_10 février._ _Notara._ Nous traversâmes longtemps des vallées étroites

par des routes si pierreuses, que je pouvais à peine supporter les

cahots de la voiture et que je pensais que le baili allait à tout

instant se briser en mille morceaux. Tant que les rayons du soleil ne me

tombèrent pas verticalement sur la tête, je marchai à pied; mais bientôt

je fus forcée de me réfugier sous la toile qui couvrait le baili. Je

m’enveloppai le front, et, me cramponnant aux deux coins de la

charrette, je me résignai à mon sort. Les jungles dont nous étions

entourés n’étaient guère plus beaux que ceux de Baratpoor; mais ils me

fournirent plus de distractions, car ils étaient animés par des singes

sauvages. Ces animaux étaient assez grands, avaient le poil d’un jaune

foncé, des figures noires et de longues queues très-peu velues. Les

inquiétudes de la guenon, quand j’effarouchais ses petits, étaient

extrêmement divertissantes. Aussitôt elle en prenait un sur son dos,

l’autre s’accrochait par devant sur sa poitrine, et chargée de ce double

fardeau, elle ne sautait pas seulement de branche en branche, mais

d’arbre en arbre.

Si j’avais été douée d’un peu plus d’imagination, j’aurais pris cette

forêt pour un bois enchanté; car indépendamment des joyeuses troupes de

singes, je vis encore beaucoup de choses curieuses. Les flancs et les

débris de rochers sur la gauche de notre chemin avaient les formes les

plus variées et les plus étranges: quelques-uns ressemblaient à des

ruines de maisons ou de temple; d’autres à des arbres. Je distinguai

entre toutes ces formes fantastiques une figure qui ressemblait

tellement à une femme avec un petit enfant sur le bras, que l’on avait

de la peine à se défendre de compassion en la voyant ainsi morne et sans

vie!

Plus loin était une grande porte imposante dont le caractère me causa

une telle illusion, que je fus longtemps à chercher les ruines de la

ville à laquelle elle semblait conduire.

Près des jungles, adossée contre un puissant mur de rochers et défendue

encore par des fortifications, est située la petite ville de _Lakari_.

Un superbe étang, un grand puits avec un magnifique portique, des

terrasses ornées de divinités hindoues, et des tombeaux mahométans sont

disséminés tout autour dans un charmant désordre.

Devant Notara, je trouvai quelques autels avec le taureau sacré taillé

en grès rouge.

Dans la ville même il y avait un joli monument, un temple ouvert et à

colonnes, sur une terrasse en pierres, entourée de beaux bas-reliefs

représentant des éléphants et des cavaliers.

Comme il n’y avait pas de seraï à Notara, je me trouvai forcée d’aller

chercher un abri de rue en rue. Mais personne ne voulut recueillir la

chrétienne; ce n’était pas par manque de bonté, mais à cause d’une

superstition qui fait regarder comme souillée toute maison visitée par

une personne d’une autre croyance. On étend même cette opinion à une

foule d’autres objets.

Je me trouvai réduite à passer la nuit dans une veranda ouverte.

Dans la même ville, j’assistai à une scène qui dénote la bonté de ce

peuple. Un âne estropié, soit de naissance, soit par accident, se

traînant avec beaucoup d’efforts, mit plusieurs minutes à traverser la

rue. Quelques hommes arrivant avec leurs bêtes de somme s’arrêtèrent et

attendirent avec la plus grande patience, sans proférer le moindre cri

et sans lever la main pour exciter la pauvre bête à presser le pas.

Plusieurs habitants sortirent de leurs cabanes et lui jetèrent de la

nourriture; chaque passant s’empressa de lui faire place. Cette

délicatesse me toucha infiniment.

Dans quelques grandes villes de l’Inde, il y a même des hôpitaux fondés

pour des animaux vieux ou invalides; on les y soigne jusqu’à la fin de

leur vie. Je vis deux de ces établissements, et j’y trouvai des bêtes à

qui l’on aurait certainement rendu service en les tuant pour les

délivrer des plus cruelles souffrances et d’infirmités incurables. Mais

les Hindous ne tuent aucune bête.

_11 février._ Aujourd’hui, le treizième jour de mon voyage, j’arrivai à

Kottah.

