La soirée était avancée lorsque nous entrâmes, au milieu d’éclairs et de

coups de tonnerre, dans le petit village de _Burwai_, qui est situé sur

le _Nurbuda_. Il y avait, disait-on, un bongolo public dans l’endroit;

mais l’obscurité nous empêcha de le trouver, et je me contentai de

l’auvent d’une maison.

_25 février._ Ce matin il nous fallut passer le Nurbuda en canot; cette

opération, y compris les préparatifs, nous prit deux heures.

_26 février._ _Rostampoor._ Entre Simarola et Rostampoor, le pays est

stérile et très-peu peuplé. Nous faisions plusieurs coos sans voir le

plus petit village.

_27 février._ J’eus aujourd’hui le spectacle agréable d’une nature

brillante et de belles montagnes. Sur une hauteur isolée trônait le

vieux et respectable fort _Assergur_, d’où s’élevaient tristement deux

minarets à moitié dégradés. Vers le soir nous traversâmes beaucoup de

ruines; on y remarquait encore une belle mosquée dont le portique, les

minarets et les murs latéraux étaient debout. A ce monde de ruines

touchait la ville très-animée de _Berhampoor_, qui compte encore 60 000

habitants, mais qui autrefois était, dit-on, beaucoup plus peuplée.

Berhampoor est la résidence d’un aumil et d’un officier anglais chargé

de le surveiller. Pour arriver au bongolo de ce dernier, il nous fallut

traverser toute la ville, passer le fleuve _Taptai_, qui est assez

profond, gravir et descendre des montagnes par des chemins effrayants,

si bien que nous arrivâmes tard dans la nuit. Le capitaine Hennessi

était à souper avec sa famille: on me reçut avec une véritable

cordialité, et, quoique épuisée et violemment cahotée, je pris cependant

place au joyeux repas et m’entretins avec cette aimable famille jusqu’à

une heure très-avancée de la nuit.

_28 février._ Malheureusement il fallut me remettre en route aujourd’hui

dès midi. Entre _Berhampoor_ et _Itschapoor_ se trouvaient les

plantations les plus magnifiques et les plus variées; il y avait du blé,

du lin, du coton, des cannes à sucre, des pavots, des _dahls_[112],

etc.

Le soleil commençait déjà à devenir gênant (34° Réaumur); je me trouvais

continuellement en route depuis quatre heures du matin jusqu’à cinq ou

six heures du soir, et ce n’était que rarement qu’on faisait une petite

halte sous un arbre, près d’un cours d’eau. On ne pouvait pas songer à

voyager la nuit, car les déserts et les jungles s’étendaient souvent au

loin et étaient infestés de tigres, dont nous constatâmes la présence

dès le lendemain; en outre mes gens ne connaissaient pas le chemin.

L’étape d’aujourd’hui était une des plus longues; nous nous mîmes donc

en route à trois heures du matin. Le chemin passait par d’horribles

solitudes et de maigres jungles. Nous avions avancé quelque temps

tranquillement: tout à coup les chevaux s’arrêtèrent comme fixés au sol,

et se mirent à trembler: leur crainte se communiqua aussitôt aux gens,

qui s’écrièrent avec effroi: _Bach! bach!_ c’est-à-dire: «Tigre! tigre!»

Je leur ordonnai de crier, de faire du bruit pour écarter les animaux

féroces, s’il y en avait véritablement dans le voisinage; je fis

arracher et allumer de l’herbe des jungles, et entretenir constamment le

feu. Je n’entendis cependant aucun hurlement et, à part la frayeur des

animaux et de mes gens, je ne remarquai aucun autre signe du voisinage

redouté. Néanmoins nous attendîmes cette fois le lever du soleil avec

impatience, après quoi nous continuâmes notre route. Plus tard nous

apprîmes que dans cette contrée les tigres enlèvent presque chaque nuit

un bœuf, un cheval ou une chèvre. Une pauvre femme, qui s’était attardée

à ramasser l’herbe des jungles, avait, dit-on, été dévorée il y avait

peu de jours. Tous les villages étaient entourés de hauts remparts de

pierre et de terre: si c’était par crainte des bêtes féroces ou pour une

autre cause, c’est ce que je n’ai pas pu savoir avec certitude. Ces

villages fortifiés se succédaient jusqu’à Aurang-Abad, sur une étendue

de 150 milles.

