Le voyage à dos de chameau est toujours désagréable et fatigant, et les

secousses de l’animal causent à beaucoup de voyageurs la même

indisposition que les roulis d’un vaisseau; mais, aux Indes, il devient

presque insupportable, tant on sait mal s’arranger. Chaque chameau a son

conducteur qui est assis sur le devant et occupe la bonne place, tandis

que le voyageur trouve à peine un petit coin sur la croupe.

Le docteur Rolland me conseilla de me résigner pour le moment à mon

sort: le lendemain, je trouverais le capitaine Burdon qui me procurerait

facilement un transport plus commode. Je suivis son conseil; je fis

porter mon paquet et je montai avec résignation sur mon chameau.

Nous traversâmes de vastes plaines où l’on remarquait principalement des

plantations de lin considérables; nous longeâmes un bel étang près

duquel était situé un joli palais, et nous atteignîmes vers le soir le

village de _Moasa_, où nous passâmes la nuit.

Dans les pays placés sous l’autorité des princes indigènes, il n’y a ni

postes, ni routes; mais dans toutes les villes, dans tous les villages

sont établis des hommes chargés de montrer le chemin aux voyageurs et de

porter leurs effets; on leur donne pour cela une bagatelle. Les

personnes accompagnées d’une garde ou d’un tscherprasso du roi ou du

gouverneur (_aunil_) ne payent rien. Les autres donnent de 1 à 4 bais

par tête, suivant la distance.

A mon arrivée à Moasa, tout le monde accourut pour me servir: je

voyageais avec les gens du roi; et dans cette contrée, une figure

d’Européenne devenait déjà une rareté. On m’apporta du bois, du lait et

des œufs. Ma table était partout servie avec la même frugalité; j’étais

heureuse quand j’avais du riz cuit dans du lait ou quelques œufs: pour

l’ordinaire, je n’avais que du riz, de l’eau et du sel. Un vase de cuir

pour l’eau, une petite poële, une poignée de sel et un peu de riz et de

pain était tout ce que j’emportais avec moi.

_15 février._ J’arrivai tard dans la soirée à _Nurankura_, petit endroit

entouré de basses montagnes. Je trouvai là les tentes du capitaine

Burdon, une servante et un domestique. Comme j’étais extrêmement

fatiguée, je me retirai aussitôt dans une des tentes pour me livrer au

repos. A peine m’étais-je étendue sur un divan, que la servante entra,

et, sans me demander si j’y consentais, se mit à me frictionner dans

tous les sens. Je voulais l’en empêcher, mais elle m’expliqua que quand

on était aussi fatiguée, c’était une très-bonne chose, me pressa

fortement le corps de haut en bas pendant un quart d’heure, et le

résultat fut véritablement très-favorable: je me trouvai très-allégée,

très-fortifiée; ces frictions sont en grand usage aux Indes, comme dans

tout l’Orient, surtout après le bain. Les Européens se soumettent

volontiers aussi à cette opération.

La servante m’expliqua, moitié par signes, moitié par paroles, qu’on

m’avait déjà attendue le matin, et qu’on m’avait préparé un palanquin

dans lequel je pourrais dormir aussi bien que sous la tente. J’y

consentis, et je repris mon voyage à onze heures de la nuit. Je

n’ignorais pas que la contrée était infestée de tigres, mais plusieurs

porteurs de torches nous accompagnaient et les tigres sont ennemis jurés

du feu: je pouvais donc reprendre tranquillement mon sommeil interrompu.

A trois heures du matin on me fit arrêter auprès d’une seconde tente

préparée pour me recevoir, et où je trouvai toutes les commodités.

_16 février._ Ce matin, je fis la connaissance de l’aimable famille

Burdon. Les deux époux vivent au milieu de sept enfants qu’ils élèvent

en grande partie eux-mêmes, heureux et contents, quoique réduits à peu

près à eux seuls, puisque, excepté le docteur Rolland, aucun Européen

n’habite Kottah. Ils ne reçoivent que très-rarement la visite

d’officiers en passage, et depuis quatre ans, j’étais la première

Européenne que Mme Burdon voyait.

Je passai très-agréablement la journée au milieu de cette famille. Je ne

fus pas peu étonnée de retrouver ici tout le confortable que peuvent

seules offrir les maisons les mieux ordonnées; et, à cette occasion, je

vais raconter en quelques mots la manière dont les officiers et les

employés anglais voyagent dans les Indes.

