L’étang sacré (regardé comme tel par les mahométans) est un grand bassin

revêtu d’une maçonnerie de grosses pierres de taille. Il est rempli de

gros brochets, auxquels il n’est pas permis de toucher; on a même

préposé à leur garde un homme, chargé de les nourrir. Aussi les brochets

sont si apprivoisés et si familiers, qu’ils mangent dans votre main des

raves, du pain et autres choses semblables. Les temps de pluie coûtent

la vie à beaucoup de ces bêtes; sans cette heureuse circonstance,

l’étang contiendrait déjà depuis longtemps plus de poissons que d’eau.

Aussi, depuis l’arrivée des Anglais, les gardiens ne se piquent plus,

dit-on, de trop de conscience, et font passer souvent pour de l’argent

comptant le poisson de l’étang dans les cuisines anglaises.

Après une agréable journée, je dis un adieu cordial à mes aimables

hôtes, et je continuai mon voyage vers _Puna_ (136 milles) dans une

autre baili.

_9 mars._ _Toka._ Les routes commencèrent à devenir meilleures, et on

trouvait de nouveau des bongolos en payant la taxe usitée.

_10 mars._ _Emanpoor_, petit endroit sur le sommet d’une chaîne de

collines. C’est ici que je trouvai le plus beau bongolo de toute la

route de Bénarès à Bombay.

_11 mars._ Nous traversâmes des contrées désertes, des collines et des

montagnes nues. Les arbres majestueux qu’on rencontrait de temps en

temps, avec des fontaines et des autels, avaient déjà disparu près

d’Aurang-Abad.

Vers midi, nous passâmes près de la ville très-animée d’_Ahmednugger_,

non loin de laquelle se trouve une grande station militaire anglaise.

_12 mars._ Le bongolo de _Serur_ était trop près, celui de Candapoor

trop éloigné; j’établis donc mon gîte dans un petit village, sous une

veranda.

_13 mars._ A Candapoor, il y a quelques jolis temples hindous et

plusieurs petits monuments mahométans. Dans le voisinage de Lony, il y a

aussi une grande station militaire anglaise. J’y trouvai un obélisque

élevé en mémoire d’une bataille que 1200 Anglais gagnèrent contre 20 000

indigènes.

_14 mars._ _Puna._ Dans cet endroit, j’eus une peine infinie à trouver

M. Brown, à qui j’avais été recommandée par M. Hamilton. Les Européens

demeurent partout en dehors des villes, la plupart à de très-grandes

distances les uns des autres, et ici pour mon malheur j’en rencontrai

plusieurs qui n’étaient pas des plus polis et qui ne daignèrent pas me

donner des renseignements. Quant à M. Brown, il m’accueillit aussi bien

que je pouvais le désirer.

La première chose qu’il me demanda fut s’il ne m’était arrivé aucun

accident fâcheux dans mon voyage. Il me raconta qu’il n’y avait pas

longtemps qu’un officier avait été dévalisé entre _Suppa_ et _Puna_, et

qu’on l’avait même assassiné, parce qu’il avait voulu se défendre.

«Mais, ajouta-t-il, ces cas sont excessivement rares.»

J’étais arrivée vers midi. Après le dîner, M. Brown me conduisit en

voiture à la ville qui appartient à la Compagnie des Indes. Elle compte

15 000 habitants et est située au confluent de la Mutta et de la Mulla,

au-dessus desquelles passent de beaux ponts. Les rues sont larges et

bien tenues; les maisons, comme celles d’Oudjein, ont des façades en

bois. Quelques-unes étaient toutes couvertes de peintures; elles

appartiennent pour la plupart à des faquirs, dont la ville fourmille.