_1_^{er} _mars_._Bodur_, village peu considérable; aussi, pendant le

long chemin d’_Indor_ à _Aurung-Abad_, il n’y a pas de bongolos avec

chambres, et on rencontre très-rarement un bongolo ouvert, consistant en

une pièce avec trois murs en bois, au-dessus desquels s’étend un toit. A

Bodur, nous trouvâmes un de ces derniers bongolos. Il était déjà occupé

par plusieurs soldats indiens, mais ils se serrèrent sans que nous le

leur eussions demandé et m’abandonnèrent la moitié de ce logement

aérien. Ils se tinrent toute la nuit tranquilles, et ne me causèrent pas

la moindre contrariété.

_2 mars._ _Furdapoor_, petit village au pied de belles montagnes. Comme

les pauvres bœufs commençaient à être fatigués du voyage, le voiturier

avait soin de les frictionner tous les soirs.

_3 mars._ _Adjunta._ Avant d’arriver à Adjunta, nous passâmes devant un

horrible défilé de montagnes, très-facile à défendre. Le chemin était

très-étroit et si mauvais que les pauvres bêtes pouvaient à peine

avancer avec la charrette vide. Au sommet du défilé, ce chemin étroit

était barré par une grande porte du fort, alors ouverte parce qu’on

était en paix. Des deux côtés les abîmes et les hauteurs étaient rendus

inaccessibles par de grandes et fortes murailles.

Les vues devenaient à chaque pas plus ravissantes: c’étaient, de chaque

côté, des vallées et des gorges romantiques, des blocs et des pans de

rocher pittoresques; d’immenses vallées se dessinaient derrière les

montagnes, tandis que sur le devant les regards s’étendaient librement à

travers une vaste plaine, à l’entrée de laquelle était le fort Adjunta.

Nous y arrivâmes à huit heures du matin.

A Adjunta résidait le capitaine Gill, pour qui j’avais des lettres de

recommandation de M. Hamilton. Quand, après plusieurs salutations, je

lui témoignai le désir de visiter les célèbres temples de rochers

d’Adjunta, il m’exprima le regret de ne pas avoir reçu une lettre de moi

vingt-quatre heures plus tôt: «Cela m’aurait, dit-il, épargné quelques

milles, puisque les temples étaient plus près de _Furdapoor_ que

d’Adjunta.» Que faire? Je tenais absolument à voir ces temples. N’ayant

que peu de temps à perdre, je me décidai aussitôt à retourner sur mes

pas. Je ne pris que peu de nourriture, et, montant un cheval de l’écurie

du capitaine, je franchis dans une bonne heure le défilé des montagnes.

La route qui mène aux temples passe à droite par des vallées sauvages et

désertes, dont le silence de mort n’est troublé ni par le chant d’un

oiseau, ni par le souffle d’un être animé. Cette profonde solitude

contribua puissamment à augmenter l’attente des merveilles que je me

promettais.

