par des routes si pierreuses, que je pouvais à peine supporter les
cahots de la voiture et que je pensais que le baili allait à tout
instant se briser en mille morceaux. Tant que les rayons du soleil ne me
tombèrent pas verticalement sur la tête, je marchai à pied; mais bientôt
je fus forcée de me réfugier sous la toile qui couvrait le baili. Je
m’enveloppai le front, et, me cramponnant aux deux coins de la
charrette, je me résignai à mon sort. Les jungles dont nous étions
entourés n’étaient guère plus beaux que ceux de Baratpoor; mais ils me
fournirent plus de distractions, car ils étaient animés par des singes
sauvages. Ces animaux étaient assez grands, avaient le poil d’un jaune
foncé, des figures noires et de longues queues très-peu velues. Les
inquiétudes de la guenon, quand j’effarouchais ses petits, étaient
extrêmement divertissantes. Aussitôt elle en prenait un sur son dos,
l’autre s’accrochait par devant sur sa poitrine, et chargée de ce double
fardeau, elle ne sautait pas seulement de branche en branche, mais
d’arbre en arbre.
Si j’avais été douée d’un peu plus d’imagination, j’aurais pris cette
forêt pour un bois enchanté; car indépendamment des joyeuses troupes de
singes, je vis encore beaucoup de choses curieuses. Les flancs et les
débris de rochers sur la gauche de notre chemin avaient les formes les
plus variées et les plus étranges: quelques-uns ressemblaient à des
ruines de maisons ou de temple; d’autres à des arbres. Je distinguai
entre toutes ces formes fantastiques une figure qui ressemblait
tellement à une femme avec un petit enfant sur le bras, que l’on avait
de la peine à se défendre de compassion en la voyant ainsi morne et sans
vie!
Plus loin était une grande porte imposante dont le caractère me causa
une telle illusion, que je fus longtemps à chercher les ruines de la
ville à laquelle elle semblait conduire.
Près des jungles, adossée contre un puissant mur de rochers et défendue
encore par des fortifications, est située la petite ville de _Lakari_.
Un superbe étang, un grand puits avec un magnifique portique, des
terrasses ornées de divinités hindoues, et des tombeaux mahométans sont
disséminés tout autour dans un charmant désordre.
Devant Notara, je trouvai quelques autels avec le taureau sacré taillé
en grès rouge.
Dans la ville même il y avait un joli monument, un temple ouvert et à
colonnes, sur une terrasse en pierres, entourée de beaux bas-reliefs
représentant des éléphants et des cavaliers.
Comme il n’y avait pas de seraï à Notara, je me trouvai forcée d’aller
chercher un abri de rue en rue. Mais personne ne voulut recueillir la
chrétienne; ce n’était pas par manque de bonté, mais à cause d’une
superstition qui fait regarder comme souillée toute maison visitée par
une personne d’une autre croyance. On étend même cette opinion à une
foule d’autres objets.
Je me trouvai réduite à passer la nuit dans une veranda ouverte.
Dans la même ville, j’assistai à une scène qui dénote la bonté de ce
peuple. Un âne estropié, soit de naissance, soit par accident, se
traînant avec beaucoup d’efforts, mit plusieurs minutes à traverser la
rue. Quelques hommes arrivant avec leurs bêtes de somme s’arrêtèrent et
attendirent avec la plus grande patience, sans proférer le moindre cri
et sans lever la main pour exciter la pauvre bête à presser le pas.
Plusieurs habitants sortirent de leurs cabanes et lui jetèrent de la
nourriture; chaque passant s’empressa de lui faire place. Cette
délicatesse me toucha infiniment.
Dans quelques grandes villes de l’Inde, il y a même des hôpitaux fondés
pour des animaux vieux ou invalides; on les y soigne jusqu’à la fin de
leur vie. Je vis deux de ces établissements, et j’y trouvai des bêtes à
qui l’on aurait certainement rendu service en les tuant pour les
délivrer des plus cruelles souffrances et d’infirmités incurables. Mais
les Hindous ne tuent aucune bête.
_11 février._ Aujourd’hui, le treizième jour de mon voyage, j’arrivai à
Kottah.