C’était justement le mois que les Hindous regardent comme le plus

propice pour les mariages. Aussi rencontrâmes-nous dans les rues

plusieurs cortéges joyeux. Le fiancé est enveloppé d’un manteau de

pourpre, son turban, orné d’oripeaux brillants, de tresses, de rubans et

de houppes, ressemble de loin à une riche couronne; les rubans et les

houppes lui couvrent presque toute la figure. Il est à cheval; les

parents, les amis et les conviés l’entourent à pied. Arrivé devant la

maison de la fiancée, dont les portes et les fenêtres sont

hermétiquement fermées, il se met tranquillement et en silence sur le

seuil. C’est là que viennent aussi se ranger les parentes et les amies

de la fiancée, sans cependant beaucoup parler avec le fiancé ou avec les

autres hommes. La scène ne change pas avant la nuit. Alors le fiancé

s’éloigne sans rien dire avec ses amis; soudain un baili tout couvert

s’arrête devant la porte, les amies se glissent dans la maison, amènent

la fiancée entièrement voilée, la poussent dans le baili et le suivent

aux sons mélodieux du tam-tam. Le cortége de la fiancée ne se forme

qu’un quart d’heure après que le fiancé s’est mis en route. Les femmes

la conduisent dans la maison de son époux, mais elles la quittent

bientôt. La musique bruyante va toujours son train jusque fort avant

dans la nuit. Mais ce sont seulement les noces des classes pauvres qui

se font de cette manière.

De Puna à Pannwell (70 milles anglais), il y a une route de poste, et on

peut voyager en dock; mais de Pannwell à Bombay on voyage par eau. Je

m’en tins au baili, qui coûte moins cher, et M. Brown eut la

complaisance de m’en procurer un; il me donna même un domestique pour la

route.

Le 15 mars je continuai mon voyage, et j’arrivai le même jour à

_Woodgown_, petit village dont le bongolo, le plus sale que j’aie vu,

n’avait même pas de lit.

_16 mars._ _Cumpully._ Le paysage de Woodgown à Cumpully est le plus

beau que j’aie jamais admiré dans l’Inde. Ce qui me charma le plus, ce

fut une montagne qui se trouve à quelques milles de _Kundalla_. On est

au milieu d’une grande chaîne qui forme les groupes les plus variés; les

cimes s’entassent les unes sur les autres et se surpassent en beautés

fantastiques. Il y a ici d’énormes terrasses de pierres, des cônes

aplatis, des chapiteaux de pointes et de créneaux; là on croit voir des

ruines et des fortifications, ou une large voûte étendue sur un

majestueux édifice, ou bien une tour gigantesque en style gothique. La

montagne de _Funnel_, qui a la forme d’une cheminée, présente l’aspect

le plus étrange. De l’autre côté, on découvre une vaste plaine, et à son

extrémité la surface de la mer si longtemps désirée. Une grande partie

des montagnes est couverte de superbes et vertes forêts; je fus si

transportée de la richesse des beautés de la nature, que, pour la

première fois, je fus contente de mon attelage de bœufs cheminant avec

la plus grande lenteur.

Entre _Woodgown_ et _Kundalla_, on rencontre un petit endroit, _Karly_,

également renommé à cause de ses temples de rochers, éloignés de deux

milles. Je ne les visitai pas, car on m’avait assuré qu’ils n’étaient

pas moitié si intéressants que ceux d’_Adjunta_ et d’_Élora_.

Kundalla occupe le plateau d’une montagne. On y trouve plusieurs jolies

maisons de campagne où des familles européennes de la présidence de

Bombay viennent passer le temps des chaleurs.

Dans le pays de Dekan, ainsi que dans celui de Bombay, je trouvai les

indigènes moins beaux que dans le Bengale et dans l’Hindoustan. Leurs

traits étaient beaucoup plus communs, et annonçaient moins de bonté et

de franchise.

Depuis quelques jours, nous rencontrions encore de très-grands convois

de bœufs. Plusieurs des conducteurs menaient avec eux leurs familles.

Les femmes étaient toutes sales et toutes déguenillées, mais surchargées

de parures de toute espèce. Sur tout le corps pendaient des galons de

laine de couleur et des houppes; leurs bras étaient couverts de

bracelets de métal, d’or et de perles de verre; aux oreilles,

indépendamment des pendants, étaient attachées de grosses houppes de

laine, et les pieds étaient chargés de chaînes et d’anneaux pesants.

Ainsi parée et surchargée, la belle était assise sur le dos d’un bœuf ou

bien trottait à côté des bêtes.