Les temples, au nombre de vingt-sept, sont taillés dans des pans de

rochers élevés à pic, à moitié circulaires. Le long de quelques murs de

rochers s’élèvent deux étages ou temples l’un sur l’autre; on y arrive

par des marches pratiquées dans le roc, mais qui sont si étroites et si

dégradées que souvent on sait à peine où poser le pied. Au-dessous de

soi on aperçoit de profonds abîmes, dans lesquels vient s’engloutir un

torrent rapide. Au-dessus on voit encore les flancs des rochers

glissants s’élever de plus de 100 mètres. La plupart des temples forment

des carrés, à l’intérieur desquels on arrive par des arcades et de beaux

portails, qui, appuyés sur des colonnes, semblent porter des montagnes

massives de rochers. Ces temples s’appellent _vihara_. Dans les plus

grands je comptai 28 colonnes, et 8 dans les plus petits. D’un côté,

souvent des deux côtés des murs des temples, il y a des cellules sombres

et petites, où demeuraient sans doute les prêtres. Au fond, dans une

grande cellule élevée, se trouve le sanctuaire. On y voit des figures

gigantesques dans toutes les postures; quelques-unes ont plus de 6

mètres de haut et touchent presque au plafond, qui peut avoir à peu près

8 mètres d’élévation. Les murs des temples et des verandas sont couverts

de divinités et de statues de bons et de mauvais génies. Dans un de ces

temples, on a représenté toute une guerre de géants. Les figures sont

toutes plus grandes que nature, et ces statues, ainsi que les colonnes,

les verandas et les portails, tout est taillé dans le roc. Les

sculptures et les bas-reliefs qui ornent à profusion les colonnes, les

chapiteaux, les frises, les portes, et même les plafonds, sont du goût

le plus pur et d’une beauté extraordinaire; on ne peut rien voir de plus

admirable. La variété des dessins et des sujets est inépuisable. Il

paraît incroyable que des hommes aient pu produire ces chefs-d’œuvre et

en même temps ces constructions gigantesques. Aussi les brahmanes les

attribuent à des êtres surnaturels, et prétendent que l’époque de leur

création ne peut être indiquée.

Sur les murs, sur les plafonds et sur les colonnes, on trouve aussi des

restes de peintures, dont les couleurs sont encore plus brillantes et

plus fraîches que celles de beaucoup de productions modernes.

Les temples de la seconde espèce ont une forme ovale et de hauts

portails majestueux qui conduisent dans l’intérieur; ils s’appellent

_chaitya_. Le plus grand de ces temples a de chaque côté une rangée de

19 colonnes; le plus petit en compte 8. Ici on ne trouve point de

verandas, point de cellules de prêtres, et pas de sanctuaires. On voit

seulement à l’extrémité du temple un haut monument qui se termine en

coupole. Sur un de ces monuments, le dieu Bouddha est taillé debout. Sur

les murs des grands temples on a sculpté dans le roc des figures

colossales, parmi lesquelles se trouve un Bouddha endormi de 7 mètres de

longueur.

Après avoir passé des heures entières à grimper et à pénétrer partout,

et après avoir examiné chaque temple en détail, on me ramena dans l’un

d’eux, et tout à coup une petite table, richement chargée de mets et de

boissons, m’invita à réparer mes forces. Le capitaine Gill avait eu la

complaisance d’envoyer dans ce désert tout ce qui constitue un excellent

tiffen, sans oublier une table et des chaises. Ainsi rafraîchie et

fortifiée, je ne trouvai pas le retour pénible.

La maison habitée par le capitaine Gill, à Adjunta, occupe une position

remarquable: un petit jardin riant, orné de fleurs et de berceaux,

entoure le devant que domine une belle plaine, tandis que le derrière

est sur le bord d’un abîme vraiment effroyable, le regard, pris de

vertige, se perd dans les flancs de rochers escarpés, dans des gorges et

des crevasses béantes.

Quand le capitaine Gill apprit que je me proposais de visiter le célèbre

fort Dowlutabad, il me dit que personne n’y entrait sans une permission

du commandant d’Aurang-Abad. Mais, pour m’épargner le détour (le fort se

trouve avant Aurang-Abad), il me proposa d’y dépêcher aussitôt un

courrier, et de me faire porter une carte d’entrée à _Elora_. Le

courrier eut à faire un chemin de 140 milles; 70 pour aller et autant

pour revenir. Je trouvai toutes ces complaisances d’autant plus

gracieuses, qu’elles étaient adressées par des Anglais à une Allemande

qui n’avait pas de position élevée dans le monde.

_4 mars._ A quatre heures du matin, le bon capitaine me tint encore

compagnie tandis que je prenais mon café; une demi-heure plus tard

j’étais dans mon baili, et le même jour je me rendis au petit village de

_Bongeloda_.

_5 mars._ _Roja_, une des plus anciennes villes de l’Inde, offre un

sombre et triste aspect. Les maisons sont d’un étage et construites en

grosses pierres de taille, mais entièrement noircies par le temps; les

fenêtres et les portes sont rares, et pratiquées d’une manière

irrégulière.

En dehors de la petite ville, il y a un joli bongolo avec deux chambres;

mais, comme j’appris qu’il était occupé par des Européens, je ne m’y

rendis pas, et je préférai établir mon gîte de nuit sous l’auvent d’une

maison.

Depuis Adjunta jusqu’à Roja, la contrée est unie et plate; on y remarque

de belles plantations, entre des bruyères brûlées et des jungles. Près

de _Pulmary_, le pays était parfaitement cultivé.

_6 mars._ De grand matin je montai à cheval pour visiter les temples non

moins célèbres d’Elora (à 2 milles de Roja). Mais, comme dit le proverbe

si souvent vérifié: «L’homme propose et Dieu dispose;» au lieu des

temples, je vis une chasse au tigre.