Je fus très-contente de mon domestique et de mon voiturier, comme en

général de tout le voyage. Les propriétaires des seraïs ne m’avaient pas

demandé plus qu’aux indigènes, et ils avaient eu pour moi toutes les

complaisances qui pouvaient se concilier avec les sévères préceptes de

leur religion. J’avais passé les nuits dans des cellules ouvertes de

toutes parts, et quelquefois même sous la voûte du ciel, entourée des

gens de la dernière classe, et je n’avais jamais été offensée ni par des

paroles outrageantes, ni par des gestes menaçants. Jamais on ne m’enleva

rien, et quand je donnais une bagatelle à un enfant[102], un morceau de

pain, du fromage ou quelque chose de semblable, les parents cherchaient

aussitôt à me témoigner leur reconnaissance en me faisant d’autres dons

et en me rendant toute espèce de petits services. Ah! si les Européens

savaient combien il est facile de s’attacher par de bons procédés ces

hommes si doux, véritables enfants de la nature! Mais malheureusement

ils veulent régner par la violence, et ils traitent ce pauvre peuple

avec mépris et avec dureté.

_Kottah_ est la capitale du royaume de _Radschpatan_. Ici, comme dans

toutes les provinces auxquelles le gouvernement a laissé des princes

indigènes, se trouve un fonctionnaire anglais qui porte le titre de

_résident_. On pourrait vraiment l’appeler le _roi_ ou du moins le

_gouverneur du roi_; car le roi nominal ne peut rien faire sans son

consentement. Ce pauvre prince n’a pas même le droit de franchir les

frontières de ses États sans l’autorisation du résident.

Les grandes forteresses du pays ont des garnisons anglaises, et sur

différents points on a établi de petites stations militaires.

Cette surveillance est, sous certains rapports, utile, sous d’autres

très-nuisible au peuple. S’il est sévèrement interdit aux veuves de se

brûler[103], si l’on a aboli ces supplices cruels qui consistaient à

faire écraser les condamnés par des éléphants ou à les attacher à la

queue d’un éléphant pour être traînés jusqu’à la mort, en échange les

impôts ont augmenté singulièrement, et le roi est obligé de payer un

tribut considérable pour acheter le droit de gouverner d’après la

volonté du résident. Ce tribut, il le prend naturellement dans la bourse

du peuple. Le roi de Radschpatan paye, tous les ans 3 lacks (300 000

roupies) au gouvernement anglais.

Le résident de Kottah, le capitaine Burdon, était un ami intime du

docteur Sprenger qui l’avait prévenu de mon arrivée. Malheureusement il

avait été forcé de faire une tournée d’inspection dans les diverses

stations militaires; mais avant de partir, il avait pris toutes les

mesures pour ma réception, et il avait prié le docteur Rolland[104] de

veiller à ce que tous ses ordres fussent exécutés. On poussa la

prévenance jusqu’à envoyer au-devant de moi à la dernière station de

nuit, des journaux, des livres et des domestiques; mais ils ne me

trouvèrent pas, car, pour les deux dernières stations, mon voiturier

s’était détourné de la grande route afin de prendre un chemin plus

court.

Je descendis dans le beau bongolo du résident. Toute la maison était

vide. Mme Burdon avait accompagné son mari avec ses enfants, comme cela

se fait ordinairement aux Indes, où le changement d’air fréquent est

regardé comme nécessaire à l’Européen. La maison, les domestiques et les

cipayes, le palanquin et l’équipage du capitaine en un mot, tout était à

ma disposition, et pour compléter mon bonheur, le docteur Rolland eut la

bonté de me servir de guide dans toutes mes excursions.

_12 février._ Dès que le roi _Ram-Singh_ fut instruit de mon arrivée, il

m’envoya de grands paniers remplis de fruits et de douceurs, et en même

temps, ce qui me causa bien plus de plaisir, son éléphant favori bien

paré avec un officier à cheval et quelques soldats. Bientôt je me

trouvai assise avec le docteur Rolland sur la haute _hauda_[105], et je

me rendis à la ville voisine.

_Kottah_ compte environ 30 000 habitants, et est situé près du fleuve

Tschumbal, dans une vaste plaine parsemée de rochers, à plus de 433

mètres au-dessus du niveau de la mer. La ville, qui se présente bien,

est entourée de solides ouvrages de fortification, sur lesquels on a

placé 50 canons.