_17 mars._ Depuis l’attaque du nègre brésilien, je n’avais pas éprouvé

une peur comparable à celle que je ressentis aujourd’hui. Dès le

commencement du voyage, mon voiturier m’avait semblé un peu singulier,

ou plutôt fou: tantôt il querellait ses bœufs, tantôt il les caressait,

tantôt il apostrophait les passants, tantôt il se tournait de mon côté

et me regardait fixement pendant quelques minutes. Mais, comme j’avais

un domestique qui marchait toujours à côté du baili, je n’y fis pas

grande attention. Ce matin mon domestique avait, à mon insu, pris les

devants pour aller à la station voisine. Je me trouvai donc seule avec

le voiturier détraqué sur une route passablement solitaire. Au bout de

quelque temps, il descendit de voiture et marcha derrière, tout contre

le baili. Les bailis ne sont couverts de nattes de paille que sur les

côtés, et restent ouverts devant et derrière. J’aurais donc pu voir ce

qu’il faisait, mais je ne voulus pas me retourner, pour ne pas lui

donner l’idée que je le croyais capable de quelque mauvaise intention.

Je ne tournais qu’insensiblement ma tête de côté pour pouvoir l’observer

un peu. Bientôt il revint sur le devant, prit sur le baili, à mon grand

effroi, la cognée que tout voiturier porte avec lui, et se remit de

nouveau à marcher par derrière. Je commençai alors à croire qu’il

méditait quelque mauvais coup; mais, comme je ne pouvais songer à lui

échapper, je ne devais pas faire voir la moindre crainte. Tout doucement

et sans rien dire j’attirai à moi mon manteau et je le roulai pour

garantir au moins ma tête, s’il brandissait par hasard contre moi sa

cognée.

Il me laissa quelque temps dans cette pénible position; puis il revint

prendre sa place et me regarda d’une manière effrayante. Enfin il

redescendit et recommença plusieurs fois le même jeu. Ce ne fut qu’au

bout d’une heure, qui me parut interminable, qu’il mit sa cognée de

côté, resta assis sur la voiture, et se contenta de me regarder de temps

en temps fixement. Une autre heure plus tard, nous arrivâmes à la

station, où je rejoignis mon domestique, à qui je défendis de me quitter

désormais.

Les villages que nous traversâmes aujourd’hui étaient des plus

misérables; les cabanes étaient composées de murs de jonc ou de roseau

recouverts de feuilles de palmier; il y en avait qui manquaient même de

façade. Ces villages sont généralement habités par des Mahrattes, tribu

assez puissante jadis dans l’Inde, et notamment dans la presqu’île en

deçà du Gange. Chassés au XVIII^{e} siècle par les Mogols et les

Hindous, les Mahrattes se réfugièrent dans les montagnes qui s’étendent

de Surate à Goa. La plus grande partie de ce peuple fut forcée de se

soumettre aux Anglais au XIX^{e} siècle. Parmi les princes mahrattes,

Scindiah passe pour être le seul qui maintient encore un peu son

indépendance. Les autres reçoivent des pensions.

Les Mahrattes sont sectateurs de Brahma. Ils ont une forte complexion.

Leur teint passe du noir sale au brun clair; les traits de leur

physionomie sont laids et rusés. Endurcis contre toutes les fatigues,

ils ne vivent pour ainsi dire que de riz et d’eau, et leur caractère

est, dit-on, cruel, astucieux et féroce. Avant d’aller au combat, ils

s’enivrent en buvant de l’opium, ou en fumant du chanvre sauvage en

guise de tabac.

L’après-midi, j’arrivai au petit endroit nommé _Pannwell_. Vers le soir

on s’embarque sur le fleuve Pannwell, on entre en mer, et on débarque

vers le matin à Bombay.

J’avais fait heureusement en sept semaines le long et pénible voyage de

Delhi à Pannwell. Si je réussis dans cette entreprise au delà de mes

espérances, je le dois en grande partie aux bontés des administrateurs

anglais, qui secondèrent de leur mieux une pauvre Allemande inconnue;

aussi leur générosité ne s’effacera jamais de ma mémoire. Je les en

remercie encore une fois du fond de mon cœur, et la meilleure preuve que

je puisse leur donner de ma reconnaissance, c’est de proclamer tout haut

combien il serait à désirer que mes compatriotes, les consuls et les

ambassadeurs d’Autriche, leur ressemblassent.

Je descendis à _Bombay_ dans la maison de campagne du consul de

Hambourg, M. Wattenbach. Je m’étais flattée de l’espoir que je

réclamerais son hospitalité pour peu de jours seulement et que je

pourrais continuer au plus tôt mon voyage, et profiter encore des

_moussons_[113] dans le trajet du golfe d’Arabie et du golfe Persique.