A peine avais-je dépassé la porte de la ville, que je vis arriver du

bongolo plusieurs Européens assis sur des éléphants. Nous nous arrêtâmes

de part et d’autre, et la conversation s’étant engagée, je sus que ces

messieurs étaient à la poursuite d’un tigre dont on leur avait désigné

le repaire. Je fus invitée à prendre part à cette chasse, si elle ne

m’effrayait pas trop. Cette invitation me fit beaucoup de plaisir, et je

me trouvai bientôt placée sur un des éléphants, dans une grande boîte

haute de 60 centimètres, où se trouvaient déjà deux messieurs et un

indigène. L’office de celui-ci était de charger les armes. On me

présenta un grand couteau pour me défendre, dans le cas où la bête

féroce bondirait trop haut et atteindrait le bord de la boîte.

Ainsi armés, nous nous dirigeâmes vers la chaîne de collines; au bout de

quelques heures, nous approchions du repaire redoutable, quand soudain

notre domestique cria tout bas: _Bach! bach!_ et montra du doigt un

buisson voisin. Des yeux ardents brillaient dans le taillis; mais à

peine les eus-je aperçus que déjà j’entendis plusieurs détonations.

Bientôt la bête, frappée par plusieurs balles, se précipita sur nous

pleine de rage. Elle fit de si épouvantables bonds que je me figurais à

tout instant qu’elle allait atteindre la boîte et choisir parmi nous une

victime.

Le spectacle était horrible à voir, et ma crainte augmenta encore quand

j’aperçus un autre tigre. Je me montrai cependant si courageuse,

qu’aucun de ces messieurs ne se douta le moins du monde de ce qui se

passait en moi. Les coups de feu se succédèrent sans interruption; les

éléphants défendirent très-habilement leurs trompes en les levant en

l’air ou en les repliant. Après une lutte ardente d’une demi-heure, nous

restâmes vainqueurs, et les tigres tués furent triomphalement dépouillés

de leurs belles peaux. Les messieurs eurent la bonté de m’en offrir une,

mais je ne l’acceptai pas, ne pouvant pas différer mon voyage jusqu’à ce

qu’elle fût mise en état, c’est-à-dire suffisamment séchée; on loua mon

intrépidité et on ajouta qu’une telle chasse était dangereuse quand

l’éléphant n’était pas complétement bien dressé: il fallait qu’il n’eût

pas la moindre peur du tigre et qu’il ne bougeât pas même de place, car

s’il s’enfuyait, on était lancé hors de la boîte par les branches et les

rameaux des arbres, ou bien on y restait suspendu, et, dans ce cas, on

devenait infailliblement la proie de la bête féroce.

Il était trop tard pour faire la visite des temples. Mais j’y allai dès

le lendemain.

Les temples d’Elora sont situés sur un sol laminaire qui se rencontre

très-fréquemment dans l’Inde. Le principal temple, _Kylas_, est le plus

remarquable de tous les édifices de ce genre taillés en pierre; il

surpasse en grandeur et en beauté les meilleurs ouvrages de l’Inde; on

prétend qu’il dispute la palme aux plus merveilleuses constructions de

l’ancienne Égypte.

Le Kylas est un temple coniforme de 40 mètres de haut et de 200 mètres

de circonférence. Pour construire ce chef-d’œuvre, on détacha du rocher

un bloc colossal, et on le sépara de la masse par une galerie de 80

mètres de long et de 33 mètres de large. L’intérieur du temple se

compose d’une voûte principale (longue de 22 mètres et large de plus de

18 mètres) et de quelques voûtes secondaires, toutes garnies de

sculptures et d’idoles colossales. Mais la vraie magnificence consiste

dans les riches et belles sculptures du dehors, dans les arabesques

travaillées artistement et dans les flèches, les créneaux et les niches

taillés dans la tour. Ce temple repose sur le dos d’éléphants et de

tigres innombrables, placés à côté l’un de l’autre dans l’attitude du

repos. Devant la principale montée, à laquelle conduisent plusieurs

escaliers, se trouvent deux éléphants de grandeur plus que naturelle.