Avant tout, ils ont des tentes assez grandes pour contenir de deux à

quatre chambres; j’en vis qui valaient plus de 800 roupies. Ils

emportent les meubles qu’ils peuvent y mettre, depuis le tapis de pied

jusqu’à l’élégant divan, et presque tous les instruments de cuisine et

de ménage. Ils ont en outre un nombre infini de domestiques, dont

chacun a son emploi qu’il connaît parfaitement.

A trois heures du matin, après avoir passé la nuit dans leur lit, les

maîtres s’étendent ou s’asseoient sur leur palanquin, ou montent à

cheval pour descendre au bout de quatre ou cinq heures (ils ne font

jamais plus de quatre coos par jour) dans une tente toute dressée, où

ils prennent le déjeuner fumant. Ils retrouvent là toutes les commodités

de leur intérieur, se livrent à leurs occupations ordinaires, font leurs

repas accoutumés, sont en un mot, tout à fait chez eux.

Le cuisinier se met toujours en route la nuit. Dès qu’on a quitté les

tentes, on les ploie, on les emporte promptement et on les dresse avec

la même rapidité; car on ne manque ni de mains ni de bêtes de somme.

Dans les pays les plus civilisés de l’Europe, on ne voyage pas avec

autant de luxe et de commodité qu’aux Indes.

Le soir, il me fallut encore partir. Le bon M. Burdon voulait me donner

son palanquin avec ses porteurs jusqu’à Indor; mais les malheureux me

faisaient trop pitié. J’affirmai donc que je ne trouvais pas le voyage

sur des chameaux désagréable, que je le préférais même au palanquin à

cause de la vue. Je pris cependant pour mon petit coffre un troisième

chameau, et je laissai ici les cipayes.

Nous fîmes ce soir encore 4 coos jusqu’à la petite ville de _Patan_.

_17 février._ Ce matin seulement je vis que Patan était situé sur une

chaîne de collines pittoresques et offrait quelques temples assez beaux,

avec des portiques ouverts où se trouvaient des statues de pierre, de

grandeur naturelle. Les arabesques et les figures des statues étaient en

relief et bien faites. Dans les vallées que nous traversâmes, il y avait

beaucoup de pierres, comme du basalte et du quartz magnifiquement

cristallisés.

Vers le soir, nous atteignîmes _Batschbachar_, petite ville misérable.

_18 février._ _Runitscha_ est un peu plus grand et un peu plus beau. Il

me fallut établir mon gîte au milieu du bazar, sous une veranda ouverte:

il n’y a pas de serais sur cette route. La moitié de la population de la

ville se rassembla aussitôt autour de moi et examina avec une grande

attention tout ce que je faisais. Je leur donnai l’occasion d’étudier

l’aspect d’une Européenne en colère, car j’étais très-irritée contre mes

gens et je les tançais vertement, malgré mon peu de connaissance de la

langue. En effet, ils laissaient les chameaux aller si lentement, que,

bien que nous fussions en marche depuis le grand matin jusqu’à une heure

assez avancée de la soirée, nous ne faisions pas plus de dix à onze

coos, comme une voiture de bœufs. Je leur dis que cela ne devait plus

arriver, et du reste cela n’arriva plus. Je dois à cette occasion

contredire tous ceux qui prétendent que le chameau fait en moyenne

quarante coos par jour, et que, même quand il va lentement, ses pas sont

aussi écartés. J’observe tout très-exactement et je juge ensuite d’après

mon expérience sans me laisser induire en erreur par mes lectures. Avant

d’entreprendre un voyage, je note non-seulement les grandes distances,

mais aussi l’éloignement des points intermédiaires; je combine, à l’aide

d’amis expérimentés, mon plan de route de station en station, et je suis

ainsi en état de tenir tête à mon guide, qui ne peut plus me dire que

nous avons parcouru, par exemple, vingt ou trente coos, quand nous n’en

avons fait que la moitié. Je pus observer en outre, dans le trajet de

Delhi à Kottah, que je fis dans une voiture à bœufs, le train de

plusieurs chameaux avec lesquels je me rencontrais tous les soirs aux

mêmes stations. Il est vrai que j’avais des bœufs excellents et que les

chameaux étaient très-ordinaires. Mais je ne fis cependant pas dans ce

voyage-ci, avec de bons chameaux, plus de quinze ou seize coos par

jour, et depuis quatre heures du matin jusqu’à six heures du soir, sauf

deux heures de sieste, j’étais continuellement en marche. Un chameau qui

fait en un jour quarante coos est une exception, et il aurait de la

peine à recommencer le second et le troisième jour.