Mais les jours se changèrent en semaines; car la saison favorable était

déjà passée, et c’était chose fort difficile que de trouver alors une

occasion de m’embarquer.

M. Wattenbach me rendit le séjour de Bombay très-agréable; il me montra

même toutes les curiosités, et m’accompagna dans une excursion à

Éléphanta et à Salsette.

Bombay est situé dans une petite île extrêmement jolie, séparée du

continent par un tout petit bras de mer; sa superficie est de près de

cinq milles carrés, habités par 250 000 âmes. Bombay est le chef-lieu de

l’Inde occidentale, et, comme son port est le meilleur et le plus sûr de

toute cette côte, c’est le principal entrepôt des marchandises de

l’Inde, de la Malaisie, de la Perse, de l’Arabie et de l’Abyssinie. Pour

le commerce, Bombay ne le cède qu’à Calcutta; on y entend toutes les

langues du monde civilisé et on en voit les costumes et les diverses

mœurs.

C’est de la pointe de _Malabar_ qu’on a la plus belle vue de l’île et de

la ville de Bombay, comme aussi des îles voisines de Salsette,

d’Éléphanta, de Kolabeh, de Caranjah et du continent. Les grands

environs se composent surtout de basses collines couvertes de beaux

cocotiers et de dattiers; on voit aussi, dans la plaine qui entoure la

ville, beaucoup de ces bois dont on a fait des jardins en les séparant

par des murs. Les indigènes aiment à établir leurs habitations à l’ombre

touffue des arbres, tandis que les Européens cherchent au contraire

l’air et la lumière. Les villas de ces derniers sont jolies et commodes,

mais elles ne peuvent, ni pour la grandeur ni pour la magnificence, se

comparer à celles de Calcutta. La ville est située dans une plaine, le

long du rivage de la mer.

Il faut chercher la vie active et remuante des riches négociants

indigènes et européens dans la partie fortifiée, dans le fort, qui forme

un grand carré. Ici on trouve dans des magasins et des entrepôts

spacieux des marchandises de toutes les parties du monde. Les rues sont

jolies; la grande place, appelée _the Green_, est superbe. Parmi les

édifices, la halle de la ville, dont la grande salle n’a point de

pareille, l’église anglaise, le palais du gouverneur et la Monnaie, se

distinguent par leur architecture.

La ville ouverte et la ville noire[114] se rattachent au fort et sont

infiniment plus grandes. Dans la ville ouverte, les rues sont

très-régulières et très-larges; je n’ai rien vu de semblable dans aucune

autre ville de l’Inde, et on les arrose souvent. Beaucoup de maisons

étaient ornées de colonnes de bois artistement ciselées, de chapiteaux

et de galeries. La visite du bazar est très-curieuse, non pas à cause

des riches marchandises qui y sont étalées, comme le prétendent beaucoup

de voyageurs (car on n’en voit pas plus que dans d’autres bazars; on n’y

trouve même pas les belles boiseries en mosaïque dans lesquelles Bombay

excelle), mais à cause des types différents qui affluent ici plus que

partout ailleurs. Les trois quarts se composent, il est vrai, d’Hindous;

mais le reste offre un mélange varié de mahométans, de Perses,

d’adorateurs du feu, de Mahrattes, de Juifs, d’Arabes, de Bédouins, de

nègres, de descendants de Portugais, de quelques centaines d’Européens,

et même de quelques Chinois et Hottentots. Il faut quelque temps pour

distinguer ces diverses races au costume et à la physionomie.

De toutes les tribus fixées à Bombay, les plus riches sont les

adorateurs du feu, appelés aussi _Guèbres_ ou _Parsis_. Chassés de la

Perse, il y a environ douze cents ans, ils s’établirent le long de la

côte occidentale de l’Inde. Comme ils sont extrêmement laborieux et

industrieux, très-instruits et très-bienfaisants, on ne voit chez eux ni

pauvres ni mendiants, et tous semblent être à leur aise. Les belles

maisons habitées par les Européens appartiennent pour la plupart aux

Parsis; ce sont eux qui possèdent les plus vastes domaines. On les voit

se promener dans de superbes équipages, et ils sont entourés de nombreux

domestiques. Un des plus riches, Jamseitze Jeejebhoy, a fait construire

de ses propres deniers un bel hôpital en style gothique, où il

entretient des médecins européens et où il reçoit des malades de toutes

les religions. Nommé chevalier par le gouvernement anglais, cet homme

généreux est certainement le premier Hindou à qui l’on ait accordé une

telle distinction.