Tout, comme nous l’avons déjà dit, est taillé d’un seul morceau. Le pan

de rocher dont on a détaché ce bloc gigantesque l’entoure de trois côtés

à une distance de 33 mètres et forme d’immenses parois perpendiculaires,

dans lesquelles on a taillé, comme à Adjunta, d’énormes colonnades, de

grands et de petits temples élevés d’un à trois étages les uns sur les

autres. Le principal temple (un _vichara_) s’appelle Rameswur, et

surpasse encore un peu en grandeur le vichara d’Adjunta: sa largeur est

de 33 mètres, sa profondeur de 34 mètres, et sa hauteur jusqu’au plafond

est de 8 mètres; porté par 48 colonnes et 22 pilastres, il est surchargé

de sculptures, de bas-reliefs et de dieux gigantesques, parmi lesquels

le principal groupe représente les noces du dieu Rama et de la déesse

Seeta. Un second vichara, presque aussi beau, s’appelle Laoka. Sa

principale figure est celle de Chiva.

Non loin de là, dans d’autres rochers sont encore beaucoup de temples;

mais ils sont beaucoup plus simples, leurs portails peu remarquables,

leurs colonnes unies: ils ne peuvent pas être comparés à ceux d’Adjunta.

Ces travaux auraient été impossibles, si le rocher était formé de granit

ou de pierre primitive; mais malheureusement je ne pus pas déterminer la

nature de la pierre; j’examinai seulement les morceaux dégagés çà et là:

ils se brisaient très-facilement. L’admiration qu’inspirent ces œuvres

gigantesques n’en est pas moins vive, et on les considérera toujours

comme des monuments incomparables de l’habileté de l’homme.

Malheureusement le temple Kylas a déjà été un peu maltraité par le

temps et les intempéries des saisons. Il est fâcheux que ce monument, le

seul de son espèce, soit condamné à tomber peu à peu en ruines.

Vers les onze heures du matin, j’étais de retour à Roja, et je continuai

aussitôt mon voyage au célèbre fort Dowlutabad; mon billet d’entrée

m’était en effet parvenu à Roja.

La distance n’est que de 4 coos; mais on a à franchir, par d’horribles

routes, un défilé pareil à celui d’Adjunta. Le fort, un des plus anciens

et des mieux défendus de l’Inde, est regardé comme une des plus grandes

curiosités en son genre, non-seulement du pays de Dekan, mais de toute

l’Inde. Il présente un aspect surprenant et est situé sur un cône de

rocher élevé de 200 mètres, qui, à la suite d’une révolution de la

nature, semble avoir été séparé des autres montagnes; il s’élève isolé

au milieu d’une belle plaine.

L’étendue de ce rocher est d’environ un mille. Il est escarpé de tous

côtés jusqu’à une hauteur de plus de 43 mètres, et 10 mètres descendent

aussi perpendiculairement au fond du fossé d’eau qui l’environne, ce qui

lui donne plus de 53 mètres d’escarpement, et le rend par conséquent

inaccessible; on n’y gravit par aucun sentier. J’étais donc extrêmement

curieuse de savoir comment nous arriverions au sommet. Tout à coup il

s’ouvrit dans le rocher même une porte de fer tout à fait basse, que

l’on n’aperçoit qu’en temps de paix, puisqu’on peut faire monter l’eau

du fossé à plus de 30 centimètres au-dessus de cette porte. On alluma

des torches, et on me mena avec précaution par des corridors bas et

étroits qui décrivaient des courbes infinies; les entrailles du rocher,

même dans ces corridors, se trouvaient fermées dans beaucoup d’endroits

par des portes de fer massives. Ce ne fut qu’après avoir gravi à

l’intérieur presque tout l’escarpement, que nous revîmes le jour; des

sentiers et des degrés étroits, défendus par de forts ouvrages,

conduisaient de là jusqu’au point le plus élevé. Le sommet, qui a 47

mètres de diamètre, est assez plat; il est entièrement miné, et disposé

de manière à ce qu’en le remplissant de feu on puisse le rendre

incandescent. On avait braqué sur le point culminant un canon ayant près

de 8 mètres de long.

Au pied de ce fort s’étendent des ruines nombreuses qui proviennent,

dit-on, d’une ville très-considérable. Il n’en reste plus aujourd’hui

que trois ou quatre enceintes de murs qu’il faut passer pour arriver

jusqu’à la pointe du rocher lui-même.

Dans la même plaine, mais déjà près de la chaîne de montagnes, s’élève,

sur une montagne isolée, un fort infiniment plus grand, mais bien moins

défendu que Dowlutabad.