Les alentours les plus proches sont couverts de rochers, stériles et

déserts. L’intérieur de la ville est divisé par trois portes en trois

parties. La première est habitée par la classe pauvre et a l’air

très-misérable. Les deux autres, où demeurent les marchands et les gens

aisés, offrent un aspect infiniment supérieur. La grande rue, quoique

tortueuse et pierreuse, est cependant assez large pour que l’on puisse

passer sans difficulté à côté des voitures et des bêtes de somme.

La construction des maisons est excessivement originale. Déjà à Bénarès

la petitesse des croisées m’avait frappée; ici elles sont si étroites et

si basses, que c’est à peine si l’on peut y passer la tête; la plupart

ont au lieu de vitres des barreaux de fer délicatement travaillés.

Beaucoup de maisons ont de grands balcons, d’autres aux premiers étages

de grandes galeries qui reposent sur des colonnes et occupent toute la

façade de la maison; beaucoup de ces galeries sont divisées par des

cloisons en grands et petits salons ouverts; aux deux coins se trouvent

de jolis pavillons, et au fond des portes conduisent dans l’intérieur de

la maison.

C’est dans ces galeries surtout que se traitent les affaires et que se

font les ventes; elles sont aussi le rendez-vous de gens oisifs qui,

accroupis sur des nattes et des tapis, fument leur huka et s’amusent à

voir passer la foule.

Dans d’autres maisons, les murs extérieurs étaient couverts de peintures

à fresque représentant de terribles géants, des tigres, des lions deux

ou trois fois grands comme nature, qui montraient la langue en faisant

d’affreuses grimaces, ou bien des divinités, des fleurs, des arabesques,

etc., tout cela jeté pêle-mêle sans goût et sans esprit, dessiné

pitoyablement et souvent barbouillé des couleurs les plus grotesques.

Mais ce qui fait le plus bel ornement de la ville, ce sont les nombreux

temples hindous, qui s’élèvent tous sur des terrasses de pierres et qui

sont infiniment plus hauts, plus étendus et plus beaux que ceux de

Bénarès, à l’exception du _Visvishas_. Les temples sont ici construits

au milieu de portiques ouverts et à arcades, ornés de plusieurs tours

carrées et surmontés de coupoles de 7 à 13 mètres de haut. Au milieu se

trouve le sanctuaire, petite pièce soigneusement fermée. La porte qui y

donne entrée est couverte de belles sculptures ainsi que les colonnes et

les frises; les tours carrées sont aussi bien travaillées que celles de

Bénarès. Sous les portiques, il y a de vilaines idoles et des emblèmes

dont plusieurs sont peints d’un rouge clair. Les parties latérales des

terrasses sont ornées d’arabesques, d’éléphants et de chevaux taillés en

bas-relief.

Le palais du roi est situé à l’extrémité de la troisième partie de la

ville et forme une ville dans la ville, ou pour mieux dire une citadelle

dans la forteresse, puisqu’elle est entourée d’énormes murs fortifiés,

non-seulement contre l’extérieur, mais aussi contre la ville. Il y a

beaucoup de grands et de petits édifices dans l’enceinte de ces murs;

mais, en dehors de leurs belles galeries, ils n’offrent rien de

remarquable.

Si le résident avait été à Kottah, j’aurais été présentée à la cour;

mais en son absence l’étiquette s’opposait à ce que je visse le roi.

De la ville nous nous rendîmes à _Armornevas_, un des petits châteaux de

plaisance du roi. Le chemin était excessivement mauvais, rempli de

masses de rochers et de grosses pierres. Aussi je ne pouvais assez

admirer l’habileté de notre éléphant, qui savait trouver une place pour

ses pieds massifs et trotter avec autant de vitesse que s’il avait suivi

la plus belle route.

Quand j’exprimai à M. Rolland ma surprise de ce que le roi, qui allait

si souvent à son château, ne faisait pas ouvrir une route praticable, il

me répondit que c’était un principe chez tous les souverains de l’Inde

de ne pas établir de voies de communication, parce que, à leur avis, des

routes frayées facilitaient trop à l’ennemi les moyens de pénétrer dans

le pays.

Le château est petit et insignifiant. Il est situé près du fleuve

Tschumbal, qui s’est pratiqué dans les rochers un lit excessivement

profond.