_19 février._ Ranera, endroit peu considérable.

L’on m’assigna ici une étable de vaches comme chambre à coucher. Elle

était très-bien tenue: néanmoins je préférai dormir en plein air devant

l’écurie.

Jusqu’à une heure avancée de la nuit, il y eut beaucoup d’animation dans

l’endroit: des convois d’hommes, surtout de femmes et d’enfants,

s’avançaient au son du tam-tam, qu’ils accompagnaient d’un chant

désagréable et plaintif. Ils allaient ainsi à un arbre quelconque, sous

lequel était élevée une statue de leur divinité.

Nous eûmes beaucoup de basses chaînes de collines à gravir. Le sol non

cultivé était partout brûlé par les ardeurs du soleil[108]: en revanche,

les plantations de pavots, de lin, de céréales, de coton, brillaient

d’une manière luxuriante. Partout des rigoles étaient pratiquées dans

les champs, et les paysans étaient occupés avec leurs attelages de bœufs

à tirer de l’eau des puits et des rivières. Je ne vis pas de femmes

occupées à ces travaux. J’eus occasion dans mes nombreux voyages de

remarquer que le sort des femmes de la classe pauvre aux Indes, en

Orient, et chez la plupart des peuples sauvages, n’est pas aussi dur

qu’on le croit ordinairement. Les hommes font tous les gros travaux et

mettent même la main à ceux des femmes. Ainsi, par exemple, dans les

villes habitées par les Européens, ce sont les hommes qui lavent et

repassent le linge: la femme ne peut prendre que très-rarement part aux

travaux publics; elle porte le bois, l’eau, et jamais de fardeau pesant,

si ce n’est pour sa maison à elle. On voit bien des femmes dans les

champs à l’époque de la moisson, mais là encore elles ne s’occupent que

de l’ouvrage le plus facile. Si l’on rencontre des convois où il y ait

des bœufs ou des chevaux, les femmes et les enfants sont assis dessus;

les hommes marchent à côté, et souvent encore ils sont chargés de

fardeaux. S’il n’y a pas de bêtes de somme dans le convoi, ce sont eux

qui portent les enfants et les fardeaux. Je ne vis jamais non plus

d’homme maltraiter sa femme ou son enfant. Je souhaiterais de grand cœur

que les femmes de la classe pauvre dans nos pays fussent seulement

traitées par leurs maris moitié aussi doucement que dans tous les autres

pays du monde.

_20 février._ Oudjein sur la Serpa, une des villes de l’Inde les plus

anciennes et les mieux bâties, est la capitale du royaume de _Sindhia_,

et a une population de plus de 100 000 âmes.

La construction de cette ville est tout à fait particulière: les façades

des maisons, qui sont à un étage, sont en bois et percées dans le haut

de grandes fenêtres régulières, fermées, au lieu de vitres, par des

solives. Les appartements sont tous très-hauts et très-aérés. Du sol au

toit il n’y a aucun plancher intermédiaire. Les parois extérieures et

les poutres de la maison sont peintes avec de la couleur à l’huile brun

foncé; cette ville a l’air sombre au delà de toute idée.

Deux maisons se distinguaient des autres par leur grandeur et la beauté

non commune de leurs sculptures en bois. Elles avaient deux étages et

étaient ornées avec beaucoup de goût de galeries, de statues, de frises,

de niches et autres choses semblables. Autant que je pus le comprendre

par les réponses que l’on fit à mes questions et par le nombre des

domestiques et des soldats qui se pressaient autour de ces édifices,

c’étaient les palais de l’aumil et de la reine veuve Madhadji-Sindhia.