Je fus très-contente de mon domestique et de mon voiturier, comme en
général de tout le voyage. Les propriétaires des seraïs ne m’avaient pas
demandé plus qu’aux indigènes, et ils avaient eu pour moi toutes les
complaisances qui pouvaient se concilier avec les sévères préceptes de
leur religion. J’avais passé les nuits dans des cellules ouvertes de
toutes parts, et quelquefois même sous la voûte du ciel, entourée des
gens de la dernière classe, et je n’avais jamais été offensée ni par des
paroles outrageantes, ni par des gestes menaçants. Jamais on ne m’enleva
rien, et quand je donnais une bagatelle à un enfant[102], un morceau de
pain, du fromage ou quelque chose de semblable, les parents cherchaient
aussitôt à me témoigner leur reconnaissance en me faisant d’autres dons
et en me rendant toute espèce de petits services. Ah! si les Européens
savaient combien il est facile de s’attacher par de bons procédés ces
hommes si doux, véritables enfants de la nature! Mais malheureusement
ils veulent régner par la violence, et ils traitent ce pauvre peuple
avec mépris et avec dureté.
_Kottah_ est la capitale du royaume de _Radschpatan_. Ici, comme dans
toutes les provinces auxquelles le gouvernement a laissé des princes
indigènes, se trouve un fonctionnaire anglais qui porte le titre de
_résident_. On pourrait vraiment l’appeler le _roi_ ou du moins le
_gouverneur du roi_; car le roi nominal ne peut rien faire sans son
consentement. Ce pauvre prince n’a pas même le droit de franchir les
frontières de ses États sans l’autorisation du résident.
Les grandes forteresses du pays ont des garnisons anglaises, et sur
différents points on a établi de petites stations militaires.
Cette surveillance est, sous certains rapports, utile, sous d’autres
très-nuisible au peuple. S’il est sévèrement interdit aux veuves de se
brûler[103], si l’on a aboli ces supplices cruels qui consistaient à
faire écraser les condamnés par des éléphants ou à les attacher à la
queue d’un éléphant pour être traînés jusqu’à la mort, en échange les
impôts ont augmenté singulièrement, et le roi est obligé de payer un
tribut considérable pour acheter le droit de gouverner d’après la
volonté du résident. Ce tribut, il le prend naturellement dans la bourse
du peuple. Le roi de Radschpatan paye, tous les ans 3 lacks (300 000
roupies) au gouvernement anglais.
Le résident de Kottah, le capitaine Burdon, était un ami intime du
docteur Sprenger qui l’avait prévenu de mon arrivée. Malheureusement il
avait été forcé de faire une tournée d’inspection dans les diverses
stations militaires; mais avant de partir, il avait pris toutes les
mesures pour ma réception, et il avait prié le docteur Rolland[104] de
veiller à ce que tous ses ordres fussent exécutés. On poussa la
prévenance jusqu’à envoyer au-devant de moi à la dernière station de
nuit, des journaux, des livres et des domestiques; mais ils ne me
trouvèrent pas, car, pour les deux dernières stations, mon voiturier
s’était détourné de la grande route afin de prendre un chemin plus
court.
Je descendis dans le beau bongolo du résident. Toute la maison était
vide. Mme Burdon avait accompagné son mari avec ses enfants, comme cela
se fait ordinairement aux Indes, où le changement d’air fréquent est
regardé comme nécessaire à l’Européen. La maison, les domestiques et les
cipayes, le palanquin et l’équipage du capitaine en un mot, tout était à
ma disposition, et pour compléter mon bonheur, le docteur Rolland eut la
bonté de me servir de guide dans toutes mes excursions.
_12 février._ Dès que le roi _Ram-Singh_ fut instruit de mon arrivée, il
m’envoya de grands paniers remplis de fruits et de douceurs, et en même
temps, ce qui me causa bien plus de plaisir, son éléphant favori bien
paré avec un officier à cheval et quelques soldats. Bientôt je me
trouvai assise avec le docteur Rolland sur la haute _hauda_[105], et je
me rendis à la ville voisine.
_Kottah_ compte environ 30 000 habitants, et est situé près du fleuve
Tschumbal, dans une vaste plaine parsemée de rochers, à plus de 433
mètres au-dessus du niveau de la mer. La ville, qui se présente bien,
est entourée de solides ouvrages de fortification, sur lesquels on a
placé 50 canons.