Puisque je parle des adorateurs du feu, je vais dire tout de suite tout

ce que je sais de ces hommes, pour l’avoir vu moi-même, ou pour l’avoir

entendu raconter par un des plus éclairés et des plus distingués, M.

Manuckjee-Cursetjée.

Les adorateurs du feu croient à un seul être suprême. Ils rendent un

culte aux quatre éléments, surtout au feu et au soleil, parce qu’ils se

les représentent comme émanations de l’être suprême. Ils tâchent

d’assister tous les matins au lever du soleil; il sortent des maisons,

souvent même de la ville, pour saluer cet astre de leurs prières.

Indépendamment des éléments, les vaches leur sont encore sacrées.

Peu de temps après mon arrivée, j’allai un matin me promener sur les

esplanades, dans l’intention d’y voir, suivant les relations que j’avais

lues, cette masse de Parsis (on n’en compte en tout que 6000 dans toute

l’île de Bombay) qui s’y assemblent pour attendre le premier rayon du

soleil, et qui, lors de son apparition, se prosternent comme à un signal

donné et poussent de grands cris de joie. Je vis bien plusieurs Parsis,

mais non pas en groupes; par-ci par-là, il y en avait qui se tenaient

isolés, lisaient des yeux dans un livre, ou bien récitaient tout bas

quelque prière. Ils n’arrivèrent pas non plus tous à la fois; il en vint

encore plusieurs à neuf heures.

Il en fut de même des cadavres qui, à ce qu’on m’avait dit, devaient

être livrés sur les toits aux bêtes de proie. Je n’en vis pas un seul. A

Calcutta, un M. V..., revenu depuis peu de Bombay, m’avait assuré en

avoir vu plusieurs. Je ne pouvais me figurer que le gouvernement

anglais autorisât une coutume aussi barbare et aussi contraire à la

salubrité publique; mais jusqu’à la preuve du contraire il fallut bien

ajouter foi à ce récit: aussi, quand j’eus fait la connaissance de M.

Manuckjee, la première question que je lui adressai fut pour lui

demander comment les Parsis enterraient leurs morts. Il me conduisit à

une colline en dehors de la ville, et me montra un mur de 8 mètres de

haut qui renfermait un espace d’environ 20 mètres de circonférence. Dans

cette enceinte, disait-il, on a élevé une grande bière partagée en trois

compartiments, et à côté, on a creusé une grande fosse. Les corps sont

placés sur la bière, les hommes dans le premier compartiment, les femmes

dans le second et les enfants dans le troisième. Attachés avec des liens

de fer ils sont, d’après les principes de leur religion, abandonnés à

l’action de l’air. Les oiseaux de proie, qui résident toujours par

grandes bandes dans ces endroits, se précipitent avidement sur les corps

et dévorent en peu de temps la chair et la peau; les ossements sont

recueillis et jetés dans la fosse. Quand elle est pleine, on abandonne

ce lieu de sépulture et on en établit un nouveau.

Quelques riches Parsis ont des sépultures particulières, au-dessus

desquelles ils font tendre des treillages de fil de fer, pour empêcher

les morts de leur famille d’être déchirés par les oiseaux de proie.

Personne, à l’exception des prêtres qui portent le corps dans les lieux

de sépulture, ne peut y pénétrer. On en ferme même la porte en toute

hâte; car y jeter seulement un regard serait déjà un crime. Les prêtres,

ou plutôt les porteurs, sont considérés comme si impurs, qu’exclus du

reste de la société, ils constituent une caste à part. Celui qui a le

malheur de toucher en passant un tel homme, est obligé de détruire

aussitôt ses habits et d’aller se baigner.

Les Parsis ne sont pas moins scrupuleux pour admettre les étrangers

dans leurs temples; à moins de partager leurs croyances, on ne peut les

visiter, ni même les examiner à l’extérieur. Ces temples, que je ne pus

voir ici qu’au dehors, sont très-petits, simples, et n’attirent pas

l’attention par une architecture particulière. La ronde galerie est

entourée d’un vestibule ceint d’un mur. On ne peut approcher que

jusqu’au passage qui conduit du mur au vestibule. Le plus beau temple de

Bombay est un édifice très-insignifiant[115]. A cette occasion, il me

faut encore contredire les voyageurs, qui font les plus pompeuses

descriptions des beaux temples des adorateurs du feu.