Nous traversâmes toute la ville: les rues étaient larges, les bazars

très-vastes et tellement remplis, qu’il nous fallait souvent nous

arrêter; c’était absolument un grand marché. Jamais je ne vis aux Indes,

dans les circonstances de ce genre, dans les grandes fêtes et dans les

grandes réunions de peuple, d’hommes ivres, quoiqu’il n’y manque pas de

boissons enivrantes: ici les hommes sont sobres et tempérants, même

_sans sociétés de tempérance_.

En dehors de la ville je trouvai une veranda ouverte où j’établis mon

gîte pour la nuit.

Je fus témoin d’une scène douloureuse, résultat des fausses idées

religieuses des Hindous, d’ailleurs si compatissants. Un vieillard

gisait non loin de la veranda, étendu sur le sol, sans donner signe de

vie; quelques passants s’arrêtaient, le considéraient et continuaient

leur chemin; personne ne l’interrogeait ni ne l’aidait. Le vieillard

était tombé de faiblesse à cette place et n’avait pas pu dire à quelle

caste il appartenait. Je pris du courage et m’approchai, je soulevai son

mouchoir de tête qui était détaché et lui couvrait une partie du visage:

deux yeux ternes me regardaient fixement; je tâtai le corps; il était

roide et froid. Mon secours venait trop tard.

Le lendemain, le cadavre était encore à la même place; on me dit qu’on

attendait que des parents vinssent le chercher, et que sans cela on le

ferait enlever par les parias.

_21 février._ Dans l’après-midi, j’atteignis Indor, la capitale du

royaume d’_Holkar_. Comme j’approchais du quartier des Européens, je les

trouvai justement occupés à une promenade en voiture. L’équipage du

résident, M. Hamilton, pour qui j’avais des lettres, se distinguait

entre tous les autres par son luxe. Quatre beaux chevaux étaient attelés

à un landau ouvert, et quatre domestiques en costume oriental couraient

à côté de la voiture.

A peine ces messieurs eurent-ils aperçu ma troupe qu’ils firent arrêter

et envoyèrent un domestique au-devant de moi; sans doute ils voulaient

savoir immédiatement par quel hasard une Européenne isolée s’était

égarée dans le pays. Mon domestique, qui avait déjà dans les mains les

lettres adressées à M. Hamilton, s’empressa de les lui porter. M.

Hamilton les parcourut rapidement, descendit aussitôt, vint à moi et me

reçut très-cordialement. Mes méchants habits déteints par le soleil ne

le choquèrent point, et il ne prit pas mauvaise opinion de moi parce que

j’arrivais sans beaucoup de bagages et sans grande suite.

Il me conduisit lui-même au bongolo destiné aux étrangers, et demeura

avec moi jusqu’à ce qu’il eût vu que les domestiques avaient pourvu

convenablement à tout ce dont je pouvais avoir besoin. Puis, après

m’avoir encore présenté un domestique destiné uniquement à mon usage, et

avoir mis une garde devant le bongolo que j’habitais seule, il prit

congé de moi en me promettant de me faire chercher dans une heure pour

le repas. De semblables attentions me rappellent toujours le souvenir de

l’aimable ministre autrichien de Rio-de-Janeiro.

Le palais du résident, éloigné à peine de quelques centaines pas du

bongolo, est une remarquable construction de vrai style italien. De

longs escaliers conduisent du dehors dans les portiques, qui, par leur

grandeur et leurs belles voûtes, se distinguent de tous ceux que j’avais

vus jusqu’ici. Les salles, les appartements et la disposition

intérieure, répondaient à la haute idée que faisait naître la vue de

l’extérieur.

C’était justement un dimanche, et j’eus le plaisir de trouver toute la

société européenne d’Indor réunie chez le résident. Elle se composait de

trois familles.

Le luxe qui m’entourait, la somptuosité du repas, me causaient un

étonnement qui s’accrut encore quand un orchestre complet et exercé

exécuta de belles ouvertures, et, à mon intention, des mélodies bien

connues de ma patrie. A table, M. Hamilton me présenta le maître de

chapelle, Tyrolien du nom de Næher. Dans l’espace de quatre années, ce

digne homme avait créé sa chapelle, qui se composait de jeunes

indigènes.

On me pria d’assister le lendemain matin à une opération à l’éther, la

première qu’un médecin européen tentât ici. On devait enlever à un

indigène une grande excroissance de chair qu’il avait sur la nuque.