Tous ces forts et tous ces travaux de défense datent, comme je l’appris

ici, des temps anciens, où l’Hindoustan appartenait à de nombreux

princes qui étaient continuellement en guerre. Les habitants des villes

et des villages ne sortaient qu’armés et après avoir posté des

sentinelles pour se garantir contre des surprises subites; la nuit, ils

ramenaient leurs troupeaux dans l’intérieur des murs, et vivaient

toujours sur le pied de guerre. A la suite de ces luttes éternelles, il

se forma aussi des hordes de brigands à cheval, de dix à douze mille

hommes qui n’affamaient que trop souvent les habitants des petites

villes, les soumettaient et détruisaient entièrement leurs semailles.

Pour s’affranchir du joug de ces barbares, les villes étaient réduites à

conclure des traités avec eux, et à se racheter au moyen de tributs

annuels.

Depuis que les Anglais ont fait la conquête de l’Inde, la tranquillité

et la paix sont rétablies partout; les remparts sont démantelés et ne

sont plus réparés; les habitants sortent encore souvent armés, mais

plutôt par habitude que par nécessité.

De Dowlutabad, j’avais 4 coos pour aller à Aurang-Abad. J’étais déjà, il

est vrai, très-fatiguée; car j’avais visité les temples, fait 5 coos par

le défilé de la montagne, et j’étais montée au fort pendant la plus

grande chaleur; mais je me consolai avec la perspective de la nuit que

je passerais, non pas dans une veranda ouverte, mais dans une maison

bien close et dans un bon lit. Je m’assis dans mon baili, en

recommandant au voiturier de presser le plus possible la marche lente et

pesante de ses bœufs.

[Illustration]

CHAPITRE XV.

Aurang-Abad.--Puna.--Les mariages aux Indes orientales.--Le

voiturier fou.--Bombay.--Les Parsis adorateurs du feu.--Funérailles

des Indiens.--L’île Éléphanta.--L’île Salsette.

Le 7 mars, à une heure bien avancée de la soirée, j’arrivai à

Aurang-Abad. Le capitaine Steward, qui habitait en dehors de la ville,

m’accueillit avec autant d’amabilité que ses prédécesseurs.

_8 mars._ Le capitaine Steward et sa femme m’accompagnèrent à la ville

pour me montrer les curiosités, qui se composent d’un monument et d’un

étang sacré. Aurang-Abad, capitale du Dekan, compte 60 000 habitants, et

est en partie en ruines.

Le monument, situé à très-peu de distance de la ville, a été fondé il y

a plus de deux siècles par le sultan Aurung-zeb-Alemgir, en mémoire de

sa fille. On l’appelle le _petit Tadsch_; il est sans doute beau, mais

il ne mérite nullement d’être comparé avec le grand Tadsch d’Agra.

Il se compose d’une mosquée, d’une haute coupole et de quatre minarets.

Au dehors, l’édifice est revêtu en bas, sur tout le tour, d’une bordure

de marbre blanc d’un mètre et demi de haut. Le reste est couvert d’un

ciment fin et blanc dans lequel on a sculpté de jolies fleurs et des

arabesques. Les portes d’entrée sont recouvertes de métal sur lequel on

a également gravé à l’eau-forte des arabesques et des fleurs.

Malheureusement le monument est déjà très-endommagé, et un des minarets

est à moitié enseveli dans les décombres.

Dans la mosquée, on voit un simple sarcophage, entouré d’une petite

balustrade à jour en marbre. Tous deux n’ont de commun avec celui du

grand Tadsch que le marbre blanc; mais pour la richesse et le travail

ils lui sont tellement inférieurs, que je ne pus m’expliquer comment il

avait pu venir à l’idée de qui que ce soit de faire une aussi incroyable

comparaison.

Près de la mosquée il y a un joli portique de marbre, et tout autour un

jardin mal entretenu.

Le roi actuel voulait faire enlever le marbre de ce monument pour

l’employer à une construction dans laquelle reposeraient un jour ses

dépouilles! Il en demanda la permission au gouvernement anglais. Il lui

fut répondu qu’on ne s’y opposait pas, mais qu’il devait songer, d’un

autre côté, que, s’il respectait si peu les monuments de ses ancêtres,

le sien pourrait bien avoir le même sort. Cette réponse l’engagea à

renoncer à son projet.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 29 / 47 段