Les alentours les plus proches sont couverts de rochers, stériles et
déserts. L’intérieur de la ville est divisé par trois portes en trois
parties. La première est habitée par la classe pauvre et a l’air
très-misérable. Les deux autres, où demeurent les marchands et les gens
aisés, offrent un aspect infiniment supérieur. La grande rue, quoique
tortueuse et pierreuse, est cependant assez large pour que l’on puisse
passer sans difficulté à côté des voitures et des bêtes de somme.
La construction des maisons est excessivement originale. Déjà à Bénarès
la petitesse des croisées m’avait frappée; ici elles sont si étroites et
si basses, que c’est à peine si l’on peut y passer la tête; la plupart
ont au lieu de vitres des barreaux de fer délicatement travaillés.
Beaucoup de maisons ont de grands balcons, d’autres aux premiers étages
de grandes galeries qui reposent sur des colonnes et occupent toute la
façade de la maison; beaucoup de ces galeries sont divisées par des
cloisons en grands et petits salons ouverts; aux deux coins se trouvent
de jolis pavillons, et au fond des portes conduisent dans l’intérieur de
la maison.
C’est dans ces galeries surtout que se traitent les affaires et que se
font les ventes; elles sont aussi le rendez-vous de gens oisifs qui,
accroupis sur des nattes et des tapis, fument leur huka et s’amusent à
voir passer la foule.
Dans d’autres maisons, les murs extérieurs étaient couverts de peintures
à fresque représentant de terribles géants, des tigres, des lions deux
ou trois fois grands comme nature, qui montraient la langue en faisant
d’affreuses grimaces, ou bien des divinités, des fleurs, des arabesques,
etc., tout cela jeté pêle-mêle sans goût et sans esprit, dessiné
pitoyablement et souvent barbouillé des couleurs les plus grotesques.
Mais ce qui fait le plus bel ornement de la ville, ce sont les nombreux
temples hindous, qui s’élèvent tous sur des terrasses de pierres et qui
sont infiniment plus hauts, plus étendus et plus beaux que ceux de
Bénarès, à l’exception du _Visvishas_. Les temples sont ici construits
au milieu de portiques ouverts et à arcades, ornés de plusieurs tours
carrées et surmontés de coupoles de 7 à 13 mètres de haut. Au milieu se
trouve le sanctuaire, petite pièce soigneusement fermée. La porte qui y
donne entrée est couverte de belles sculptures ainsi que les colonnes et
les frises; les tours carrées sont aussi bien travaillées que celles de
Bénarès. Sous les portiques, il y a de vilaines idoles et des emblèmes
dont plusieurs sont peints d’un rouge clair. Les parties latérales des
terrasses sont ornées d’arabesques, d’éléphants et de chevaux taillés en
bas-relief.
Le palais du roi est situé à l’extrémité de la troisième partie de la
ville et forme une ville dans la ville, ou pour mieux dire une citadelle
dans la forteresse, puisqu’elle est entourée d’énormes murs fortifiés,
non-seulement contre l’extérieur, mais aussi contre la ville. Il y a
beaucoup de grands et de petits édifices dans l’enceinte de ces murs;
mais, en dehors de leurs belles galeries, ils n’offrent rien de
remarquable.
Si le résident avait été à Kottah, j’aurais été présentée à la cour;
mais en son absence l’étiquette s’opposait à ce que je visse le roi.
De la ville nous nous rendîmes à _Armornevas_, un des petits châteaux de
plaisance du roi. Le chemin était excessivement mauvais, rempli de
masses de rochers et de grosses pierres. Aussi je ne pouvais assez
admirer l’habileté de notre éléphant, qui savait trouver une place pour
ses pieds massifs et trotter avec autant de vitesse que s’il avait suivi
la plus belle route.
Quand j’exprimai à M. Rolland ma surprise de ce que le roi, qui allait
si souvent à son château, ne faisait pas ouvrir une route praticable, il
me répondit que c’était un principe chez tous les souverains de l’Inde
de ne pas établir de voies de communication, parce que, à leur avis, des
routes frayées facilitaient trop à l’ennemi les moyens de pénétrer dans
le pays.
Le château est petit et insignifiant. Il est situé près du fleuve
Tschumbal, qui s’est pratiqué dans les rochers un lit excessivement
profond.