Des gorges et des groupes de rochers pittoresques longent les bords du

fleuve.

Le jardin du château est tellement rempli d’orangers, de citronniers et

d’autres arbres, qu’il n’y aurait pas la moindre place pour le plus

petit parterre de fleurs ou la plus petite pelouse de gazon. On trouve

très-peu de fleurs dans les jardins indiens, et elles sont toujours à

l’entrée. Les allées sont des chaussées en maçonnerie élevées de trois

quarts de mètre, le sol étant toujours boueux et humide à cause de

l’arrosement fréquent. La plupart des jardins que je vis par la suite

ressemblaient à celui-ci.

Le roi s’amuse ici fréquemment à de petits combats d’animaux.

Un peu en amont du fleuve, on a établi sur de basses collines des

tourelles qui servent à la chasse aux tigres. Ces animaux, traqués de

toutes parts, sont amenés peu à peu vers l’eau et toujours resserrés de

plus en plus jusqu’à ce qu’ils se trouvent à portée de fusil des

tourelles. Le roi avec sa société est assis en toute sûreté sur le

plateau de la tourelle, et fait bravement feu sur les bêtes.

Près du château, on venait d’achever la construction d’un petit temple

de bois, où il ne manquait plus que la chose essentielle, l’aimable

idole elle-même. Grâce à cette heureuse circonstance, nous pûmes

pénétrer dans le sanctuaire. Il était composé d’un petit kiosque de

marbre placé au milieu du portique. Le temple et les colonnes étaient

barbouillés d’assez mauvaises peintures à couleurs extrêmement

tranchantes. Il est singulier que les Hindous et les mahométans ne se

soient jamais appliqués à la peinture; car aucun de ces peuples ne nous

a donné de bons tableaux ni de bons dessins, tandis qu’ils ont fait des

choses remarquables en architecture, en bas-reliefs et en mosaïques.

D’Armornevas nous nous dirigeâmes vers la petite île de _Cotrikatalan_,

située près de la ville, dans un petit lac. Ici l’on voit également un

tout petit château avec un petit jardin, mais qui se présentent

infiniment mieux du rivage que de près.

Nous terminâmes notre course en visitant un superbe bois de tamariniers

et de manguiers, à l’ombre desquels se trouvent conservées dans de beaux

monuments les cendres de plusieurs souverains. Ces monuments se

composent de temples ouverts auxquels conduisent de larges escaliers de

dix à douze marches. Ces escaliers sont décorés de chaque côté

d’éléphants de pierre. Quelques-uns des temples sont ornés de belles

sculptures.

La soirée fut remplie par toutes sortes de divertissements.

Le bon docteur voulut me faire connaître les divers tours de force des

Hindous, dont cependant la plupart n’étaient pas neufs. C’est ainsi

qu’un jongleur exhiba devant nous sa petite troupe de singes, dont les

tours ne manquèrent pas de nous faire beaucoup rire.

Un autre se passa autour du corps les serpents les plus venimeux[106] et

laissa ramper de grands scorpions sur ses bras et sur ses jambes.

A la fin parurent quatre danseuses élégantes vêtues de mousseline brodée

d’or et d’argent et surchargées de parures. Toutes les parties du corps,

les oreilles, le front, le cou, la poitrine, les cuisses, les mains, les

bras, les pieds, étaient couverts d’or, d’argent et de pierreries; les

doigts de pieds même en étaient ornés, et du nez pendait jusque

par-dessus la bouche un grand cercle avec trois pierres précieuses. Deux

danseuses entrèrent d’abord en scène; elles exécutèrent les mêmes

figures que j’avais déjà vu exécuter à Bénarès; seulement elles les

faisaient bien plus vite et tournaient de toutes manières les doigts,

les mains et les bras. Certes on aurait pu dire d’elles à juste titre

qu’elles dansaient avec les bras et non avec les pieds. Elles dansèrent

dix minutes sans chanter, puis elles se mirent à pousser des cris aigus

et discordants; leurs mouvements devinrent peu à peu plus rapides et

plus désordonnés, jusqu’à ce qu’au bout d’une demi-heure la voix et la

force leur manquèrent. Épuisées, elles abandonnèrent la place à leurs

sœurs, qui répétèrent la même scène.