Malheureusement la chose n’alla pas comme on l’espérait; le patient

revint à lui dès la première entaille et commença à crier d’une manière

horrible. Je quittai promptement l’appartement, le malheureux me faisait

trop de pitié. L’opération réussit, il est vrai, mais la souffrance ne

fut pas épargnée au malade.

Pendant le déjeuner, M. Hamilton me proposa d’échanger mon logement du

bongolo contre un appartement dans son palais, parce qu’il devait me

sembler pénible de me déplacer pour chaque repas. Il m’abandonna

l’appartement de sa femme, qu’il avait perdue, et affecta en même temps

une servante à mon service.

Ce n’était qu’après le _tiffen_ (déjeuner à la fourchette) que je devais

visiter la ville et être présentée à la cour.

J’employai le temps qui me restait à faire une visite à M. et Mme Næher.

Mme Næher, également Allemande, fut émue jusqu’aux larmes lorsqu’elle me

vit; depuis quinze ans elle n’avait pas parlé à une Allemande.

La ville d’Indor compte 25 000 habitants. Elle n’est pas fortifiée; les

maisons sont construites comme celles d’Oudjein.

Le palais royal est situé au centre de la ville et forme un carré. Le

milieu de la façade monte en forme de pyramide à une hauteur de six

étages. Une porte d’entrée excessivement élevée, très-belle, flanquée de

deux tours rondes et saillantes, conduit dans le vestibule. Les murs

extérieurs du palais sont entièrement couverts de fresques représentant,

pour la plupart, des chevaux et des éléphants qui font assez bien de

loin. L’intérieur est partagé en plusieurs cours. Dans la première, au

rez-de-chaussée d’un grand corps de logis, se trouve un salon bordé

d’une double colonnade en bois. C’est ici que se tient le _durwar_

(conseil des ministres). Au premier étage du même corps de logis, une

magnifique salle ouverte sert d’habitation à des taureaux sacrés.

En face de cette salle est la pièce de réception. Des corridors sombres,

qu’on est obligé d’éclairer en plein jour, conduisent aux appartements

du roi. Dans presque tous les palais de l’Hindoustan, les abords sont,

dit-on, aussi sombres: on veut les cacher aux étrangers, ou du moins

leur en rendre l’entrée plus difficile.

Dans la salle de réception, était assise la reine Jeswont-Rao-Holcar,

veuve âgée et sans enfants, et à côté d’elle son fils adoptif le prince

Hury-Rao-Holcar, jeune homme de quatorze ans, aux traits pleins de

douceur, aux yeux expressifs.

Elle nous fit asseoir à ses côtés, sur des coussins rangés par terre. Le

jeune prince parlait un mauvais anglais; les questions qu’il m’adressa

prouvaient qu’il était assez versé dans la géographie. Son

_mundschi_[109] est indigène, et, dit-on, un homme d’esprit et de

savoir. Je ne pus m’empêcher à la fin de l’audience de lui faire mon

compliment sur l’éducation accomplie du prince.

Le costume de la reine et du prince était en mousseline de Dakka. Le

prince avait quelques pierres précieuses et quelques perles à son

turban, sur sa poitrine et sur ses bras. La reine tenait son visage

découvert, quoique M. Hamilton fût présent.

Tous les appartements, tous les corridors, étaient remplis de serviteurs

qui, sans la moindre cérémonie, venaient aussi dans la salle d’audience

pour pouvoir nous considérer de plus près: nous étions dans une

véritable presse.

On nous offrit des sucreries et des fruits, on nous arrosa d’eau de

rose, et on répandit même un peu d’huile de rose sur nos mouchoirs. Au

bout d’un certain temps, on apporta deux noix d’arec et une feuille de

bétel sur un plat d’argent que la reine nous tendit elle-même: on

indique ainsi que l’audience est terminée, et avant cela on ne doit pas

s’éloigner. Au moment où nous allions nous lever, on nous suspendit de

grandes guirlandes de jasmin autour du cou; on m’attacha en outre de

petites guirlandes aux poignets. On nous envoya aussi des fruits et des

sucreries à la maison.

La reine avait donné l’ordre au _mundschi_ de nous faire voir tout le

palais. Il n’est pas très-grand et les appartements, sans excepter la

salle d’audience, sont très-simples et presque sans meubles; mais dans

toutes les pièces il y avait par terre des coussins couverts de

mousseline blanche.