Des gorges et des groupes de rochers pittoresques longent les bords du
fleuve.
Le jardin du château est tellement rempli d’orangers, de citronniers et
d’autres arbres, qu’il n’y aurait pas la moindre place pour le plus
petit parterre de fleurs ou la plus petite pelouse de gazon. On trouve
très-peu de fleurs dans les jardins indiens, et elles sont toujours à
l’entrée. Les allées sont des chaussées en maçonnerie élevées de trois
quarts de mètre, le sol étant toujours boueux et humide à cause de
l’arrosement fréquent. La plupart des jardins que je vis par la suite
ressemblaient à celui-ci.
Le roi s’amuse ici fréquemment à de petits combats d’animaux.
Un peu en amont du fleuve, on a établi sur de basses collines des
tourelles qui servent à la chasse aux tigres. Ces animaux, traqués de
toutes parts, sont amenés peu à peu vers l’eau et toujours resserrés de
plus en plus jusqu’à ce qu’ils se trouvent à portée de fusil des
tourelles. Le roi avec sa société est assis en toute sûreté sur le
plateau de la tourelle, et fait bravement feu sur les bêtes.
Près du château, on venait d’achever la construction d’un petit temple
de bois, où il ne manquait plus que la chose essentielle, l’aimable
idole elle-même. Grâce à cette heureuse circonstance, nous pûmes
pénétrer dans le sanctuaire. Il était composé d’un petit kiosque de
marbre placé au milieu du portique. Le temple et les colonnes étaient
barbouillés d’assez mauvaises peintures à couleurs extrêmement
tranchantes. Il est singulier que les Hindous et les mahométans ne se
soient jamais appliqués à la peinture; car aucun de ces peuples ne nous
a donné de bons tableaux ni de bons dessins, tandis qu’ils ont fait des
choses remarquables en architecture, en bas-reliefs et en mosaïques.
D’Armornevas nous nous dirigeâmes vers la petite île de _Cotrikatalan_,
située près de la ville, dans un petit lac. Ici l’on voit également un
tout petit château avec un petit jardin, mais qui se présentent
infiniment mieux du rivage que de près.
Nous terminâmes notre course en visitant un superbe bois de tamariniers
et de manguiers, à l’ombre desquels se trouvent conservées dans de beaux
monuments les cendres de plusieurs souverains. Ces monuments se
composent de temples ouverts auxquels conduisent de larges escaliers de
dix à douze marches. Ces escaliers sont décorés de chaque côté
d’éléphants de pierre. Quelques-uns des temples sont ornés de belles
sculptures.
La soirée fut remplie par toutes sortes de divertissements.
Le bon docteur voulut me faire connaître les divers tours de force des
Hindous, dont cependant la plupart n’étaient pas neufs. C’est ainsi
qu’un jongleur exhiba devant nous sa petite troupe de singes, dont les
tours ne manquèrent pas de nous faire beaucoup rire.
Un autre se passa autour du corps les serpents les plus venimeux[106] et
laissa ramper de grands scorpions sur ses bras et sur ses jambes.
A la fin parurent quatre danseuses élégantes vêtues de mousseline brodée
d’or et d’argent et surchargées de parures. Toutes les parties du corps,
les oreilles, le front, le cou, la poitrine, les cuisses, les mains, les
bras, les pieds, étaient couverts d’or, d’argent et de pierreries; les
doigts de pieds même en étaient ornés, et du nez pendait jusque
par-dessus la bouche un grand cercle avec trois pierres précieuses. Deux
danseuses entrèrent d’abord en scène; elles exécutèrent les mêmes
figures que j’avais déjà vu exécuter à Bénarès; seulement elles les
faisaient bien plus vite et tournaient de toutes manières les doigts,
les mains et les bras. Certes on aurait pu dire d’elles à juste titre
qu’elles dansaient avec les bras et non avec les pieds. Elles dansèrent
dix minutes sans chanter, puis elles se mirent à pousser des cris aigus
et discordants; leurs mouvements devinrent peu à peu plus rapides et
plus désordonnés, jusqu’à ce qu’au bout d’une demi-heure la voix et la
force leur manquèrent. Épuisées, elles abandonnèrent la place à leurs
sœurs, qui répétèrent la même scène.