Le docteur Rolland m’assura qu’elles représentaient une histoire

d’amour, où toutes les vertus comme la douceur, la fidélité et la

confiance, et toutes les passions comme la haine, la vengeance et le

désespoir avaient un rôle. Les musiciens, placés tout près des

danseuses, suivaient chacun de leurs mouvements.

Tout l’espace employé est à peine de 3^{m},30 de long, et 2^{m},60 de

large. Les bons Hindous s’amusent des heures entières à ces scènes sans

goût dont ils ne peuvent se lasser.

Je me souviens d’avoir lu dans des livres que les danseuses indiennes

étaient bien plus gracieuses que celles de l’Europe, que leur chant

était très-mélodieux et leur pantomime délicate et émouvante. Je

voudrais bien savoir si les auteurs de pareils livres ont été vraiment

aux Indes. Je ne trouvai pas moins exagérées les descriptions d’autres

voyageurs qui prétendent qu’on ne peut rien voir de plus immoral que les

danses indiennes. Je me permettrai à mon tour de demander s’ils ont vu

la _sammaquecca_ et la _refolosa_ à Valparaiso, s’ils ont vu les dames

de Taïti ou bien nos danseuses en tricots couleur de chair?

Le costume des femmes à Radschpatan et dans quelques contrées de

Bundelkund diffère beaucoup de celui des autres pays de l’Inde. Elles

portent de longues robes de couleur à larges plis, des corsets

très-serrés et si courts qu’ils couvrent à peine la poitrine, et elles

mettent par-dessus un mouchoir blanc ou bleu dont elles enveloppent le

buste, la tête et la figure, et dont elles laissent pendre une partie

par devant, en guise de tablier. Les jeunes filles, qui n’ont pas

toujours la tête enveloppée, ressemblent presque dans ce costume à nos

paysannes. Elles sont, comme les danseuses, surchargées de parures;

quand elles ne peuvent pas les avoir en or ou en argent, elles se

contentent d’un métal quelconque. Elles portent aussi autour des mains,

des bras et des pieds des cercles en corne, en os ou en perles de verre.

Elles ont aux pieds des grelots, de sorte qu’on les entend venir de

soixante pas. Les doigts de pieds sont couverts de larges et pesants

anneaux, et du nez jusqu’au menton elles laissent pendre des anneaux

qu’à chaque repas elles sont obligées de relever au-dessus du nez.

Je plains ces pauvres créatures, qui ont avec leur parure une fameuse

charge à porter.

Dès leur enfance les Hindous se teignent en noir les sourcils et les

paupières; souvent aussi ils se peignent sur les sourcils des raies bleu

foncé de la largeur du doigt et des taches sur le front.

Les adultes se couvrent la poitrine, le front, le nez ou les tempes de

couleurs rouges, blanches ou jaunes, selon qu’ils sont plus

particulièrement attachés à telle ou telle divinité. Plusieurs portent

des amulettes et de petites images suspendues au cou par des cordons.

Aussi je les prenais d’abord pour des catholiques et je me réjouissais

déjà des brillants succès des missionnaires. Mais m’étant approchée un

jour d’un Hindou pour mieux examiner l’image, que vis-je? Vous croyez

peut-être une gracieuse madone, une petite tête d’ange aux blondes

boucles, un Antoine de Padoue en extase? Hélas non. Je vis les figures

grimaçantes du dieu Chiva aux huit bras; de Vichnou à la tête de bœuf,

et de la déesse Kalli à la longue langue. Les amulettes renfermaient

très-probablement un peu des cendres d’un de leurs martyrs brûlés, ou un

clou, un petit morceau de peau, le cheveu d’un saint, l’éclat de l’os

d’un animal sacré, etc.

_13 février._ Aujourd’hui le docteur Rolland me conduisit à la petite

ville de _Kesho-Rde-Patum_, une des plus saintes de _Bunda_ et de

_Radschpaton_, située sur la rive opposée du Tschumbal, à 6 milles de

Kottah. Beaucoup de pèlerins viennent s’y baigner, car ils regardent

l’eau, dans cet endroit, comme excessivement sacrée. On ne peut pas leur

en vouloir de cette croyance, quand on songe combien il y a de chrétiens

qui donnent la préférence à l’image de la sainte Vierge de Marie Zell,

d’Einsiedeln ou de Lorette, bien que toutes les autres images

représentent exactement la même Vierge.

