendent
de Surate à Goa. La plus grande partie de ce peuple fut forcée de se
soumettre aux Anglais au XIX^{e} siècle. Parmi les princes mahrattes,
Scindiah passe pour être le seul qui maintient encore un peu son
indépendance. Les autres reçoivent des pensions.
Les Mahrattes sont sectateurs de Brahma. Ils ont une forte complexion.
Leur teint passe du noir sale au brun clair; les traits de leur
physionomie sont laids et rusés. Endurcis contre toutes les fatigues,
ils ne vivent pour ainsi dire que de riz et d’eau, et leur caractère
est, dit-on, cruel, astucieux et féroce. Avant d’aller au combat, ils
s’enivrent en buvant de l’opium, ou en fumant du chanvre sauvage en
guise de tabac.
L’après-midi, j’arrivai au petit endroit nommé _Pannwell_. Vers le soir
on s’embarque sur le fleuve Pannwell, on entre en mer, et on débarque
vers le matin à Bombay.
J’avais fait heureusement en sept semaines le long et pénible voyage de
Delhi à Pannwell. Si je réussis dans cette entreprise au delà de mes
espérances, je le dois en grande partie aux bontés des administrateurs
anglais, qui secondèrent de leur mieux une pauvre Allemande inconnue;
aussi leur générosité ne s’effacera jamais de ma mémoire. Je les en
remercie encore une fois du fond de mon cœur, et la meilleure preuve que
je puisse leur donner de ma reconnaissance, c’est de proclamer tout haut
combien il serait à désirer que mes compatriotes, les consuls et les
ambassadeurs d’Autriche, leur ressemblassent.
Je descendis à _Bombay_ dans la maison de campagne du consul de
Hambourg, M. Wattenbach. Je m’étais flattée de l’espoir que je
réclamerais son hospitalité pour peu de jours seulement et que je
pourrais continuer au plus tôt mon voyage, et profiter encore des
_moussons_[113] dans le trajet du golfe d’Arabie et du golfe Persique.
Mais les jours se changèrent en semaines; car la saison favorable était
déjà passée, et c’était chose fort difficile que de trouver alors une
occasion de m’embarquer.
M. Wattenbach me rendit le séjour de Bombay très-agréable; il me montra
même toutes les curiosités, et m’accompagna dans une excursion à
Éléphanta et à Salsette.
Bombay est situé dans une petite île extrêmement jolie, séparée du
continent par un tout petit bras de mer; sa superficie est de près de
cinq milles carrés, habités par 250 000 âmes. Bombay est le chef-lieu de
l’Inde occidentale, et, comme son port est le meilleur et le plus sûr de
toute cette côte, c’est le principal entrepôt des marchandises de
l’Inde, de la Malaisie, de la Perse, de l’Arabie et de l’Abyssinie. Pour
le commerce, Bombay ne le cède qu’à Calcutta; on y entend toutes les
langues du monde civilisé et on en voit les costumes et les diverses
mœurs.
C’est de la pointe de _Malabar_ qu’on a la plus belle vue de l’île et de
la ville de Bombay, comme aussi des îles voisines de Salsette,
d’Éléphanta, de Kolabeh, de Caranjah et du continent. Les grands
environs se composent surtout de basses collines couvertes de beaux
cocotiers et de dattiers; on voit aussi, dans la plaine qui entoure la
ville, beaucoup de ces bois dont on a fait des jardins en les séparant
par des murs. Les indigènes aiment à établir leurs habitations à l’ombre
touffue des arbres, tandis que les Européens cherchent au contraire
l’air et la lumière. Les villas de ces derniers sont jolies et commodes,
mais elles ne peuvent, ni pour la grandeur ni pour la magnificence, se
comparer à celles de Calcutta. La ville est située dans une plaine, le
long du rivage de la mer.
Il faut chercher la vie active et remuante des riches négociants
indigènes et européens dans la partie fortifiée, dans le fort, qui forme
un grand carré. Ici on trouve dans des magasins et des entrepôts
spacieux des marchandises de toutes les parties du monde. Les rues sont
jolies; la grande place, appelée _the Green_, est superbe. Parmi les
édifices, la halle de la ville, dont la grande salle n’a point de
pareille, l’église anglaise, le palais du gouverneur et la Monnaie, se
distinguent par leur architecture.
La ville ouverte et la ville noire[114] se rattachent au fort et sont
infiniment plus grandes. Dans la ville ouverte, les rues sont
très-régulières et très-larges; je n’ai rien vu de semblable dans aucune
autre ville de l’Inde, et on les arrose souvent. Beaucoup de maisons
étaient ornées de colonnes de bois artistement ciselées, de chapiteaux
et de galeries. La visite du bazar est très-curieuse, non pas à cause
des riches marchandises qui y sont étalées, comme le prétendent beaucoup
de voyageurs (car on n’en voit pas plus que dans d’autres bazars; on n’y
trouve même pas les belles boiseries en mosaïque dans lesquelles Bombay
excelle), mais à cause des types différents qui affluent ici plus que
partout ailleurs. Les trois quarts se composent, il est vrai, d’Hindous;
mais le reste offre un mélange varié de mahométans, de Perses,
d’adorateurs du feu, de Mahrattes, de Juifs, d’Arabes, de Bédouins, de
nègres, de descendants de Portugais, de quelques centaines d’Européens,
et même de quelques Chinois et Hottentots. Il faut quelque temps pour
distinguer ces diverses races au costume et à la physionomie.