Le docteur Rolland m’assura qu’elles représentaient une histoire
d’amour, où toutes les vertus comme la douceur, la fidélité et la
confiance, et toutes les passions comme la haine, la vengeance et le
désespoir avaient un rôle. Les musiciens, placés tout près des
danseuses, suivaient chacun de leurs mouvements.
Tout l’espace employé est à peine de 3^{m},30 de long, et 2^{m},60 de
large. Les bons Hindous s’amusent des heures entières à ces scènes sans
goût dont ils ne peuvent se lasser.
Je me souviens d’avoir lu dans des livres que les danseuses indiennes
étaient bien plus gracieuses que celles de l’Europe, que leur chant
était très-mélodieux et leur pantomime délicate et émouvante. Je
voudrais bien savoir si les auteurs de pareils livres ont été vraiment
aux Indes. Je ne trouvai pas moins exagérées les descriptions d’autres
voyageurs qui prétendent qu’on ne peut rien voir de plus immoral que les
danses indiennes. Je me permettrai à mon tour de demander s’ils ont vu
la _sammaquecca_ et la _refolosa_ à Valparaiso, s’ils ont vu les dames
de Taïti ou bien nos danseuses en tricots couleur de chair?
Le costume des femmes à Radschpatan et dans quelques contrées de
Bundelkund diffère beaucoup de celui des autres pays de l’Inde. Elles
portent de longues robes de couleur à larges plis, des corsets
très-serrés et si courts qu’ils couvrent à peine la poitrine, et elles
mettent par-dessus un mouchoir blanc ou bleu dont elles enveloppent le
buste, la tête et la figure, et dont elles laissent pendre une partie
par devant, en guise de tablier. Les jeunes filles, qui n’ont pas
toujours la tête enveloppée, ressemblent presque dans ce costume à nos
paysannes. Elles sont, comme les danseuses, surchargées de parures;
quand elles ne peuvent pas les avoir en or ou en argent, elles se
contentent d’un métal quelconque. Elles portent aussi autour des mains,
des bras et des pieds des cercles en corne, en os ou en perles de verre.
Elles ont aux pieds des grelots, de sorte qu’on les entend venir de
soixante pas. Les doigts de pieds sont couverts de larges et pesants
anneaux, et du nez jusqu’au menton elles laissent pendre des anneaux
qu’à chaque repas elles sont obligées de relever au-dessus du nez.
Je plains ces pauvres créatures, qui ont avec leur parure une fameuse
charge à porter.
Dès leur enfance les Hindous se teignent en noir les sourcils et les
paupières; souvent aussi ils se peignent sur les sourcils des raies bleu
foncé de la largeur du doigt et des taches sur le front.
Les adultes se couvrent la poitrine, le front, le nez ou les tempes de
couleurs rouges, blanches ou jaunes, selon qu’ils sont plus
particulièrement attachés à telle ou telle divinité. Plusieurs portent
des amulettes et de petites images suspendues au cou par des cordons.
Aussi je les prenais d’abord pour des catholiques et je me réjouissais
déjà des brillants succès des missionnaires. Mais m’étant approchée un
jour d’un Hindou pour mieux examiner l’image, que vis-je? Vous croyez
peut-être une gracieuse madone, une petite tête d’ange aux blondes
boucles, un Antoine de Padoue en extase? Hélas non. Je vis les figures
grimaçantes du dieu Chiva aux huit bras; de Vichnou à la tête de bœuf,
et de la déesse Kalli à la longue langue. Les amulettes renfermaient
très-probablement un peu des cendres d’un de leurs martyrs brûlés, ou un
clou, un petit morceau de peau, le cheveu d’un saint, l’éclat de l’os
d’un animal sacré, etc.
_13 février._ Aujourd’hui le docteur Rolland me conduisit à la petite
ville de _Kesho-Rde-Patum_, une des plus saintes de _Bunda_ et de
_Radschpaton_, située sur la rive opposée du Tschumbal, à 6 milles de
Kottah. Beaucoup de pèlerins viennent s’y baigner, car ils regardent
l’eau, dans cet endroit, comme excessivement sacrée. On ne peut pas leur
en vouloir de cette croyance, quand on songe combien il y a de chrétiens
qui donnent la préférence à l’image de la sainte Vierge de Marie Zell,
d’Einsiedeln ou de Lorette, bien que toutes les autres images
représentent exactement la même Vierge.