De beaux escaliers de pierre conduisent au fleuve, et dans de jolis

kiosques on voit assis des brahmanes qui prennent de l’argent aux

fidèles en l’honneur des dieux. Sur un des escaliers était une

très-grosse tortue; elle pouvait s’y chauffer au soleil tout à son aise;

personne ne songeait à la prendre; elle venait du fleuve sacré: c’était

peut-être le dieu Vichnou en personne[107]. Le long du fleuve il y a

beaucoup d’autels de pierre avec de petits taureaux et autres emblèmes,

également taillés en pierre.

La ville elle-même est petite et misérable; mais le temple est grand et

beau.

On poussa ici la tolérance jusqu’à nous accorder l’entrée de tout le

temple, ouvert de tous côtés et formant un octogone. Dans la partie

supérieure, il est entouré de galeries dont une partie est destinée aux

femmes, l’autre aux musiciens. Le sanctuaire est au fond du temple; cinq

cloches étaient pendues devant; on les frappe quand des femmes entrent

dans le temple; elles résonnèrent aussi à mon entrée. Ensuite on ouvrit

la porte couverte de rideaux, et on nous accorda la vue de tout

l’intérieur.

Nous vîmes là une petite compagnie d’idoles en pierre. Le peuple, qui

nous avait suivi avec curiosité, fit entendre de légers murmures quand

on ouvrit le sanctuaire. Je me retournai avec un peu d’émotion, croyant

que c’était à nous qu’on en voulait, et je me préparais déjà aux plus

grandes avanies, quand je reconnus que c’étaient des prières qu’ils

récitaient à voix basse et dans une posture pleine de respect. Un des

brahmanes chasse avec un grand balai les mouches assez hardies pour se

poser sur les figures spirituelles des dieux.

Plusieurs chapelles contiguës au temple s’ouvrirent toutes devant nous;

elles renfermaient des pierres ou des images peintes en rouge. Dans le

péristyle, sous un petit toit, on voyait un saint en pierre qui était

très-bien vêtu et qui avait même une casquette sur la tête.

Sur la rive opposée du fleuve s’élève une petite colline, sur laquelle

repose un grand taureau taillé assez massivement en pierre. Cette

colline s’appelle _la montagne sacrée_.

Le capitaine Burdon a élevé, dans le voisinage de la montagne sacrée,

une maison construite avec beaucoup de goût, qu’il habite quelquefois

avec sa famille. J’y vis une belle collection d’oiseaux empaillés que le

résident lui-même a apportée de l’Himalaya. J’admirai surtout les

faisans, dont quelques-uns jetaient un véritable éclat semblable à celui

du métal; il y avait des sujets non moins beaux parmi les coqs de

bruyère.

Après avoir tout vu, je priai le docteur de me procurer, pour le

lendemain, une occasion d’aller à _Indor_ (180 milles). Il me surprit

très-agréablement en m’apprenant que le roi l’avait chargé de me donner

autant de chameaux qu’il m’en faudrait, ainsi que deux cipayes à cheval

pour escorte. Je demandai deux chameaux, l’un pour moi et mon petit

bagage, l’autre pour le chamelier et le domestique que me donna le

docteur Rolland.

[Illustration]

CHAPITRE XIV.

Les voyages à dos de chameau dans les Indes.--Rencontre de la

famille Burdon.--Les femmes du peuple aux

Indes.--Oudjein-Indor.--Le capitaine Hamilton.--Présentation à la

cour.--Fabrication de la glace.--Le temple de rochers

d’Adjunta.--Chasse au tigre.--Le temple de rochers d’Élora.--Le

fort Dowlutabad.

_14 février._ Les chameaux avaient été demandés pour cinq heures du

matin, mais ils n’arrivèrent qu’à midi et accompagnés chacun d’un

conducteur. Quand les chameliers aperçurent mon petit coffre (qui

pouvait peser 25 livres), ils furent tout interdits, ils ne savaient

qu’en faire. J’eus beau leur expliquer comment on emballait en Égypte,

et leur dire que j’avais toujours gardé mon petit paquet avec moi sur ma

monture, ils avaient d’autres habitudes et ne voulaient pas s’en

écarter.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 27 / 47 段