Pendant que nous étions sur la terrasse de la maison, nous vîmes le

prince sortir à cheval. Deux domestiques conduisaient son cheval et une

grande escorte l’entourait. Plusieurs employés l’accompagnaient sur des

éléphants, et des cavaliers fermaient la marche. Ces derniers avaient de

larges culottes blanches, de petits cafetans bleus, et de beaux bonnets

ronds qui leur donnaient très-bonne mine. Le peuple fit entendre, à la

vue du prince, un faible murmure; c’était, disait-on, l’expression de sa

joie.

Le mundschi eut encore la bonté de me montrer comment se fabriquait la

glace. Les mois les plus favorables sont ceux de décembre et de janvier;

cependant, en février, les nuits et surtout les heures de la matinée qui

précèdent le lever du soleil sont encore assez froides pour qu’une

petite masse d’eau se couvre d’une légère couche de glace. A cette fin,

l’on creuse dans un sol riche en salpêtre[110] de petits trous peu

profonds, où l’on place de petites assiettes plates de terre cuite

poreuse remplies d’eau; ou, si le sol ne renferme pas de salpêtre, on

couvre les plus hautes terrasses de la maison avec de la paille, et l’on

place les assiettes dessus. Les croûtes de glace obtenues ainsi sont

brisées en petits morceaux, arrosées d’un peu d’eau et placées dans les

glacières, qui sont également couvertes de paille. Cette fabrication de

la glace commence déjà à Bénarès.

M. Hamilton eut la bonté de s’occuper de la continuation de mon voyage.

J’aurais pu avoir une seconde fois les chameaux du roi; mais je préférai

une charrette à bœufs, parce que la perte de temps n’est pas

considérable, et que la fatigue est moindre. M. Hamilton fit lui-même le

marché avec le voiturier, partagea les stations d’Indor à _Aurang-Abad_

(230 milles anglais), me donna un bon serviteur et un cipaye, me munit

de lettres, et me demanda même si j’avais assez d’argent. Et, tout cela,

l’excellent homme le fit avec une telle amabilité que je ne savais

véritablement ce que je devais le plus admirer de ses complaisances ou

de sa manière d’offrir. Non-seulement à Indor, mais partout où on le

connaissait, j’entendis toujours prononcer son nom avec le plus grand

respect.

Le 23 février à midi, je quittai Indor pour aller jusqu’au petit village

de _Simarola_ (5 coos). Le chemin passait à travers de beaux bois de

palmiers et un pays richement planté. A Simarola, je trouvai une jolie

tente commodément disposée, que M. Hamilton avait envoyée à l’avance

pour me surprendre encore par une bonne station de nuit. Je le remerciai

bien sincèrement par devers moi de cette aimable prévenance.

_24 février._ Au sortir de Simarola, la contrée devenait vraiment

pittoresque. Un col étroit, à peine assez large en certains endroits

pour livrer passage, conduisait par une pente roide[111] dans de petites

vallées aux flancs desquelles s’amoncelaient de belles collines

couvertes de bois verdoyants: je remarquai surtout deux espèces

d’arbres, dont l’une portait des fleurs jaunes et l’autre des fleurs

rouges. Toutes deux, par un phénomène singulier, manquaient complétement

de feuilles.

Déjà depuis Kottah, comme le sol est trop pierreux, les convois de

chameaux devenaient plus rares; à leur place on voyait des convois de

bœufs.

J’en rencontrai aujourd’hui qui étaient d’une longueur incroyable. Je

n’exagère rien en disant que j’ai vu des convois de plusieurs milliers

de bœufs transportant sur leur dos des grains, de la laine, etc. Je ne

puis comprendre d’où l’on tire la nourriture pour tant d’animaux; on

n’aperçoit nulle part de prairies, et, si l’on excepte les plantations,

le sol est brûlé ou couvert tout au plus d’un gazon sec et maigre

(l’herbe des jungles), où je ne vis jamais aucun animal brouter.

Les femmes et les enfants, dans les villages où passent de tels convois,

déploient une activité incroyable: ils se munissent de corbeilles,

suivent le convoi à une grande distance, et ramassent la fiente des

animaux; ils en font des briquettes qu’ils sèchent au soleil et qu’ils

emploient pour allumer le feu.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 28 / 47 段