Selon l’assurance que m’en a donnée M. Manuckjee, le feu brûle dans une

espèce de vase de fer, dans un temple ou un appartement tout à fait vide

et dépourvu de tout ornement. Les Parsis prétendent que le feu qui brûle

dans le principal temple, et qui, à ce qu’ils disent, a servi à allumer

tous les autres, provient de celui que leur prophète Zoroastre a allumé

en Perse il y a quatre mille ans. Quand ils furent chassés de Perse, ils

emportèrent ce feu sacré: on ne l’entretient pas seulement à l’aide de

bois à brûler ordinaire; mais on y mêle aussi des bois précieux, tels

que le bois de sandal, le bois de rose et autres.

Les prêtres sont appelés _mages_; il y en a un assez grand nombre

d’attachés à chaque temple. Pour le costume, ils ne se distinguent des

autres Parsis que par un turban blanc. Il leur est permis de se marier.

Les femmes visitent ordinairement les temples à d’autres heures que les

hommes. Il ne leur est pas précisément défendu d’y aller avec eux; mais

elles ne le font jamais, et ne s’y rendent d’ailleurs que très-rarement.

Un pieux Parsi doit prier chaque jour quatre fois, et chaque fois

pendant une heure; mais pour cela il n’a pas besoin de visiter le

temple: il contemple le feu, la terre ou l’eau, ou bien il regarde en

l’air. Celui à qui quatre heures de prières chaque jour paraissent trop

longues s’entend avec les prêtres; ils sont bons et humains comme les

prêtres d’autres religions, et dispensent volontiers de ces graves

soucis les malades et les affligés, en échange de dons charitables.

Les Parsis aiment à faire leurs prières le matin en face du soleil,

qu’ils adorent surtout comme le feu le plus grand et le plus sacré. Le

culte du feu est poussé chez eux au point qu’ils n’exercent pas les

métiers dans lesquels le feu est indispensable, qu’ils ne font aucun

usage d’armes à feu, et qu’ils n’éteignent pas de lumière. Quant au feu

de la cuisine, ils le laissent s’éteindre tout seul. Bien des voyageurs

prétendent même qu’ils n’arrêtent pas les incendies. Mais il n’en est

pas ainsi; on m’assura que, dans un grand incendie qui éclata il y a

quelques années à Bombay, on avait vu plusieurs Parsis occupés à

éteindre le feu.

M. Manuckjee eut la bonté de m’inviter à venir chez lui pour que

j’apprisse à connaître la vie de famille des Parsis, et il m’introduisit

aussi chez plusieurs de ses amis.

Je trouvai les chambres disposées à l’européenne, munies de chaises, de

tables, de canapés, de lits, de tableaux, de glaces, etc. Le costume des

femmes différait peu de celui des riches Hindoues. Seulement il était

plus décent; car il ne se composait pas de mousseline transparente, mais

d’étoffes de soie; de plus, elles portaient des pantalons. Ces étoffes

de soie étaient richement brodées d’or, luxe qui s’étendait jusqu’aux

enfants de trois ans. Ceux qui étaient au-dessous de cet âge, ainsi que

les nouveau-nés, étaient enveloppés dans de simples étoffes de soie. Les

enfants portaient tous de petits bonnets brodés d’or et d’argent. Une

femme parse ne peut pas plus que la femme hindoue se passer de parures

d’or, de perles et de pierreries. Elles en portent déjà beaucoup chez

elles; mais dans les visites, dans les cérémonies et les solennités, la

parure d’une dame riche dépasse souvent la valeur de cent mille roupies.

Des enfants de sept à huit mois portent déjà des bagues et des bracelets

avec pierres fines ou perles.

Le costume des hommes consiste en un large pantalon, en une chemise et

un long cafetan. Leurs chemises et leurs pantalons sont souvent en soie

blanche, les cafetans en percale blanche. Le turban diffère beaucoup de

celui des mahométans: c’est un bonnet en coton de 25 à 30 centimètres de

haut, recouvert d’une étoffe de couleur ou de toile cirée.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 30 / 47 段