De toutes les tribus fixées à Bombay, les plus riches sont les
adorateurs du feu, appelés aussi _Guèbres_ ou _Parsis_. Chassés de la
Perse, il y a environ douze cents ans, ils s’établirent le long de la
côte occidentale de l’Inde. Comme ils sont extrêmement laborieux et
industrieux, très-instruits et très-bienfaisants, on ne voit chez eux ni
pauvres ni mendiants, et tous semblent être à leur aise. Les belles
maisons habitées par les Européens appartiennent pour la plupart aux
Parsis; ce sont eux qui possèdent les plus vastes domaines. On les voit
se promener dans de superbes équipages, et ils sont entourés de nombreux
domestiques. Un des plus riches, Jamseitze Jeejebhoy, a fait construire
de ses propres deniers un bel hôpital en style gothique, où il
entretient des médecins européens et où il reçoit des malades de toutes
les religions. Nommé chevalier par le gouvernement anglais, cet homme
généreux est certainement le premier Hindou à qui l’on ait accordé une
telle distinction.
Puisque je parle des adorateurs du feu, je vais dire tout de suite tout
ce que je sais de ces hommes, pour l’avoir vu moi-même, ou pour l’avoir
entendu raconter par un des plus éclairés et des plus distingués, M.
Manuckjee-Cursetjée.
Les adorateurs du feu croient à un seul être suprême. Ils rendent un
culte aux quatre éléments, surtout au feu et au soleil, parce qu’ils se
les représentent comme émanations de l’être suprême. Ils tâchent
d’assister tous les matins au lever du soleil; il sortent des maisons,
souvent même de la ville, pour saluer cet astre de leurs prières.
Indépendamment des éléments, les vaches leur sont encore sacrées.
Peu de temps après mon arrivée, j’allai un matin me promener sur les
esplanades, dans l’intention d’y voir, suivant les relations que j’avais
lues, cette masse de Parsis (on n’en compte en tout que 6000 dans toute
l’île de Bombay) qui s’y assemblent pour attendre le premier rayon du
soleil, et qui, lors de son apparition, se prosternent comme à un signal
donné et poussent de grands cris de joie. Je vis bien plusieurs Parsis,
mais non pas en groupes; par-ci par-là, il y en avait qui se tenaient
isolés, lisaient des yeux dans un livre, ou bien récitaient tout bas
quelque prière. Ils n’arrivèrent pas non plus tous à la fois; il en vint
encore plusieurs à neuf heures.
Il en fut de même des cadavres qui, à ce qu’on m’avait dit, devaient
être livrés sur les toits aux bêtes de proie. Je n’en vis pas un seul. A
Calcutta, un M. V..., revenu depuis peu de Bombay, m’avait assuré en
avoir vu plusieurs. Je ne pouvais me figurer que le gouvernement
anglais autorisât une coutume aussi barbare et aussi contraire à la
salubrité publique; mais jusqu’à la preuve du contraire il fallut bien
ajouter foi à ce récit: aussi, quand j’eus fait la connaissance de M.
Manuckjee, la première question que je lui adressai fut pour lui
demander comment les Parsis enterraient leurs morts. Il me conduisit à
une colline en dehors de la ville, et me montra un mur de 8 mètres de
haut qui renfermait un espace d’environ 20 mètres de circonférence. Dans
cette enceinte, disait-il, on a élevé une grande bière partagée en trois
compartiments, et à côté, on a creusé une grande fosse. Les corps sont
placés sur la bière, les hommes dans le premier compartiment, les femmes
dans le second et les enfants dans le troisième. Attachés avec des liens
de fer ils sont, d’après les principes de leur religion, abandonnés à
l’action de l’air. Les oiseaux de proie, qui résident toujours par
grandes bandes dans ces endroits, se précipitent avidement sur les corps
et dévorent en peu de temps la chair et la peau; les ossements sont
recueillis et jetés dans la fosse. Quand elle est pleine, on abandonne
ce lieu de sépulture et on en établit un nouveau.
Quelques riches Parsis ont des sépultures particulières, au-dessus
desquelles ils font tendre des treillages de fil de fer, pour empêcher
les morts de leur famille d’être déchirés par les oiseaux de proie.
Personne, à l’exception des prêtres qui portent le corps dans les lieux
de sépulture, ne peut y pénétrer. On en ferme même la porte en toute
hâte; car y jeter seulement un regard serait déjà un crime. Les prêtres,
ou plutôt les porteurs, sont considérés comme si impurs, qu’exclus du
reste de la société, ils constituent une caste à part. Celui qui a le
malheur de toucher en passant un tel homme, est obligé de détruire
aussitôt ses habits et d’aller se baigner.