De beaux escaliers de pierre conduisent au fleuve, et dans de jolis
kiosques on voit assis des brahmanes qui prennent de l’argent aux
fidèles en l’honneur des dieux. Sur un des escaliers était une
très-grosse tortue; elle pouvait s’y chauffer au soleil tout à son aise;
personne ne songeait à la prendre; elle venait du fleuve sacré: c’était
peut-être le dieu Vichnou en personne[107]. Le long du fleuve il y a
beaucoup d’autels de pierre avec de petits taureaux et autres emblèmes,
également taillés en pierre.
La ville elle-même est petite et misérable; mais le temple est grand et
beau.
On poussa ici la tolérance jusqu’à nous accorder l’entrée de tout le
temple, ouvert de tous côtés et formant un octogone. Dans la partie
supérieure, il est entouré de galeries dont une partie est destinée aux
femmes, l’autre aux musiciens. Le sanctuaire est au fond du temple; cinq
cloches étaient pendues devant; on les frappe quand des femmes entrent
dans le temple; elles résonnèrent aussi à mon entrée. Ensuite on ouvrit
la porte couverte de rideaux, et on nous accorda la vue de tout
l’intérieur.
Nous vîmes là une petite compagnie d’idoles en pierre. Le peuple, qui
nous avait suivi avec curiosité, fit entendre de légers murmures quand
on ouvrit le sanctuaire. Je me retournai avec un peu d’émotion, croyant
que c’était à nous qu’on en voulait, et je me préparais déjà aux plus
grandes avanies, quand je reconnus que c’étaient des prières qu’ils
récitaient à voix basse et dans une posture pleine de respect. Un des
brahmanes chasse avec un grand balai les mouches assez hardies pour se
poser sur les figures spirituelles des dieux.
Plusieurs chapelles contiguës au temple s’ouvrirent toutes devant nous;
elles renfermaient des pierres ou des images peintes en rouge. Dans le
péristyle, sous un petit toit, on voyait un saint en pierre qui était
très-bien vêtu et qui avait même une casquette sur la tête.
Sur la rive opposée du fleuve s’élève une petite colline, sur laquelle
repose un grand taureau taillé assez massivement en pierre. Cette
colline s’appelle _la montagne sacrée_.
Le capitaine Burdon a élevé, dans le voisinage de la montagne sacrée,
une maison construite avec beaucoup de goût, qu’il habite quelquefois
avec sa famille. J’y vis une belle collection d’oiseaux empaillés que le
résident lui-même a apportée de l’Himalaya. J’admirai surtout les
faisans, dont quelques-uns jetaient un véritable éclat semblable à celui
du métal; il y avait des sujets non moins beaux parmi les coqs de
bruyère.
Après avoir tout vu, je priai le docteur de me procurer, pour le
lendemain, une occasion d’aller à _Indor_ (180 milles). Il me surprit
très-agréablement en m’apprenant que le roi l’avait chargé de me donner
autant de chameaux qu’il m’en faudrait, ainsi que deux cipayes à cheval
pour escorte. Je demandai deux chameaux, l’un pour moi et mon petit
bagage, l’autre pour le chamelier et le domestique que me donna le
docteur Rolland.
[Illustration]
CHAPITRE XIV.
Les voyages à dos de chameau dans les Indes.--Rencontre de la
famille Burdon.--Les femmes du peuple aux
Indes.--Oudjein-Indor.--Le capitaine Hamilton.--Présentation à la
cour.--Fabrication de la glace.--Le temple de rochers
d’Adjunta.--Chasse au tigre.--Le temple de rochers d’Élora.--Le
fort Dowlutabad.
_14 février._ Les chameaux avaient été demandés pour cinq heures du
matin, mais ils n’arrivèrent qu’à midi et accompagnés chacun d’un
conducteur. Quand les chameliers aperçurent mon petit coffre (qui
pouvait peser 25 livres), ils furent tout interdits, ils ne savaient
qu’en faire. J’eus beau leur expliquer comment on emballait en Égypte,
et leur dire que j’avais toujours gardé mon petit paquet avec moi sur ma
monture, ils avaient d’autres habitudes et ne voulaient pas s’en
écarter.