Les Parsis ne sont pas moins scrupuleux pour admettre les étrangers
dans leurs temples; à moins de partager leurs croyances, on ne peut les
visiter, ni même les examiner à l’extérieur. Ces temples, que je ne pus
voir ici qu’au dehors, sont très-petits, simples, et n’attirent pas
l’attention par une architecture particulière. La ronde galerie est
entourée d’un vestibule ceint d’un mur. On ne peut approcher que
jusqu’au passage qui conduit du mur au vestibule. Le plus beau temple de
Bombay est un édifice très-insignifiant[115]. A cette occasion, il me
faut encore contredire les voyageurs, qui font les plus pompeuses
descriptions des beaux temples des adorateurs du feu.
Selon l’assurance que m’en a donnée M. Manuckjee, le feu brûle dans une
espèce de vase de fer, dans un temple ou un appartement tout à fait vide
et dépourvu de tout ornement. Les Parsis prétendent que le feu qui brûle
dans le principal temple, et qui, à ce qu’ils disent, a servi à allumer
tous les autres, provient de celui que leur prophète Zoroastre a allumé
en Perse il y a quatre mille ans. Quand ils furent chassés de Perse, ils
emportèrent ce feu sacré: on ne l’entretient pas seulement à l’aide de
bois à brûler ordinaire; mais on y mêle aussi des bois précieux, tels
que le bois de sandal, le bois de rose et autres.
Les prêtres sont appelés _mages_; il y en a un assez grand nombre
d’attachés à chaque temple. Pour le costume, ils ne se distinguent des
autres Parsis que par un turban blanc. Il leur est permis de se marier.
Les femmes visitent ordinairement les temples à d’autres heures que les
hommes. Il ne leur est pas précisément défendu d’y aller avec eux; mais
elles ne le font jamais, et ne s’y rendent d’ailleurs que très-rarement.
Un pieux Parsi doit prier chaque jour quatre fois, et chaque fois
pendant une heure; mais pour cela il n’a pas besoin de visiter le
temple: il contemple le feu, la terre ou l’eau, ou bien il regarde en
l’air. Celui à qui quatre heures de prières chaque jour paraissent trop
longues s’entend avec les prêtres; ils sont bons et humains comme les
prêtres d’autres religions, et dispensent volontiers de ces graves
soucis les malades et les affligés, en échange de dons charitables.
Les Parsis aiment à faire leurs prières le matin en face du soleil,
qu’ils adorent surtout comme le feu le plus grand et le plus sacré. Le
culte du feu est poussé chez eux au point qu’ils n’exercent pas les
métiers dans lesquels le feu est indispensable, qu’ils ne font aucun
usage d’armes à feu, et qu’ils n’éteignent pas de lumière. Quant au feu
de la cuisine, ils le laissent s’éteindre tout seul. Bien des voyageurs
prétendent même qu’ils n’arrêtent pas les incendies. Mais il n’en est
pas ainsi; on m’assura que, dans un grand incendie qui éclata il y a
quelques années à Bombay, on avait vu plusieurs Parsis occupés à
éteindre le feu.
M. Manuckjee eut la bonté de m’inviter à venir chez lui pour que
j’apprisse à connaître la vie de famille des Parsis, et il m’introduisit
aussi chez plusieurs de ses amis.
Je trouvai les chambres disposées à l’européenne, munies de chaises, de
tables, de canapés, de lits, de tableaux, de glaces, etc. Le costume des
femmes différait peu de celui des riches Hindoues. Seulement il était
plus décent; car il ne se composait pas de mousseline transparente, mais
d’étoffes de soie; de plus, elles portaient des pantalons. Ces étoffes
de soie étaient richement brodées d’or, luxe qui s’étendait jusqu’aux
enfants de trois ans. Ceux qui étaient au-dessous de cet âge, ainsi que
les nouveau-nés, étaient enveloppés dans de simples étoffes de soie. Les
enfants portaient tous de petits bonnets brodés d’or et d’argent. Une
femme parse ne peut pas plus que la femme hindoue se passer de parures
d’or, de perles et de pierreries. Elles en portent déjà beaucoup chez
elles; mais dans les visites, dans les cérémonies et les solennités, la
parure d’une dame riche dépasse souvent la valeur de cent mille roupies.
Des enfants de sept à huit mois portent déjà des bagues et des bracelets
avec pierres fines ou perles.
Le costume des hommes consiste en un large pantalon, en une chemise et
un long cafetan. Leurs chemises et leurs pantalons sont souvent en soie
blanche, les cafetans en percale blanche. Le turban diffère beaucoup de
celui des mahométans: c’est un bonnet en coton de 25 à 30 centimètres de
haut, recouvert d’une étoffe de couleur ou de toile cirée.